JEUNESSE
à M. Eugène Berihoud.
Que de paix dans mon âme aujourd'hui! Quel silence I Quel oubli de ces jours mauvais, si mal vécus! La rumeur du passé décroît : je n'entends plus la voix des souvenirs de tristesse et d'enfance.
Quelle paix dans mon âme aujourd'hui ! Quel pardon ! Quel réveil étonné, timide, vierge encore ! On dirait d'un ciel pâle où des cloches d'aurore prolongent lentement de claires oraisons.
On dirait d'un grand lac d'eau calme, transparente, d'un grand lac irréel sous des brumes d'azur, que seul un cygne de légende, svelte et pur, sillonne indolemment de sa blancheur errante...
Quel silence en mon âme aujourd'hui ! Que de paix ! Mais pourtant que de joie imprévue et qui tremble ! Tant de joie et tant d'espérance qu'il me semble découvrir un trésor de bonheur à jamais I
Posséder un trésor d'allégresse profonde et d'invincible ardeur où je n'ai qu'à puiser, désormais, pour savoir tout dire, tout oser, si bien que je me dresse en défiant le monde !
Ai-je connu jadis et l'attente et l'ennui ?
As-tu vraiment souffert et pleuré, ma pauvre âme ?
Ecoute : l'avenir m'appelle, me réclame,
et tout notre passé s'écroule dans la nuit !
Ah î C'est que la jeunesse, indomptable, farouche, se glisse en moi, m'exalte et me pousse en avant, dans la vaste clarté d'un grand soleil levant qui jamais ne se voile et jamais ne se couche !
Ah I C'est que la jeunesse a trempé de vigueur ma pensée et mon âme frêle, et m'a fait boire son philtre impérieux qui donne la victoire et chasse, pour toujours, la crainte, la pâleur !
Tout est facile au cœur que la jeunesse inspire. Mon cœur croit tout possible et ne redoute rien. Il connaît tous les deuils et tout bonheur est sien, car il vibre et frémit pour tout ce qui respire.
Debout pour tout effort, pour tout labeur viril, j'ouvre à tous les plaisirs mon âme inassouvie : Rien n'est bon, rien n'est vrai que de croire à la vie, et que d'avoir vingt ans par un matin d'avril I
Ce soir, le soir se glisse entre les arbres frêles avec tant d'indolence et de souple langueur, tant de mystère où tant de souvenir se mêle à tant d'inquiétude heureuse et de bonheur;
il frôle, fait plover les branches odorantes avec tant de paresse, tant de volupté, que je ferme les yeux dans l'ombre chuchotante, et que mon cœur défaille avant d'avoir lutté.
Ce soir, le soir m'étreint, m'enlace, m'environne d'un souffle lourd de tant d'arômes confondus, que, soudain, ma volonté cède et m'abandonne, et qu'aux appels du soir mon cœur a répondu.
Un tel désir en lui s'éveille et tant de crainte,
que je maudis le soir et blasphème l'amour,
et que je sens des pleurs tomber sur mes mains joint
ces mains que je croyais vaillantes pour toujours î
A quoi bon, désormais, la gloire, l'allégresse, dont se parait ma vie au matin triomphant, s'il suffit d'un soupir de l'ombre enchanteresse pour me rendre, ce soir, plus faible qu'un enfant ?
Où sont mes fiers projets de lutte et de victoire, hélas, puisque ardemment je cherche à mes côtés une bouche complice et douce, pour y boire l'oubli de ma chimère et de sa vanité ?
Tant de bonheur emplit mon cœur et tant d'extase, que je voudrais danser tout le long du chemin, crier à tous ma joie, et tendre les deux mains vers tant d'infortunés que l'existence écrase.
Tant de bonheur emplit mon cœur et tant d'orgueil, tant d'ivresse et tant d'allégresse tout ensemble, que tout me paraît neuf et jeune et qu'il me semble que le soir n'est si pur que pour me faire accueil.
Et désormais, sans peur ni doute, sans entrave, sans défaite ni défaillance, je suivrai le chemin clair que le destin m'a préparé, car Tamour est venu, surnaturel et grave.
Car l'amour est venu. Le messager divin m'a fait signe dans l'ombre où se cachait ma peine ; et c'est lui, désormais, qui me guide, m'entraîne vers des félicités qui n'auront pas de fin I
Car il a délivré ma vie et l'illumine
de certitude enfin, de courage, de foi.
C'est pour lui seul que je respire et, chaque fois,
un sursaut de bonheur soulève ma poitrine.
L'amour m'a pris la main dans l'ombre et m'a conduit, moi, faible enfant, vers les splendeurs de sa lumière. Il m'a montré la route à suivre, l'œuvre à faire, et j'ai conquis sa force en me donnant à lui î
Mon âme de ce soir est ivre, turbulente, et brûle d'accomplir son rêve glorieux ; et dans l'obscurité je sens briller mes yeux où l'amour a tari les larmes de l'attente.
Avec l'amour pour maître et l'amour pour soutien, je marcherai d'un pas qui jamais ne chancelle. Mon âme de ce soir est l'âme universelle qui conçoit tout l'amour du monde et le contient!
O ! Demain î Roi magique et couronné de roses, ton regard ambigu me laisse indifférent ! Demain, tu peux venir, sans trembler je t'attends, car j'ai perdu l'effroi de tes métamorphoses.
Mon bonheur est fondé sur le roc, mon bonheur est plus fort que la mort et saura se défendre... O ! l'ombre embaume, et Dieu lui-même doit entendre la jeunesse et l'amour qui chantent dans mon cœur I