A EDOUARD TAVAN
Silencieuse, loin des fastes et des fêtes, loin des plaisirs cruels du cirque et des clameurs que le peuple décerne à ses triomphateurs, s'élève, au seuil des champs, la maison du poète.
Le fleuve, le mont proche où le regard s'arrête, les jardins, vêtus d'ombre ou pavoises de fleurs, les matins ingénus, les soirs évocateurs, l'entourent de beauté familière et parfaite.
Dans l'asile propice aux patients travaux, nombreux et cadencés, les poèmes nouveaux chantent l'amour, la joie et la douleur des âmes.
Aussi, disciple ému, prêtre reconnaissant,
je dispense le vin rituel et l'encens
sur l'autel domestique où palpite la flamme.
C'est la chambre du rêve où meurent les nuances, chambre en songe où s'achève un rêve d'autrefois. Lointaine, défaillante et dolente, une voix soupire un chant d'automne et de ressouvenance.
Le miroir morne est plein de vagues apparences. Et c'est la Châtelaine en somptueux arroi, Doîïa Carmen au fond du corridor étroit, Junie et son amour, Ramsès et sa démence.
Des roses, des lotus, des chrysanthèmes lourds, agonisent parmi la moire et le velours. Et, tandis que la nuit légendaire s'avance,
au bord d'un lac funèbre, insondable et dormant,
un grand Palais s'évoque, hiératiquement...
C'est la chambre du rêve où meurent les nuances.
Stagnante, lente, errante ou rapide en son cours, l'eau, secrète et multiple, où les reflets se posent, répète la couleur et la forme des choses, les nuances du ciel et la clarté des jours.
Lumineuse, opaline et sombre, tour à tour,
elle accueille et prolonge, en ses métamorphoses,
l'image du laurier, du lys et de la rose,
la flamme de la haine et Pombre de l'amour.
Narcisse, indolemment, s'y devine, s'y rêve.
Les cités, dans l'éclat de leur vanité brève,
y contemplent leur gloire et leur néant pervers.
Mais au fond, vaguement, comme en un songe pâle, la sirène au corps souple et l'ondine aux yeux verts entr'ouvrent leurs bras frais pour l'étreinte fatale.
Frissons, chansons, refrains, cadences et rumeurs, les rythmes, prompts ou lents, gracieux ou tragiques, dans Pespace où îa flamme et Tarbre les indiquent, les rythmes sont épars, obsédants et charmeurs.
C'est la plainte d'octobre au jardin qui se meurt, ou c'est la voix du vent, profonde, prophétique ; c'est la berceuse, c'est l'andante ou le cantique, c'est l'appel du passé, cris, sanglots et clameurs.
Le rythme insaisissable flotte et vagabonde, parmi l'air, à travers la foule, parmi l'onde, tour à tour nonchalant, frénétique ou brutal.
Et, proclamant la fin des fêtes et des crimes,
un grand Dies irae, formidable et fatal,
se prolonge dans la terreur des jours ultimes.