Voir Thoulet, Océanographie statiquey p. 199 et
MATIERES DESSOUTES DANS l/EAU DES LACS. 233
renouvellent assez fréquemment; les gaz ne peuvent pas s'y amasser comme au fond d'une groUe où l'air ne circule point. Enfin le dégagement des gaz d'une eau fortement gazeuse ne se fait jamais instantanément; lorsque nous ouvrons une bouteille d'eau minérale ou de vin de Champagne, il se passe parfois plusieurs heures avant que les dernières bulles emprisonnées finissent par disparaître. Si donc l'eau que nous ramenons des profondeurs dans une bouteille de Mill était fortement chargéede gaz, ceux-ci n'auraient probablement pas le temps de s'échapper entièrement pendant les quelques minutes que rinstrument met à remonter; en transvasant cette eau dans un ballon , nous devrions voir le dégagement continuer pendant quelque temps encore. Or, nous n'observons rien de semblable, tout se passe comme pour l'eau que nous prenons à la surface.
Cependant il m'a paru qu'une preuve directe ajoutée à ces raisonnements ne serait pas sans utilité. J'ai donc cherché k puiser l'eau du fond des lacs dans un appareil qui ne permit à cette eau aucun contact ni avec les couches supérieures ni avec l'atmosphère, et, avec la collaboration de M. A. Le Royer, professeur au collège de Genève, j'ai imaginé l'appareil suivant
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(fig. 60}. •
Dans un cadre rectangulaire en laiton se trouve un anneau qui serre une éprouvette en verre de 200 centimètres cubes de capacité et qui peut, à l'aide d'un levier, basculer en décrivant un angle de ISO". Au-dessous du cadre est placée une cuve en fer ayant la forme d'un demi-cylindre aplati. L'appareil, attaché à une corde, est descendu à la profondeur voulue, l'éprouvelte pleine de mercure avec l'ouverture tournée vers le hatil; on fait glisser le long de la corde un messager de Rung semblable à celui de la Itouteille de Mill, qui vient frapper le levier et détermine le renversement de l'anneau et de l'éprouvette. Celle-ci se vide des deux tiers environ; l'eau s'introduit à la place du mercure qui, tombant dans la cuve en fer, vient
I, — Appareil destiné à réi'oller les esox des profondeur la surface dans un état d'isolement absolu. io saactao : apiiireil vu do faca.
boucher Touverlure de l'éprouvelte à présent tournée vers le bas. Un ressort maîotient Téprouvette dans celte dernière position, et l'eau recueillie se trouve ainsi emprisonnée sur une véritable cuve h mercure. La pression de cette eau décroît à mesure que l'appareil remonte et atteint finalement la pression atmosphérique, diminuée de la petite colonne de mercure (environ 10 centimètres) restant dans le bas de l'éprouvette. Mais les gaz qui pourraient provenir de la décomposition s'accumulent nécessairement dans le haut de l'éprouvette*.
Nous nous sommes servis, M. Le Royer et moi, de cet appareil le 13 juin 1895, sur le lac de Genève en face d'Ouchy. Nous l'avons descendu d'abord à la profondeur de 250 mètres, puis à celle de 290 mètres, la plus grande profondeur du lac étant, comme l'on sait, de 310 mètres. Nous avons ainsi recueilli de l'eau dont la pression m situ était environ de 24 et de 28 atmosphères, et, dans cette double expérience, nous n'avons constaté aucune trace de gaz au sommet de l'éprouvette, lorsque l'appareil est revenu à la surface. L'eau prise à 290 mètres, dont le volume était de 120 centimètres cubes environ, a été conservée sur la cuve à mercure. Exposée d'abord au soleil, puis maintenue pendant une journée à une température d'environ 20**, elle a dégagé peu à peu des bulles de gaz dont le volume final, qui n'atteignait pas 1 centimètre cube, correspondait sensiblement à la différence de solubilité de l'air à 20^ et à 5°, température des profondeurs du lac.
De cette expérience, nous pouvons tirer les conclusions suivantes :
1^ La quantité de gaz dissous dans l'eau du lac de Genève (et, par une généralisation qui semble permise, dans celle des autres lacs) est indépendante de la pression de celte eau; elle tend à être légèrement plus grande dans les profondeurs qu'à la surface, à cause de l'abaissement de la température ^
2^ L'analyse d'une eau rapportée des profondeurs par les bouteilles généralement employées donne bien, pour le lac de Genève et vraisemblablement aussi pour la plupart des autres lacs, la quantité de gaz qui y est réellement dissoute, à la condition toutefois que cette eau ait conservé à peu près sa température. Si le passage de la bouteille à travers les couches supérieures chaudes devait durer un certain temps, il serait utile de l'entourer d'une enveloppe protectrice destinée à maintenir la température constante.
1. Cet appareil a été très habilement construit par la Société genevoise pour la construction d'instruments de physique.
2. M. J. Richard est arrivé, en se servant d'un appareil un peu différent, à une conclusion analogue pour de l'eau prise dans l'Atlantique aux profondeurs de 1000 et 2 700 mètres (voir C. R., t. CXXIII, 1896, p. 1088).