‹ AttendreChapitre 60 sur 103 · J\\I REGARDE MON CŒUR · texte numérisé non relu

J\\I REGARDE MON CŒUR

J'ai regardé mon cœur et j'ai vu ses tourments, ses inquiets désirs, ses remords et ses plaies. J'ai contemplé mon sort fragile qui s'effraie devant le roi muet des épouvantements.

J'ai vu l'amour en moi, pareil à qui mendie, ou porte, au gré des soirs, un deuil inconsolé. J'ai vu mon avenir pareil au champ brûlé, qui attend vainement un peu d'ombre et de pluie.

J'ai regardé mon cœur et contemplé mon sort. J'ai vu l'orgueil, j'ai vu la crainte, la paresse. Et j'ai levé les yeux, sans effroi, sans ivresse, vers ces temps inconnus que je dois vivre encor.

Et j'ai dit à mon cœur en fièvre : « Tes souffrances un jour t'enseigneront la force d'être heureux, sinon tu goûteras, mon cœur aventureux, le repos du mépris, puis de l'indifférence. »

J'ai dît à mon amour, plaintif et vagabond : « Sois fier d'attendre en vain sans te lasser d'attendre et, déçu chaque soir, mais chaque soir plus tendre, pare-toi d'espérance et parfume ton front. »

Et j'ai dit à mon sort : «L'avenir de tes rêves est déjà dans l'instant banal de l'aujourd'hui. N'attends point, pour prouver ton zèle, qu'il ait fui ; domine l'avenir sans retard et l'achève.

Trouve en toi le bonheur que tu cherches là-bas ; renonce à l'horizon magique, d'heure en heure; si tu souris pense à demain, mais si tu pleures, songe aux pleurs des passants que tu ne connais pas î

Ayant dit, j'ai voulu, vers la nuit déjà sombre, porter mon sort, porter mon amour et mon cœur ; mais mon passé m'a fait un signe, j'ai eu peur, et près de lui, longtemps, j'ai sangloté dans l'ombre

Attendre, attendre encor ! Ah î que les nuits sont lentes^ et que lourds sont les jours, et que les mois sont longs î Attendre à tout jamais, peut-être, et, sans raison, connaître, tour à tour, la joie et l'épouvante !

Attendre et ne pouvoir oublier qu'on attend ! Ne savoir exister sans fièvre, n'être au monde que pour vivre, au delà de l'heure et de l'instant, dans un pays futur aux formes vagabondes.

Mépriser, au profit du rêve, le bonheur

qui s'offre à mots discrets, sachant qu'on le néglige,

et porter au travers de la vie en rumeurs

un cœur incurieux de tout dans son vertige.

Attendre, attendre encor ! Et craindre, tout-à-coup, tant sont nombreux les jours, tant les nuits furent lentes, de voir enfin l'espoir, exaucé malgré tout, rester morne ou mourir, déçu par trop d'attente !

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