CINQUIÈME SÉRIE
INTERROGATOIRES DE BESCHER.
Bescher (Tell), âgé de 41 ans, relieur , né a Laval (Mayenne) , demeurant a Paris , rue de Bièvre , n" 8.
V Interrogatoire subi le 19 août 1835, devant M. Zangiacomi, juge d'instruction,
délègue.
D. Comment connaissez-vous Fieschi?
R. Je ne le connais pas.
D. Cependant, cet individu paraît vous connaître? R. C'est possible, mais je ne i'ai jamais vu; il peut être venu à la maison pour affaires démon commerce.
D. N'avez-vous pas fait partie de la société des Droits de l'homme? R. Oui, Monsieur.
D. N'est-ce pas dans cette société que vous avez connu Fieschi? j R. Non, Monsieur.
D. N'avez-vous pas eu des rapports avec des Corses ou des Italien R. Je ne connais pas de Corses. Je connais un sieur Boriass italien , qui tenait un café sur le quai de ia Tournelle.
D. Avez-vous déjà été arrêté ?
R. Oui, Monsieur; à l'occasion des affaires d'avril , j'ai été détenu deux mois.
D. Comment expliquez-vous que Fieschi ait pris pendant quelque temps votre nom? ^
R. Je l'ignore.
INTERROGATOIRES DE BESCHER. 345
D. Connaissez-vous le sieur Morey?
R. Oui, Monsieur, je connais M. Morcy , bourrelier, rue Saint- Victor, J'allais chez lui pour y voir son ouvrier dont je ne nie rappeile pas le nom et toucher le montant de la souscription de cet ouvrier pour la société hbre de l'Instruction du peuple.
D. Depuis quand avez-vous vu Morey ?
R, Je le voyais de temps à autre quand je passais dans son quartier. Je l'ai vu pour la dernière fois le 2 7 juillet, dans la matinée, chez l'abbé Cfiatel, ail service qui a élc fait par cet individu pour les victimes de juillet. Je me trompe en disant que j'ai assisté à ce service avec M. Morcy ; le service n'a eu iieu qu'à deux heuies, et Morey s'est retiré bien avant cette heure,
D. Connaissez-vous les sieurs Renaudin et Lesage? R. Non, Monsieur.
R. Et le nommé Boireau ?
R. Je ne le connais pas.
D. Fieschi était fort lié avec Morey et comme vous voyiez souvent le nommé Morey , il ne serait pas étonnant que vous ayez connu cet individu chez ledit Morey ?
R. Je vous répète que je ne le connais pas.
D. Vous n'auriez pas remarqué chez Morey un individu ayant un accent fort prononcé?
R. Non , Monsieur.
D. Remarquez que Fieschi dit vous connaître ; qu'il a pris votre nom qu'il a conservé pendant assez longtemps cette année, et qu'il est dilhcile de croire que vous ne ie connaissiez pas?
R. II y a peut-être d'autres Bescher.
D. N'auriez-vous pas perdu unhvret d'ouvrier?
R. Oui , Monsieur ; il y a 6 ou 8 mois. C'était un livret de relieur qui m'avait été donné ici à Paris pour aller travailler à Auxerre; mais mon livret a été perdu; il m'avait été délivré, il y a quinze mois environ.
D. N'auriez-vous pas perdu ou oublié ce livret chez le sieur Morey? R. Cela serait possible. Je me rappelle que c'est le sieuv Moi'ey qui m'a servi de témoin pour me le piocurer.
( Dossier Bescher, pièce ) Interrogatoires, . 44
2« Interrogatoire subi par Beschcr, le 1 septembre 1835, devant M. Zangiacorai, juge d'instruction , dcic'gue.
D. Quand avez-vous vu pour la dtM-uièrc fois le nommé Morcij? R. Je crois l'avoir vu après l'événement qui est arrivé.
D. A qnelic hciH'e l'avez-vous vu?
R, Je ne puis le fixer; c'était dans le courant de la journée.
D. Est-il resté longtemps avec vous?
R. Il n'a fait qu'entrer et sortir.
D. Qu'est-il venu faire?
R. Il est venu me dire qu'on l'avait appelé à la police , et que je ne fusse pas alarmé, si je ne le revoyais pas de sitôt.
D. On ne conçoit pas, avec le peu de relations que vous aviez avec cet individu , qu'il fût venu vous faire part de ce qui lui arrivait .
R. C'était pour ne pas me compromettre; je crois du moins que c'était dans ce sens-là qu'il venait me prévenir.
D. Morey ne vous a-til pas remis quelque chose? R. Non^ Moiisieur ; rien du tout.
D. Je dois vous faire connaître que l'instruction a établi qu'il était venu vous restituer deux objets que vous auriez prêtés à Fieschi? R. II ne m'a rien remis du tout , et je n'ai rien prêté non plus.
D. Il est constant que F/^.9c/i2 a porté votre nom et qu'il a eu entre les mains un livret qui vous appartenait?
R. II est certain que j'ai eu un livret que j'ai perdu ou que l'on m'a pris ; j'ignore si Fieschi s'en est servi.
D. Il paraît également être démontré que vous aviez prêté votre passe-port à Fieschi.
R. Non, Monsieur; mon passe-pori n'a pas quitté la maison, et ma femme l'a brûlé.
D. Je vous -fais observer que vous avez , comme Fieschi, quaraiîteet-un ans, la même taille que lui; que vous convenez connaître Mo' rey, l'avoir vu quelques instants depuis l'événement, et que toutes ces
DE BESCHER. M7
circonstances donnent beaucoup de consistance aux faits qui vous sont imputes.
R. Je répète de nouveau que mon passe-port n'est pas sorti de la
maison.
D. Comment se fait-il qu'on ne l'ait pas trouvé à votre domicile? R. Ma femme ne voulait pas que je partisse pour Auxerre où je voulais travailler; elle i'a brûlé, il y a trois ou quatre mois.
D. Quand avez-vous pris un passe-port?
R. Je l'avais pris ii y a sept ou Iiuit mois, un an peut-être; je l'avais pris pour aller à ÀuxeiTc.
D. Qui connaissez-vous à Auxerre?
R. Je connais un relieur, M. Bottier.
D. Lui avez-vous fait connaître vos projets?
R. Non, Monsieur; c'était faute d'ouvrage que je voulais aller le trouver,
D. Quels avaient été vos témoins quand vous avez pris votre passeport ?
R. C'étaient MM. Morey et Veyron, imprimeur en taille douce.
D. Pouvez-vous fixer le jour où vous avez vu Moreij depuis l'at' tentât?
R. Je ne me le rappelle pas; mais on pourra le savoir, puisque, comme il est venu me le dire , on venait de le mander à la préfecture de police.
D. Si \ ous l'avez vu ce jour, vous avez dû le voir auparavant encore, ie 2 9 ou le 30?
R. Non , Monsieur; je ne l'ai vu que ce jour-là, et le 27 , à l'église de l'abbé Chatel.
D. A quelle époque avez-vous pris le livret ? R. En même temps que le passe-port , pour aller travailler à Auxerre.
R. Quels ont été vos témoins pour le livret?
R. Je crois bien que ce sont les mêmes. C'est M. Lenoir , com-
missaire de police du quartier Saint-Jacques, qui m'a donné un certificat à cet effet.
D. Quels rapports avez-vous avec Panclellé ?
R. Je l'ai connu dans la révolution de juillet ; il a été arrêté dans une affaire de coalition, à la fin de 1833; il a été acquitté parie tribunal correctionnel.
D. De qui tenez-vous la chanson : « Nous sommes las des empereurs et des rois ? »
R. Je l'ai depuis deux ou trois ans, je ne sais qui me i'a donnée; j'ignore aussi ce que peut signifier la vignette qui est en tête.
( Dossier Bescher, pièce .)
y Interrogatoire siibi par Bescher, le 2 octobre 1835, devant M. Zangiacomi , juge d'instruction, dele'gue.
D. Le livret saisi à votre domicile , et portant les noms de Bescher (TIiéophile-Pierre-Réné), vous appartient-il?
R. Non , Monsieur; ce livret appartient à mon frère qui est décédé.
D. II résulte de l'instruction que vous n'avez pas vu depuis long- . temps le sieur Bottier, relieur, à Auxerre; depuis combien de temps l'avez-vous vu ?
R. Il y a au moins cinq ou six ans.
D. Recevez-vous des nouvelles de cet individu ? R. Non, Monsieur.
D. Comment avez-vous su qu'il était à Auxerre ?
R. Je l'ai su, il y a environ un an, par une dame Poultier qui était maîtresse de pension, rue Saint-Jacques; je crois qu'elle est maintenant aux incurables.
D. Il est difficile de croire qu'ayant aussi peu de relations que vous en aviez avec ce nommé Bottier, ne l'ayant pas vu depuis six ans, n'ayant jamais reçu de ses nouvelles, n'en ayant pas entendu parier ^ depuis un an , vous ayez pu avoir sérieusement l'idée d'aller à Auxerre, J pour vous olliir à lui comme ouvrier?
DE BESCHER. ^ 3.9
R. Jetais, à cette époque, fort malheureux, et je nréiérais aller loin de Paris, que de travailler chez d'autres relieurs.
D. Ce que vous dites serait admissible si vous aviez eu la certitude detre reçu chez Bottier; mais je vous fais observer que vous vous seriez exposé à un voyage coûteux et inutile , en y allant sans l'avoir prévenu, et qu'il est peu probable, encore par ce motif, que vous ayez eu sérieusement i'idée d'aller chez lui.
/?. H y a longtemps que je connais le sieur Bottier, il y a vingt ans ; je suis certain qu'il m'aurait employé de préférence à tout autre , et je savais d'ailleurs qu'il faisait de bonnes affaires à Auxerre.
D. Comment , si vous étiez si sûr de ses bonnes dispositions à votre égard, ne lui avez-vous pas écrit pour iui faire connaître votre intention ?
R. Je ne connaissais pas le nom de ïa rue où il demeure , et d'ailleurs je pensais qu'il était inutile de lui écrire d'avance.
D. Le sieur Bottier a été entendu , et il a déclaré n'avoir jamais eu de relations fréquentes avec vous , et rien ne fait penser que votre seule présence à Auxerre aurait pu le déterminer à vous employer immédiatement.
R. J'alFirme que je le connais beaucoup , et qu'il m'aurait de suite donné de l'ouvrage, ma femme ayant fait son apprentissage chez lui,
D. Tout ce que je viens de vous dire donne à penser que vous n'avez jamais eu sérieusement l'idée d'aller à Auxerre , que vous ne pouviez avoir sérieusement ce projet , et que le passe-port que vous avez pris avait pour objet unique de procurer à Fieschi les moyens de s'échapper après son attentat.
R. J'affirme que j'avais l'intention de me rendre à Auxenc.
D. Morey a été votre témoin pour la délivrance de ce passe-port, et le rôle qu'il a joué dans cette affaire autoriserait seul des soupçons à cet égard; mais en outre, il est acquis à l'instruction que le 29 juillet, lendemain du crime, il a été, dans la journée, vous remettre le passe-port que vous lui aviez prêté, et qu'avait rendu inutile l'arrestation de Fieschi?
R. Tout cela est faux.
Lecture faite, a persisté et a déclaré ne vouloir signer, attendu (|ue l'iiitenogatoiie contient des demandes qui ne lui conviennent j)as.
(Dossier Bescher, pièce .)
l'Interrogatoire subi par Bescher, le 20 octobre 1835, devant M. le baron Pasquier, président de la Cour des Pairs.
/). N'avez-voiis pas pris, le 5 janvier dernier, un passe-port pour Auxene?