‹ Attentat du 28 juillet 1835 (volume 3)Chapitre 2 sur 20 · M. Roussel, journalier · texte numérisé non relu

M. Roussel, journalier

91. M. Fbacbebond, bijoutier. i ; 99. M. Vocbl, imprimeur sur étoffes. ?n

blessés sur la contre-allée du boulevart, au moment où le Roi passait devant eux1. Diverses personnes sont atteintes dans la direction du gros arbre placé entre la maison n° 33 bis et la porte du Jardin Turc, près de la boutique du coutelier Dumont*. Une balle n'atteint heureusement qu'à la surface le front du Roi, où elle a cependant laissé des traces qui ont duré plusieurs jours. La Providence, qui dans cette journée a si miraculeusement veillé sur les destinées de la France, n'a pas permis que l'atteinte fût plus profonde. Le cheval de Sa Majesté est frappé à la partie supérieure de l'encolure. Les chevaux de M. le duc de Nemours et de M. le prince de Joinville sont pareillement blessés5, l'un au jarret, l'autre dans le flanc.

Dé tous les côtés on s'écrie : Le Roi est mortk, on assassine le Roi* ! A la voix de ses chefs, la garde nationale se porte en avant6. Cette foule, naguère si tranquille et si joyeuse7, se disperse épouvantée8, en poussant des cris d'alarme et de douleur9. Au milieu de ce désordre inexprimable, le Roi, déchiré à l'aspect de tant de regrettables victimes, mais surmontant son émotion10, se porte sur la gauche de la compagnie des voltigeurs du 4e bataillon de la 8e légion u: il la rassure par sa présence et ses paroles; et, après une courte halte il reprend sa marche et continue la revue13,

1 La femme Lcdhemez est morte le 10 septembre, à ia suite d'une amputation ne cessitée par ses blessures.

' Déposition de Dumont, 30 juillet; déposition de Prévost, 30 juillet .

* Déposition de Koutz, 83 octobre; déposition de Villatt, idem. ' Déposition de Sauveu, 17 août.

L Déposition de David, 1 3 août.

' Déposition de Sidrae, l,r août

7 Déposition de David, 13 août.

* Déposition de Sacré, 7 août.

* Déposition de Renniau, 7 août.

" Déposition de lu femme Huguenot, 19 août. " Certificat de ces voltigeurs, 31 juillet. " Déposition de Ragon, 7 août.

» Déposition de Besson, 30 juillet

RAPPOUT i

comme si une gréte de1 balle» et dé mitraille n'avait pas, à Fin étant même, fait' pleuvoir la môrt autour de lui «frde ses augustes fils. » ' «'

Cependant, en face du Jardin Turc, au troisième étage d'une maison portant sur le boulevart Te n° 50, et dont fa porte d'entrée est située entre le café des Miltè-Colonncs > ou café Per/Vie/, etlc café Êarfetyf on àVfiit aperçu fa jalousie d'une fenêtre se soulever et laisser échapper des tourbillons d'épaisse fumée 1 : citait de là qu'étaient partis les coups meurtriers. En une minute, la maison fut investie ; fes agents de police, les gardes nationaux, des officiers do fa suite du Roi, se précipitèrent à l'envi, pour y pénétrer et saisir, s'il se pouvait, en flagrant délit, les auteurs' d'un si abominable attentat. La porte de cette maison a-t-elle été ouverte volontairement par la portière2? a-t-il suffi du moindre effort pour l'ouvrir5? a -t- elfe été enfoncée par un -sergent de ville*? par un ou plusieurs gardes nationaux*? c'est ce qui ne résulte pas clairement de l'instruction. Toutefois, le plus grand nombre des témoins qui ont déposé sur ce fait s'accordent à dire que cette porte n'a cédé qu'à l'effort des gardes nationaux, soit qu'ils l'aient enfoncée, soit qu'ils en aient brisé la serrure.

Une pareille incertitude n'existe pas sur la muuicrc dont on est entré dans l'appartement du troisième étage.

» 11 ri s?

II a fallu employer la force, et une vive force pour s'y

' Déposition de Boquet, 98 juillet; déposition de Bcsson, 30 juillet

' Déposition de Fromageau, 10 août; dépositions de Salmon, 99 juillet et 8 août.

' Déposition de Dautrèprê, 9 août.

' Déposition de Le/ebvrr, 1e* août.

* Déposition de Cuvillier, 98 juillet et 7 août; déposition de Membré, 10 auûtf déposition de Mangin, 6 et 8 août; déposition de Fcrlay, 10 août; déposition d«r Briire, 10 août.

introduire. La porte de. la; seule pièce qui sWe sur l?esi¥ilien?é4ait t soigneusement < fermée. etiborricadêe. De» canons de fusil employés en guise > de leviers, des cinosses1 servant de maillets on de marteaux/ Ton t. enfoncée sous l'effort de -plusieurs assaillants , presque tous sortis des rangs de la garde nationale.

L'appartement dans lequel tant de zélés citoyens, conduits par l'horreur du crime et Je désir d'en assurer la punition , firent à la fois irruption , est composé de quatre pièces5. Celle qui sert d'antichambre, et qui donne sur le palier de l'escalier, reçoit la lumière par une fenêtre qui s'ouvre sur le toit du café des Mille-Colonnes,

La seconde est située à droite de la première, dans laquelle elle a son entrée; elle était destinée à servir de cuisine; une seule fenêtre Péelaire, elle a vue sur la cour intérieure de la maison : une ouverture carrée perce le plafond de cette pièce> et sert d'accès au grenier qui en dépend ; on montait habituellement à ce grenier par une échelle.

Eéi face de la porte de l'antichambre ouverte sur l'escalier, s'ouvre la porte de la troisième pièce. Comme la première, cette pièce est éclairée par une fenêtre qui donne sur le toit du café des Mille-Colonnes; on a de cette fenêtre une vue oblique sur le boulevart* Ces trois pièces étaient absolument dépourvues de tout mobilier. Dans la seconde se trouvaient, ça et la, une corde, des copeaux, un chapeau de feutre gris à coiffe verte, une échelle renversée. La quatrième pièce s'ouvre, en enfilade sur la troisième, par une porte vitrée. Elle a deux

' Déposition de Iromageau, 10 août. , '•

* Description de {appartement du nommé Girard , par M . le juge d'instruction

LcgouMec, eadate du 38 juillet.

Procès-verbal de description des lieux de la maison située boulevart du Temple,

n* 50, etc. , far le commissaire de police ffaymonet, en d»te du tB juillet.

fenêtres; l'une, dormant comme les précédentes sur le toit du Q9fà ■At&'MiiMe+fjalomies f est oblique nu boulevard;^-autre s'ouvre directement sur le boulevart, en faoe<tlu Jardin Tnncçtoutesdes deux étaient garnies de jalousies. C'é^mt Jài néceësaifementle Jieo et»«fe repaire du,ertme. . m :vrt mît . ■■■ -i'. ■ ■ s

; Un nuage d'une mmf'e dense, exhalant* une' forfc odeur de poudre,» empêcha d'abord d'avoir utte vue distincte des objets. Malgré fo i chaleur do lai saison , du jomydc l'heurte tle la journée, un feotrès-^ ardent bwïlaftdansla cheminée; de Jaipaille enilammée^ im iison Aimant et embrasé y gisaient siu* le plancher, près d'un ciseau, . d'uno gouge, d'un vilebrequin, <i?uno vrltfe, d?tin éclat de fer»- . \jd soi, couvert xlr morceaux .de vèrre^ * tle1 fragmente de canons de fusil, était souillé dfanr<sang (luidc et fraîchement répandu. Dans un endroit voisin du mur, et près de la portçy une mare de sang en ruillots semblait indiquer «qu'un «■ fiomme grièvement blessé y était tombé. LÀ se trouvait un bougeoir en suivre, garni d'une chandelle récemment éteinte. Les vitres étaient brisées , lechàssis de la jalousie, dépendant de la fenêtre qui donnait sur Ie-boulevart, démonté; cette jalousie, Violemment arrachée; plusieurs de ses lames, éparses ç& et là,circulairement perforées. Une large traînée sanglante, longue de six pieds, souillait le papier de ten turejdéchrré sur plusieurs pointe, oti le mur mis à nu portait l'empreinte des balles, des éclats de canon de fusil, et même des vis qui l'avaient récemment endommagé.

Devant la fenêtre, lui bâtie en bots de chêne, de trois pieds et demi de hauteur, s'élevait sur quatre montants on chevrons à vis, munis de sept traverses. Les traverses étaient de grosseurs différentes; les plus rapprochées de la croisée se trouvaient de moindre proportion. La pîus

haute de toutes, qui était placée derrière, «ans être précisément mobile, pouvait, au moyen des vis qui la retenaient, s'élever ou s'abaisser a volonté , selon la diction qu'on, voulait imprimer à la machine. En ce moment, elle était posée obliquement à la croisée, de manière a faire face au cortège du Roi, venant de la porte Saint-1- Martin et se dirigeant vers la place de la Bastille. D'u n coté, la m ii eli i ne n'était qu'à un pouce d u mur, de l'a u tre, elle en était distante de douae à quatorze >poéc(BÉUfi51ie avait supporté vingt ~ quatre canons de fusil-, disposés eu pian incliné vers le bouievan : l'inclinaison ou In déclivité, était de neuf à dix pouces. Ces canons de fusil semblaient avoir? été fixés sur le bâtis a l'aide de 'deux bandes de fer, retenues à leurs extrémités pardes'v'idtHs reposaient sur deux traverses crénelées. Les- créneaux^ au nombre de vingt-cinq ou de vingt-quatre (nous reproduisons ici les variations des témoins oculaires, depuis rectifiées par i examen que nous avons fait nousmêmes de la machine), étaient distants l'un de l'autre de quatre à six lignes. Sur chacun de «es créneaux était adapté un canon de fusil, attaché par une corde neuve de la grosseur du petit doigt. La culasse des canons reposait sur la traverse la plus élevée. -

Douze , quinze ou seize canons, fumants, brillants, ensanglantés, étaient encore dans leurs embrasures-' : qua&v j eimj , si.vf crevés an tonnerre ou éefatés vers la culasse, étaient à terre, fracassés. Deux n'avaient pas fait l'eu ; quelques témoins avaient dit trois. On en a' trouvé un autre dans une armoire et sous de la paiHe ; H paraît n'avoir pas été employé. Deux des canons crevés an tonnerre contenaient encore une partie considérable de leur charge. Ce lieu de désolation était désert. •> . «Nous devons noter ici une circonstance remarquable,

qui résulte de l'instruction. Un caporaLde la g-arde municipale [Renniau) a dit avoir r amassé au pied de la mac/iine une feuille de papier représentant le portrait à* Henri i . t n autre témoin, le sieur .Plaeaud, propriétaire, a déclaré qu'en effet on avait ramasse en cet endroit, sous ses yeux*, une elligie du duc de Bordeaux. M. le juge d'instruction Legonidec y dans un procèsverbal descriptif de l'appartement, en date du 28 juillet, * constaté que M* ^commissaire de police lliiymonei lui avait remis, surlesiicux, une lithographie porta m pour exergue : si quajata ajtpera rampas eris, et représentant les traits du duc de Bordeaux; mais le procèsverbal ne dit pas que cette lithographie soit cciic qu'avait ramassée ie caporal Reniriau f et qu'il- assure avoir remise à l'adjudant Pélissier , ni d'où elle provient; la suite de ce rapport éclaire ira cette circonstance.

Cependant, par quelle voie avaient pu se sauver Tailleur ou les auteurs du crime? Quels étaient-ils?

Dans le premier moment , tel dut eu-e l'objet de la préoccupation universelle et le but de toutes les recherches. Mais malgré l'empressement que M. le Ministre de l'intérieur, qui faisait partie du cortège du Roi, mit à se rendre sur les lieux; malgré la présence presque instantanée de plusieurs juges d'instruction et de divers commissaires de police, on ne putmait riser sur-le-champ, pour le mieux diriger, le zèle impétueux de tous les auxiliaires qui vinrent en aide aux agents de l'autorité, sans autre mission que celle que tout bon citoyen tient, en pareille occasion * de son amour pour le bien public , l'ordre et les lois.

Aussi les premières investigations durent-elles se ressentir du désordre-iCt du tumulte inévitables dan* une pareille conjoncture : . K ■ ». n rU ;*u

LT ne longue allée, placée -entra >fe< corps de logis faisant saillie surfc boulevurt, et d'oîi est parti le feiiy etJfe café Pékitteif formeVentpééde la maison» h? «i^;; l'escalier qui conduit au» étapes supérieurs est au fond de Paliée» un peu avant, et à gauche de celui*-ci, run autre es* eaiier descend dans une cour plus basse queiehouio* vart, et de niveau avec la'tfue des'FossesKhVTempie. La partie delà maison n° 50 qui -forme rez-dc-chàuftJsée sur le boule vart est élevée au-dessus du sol: d* fa cour comme le serait un premier étage. La cour forme un retour d'équerre a droite, comme ie corps de bâtiment sous lequel se trouve i placé' le café, après s'être prolongée à la suite du corps de logis qui» fait aile sur le boufevart* Le fond de la cour, ou le retour d'équerre; est ierminé par une clôture en planches, ("ette palissade sépare seule la cour de ia maison n° 50', boule vart du Temple, de la cour de la maison n° $$j rue des Fossés-du-Temple; Cette 'dernière maison: dé^ pend du théâtre des Folies- Dramatiques f elle sert de magasin et de lieu de dépôt pour les 'décorations ; elie s'ouvre sur fa rue par une grande porte cochère. H n'existe entre les deux maisons aucune communication habituelle et convenue; mais ie 'passage' de l'une dans l'autre était facile, au moyen* de matériaux adossés à la palissade, d'une échelle qui se'trouvait dans le Voisinage, et d'une sorte d'ouverture pratiquée dans l'intérieur des lieux d'aisance d'une de ces maisons, et qui donne dans la> cour de l'autre.

 gauche , en entrant dttns la cour que nous venons de décrire, se prolongent les bâtiments de ia maison portant le* n° 521 6ur* le botrlevart du Temple, et *mr> ia rue degFosSéVdu-Tetriplëj ie Le rez-de-

chaussée de la première partie de cette maison renferme

le café Barfety, ouvert par une porte intérieure sur l'escalier de service; il se compose, en outre, d'un couloir qui conduit du boulevart a l'escalier et à la cour, dans laquelle on descend par plusieurs marches. Cette cour communique, au moyen d'une porte qui ne ferme qu'à l'aide d'une courroie, avec une autre cour plus particulièrement destinée au service de la partie de la maison située rue des Fossés-du-Temple. On remarque à droite, en entrant dans cette cour, une terrasse qui forme le toit d'une écurie. II est facile d'escalader cette terrasse à l'aide de constructions qui y sont adossées, et qui dépendent de la maison n° 50. Ces détails topograph iques sont nécessaires pour l'intelligence de ce qui suit1.

Tous les appartements de la maison n° 50 furent envahis et visités, précaution indispensablement commandée par les circonstances; mais les objets plus ou moins suspects qui y furent saisis furent déplacés et transportés d'un lieu dans un autre. Des agents de sûreté, des officiers de paix qui recherchaient les auteurs du crime, furent arrêtés, maltraités, confondus et détenus avec ceux-ci. Toutefois la trace sanglante de ces derniers ne fut pas perdue; elle conduisit à la fenêtre de la cuisine de l'appartement du troisième étage.

Ainsi que nous l'avons indiqué , une échelle servait habituellement de moyen de communication entre cette cuisine et son grenier. Cette échelle était, en ce moment, Couchée en travers et engagée dans l'embrasure de la fenêtre de cette pièce, qui s'ouvre sur le toit du café des Mille -Colonnes : les ventaux de cette fenêtre, qui était ouverte, retenaient encore au besoin l'échelle, à laquelle se rattachait une double corde pendante sur le toit. L'appui de la fenêtre était taché d'un sang fraîchement

l 'Voir let pbu mn«« è <* rapport.

répandu j le mur extérieur en était également soufflé en plusieurs niaentc* * ■■> m* w..:#<.i

Mais pendant que les caves et' les appartements de la maison étaient parcourus, H soigneusement explorés dans toutes lenre parttas, les agents de potice^t les gardes nationaux pénétraient dan-, i a roui- intérieure; et quelques voisins , attires par le >brûfr aux fenêtres de leurs logements qui donnaient sur Oeéte cour, observaient ee qui «V passait.» ï«i .»'j ■»!;'•> Wf«I> Jnirtlu*» >i m. i*

Au i moment où la (Intonation venu H de se faire entendre, leur attention fut excitée par ia fumée qui s'échappa tout à coup de la fenêtre de la cuisine du troisième étage de la maison u" 50 '. Presque aussitôt, un homme couvert de sang, blesse au visage, en chemise, et n'ayant pour tout vêtement qu'un pantalon de toile écrue 2, suivant un témoin; suivant un autre, revêtu d'une blouse vert-marron ^'ètvportant, suivant un troisième, un habit-veste" et un pantalon grisâtre, parut .à cette fenêtre, se saisit de la Rouble corde qui s'y trouvait suspendue, et se laissa glisser jusqu'au niveau d'un petit toit qui longe lé second étage de la maison n° 62. Là> il s'élança pour gagner ce toit, et, selon toute apparence, le mouvement qu'il imprima à la corde en la quittant, -fit tomber un pot de fleurs5 qui. se brisa dans sa chute. A ce bruit, un agent de police qui faisait le guet dans la cour, leva les yeux et s'écria : Voilà assassin! Voilà- V assassin qviï «se sauve par \ le toit 6. > Un garde national, qui était ac-

,.- » . . .1 •.»••;•'.• !ll • :V '/!:•• Oit ' I .-

' Déposition de U dante BaiUêi. ÈB juillet. J 0 7 • t • ' Déposition de Boguet , 28 juillet, 7 août. ' Déposition de Viïters , 17 août.

* Déposition de Ferlay, 10 août

• Déposition de PlacauJ, 8 août; déposition de M*ngin, 0 août.

' Déposition de Villers, 30 juillet. ».î.vi ■-.»•» • u>ta - . ici.

Rappobt. 3

couru, somma ïe fugitif de se rendre, et le menaça de tirer sur lui s'il s'v refusait1. Celui-ci, sans se de'concerter, écartant de sa main droite (car sa main gauche était blessée) le voile de sang qui se répandait sans cesse sur ses yeux, après avoir tenté vainement de pénétrer dans le magasin du sieur Ckùnene 2 , marchand de rubans, dont la fenêtre était ia première oui se présentait à lui sur le toit, gagna celle de la cuisine du même appartement, et posant ses deux mains sur l'appui de pierre de cette fenêtre qui était ouverte, sauta , en se retournant, dans cette pièce.

La dame Cornez f belle - sœur du sieur Chtmène, dont elle soignait les enfants, en l'absence de leur mère, effrayée par l'explosion, venait d'abandonner à l'instant ia croisée, d'où elfe assistait à la revue, pour se réfugier dans la cuisine. En s'avançant vers cette pièce, qui s'ouvrait sur le couloir d'entrée par une porte vitrée, la dame Oomez aperçut un homme tout en sang qui s'y élançait par ia fenêtre. Eperdue à ee spectacle, elle se précipita, échevelée, vers la porte de l'appartement , en jetant des cris et appelant au secours; le fuyard hâta sa marche, poussa rudement la dame Gainez et lui dit : laissez-moi passer > en essuyant le sang* qui l'aveuglait et l'empêchait de diriger ses pas. Il descendit rapidement l'escalier : partout, après lui , des traces de sang indiquaient 6on passage; mais il arriva trop tard dans la cour pour pouvoir s'enfuir. Un garde national veillait sur l'issue de la maison du côté de la rue des Fossés-du-Temple, le capitaine Boquct avait les yeux sur l'autre issue : un agent de

1 Déposition de Mongin , 6 août

* Dépotition à*Solvet, 3 août; déposition de la veuve Gomcz, % août; Déposi tion de Chimine, 8 août; déposition de M. Bettas-hamigie , 4 août.

police survint , le fugitif fut arrêté1 et conduit au poste du Château-d'eau3. De toutes parts on l'assaillit dans sa marche9. L'horreur qu'avait inspirée le crime dont on ie supposait l'auteur exaspérait toutes les âmes : sa vie dut être laborieusement défendue par ces mêmes braves gardes nationaux dont le sang venait d'être répandu avec tant d'inhumanité et de dédain.

Mais quel était cet homme? habitait-il la maison d'où il s'évadait? était-il dans la chambre à Piratant où l'attentat avait été commis? Y était-il seul? Etait-ce lui qui avait commis l'attentat, ou avait-il seulement aidé à le commettre? Lors même qu'il eût été seul en ce moment fatal, n'avait-il nas des complices? Personne ne I'avait-H aidé ou assiste, avec connaissance de cause, dans les faits qui avaient préparé ou facilité l'exécution du crime? Personne ne lui avait-il procuré les armes, les instruments, ou tout autre moyen ayant servi à l'action, en sachant qu'ils devaient, y servir? Personne enfin ne l'avait-il provoqué à cet attentat, ou ne lui avait-il donné des instructions' pour le commettre? Et s'il avait des complices, quels étaient-ils ? Quel motif avait pu déterminer les auteurs d'un si grand forfait à s'en rendre coupables?

La tâche de l'autorité judiciaire était désormais de résoudre ces importantes questions ; mais à dater de ce moment ce n'était plus du hasard qu'elle allait tenir ses informations. Disposant de tous les moyens que la loi met au pouvoir des magistrats, il fallait procéder avec méthode , constater les traces matérielles des faits, recueillir tous les renseignements, rechercher

1 Déposition Je Veyttitr , 6 août.

' Déposition de Lêfebvre, 1" août.

* Déposition de Lçvy , 98 juillet; déposition de MouHm, M juillet.

tous les indices, approfondir toutes les charges, interroger toutes les personnes susjMîctes, entendre toutes celles qui pouvaient déposer utilement, consulter, selon les occurrences, des hommes experts dans certains arts, ne rien négliger enfin de ce qui pouvait procurer ce degré de lumière capable d'exclure tout nuage et de manifester la vérité avec évidence. Nous pouvons affirmer, sans présomption, <Jue c'est ce qui a été fait. Jamais une instruction plus complète n'aura été offerte à des juges : ia netteté des aveux a permis de suivre pied à pied, et dans tous ses détails, la préméditation du crime, et de vérifier minutieusement toutes les circonstances de fait qui s'y rapportent ainsi qu'à son exécution.

Nous allons analyser d'abord les éléments que nous fournit l'instruction , en commençant par les renseignements et les indices recueillis avant les aveux du principal inculpé, et nous réserverons ceux-ci pour éclaircir, en dernier lieu, la solution définitive des questions que nous avons posées.

Dans la chambre où se trouvait la machine infernale (et nous avons à dessein omis de le dire en son lieu), il y avait une alcôve, et dans cette alcôve un matelas plié en deux. Sur l'un des coins de ce mateias on lisait Girard: c'était le nom du locataire de l'appartement. 6Yrard habitait la maison depuis quelques mois: le portier a dit qu'il y était entré vers la fin d'avril; selon le locataire lui-même, il s'y serait établi le 8 mars

Il n'avait point garni son logement de meubles ; aussi avait-il payé un demi-terme d'avance, et ce demiterme se montait à 37 francs 50 centimes. H avait ac-

'Interrogftioirc de Ftetchi, 1 1 septembre.

(il)

quitte l'autre demi-terme à la fin de juin ou au commencement de juillet. Entre les deux versions et les deux dates que nous venons d'indiquer, il est clair qu'il faut préférer la dernière; car le fondé de pouvoir du prppriè**? taire de la maison a déclaré que le portier, qui faisait les locations, lui avait dit, vers la fin du mois de mars dernier, qu'il avait loué le troisième étage à un individu nommé Girard, qui avait annoncé qu'il garderait ce logement s'il convenait à sa\femme, et qui avait payé d'avance un demi -terme1. Girùrd disait qu'il venait du Midi , il en avait l'accent j il attendait, pour se meubler, l'arrivée de sa femme et de ses enfants, qui, selon l'une de ses versions diverses, résidaient en Normandie.

Il se donnait pour mécanicien* Au moment de son entrée dans la maison, et pendant les premiers temps qui suivirent cette époque, il avait les mains noires comme un manouvrier. Il sortait de bbnne heure le matin, et ne rentrait que le soir. Plus tard, il ne paraissait plus travailler de ses mains, et quand on l'interrogeait sur ce sujet, il répondait qu'il faisait trop chaud, H se vantait de ses connaissances en géométrie; il avait emprunté récemment à une de ses voisines une grande table, pour dessiner un plan de Paris. Quand il sortait, il emportait toujours la clef de son appartement. Jamais la portière n'était entrée chez lui : il n'y avait reçu qu'un seul homme, qu'il prétendait être son oncle'1, et trois femmes, qu'il disait être ses bonnes amies»

Néanmoins, selon quelques dépositions , le 26 juillet, à onze heures et demie du soir, après que la porte de la maison eut été fermée, un jeune homme,

' Déposition de M. Dallemagne , 99 juillet.

'Interrogatoire de Nina Lcssace, 1 août. ' ,

<[\ïoh a dit pins tard s'appeler Victor, s'y serait introduit par une porte qui communique avec le café Permet \, et, après être demeuré quelque temps dans la chambre de Girard, aurait été' reconduit par celui-ci, et serait sorti par la même porte. Ce jeune homme serait venu, le 27, demander Girard, qu'il n'aurait point trouvé : c'est alors qu'ii se serait nommé. On signale cet homme comme étant brun et de petite taille. II paraissait âgé de 20 à 25 ans. II portait de petites moustaches. H était vétu d'une redingote de couleur marron, et coiffé d'un chapeau rond, bas de forme et à grands bords.

Girardne recevait jamais de lettresdes départements; H ne paraissait pas avoir beaucoup d'argent, mais il en avait habituellement assez pour subvenir à ses besoins : selon ses assertions, sa femme lui en envoyait de son pays.

Girard, le 28 juillet, se tenait sur le boulevart; il allait et venait, il montait et descendait, il entrait au café et en sortait; contre son habitude, il y but un verre d'eau-de-vie. On battait aux champs qu'il était encore dans l'allée1; il ne rentra dans sa chambre que peu d'instants avant l'explosion. En rentrant, il avait rencontré la fille du portier, qui sortait avec les enfants de la maison pour aller voir la revue. II lui avait dit : Vous allez donc voir passer votre JRoP ? II alla chez un de ses voisins, qui logeait au même étage que lui, allumer une chandelle qu'il portait dans un bougeoir en cuivre; il lui dit qu'il allait se faire de la soupe. C'est bien lui qui avait été arrêté dans la cour intérieure de la maison n° 50 , grièvement blessé à la tête et à la main gauche, au moment où il descendait de

Interrogatoire de Fieschi, 18 août 'Déposition de Sophie Salmon, 8 août.

l'appartement du sieur Chimène^ situé dans la maison n° 52. Mais il restait à le mieux connaître; il fallait surtout connaître ses relations.

Nous Tenons de dire de quelles clameurs, de qnciies menaces, de quelles malédictions, de quelles voies de fait Girard avait été accompagné pendant qu'on le transférait au poste du Château- d'eau. II était blessé, et ses blessures, particulièrement celles de la téte, étaient extrêmement graves. Au-dessus de la partie externe du sourcil gauche, une, plaie de 18 lignes de longueur, oblique, irrégulière, a bords déchirés, pénétrait jusqu'aux os. Ceux-ci étaient fracturés, et les bords de la fracture, écartés de plus d'une ligne, laissaient entrevoir les mouvements de soulèvement du cerveau. De la lèvre inférieure, près de la commissure droite, s'étendait, jusque vers la partie inférieure du tiers supérieur du cou , une blessure d'environ quatre pouces. Les bords de cette plaie étaient irréguliers et déchirés, la lèvre fendue dans toute son épaisseur, l'os de la mâchoire mis à nu. Trois doigts de la main gauche, l'indicateur, Y annulaire et le petit doigt y étaient couverts de plaies irréguHères à bords meurtris; le petit doigt et Y annulaire avaient, chacun, deux phalanges brisées.

Le blessé ne pouvait parler qu'avec une extrême difficulté. Arrivé au corps de garde, un garde national lui demande : Qui êtes-vous? — Cela ne vous regarde pas, répondit-il avec assurance :je le dirai quand je serai interrogé. On le fouille, on trouve sur lui un fouet ou fléau à manche de bois, portant trois branches composées de lanières en cuir tressé, garnies à leur extrémité de fortes balles de plomb : une paire de besicles en acier, dans son étui en maroquin : une pièce

de omq > francs , < eti un « franc six sous trois lia rds en menues pièces de 'monnaie :• un couteau à plusieurs James : de la poudre à tirer "fine,, enveloppée -dans du papier, et , pouvant > équivaloir à la valeur de quatre cartouches. Interpellé pour quel usage il réservait cette jxmdro? Powr la gloire sont les seuls mots qui sortent de sa bouche Son esprit était assez présent pour qu'il trouvât le moyen de dérober à tous les regands un poignard dont il était armé et de s'en débarrasser, en le jetant furtivement sous le lit de camp du violon du poste du Chàteau-d'cau, où il a été retrouvé longtemps après.

Une heure ne s'était pas écoulée, à peine avait-on putrelever et compter les victimes; malgré l'effrayante rapiditelavec laquelle circulent les nouvelles désastreuses, nnc grande partie de la population de Paris ignorait encore qu'un épouvantable attentat venait d'ensanglanter cette grande cité, et Girard subissait déjà son premier interrogatoire. H est utile de mettre sous vos yeux les premières paroles qu'il prononça en ce moment solennel. Là commence la série de ces aveux, d'abord si incomplets, dont il se défendit et se préserva pendant si longtemps avec tant d'astuce et de dissimulation, et qu'il a fini par développer d'une manière si explicite et si détaillée. On l'avait ramené dans, la maison n° 50 du boulevart du Temple , au premier étage : il put dire son nom, sa demeura, sa profession de mécanicien. On lui demande : Combien ctiez-vons? à plusieurs reprises, il lève un seul doigt. Quand avez-vous commencé cette maçhine? H montre deux, trois, quatre, cinq doigts. — Est-ce des jour? ou des semaines? H repond \ cinq se-

' iWpoèléon Je Bretagne, 30 septembre.' — Idem de Thierry, 30 «eptembre.

mainèsl ~~ Qui vous avail dorme ôeéie idée-là? Mai même Qui vous a commande cet attetitàt? En se firtippant sur la poitrine, H répète : Moi-même. Vouliez* vous tuer le Roi? Il fait un signe affirmattf et tombe dans un état de faiblesse qui ne lui permet plus de répondre, même par signes, aux questions qui im sont adressées.

Le temps était précieux , d'une minute à Pautre l'état du blessé pouvait empirer et rendre ^oute instruction impossible. Cependant le salut de l'Etat j la justice et la paix publiique étaient intéressés à ce que la- vérité fût mise en tout son jour, non pas seulement pour rétablir l'ordre par la punition des coupables, mais pour calmer cette fermentation sourde , suite inévitable d'un grand crime qui menace la société tout entière dans l'auguste personne de son chef , dans son gouvernement, dans ses institutions et dans 'ses loisj et dont chacun, selon ses sympathies ou ses dissentiments, rattache involontairement les causes aux machinations secrètes et aux pernicieux complots de di* verses factions politiques.

Le même jour, vers les six heures du soir, après que l'inculpé eut été transféré dans les prisons de la Conciergerie , il fut interrogé de nouveau. H ne put répondre que par signes et par écrit. H avoua, par signes, qu'il avait établi une machine composée de plusieurs fusils. H répéta de la même manière qu'elle était dirigée contre la personne du Roi. Sommé à plusieurs reprises de désigner les instigateurs de son crime», il refusa obstinément de s'expliquer à ce sujet, II assura, par un signe affirmatif, qu'il* avait mis le feu à la machine; par d'autres, il exprima qu'il était seul dans sa chambre , que c'était lui qui tenait ia jalousie pendant

l'explosion, enfin qu'il était l'inventeur et le seul fabricateur de la machine. II montra, par ses doigts, qu'il avait employé deux jours à la construire. Les médecins ayant juge' à propos de le saigner, l'interrogatoire fut suspendu pendant trois quarts d'heure : on le reprit à huit heures moins un quart. Girard éprouvait quelque soulagement; il pouvait dire quelques paroles. Quand on lui demanda s'il avait des complices, on crut comprendre qu'il voulait faire entendre par signes que oui : on l'interrogea de nouveau pour savoir s'il avait dit oui; il répondit intelligiblement : Oui, Toutefois il ne voulait nommer personne. Le juge continua en ces termes : Seraient-ce les républicains qui auraient fait le complot? Après des réponses faites par signes qui semblèrent équivoques, il articula clairement : Oui. Néanmoins les souffrances qui tourmentaient le prévenu laissant encore au juge quelques doutes sur le véritable sens de ses réponses, il lui adressa cette autre question : Seraient-ce les légitimistes qui auraient j ait le complot? il n'obtint aucune réponse. — Vous a-t-il été donné de l'argent? — Pas de réponse.

Le malaise du prévenu commanda une nouvelle suspension de l'interrogatoire. Un médecin fut appelé; il étaithuit heures et un quart. A neuf heuresetdcmie,l'examen fut repris en présence et même par l'intermédiaire du médecin. Le prévenu répondit qu'il se nommait Jacques Girard, qu'il était de Lodève et que sa femme et son fils y étaient. Les médecins ayant déclaré que la prolongation de l'interrogatoire pouvait fatiguer le malade, et qu'il n'y avait pas de péril en la demeure, le procès-verbal fut clos à dix heures moins dix minutes du soir, et l'opération fut continuée au lendemain 29, à huit heures du matin. A l'heure indiquée, le prévenu

était mieux, H parlait librement : H déclara qu'il se nommait Joseph-François Girard, et non pfus Jacques} qu'il était âgé de 39 ans, mécanicien de profession, et qu'il demeurait à Paris , boufevart du Temple , n° 50. Le juge lui ayant représenté l'énormité de son crime, Girard s'écria : Je suis un malheureux! je

suis un misérable !..... je ne puis rien espérer!

je puis rendre service nous verrons jfai du

regret de F avoir fait! M. le Garde des sceaux était présent, et joignit ses exhortations à celles du juge, pour engager le prévenu à dire toute fa vérité. Le prévenu ne répondit à ces interpellations diverses et multipliées que par ces paroles entrecoupées, et par d'autres

semblables: J'arrêterai peut-être quelque chose je

ne nommerai personne je ne vendrai personne.,...

mon crime a été plus fort que ma raison Comme on

lui demanda si les publications politiques, si les journaux n'avaient pas contribué à égarer son esprit et à l'exciter au crime, il répondit d'abord : pas trop. Par réflexion il ajouta : oui. Ensuite il dit avoir été fanatisé. If parla des événements de la rue Jransnonain et de ceux de Lyon.

La Cour des Pairs ayant été saisie de l'affaire, l'interrogatoire de Girard ne fut plus repris que par M. le Président.

II était maintenant certain que Girard habitait la maison d'où il s'était évadé, et qu'il était dans fa chambre ou se trouvait la machine au moment où l'attentat avait été commis; mais les premiers éléments de la procédure autorisaient-ils à penser que Girard était seul dans cette chambre, et qu'il avait commis le crime sans l'assistance actuelle d'aucun autre?

Le - témoignage spontané d*u ri • homme digne de * fof semblait établiiHe contraire; d'autres témoins affirmaient avoir vn deux hommes se glisser le long de 4a eorde<pii avait servi a l'évasion' de Girard, On parfait d'un second Individu aperçu sur le toit par lequel Girard avait passé; d'un plus grand nombre encore qui, au moment de l'explosion, se seraient échappés dans la rue des FôsseVdu-Temple par ia porte de la m v ison n° 39, laquelle, comme vous savez déjà, est jointe à la maison n° 50 du boulevart du Temple et peut communiquer avec efle. On parlait encoi-e de plusieurs personnes qui s'étaient sauvées en escaladant la clôture de divers chantiers de bois à brûler situés dans la même direction ? enfin d'uu homme blessé à la cuisse, qui était allé se faire mystérieusement panser dans la rue des Fossés-d»-Tomple, qu'on avait ensuite porté à l'hôpital Saint-Louis et qui avait donné une fausse adresse.

Ces indices méritaient attention et commandaient des recherches approfondies : nous vous devons un détail circonstancié de leur résultat.

Le 28 juillet, au moment où le Roi arrivait sur le boulevart du Temple, le sieur Martin, entrepreneur de bâtiments, venait de l'extrémité de la rue Chariot où il avait déjeuné chez le traiteur Bonvalet, et se dirigeait vers le Jardin Turc. Quand il se trouva sur le boulevart, en face de la maison n" 50, il se souvint qu'un peintre en /décors, nommé Beaudon, qu'il employait quelquefois, y était logé, et il fut assailli d'un d/çsir vagua d'aller lui demander une place à la fenêtre de ison çscalier qui donnait sur le boulevart, afin de ^rplus^çpmmodement passer la, revue.

Pour y parvenir il pria un garde national) de ceux

^informaient fa haie devant lui, de le laisser traverser ia chaussée. Préoccupe de son projet, il jetait naturellement les yeux sur la façade de ia maison où rï'se rendait. Jl aperçut tres-distinctement lever ia jalousie d'une des fenêtres du troisième étage, et l'éclat du soleil, qui donnait alors eu plein sur ce côté du boufevart, fit briller uses regards des objets qu'il put d'autant moins distinguer, dans le premier moment, que la vue lui en était interceptée, en partie, par trois hommes qui paraissaient regarder à droite et à gauche. Deux de ces hommes portaient des chapeaux gris. Ils avaient à peu près cinq pieds deux ou trois pouces. Leur vêtement était d'une couleur foncée ; l'un d'eux était plus mince que l'autre: le troisième avait ia tête nue et les manches de sa chemise relevées.

L'éclat qu'avaient jeté les objets dont ces hommes dérobaient la vue au sieur Martin, attira ses regards sur eux; et comme il avançait lentement sur la chaussée, le cri de vive le Roi s'étant fait entendre, il vit ces hommes quitter précipitamment la fenêtre, et devant eux une batterie de canons de fusil sur laquelle ils étaient courbés dans la position d'un artilleur qui pointe un canon. A l'instant la jalousie tomba et l'explosion se fit entendre. Le sieur Martin, hors de lui-même, s'écria aussitôt en montrant la fenêtre : c'est de là. II s'aperçut alors qu'il avait été lui-même atteint et que son chapeau venait d'être percé d'une balle.

Dans le premier moment, en voyant ces canons de fusil ainsi braqués, sa pensée avait été d'avertir les gardes nationaux qui l'entouraient, quoique l'idée du crime ne lui fût pa6 venue à l'esprit. Mais le temps "lui manqua , tant ses perceptions s'étaient rapidement sàc4

cédé. Tout avait disparu en quelques secondes. Après l'événement, et lorsqu'il eut aidé à relever l'infortuné due de Trévise, le sieur Martin se rendit chez Je commissaire de police du faubourg* du Temple pour y faire sa déclaration. Ne trouvant point ce fonctionnaire à son bureau, H rentra sur-le-champ et lui écrivit une lettre détaillée. Le lendemain 29, le sieur Martin fut entendu par un juge d'instruction et confirma le récit contenu dans sa lettre. On reconnut sur son chapeau la trace de fa balle qui Pavait troué. Les deux chapeaux gris , trouvés dans la chambre de Girard, lui ayant été représentés, iï crut les reconnaître pour ceux que portaient deux des personnes qu'il avait vues à la fenêtre de Girard. On lui présenta aussi une blouse verte ensanglantée, il ne la reconnut pas, à moins, dit-il, qu'elle ne fût portée par F individu sans cfiapeau et à manclies retroussées; cette blouse était celle de Girard.

Il est constant que le sieur Martin, dont rien ne peut faire suspecter la véracité, a employé plusieurs fois le peintre Beaudon , et il a été vérifié que celui-ci habitait la même maison que Girard.

Conduit sur le boulevart du Temple par un commissaire de police qu'en vertu des ordres de M. le Président, un juge d'instruction avait délégué à cet effet, le sieur Martin a désigné les points de la contreallée et de la chaussée du boulevart où il se trouvait le 28 juillet, peu d'instants avant l'explosion, quand il dit avoir aperçu la batterie de fusils de Girard. Le premier de ces points est au pied des arbres bordant la chaussée du côté du Jardin Turc, précisément en face de la maison n° 50; l'autre est au milieu de la chaussée, dans la même direction. Le commissaire de police a constaté que dans la ligne directe de ces deux

points , le sieur Martin a pu voir ies canons de fusil braqués à la fenêtre de Girard , si la jalousie était levée.

Le sieur Martin a renouvelé le 26 août sa déclaration devant M. le Président. Confronté avec les inculpés arrêtes, il a cru, sans pouvoir néanmoins l'affirmer, reconnaître Girard pour le plus petit des trois hommes qu'il avait vus, et notamment pour celui qui avait la tête nue.

Cependant rien n'est venu à l'appui d'un témoignage si positif. S'il parait à peu près certain qu'il a été saisi deux chapeaux gris dans l'appartement de Girard, l'un des deux, celui qui a été recueilli au pied de la machine, en très-mauvais état, est incontestablement le chapeau de Girard qui s'est sauvé la tête nue, et que l'on sait avoir eu en sa possession un chapeau gris et un chapeau noir1. II a déclaré plus tard qu'au moment où il mit le feu à la machine, il avait sur la tête un chapeau gris, dont l'intérieur était vert foncé et vert clair; il a reconnu le chapeau saisi dans sa chambre et déchiré dans sa partie antérieure pour celui que l'explosion avait sans doute violemment arraché de son front. Quant au second chapeau, les uns affirment qu'il a été vu d'abord dans la chambre où était la machine, d'autres dans la cuisine, un troisième qu'il était dans une armoire, un quatrième qu'il était sur l'appui de la fenêtre de l'antichambre; et cette incertitude sur le lieu où il aurait été trouvé rend moins certaine sa présence dans l'appartement de Girard, au moment de l'attentat, et par conséquent moins concluante sa saisie sur les lieux; d'autant plus que les contradictions des témoins peuvent être expliquées par

1 Interrogatoire de Fiesehi, 91 septembre.

un feft qui diminue b^u coup l'importance de la saisie fchi second, chapeau. Ce fttitrest ia preuve acquise que des chapeaux, trouves au premier et au second étage, ont 1 été' transportés au troisième avant tout acte instruction, D'biî fl suit que ceux qui n'ont pas pénétré fes premiers dans l'appartement de Girardy no -peuvent faire foi quand ils' attestent que les* choses qu'ils y ont vues s'y trouvaient réellement au moment où les portes ont été ouvertes.

En effet, M. Bessas-ÎMmàgie , maire du 10r arrondissement, une des premières personnes qui se soient introduites dans la maison , a décïaré qu'un chapeau ciré, tel qu'en portent les marins, et un chapeau de feutre gris, ont été découverts dans ia cheminée d'une ohaitïbre du second étage; ils étaient couverts de poussière et devaient être cachés depuis plusieurs jours, ce qui démontre qu'ils n'ont pu être trouvés chez Girard que parce qu'ils y ont été portés après coup. De son côté, la femme Bemidon a déclaré que fes deux chapeaux de marin saisis proviennent d'une perquisition faite chez eïfe, au second étage, et qu'ils sont les restes d'un assortiment de costumes qu'elle avait formé à l'époque du carnaval.

Il parait, au surplus, que tous les effets, recueillis durant les premières perquisitions qui eurent lieu dans la maison, immédiatement après le crime, furent amoncelés dans* l'appartement de Girard. C'est ainsi que l'on y trouva des rôles de comédie1 et une reconnaissance do Mont-de-piété, qui appartenaient à un artiste dramatique, deux peignes de femme et d'autres objets, plus tard réclamés par leurs véritables propriétaires, totalement étrangers à Girard et à son crime. De ce nombre

1 Déposition de Brossât, 98 et 99 juillet.

furent deux habits d'homme1, auxquels on avait d'abord attaché' une grande importance, et qui, ayant été réellement saisis dans le café Barfeti, paraissent être ceux de deux joueurs de billard, qui ies avaient quittés à cause de {'extrême chaleur du jour, et qui se sont enfuis sans les reprendre, au moment où la force publique prenait possession de la maison , entraînés par la crainte d'être compromis s'ils y étaient trouvés» Ces deux habits ont été depuis réclamés, l'un par le sieur Canteloupf et l'autre par le sieur Ktrchove.

Une dernière observation vient infirmer la déposition du sieur Martin. Ou ies hommes qu'il aurait aperçus à fa fenêtre du n° 50 se seraient avancés entre la machine et la croisée pour regarder sur le boulevart, et se seraient ensuite retirés derrière cette machine, ce que sa situation rendait impossible , puisqu'il n'y avait entre elle et l'appui de la croisée qu'une distance d'un pouce d'un côté et de quatorze pouces de l'autre; ou ces hommes auraient déplacé la machine pour regarder paria fenêtre et l'auraient immédiatement replacée et ajustée : supposition également inadmissible dans un moment où fi fallait si promptement pointer et amorcer la batterie.

Un homme, François Barafon, avait été vu sortant de la maison n° 39, rue des Fossés-du-Tempfe. H était blessé. On l'aurait suivi à la trace de son sang; il ne pouvait aller plus loin. On le fit asseoir dan* la rue, près de la boutique d'un perruquier; on le pansa, il fut transporté à l'hôpital Saint-Louis ; il y était arrivé nit-téte et sans habit. Les vêtements qu'on croyait alors avoir été trouvés ehez Girard, pouvaient être à son usage. Son adresse, qu'il donna, fut mal comprise. On ne put trouver son domicile au lieu qu'on croyait qu'il avait

1 Déposition de ToMon, 28 juillet.

Rapport. 5

indique. Cette méprise fortifia les soupçons qu'on avait conçus. On crut devoir faire arrêter le pauvre blessé.

L'instruction a dissipé tous les doutes, et son innocence a été tardivement reconnue. Baraton est un honnête ouvrier, qui se trouvait sur le boulevart du Temple, devant les théâtres, non loin du café des Mille- Colonnes, presque sur le pavé de la chaussée, tout près du Roi et de son état-major; caria foule qui était derrière lui le poussait jusque sous les pieds des chevaux. H a été atteint, au moment de l'explosion, à la partie moyenne et postérieure de la cuisse, de haut en bas, par un projectile en plomb, de forme carrée, d'une longueur d'un pouce et d'une épaisseur de huit lignes environ. Aussitôt, on s'est empressé autour de lui, on lui disait : Vous êtes blessé, retirez-vous. II est alors entré dans le café Barfety avec les autres, et il en est sorti, comme eux, par un passage qu'il ne connaissait pas. H s'est trouvé dans une rue dont il ne savait pas le nom, et où l'on a pris soin de lui.

La position de sa blessure avait d'abord inspiré quelque défiance; elle paraissait inconciliable avec son récit. On a procédé à une exacte et minutieuse vérification des faits. II a été constaté que les projectiles lancés par la machine avaient pu l'atteindre au lieu où il disait s'être trouvé, et le blesser de la manière dont il l'a été. Une perquisition a été faite chez lui, on n'y a rien trouvé qui pût le compromettre. H a été reconnu qu'il n'avait jamais eu de liaisons ni de rapports soit avec Girard, soit avec aucune des personnes impliquées dans le procès.

Son arrestation prolongée est un surcroît de malheur, dont la justice veut qu'il lui soit tenu compte; car sa détention l'a seule empêché d'être compris au nombre des victimes qui ont été secourues par un acte de la munificence nationale.

Le flux de fuyards qui entraîna Baraton explique les dépositions des témoins qui disent avoir vu, immédiatement après la détonation, les uns plusieurs individus, les autres six jeunes gens pâles, s'échapper dans la rue des Fossés-du-Temple, par la maison n° 39 Ce fait aiderait même, au besoin, à expliquer une déposition de laquelle il résulterait qu'au moment de l'explosion, neuf jeunes gens, vivement émus et à la figure décomposée, seraient sortis d'un chantier de bois à brûler, dont la porte était en ce moment ouverte, quoiqu'elle soit habituellement fermée, auraient tenu conseil entre eux dans la rue des Fossés-du-TempIe qui longe le chantier, et, après deux ou trois minutes de conversation , se seraient séparés. Trois auraient franchi le mur du chantier de l'Étoile, s'en fuyant vers le canal Saint-Martin, et les autres se seraient retirés par le faubourg du Temple 2. Mais cette déposition est contredite en partie par celle du garçon qui dessert fe chantier qu'auraient traversé les fuyards en venant de la rue des Fossés-du-Temple, et par celle du propriétaire de ce chantier : ils ont fait observer, qu'à l'heure indiquée , les deux entrées du chantier étaient fermées, et que deux chiens fort méchants étaient en liberté dans son enceinte, ce qui rendait très-difficilement admissible la supposition qu'on y eût pénétré du dehors 5. Plusieurs autres témoignages viennent à l'appui de ceux-ci. De plus, cette déposition, dont il sera reparlé plus tard, croule par la base, car elle supposerait la présence, en ce lieu et à cette heure, d'un individu qu'on a constaté n'y être pas venu. Aucune de ces circons-

1 Déposition de la femme Bouilleau , 6 août ; déposition de Martin , 6 août ; déposition de la femme Leriehe , 98 juillet. Déposition de Goda, 7 septembre. ' Déposition de Pichoux, 7 septembre.

tances ne saurait donc établir la présence de plusieurs personnes dans la chambre de Girard au moment ou le feu a été mis à la machine.

If est à peu près certain que l'homme, aperçu sur l'un des petits toits ou terrasses interposés entre les maisons n" 50 et 52 du boulevart du Temple et la maison n° 39 de la rue des Fossés-du-Tcmpie, était un agent de police1 qui poursuivait Girard. II résulterait, à la vérité, du témoignage du capitaine Boquet, que deux personnes seraient descendues par ia double corde attachée à la fenêtre de la cuisine de l'appartement de Girard, et qu'un second individu aurait été an-été dans Jacour intérieure où Girard a été arrêté lui-même. Cet individu aurait depuis disparu , ou aurait été relâché. Mais si oet homme était descendu par la fenêtre, il avait dû nécessairement descendre avant Girard, car la fenêtre a été trop bien observée, après l'évasion de celgi«ci, pour qu'un autre ait pu le suivre 2 ; et la dame Boiliol 3 a vu Girard sortir par la croisée, au moment où l'explosion retentissait, pour ainsi dire, encore. II est donc impossible qu'un autre ait pu Je prévenir dans l'emploi de ce moyen d'évasion.

S'il était nécessaire de rechercher comment ces dépositions, dont rien n'autorisait à suspecter la bonne foi, ont cependant fini par être péremptoirement écartées, nous ferions observer que cette apparente inconséquence se renouvelle presque toujours dans les circonstances analogues à celle-ci. Les' imaginations vivement frappées, dans ces instants d'émotion profonde , se saisissent d'une première apparence qui devient bientôt pour elles une certitude; une image fantastique se lie

Rapport et déposition de Boquet, 4 et 7 août.

* Déposition de Fcrlay , 10 août

* Déposition de la dame Boiliol. S7 juillet

alors dans la mémoire aux circonstances les plus réelies, et les mêmes faits, observés par un grand nombre de personnes , se trouvent ainsi racontés par plusieurs d'entre elles, et avec une égale bonne foi, quoique d'une manière diverse.

D'après les éléments de la procédure, Girard parait donc avoir été seul dans sa chambre, lorsqu'il a allumé la machine infernale; et les complices de son crime, s'il en a, ne l'ont point aidé ou assisté à le commettre, dans ce dernier et horrible moment. Sous ce rapport, le résultat de l'instruction est conforme aux détails que luimême a donnés plus tard. II résulte d'un de ses interrogatoires, qu'au moment où il mit le feu à la machine, le prétendu Girard était seul dans sa chambre ; et, pour prouver que d'autres n'ont pu se servir du môme moyen d'évasion que lui, il a employé à peu près les mêmes arguments que nous venons de vous présenter. Enfin il a expliqué la fuite de diverses personnes qui se sont échappées vers la rue des Fossés-du-Tcmple, en disant que le café Périnet était d'ordinaire fréquenté par les membres de la société des Droits de l'homme '.

L'instruction établit d'ailleurs avec quelque certitude que des hommes armés et malintentionnés étaient répandus sur divers points des boulevarts, et spécialement aux environs du boulevart du Temple. Ces hommes, qui attendaient, ou qui espéraient quelque tumulte ou quelque tentative coupable, et qui semblaient s'y être préparés, ont dû naturellement se disperser avec effroi quand ilsont vu l'indignation publique éclater de toutes parts contre les auteurs présumés de l'attentat. Nous reviendrons plus tard sur cette circonstance.

Cependant l'instruction était poussée avec une per-

1 Interrogatoire de Fittchi, 91 septembre.

sévérante activité ; on recherchait tout ce qui pouvait révéler et manifester la vérité.

On vint à connaître plusieurs circonstances qu'il devenait important de vérifier. D'abord, quand Girard s'était présenté chez le portier de la maison située boulevartdu Temple, n° 50, pour y chercher un logement, il était accompagné d'un homme qui paraissait âgé d'une soixantaine d'années, qu'il appelait son oncle f et qui, au moment de la location, s'était porté son répondant; ensuite Girard était souvent visité par trois femmes, qu'il disait être ses bonnes amies : l'une, signalée comme borgne ou louche f et blanchisseuse de fin; l'autre, brune, et ordinairement vêtue à} habits de deuil; et la troisième, qui se disait Lyonnaise f et qui portait ordinairement un c/tapeau. On disait qu'un jeune homme appelé Victor était venu le voir une ou deux fois, fa veiHc et l'avant-veille de l'événement. Enfin, trois ou quatre jours avant le 28 juillet, il était arrivé pour lui une malle, lourde, grande, qu'il avait prétendu lui venir de sa femme. Le 28 juillet au matin, jour de l'attentat, il avait lui-même fait emporter cette malle. L'usage qui pouvait en avoir été fait, la destination ultérieure qu'elle avait reçue, ce qu'elle avait contenu, l'origine de cette malle, ainsi que la connaissance précise des diverses )>ersonnes que nous venons d'indiquer, pouvaient jeter de vives lumières sur l'information : on dut rechercher ces choses avec soin.

L'importance de ces circonstances justifiera sans doute a vos yeux les détails un peu minutieux dans lesquels nous allons entrer : nous les croyons indispensables, parce qu'il importe d'établir, avec une cemplète exactitude, les premiers faits qui ont conduit à des découvertes capitales, et d'où jailliront bientôt les renseignements les plus précieux sur les moyens qui ont servi à com-

mettre le crime, et sur les individus soupçonnés d'y avoir participé. C'est ainsi, et ainsi seulement, Messieurs, qu'il nous sera possible de vous associer et de vous faire, en quelque sorte , assister, comme nous le désirons, à l'instruction qui a eu lieu en exécution de votre arrêt.

Les dépositions de plusieurs habitants de la maison, sans indiquer au juste l'instant où il était arrivé une malle dans l'appartement de Girard, donnaient la certitude qu'une malle y avait été portée un des trois ou quatre jours qui ont précédé le 28 juillet. Plus tard, il avait été constaté que c'était le samedi 25. Girard, qui était si mal dans ses meubles, prit soin d'avertir le portier de cet accroissement de son mobilier. II voulait sans doute prévenir par cette précaution les soupçons et les commentaires. H dit que la malle renfermait du linge qui lui était envoyé par sa femme.

Entre une et deux heures, il s'était adressé au desservant de la place de cabriolets de la rue de Vendôme , pour se faire aider à transporter jusqu'à la maison n° 50, boulevart du Temple, une malle qui se trouvait déposée au coin des rues Chariot et de Vendôme, à la porte du sieur Maréchal, marchand de vin. L'homme auquel il s'adressa ne le connaissait point alors ; mais il l'a reconnu depuis. Comme il portait la malle sans crochets, il assure qu'il fut obligé de se reposer trois fois, durant le court trajet qu'il avait à parcourir, tant il trouvait sa charge pesante. Il estime que la malle pesait cent cinquante ou cent quatre-vingts livres. H s'informa de ce qu'elle renfermait. Girard lui répondit qu'il l'ignorait; que c'était un envoi que lui faisait sa femme. En ce cas , reprit le porteur, elfe contient du plomb, du Jèr, ou des ccus.

Quand ils furent arrivés , Girard dit au portier :

Voici l'avant-garde ; ma femme va bientôt venir : il dit au marchand de vin Travault, qui se trouvait sur le seuil de sa boutique : M. Travault, cela est lourd; c'est ma femme qui m'envoie cette malle: elle contient du vin, de Pcau-de-wic et du linge» La malle fut montée au 3e étage, et dépose'e dans la première chambre en entrant. I^e porteur fut frappé du dénûment de l'appartement et le témoigna. Girard lui dit qu'il emménageait; il lui donna huit sous pour sa peine; et, descendant avec lui, le mena chez fe marchand de vin, où fis burent chacun un veiTe de bière.

Après avoir congédié son porteur, Girard remonta immédiatement dans sa chambre; quelque temps après, if redescendit , tenant une bouteille d'eau-de-vie; il en fit goûter à Travault, tant il avait à cœur de justifier ce qu'il fui avait dit sur le contenu de la malle.

Suivant le témoignage des habitants de la maison qui t'ont vue, cette malle pouvait avoir quatre pieds de long; eHe était en bois , recouverte d'une peau noire encore garnie de poils, et portait sur le couvercle trois traverses en bois.

Toutefois les voisins avaient remarqué que, depuis environ huit jours, Girard, qui d'ordinaire ne tapait pas chez lui, y cognait du bois et faisait du bruit avec des planches. Le lundi 27, dans la matinée, if cogna encore plus fort. On aurait dit que, c'étaient des coups de marteau sur du bois. La femme Elisabeth Andrener, qui habitait au second étage, sous l'appartement de Girard, remarqua que ce bruit se faisait entendre sur sa tôte, toujours à la même place.

Elle était alors près de sa fenêtre qui donne sur îe bouievart. H a été constaté que c'était précisément audessus de cet endroit qu'était dressée la machine infernale.

Le mardi, 28 juillet, au matin (l'heure n'est pas

bien certaine, mais dans un moment où le rappei battait), Girard alfa chercher un commissionnaire au coin de la rue d'Angoulôme, et l'amena dans ia maison qu'il habitait. Avant de sortir, il avait informé la portière , évidemment pour qu'elle le répétât, qu'il allait renvoyer à sa femme ia malle qu'il avait reçue quelquesjours auparavant, après -l'avoir remplie de différents objets qu'elle l'avait chargé d'expédier dans son pays. Il conduisit le commissionnaire dans la première pièce de l'appartement du troisième étage, et lui montra, entre la porte d'entrée et la porte de la cuisine, une grande malte en bois, noircie f recouverte d'une peau avec son poil. Le commissionnaire mit cette malle sur ses crochets; elle lui sembla peser environ soixante et dix ou quatre-vingts livres. Girard accompagna le commissionnaire; il ne voulut pas indiquer d'abord la destination de la malle. Pas tant de questions, disait-il au commissionnaire, je vous paye, voulez-vous ou ne voulez-vous pas aller? Il se ravisa, et, craignant sans doute qu'une pareille réticence ne parût suspecte, il indiqua une maison de roulage rue Basse. II avait d'abord suivi le commissionnaire dans cette direction. Tout à coup il passa devant, et, tournant par la rue Chariot , H s'arrêta a la place des cabriolets de la rue de Vendôme, au même endroit où il était venu le samedi précédent. Il y trouva le porteur qui avait transporté sa malle ce joui^là , et le salua ; celui-ci reconnut la malle. Girard congédia le commissionnaire, après lui avoir donné huit sous pour sa commission. H monta avec sa malle dans \v cabriolet n° 27, et ordonna au cocher d'aller à la place Maubert. Le conducteur demanda trente sous pour sa course. Girard lui répondit : Vous

Rapport 6

ne savez pas si je ne vous donnerai pas davantage. Une fois monte, il ne fut plus question de la' place Maubcrt; il se fit conduire place aux Veaux, près du port aux Tuiles. Là, le conducteur fut payé*, et Girard lui fil boire un verre de vin, ainsi qu'à un garçon tonnelier, employé' chez le sieur Durand, marchand de futailles, ruedePoissy. H avait prie ce garçon de l'aider à transporter sa malle près de là. Pour s'excuser de ne pas boire avec eux, il leur dit qu'il ne buvait jamais de vin.

L'identité de la malle et de l'homme a été constatée par la représentation de la malle au conducteur du cabriolet, et par sa confrontation avec Girard. Le marchand de vin chez lequel s'arrêta le conducteur, et devant la porte duquel la malle fut descendue, a confirmé le récit de celui-ci par sa déposition. 11 y a ajouté que l'individu qui était dans le cabriolet, et qu'il a reconnu pour être Girard, chargea la malle sur son épaule, avec l'assistance d'un garçon tonnelier, et l'emporta en se dirigeant du coté de la rue Saint-Victor. Girard, interrogé dès le 29 sur ce qu'était devenue cette malle, répondit que cela ne regardait que lui. Jl convint qu'il l'avait portée du côté de la rue Saint- Victor; et, quand on lui demanda chez qui, il refusa de s'expliquer, et répondit, avec un signe d'impatience qui devait caractériser aux yeux du magistrat instructeur l'importance de la question : Je regrette, et les autorités doivent regretter que j'aie fait ce que j'ai fait. Je sais qu'il y a maintenant un homme de trop au monde, et c'est moi! Le garçon tonnelier, en ce qui le concernait, a confirmé ces particularités par son témoignage.

Girard cependant n'était point sorti de la rue de Poissy; H était allé chez un ouvrier marbrier qui habite, dans cette rue, fa maison n° 13, le sieur Nolland. Celuici a dit le connaître sans savoir son nom; H se souvenait de l'avoir vu deux ans auparavant, lorsqu'il était allé poser des robinets de fontaine, rue Croullebarbe, dans une maison qu'habitait cet inconnu. Nolland a ajouté que cet ancien voisin étant venu le prier de recevoir une malle en dépôt, il y avait consenti, et qu'il l'avait même aidé à transporter la malle du bas de la rue de Poissy jusqu'à sa propre demeure. En s'en allant, l'inconnu prétendu dit à Nolland : Si la malle n'est pas enlevée d'ici à une heure, vous ne la remettrez (pie sur un ordre de M. Morey.

Morey était un bourrelier-sellier, très-connu de Nolland, qui demeurait rue Saint-Victor, n° 23. I*e 28 ni le 29 personne ne réclama la malle; car ce ne peut être que par erreur que la femme Guerard place au 29 des faits qui évidemment ne se sont passés que le 30.

Le jeudi 30 juillet, entre huitet neuf heures du matin, un commissionnaire se présenta chez Nolland pour prendre la malle; la àamc Nolland, qui était seule chez elle, refusa de la livrer sans un ordre de Morey. Une demi-heure après, Morey arriva chez Nolland au moment même où le commissionnaire venu la veille s'y présentait de nouveau. Cette rencontre fut purement fortuite, selon Morey. Nolland lui dit: Voilà une malle qui ne doit être enlevée qu'avec votre permission. Après un moment d'hésitation, Morey répondit: Eh bien! donnez-la f ci le commissionnaire, avec lequel il ne veut

pas s'être entendu, et qu'il prétend ne pas connaître, emporta la malle, non sans mystère, s'il faut en croire la déposition d'une voisine, qui assure que pour la sortie de la malle, la dame Nolland s'était hâtée d'ouvrir une petite porte, habituellement fermée. Morey, interrogé sur ces circonstances, convint du fait, mais il ajouta qu'il n'avait été informé du dépôt de la maile que par Nolland, et qu'il n'en connaissait pas le propriétaire. Il était difficile de croire à la sincérité d'une déclaration si peu vraisemblable, et qui s'accorde si peu avec celle du Commissionnaire auquel la malle a été remise.

H résulterait de celle-ci, en effet, qu'un individu qui, d'après les indications données, ne saurait êlre un autre que Morey, serait venu, le mercredi 29, à sept heures du soir, chercher le commissionnaire à sa place, sur le pont de la Toumelle, pour le mener près de là quérir une malle; le commissionnaire ayant accepté la proposition, l'inconnu et lui se seraient rendus dans le haut d'une rue, entre la rue Saint- Victor et la place aux Veaux : ils auraient frappe à une porte fixée dans une clôture en planches, et, personne n'ayant répondu de l'intérieur, ils seraient allés boire de la bière dans une gargote qui fait face à la rue où se trouve la maison à la porte de laquelle ils avaient frappé ; ils se seraient séparés ensuite, et l'homme avec lequel le commissionnaire se trouvait lui aurait donné rendez-vous pour le lendemain matin, de bonne heure: le lendemain au matin, le commissionnaire se serait rendu à la maison indiquée, où, après quelques mots échangés entre l'homme de la veille et le maître et la maitresse du logis, on aurait chargé la malle sur ses crochets.

On a demandé à Morey s'il n'avait pas connu quel-

qu'on qui demeurait, deux ans Auparavant, rue Croullebarbe; il a répondu qu'il n'avait jamais connu, dans cette rue, qu'une femme dont le fds était blanchisseur. La mère et ie fils demeuraient ensemble, et étaient allés s'établir depuis rue MouflTetard. Nolland, interrogé de son coté, a répondu qu'il ne croyait pas que l'individu qu'il avait connu rue Croullebarbe fut blanchisseur, et qu'il ne savait pas s'il demeurait avec sa mère. La dame Nolland a ajouté qu'il lui semblait que cet individu était portier, et qu'il avait une fille privée d'un œil. On reconnaîtra plus tard l'importance de cette circonstance, qui a mis sur la voie de la vérité, dont il devenait évident que Morçy cherchait à faire perdre la trace.

Nolland, conduit rue Croullebarbe, a reconnu la maison dans laquelle il était allé placer des robinets de fontaine, et qu'habitait l'individu qui était venu, le 28 juillet, déposer une malle chez lui. Cette maison, située rue du Chant-de-ï'Aloucttc, n° 10, à l'extrémité de la rue Croullebarbe, était actuellement en réparation et inhabitée. Mais deux voisines ont déclaré que l'homme qui y résidait à l'époque indiquée, prenait le nom de Fieschi; qu'il se disait Corse; qu'il était d'une taille élevée, de l'âge de 34 à 35 ans; qu'il avait la barbe et les cheveux bruns, et un accent méridional très-prononcé; qu'il vivait avec une femme qui se nommait Petit, et qui avait auprès d'elle une fille âgée de 14 à 1 5 ans, à laquelle, il manquait un œil. Elles ont ajouté qu'elles croyaient que cette jeune fille était actuellement placée a la Salpétrièrc. Selon elles, pendant qu'il demeurait dans ce quartier, le nommé Fieschi était un objet de terreur pour le voisinage, et plusieurs ibis ia femme Petit avait dit qu'elle n'oserait jamais divulguer ce qui se passait dans l'intérieur de son ménage. Enfin,

Fieschim vantait hautement d'avoir subi une condamnation infamante prononcée par un conseil de guerre , devant lequel il avait été traduit comme militaire.

II était impossible de ne pas remarquer que le signalement de Fieschiy tel que venaient de Je donner deux femmes qui ne connaissaient pas Girard ', semblait établir l'identité de l'homme qui portait ces deux noms. Confrontés avec lui, Nollandetsa, femme l'ont reconnu, et l'on a obtenu ainsi un commencement de preuve de cette identité.

\a> commissionnaire qui avait pris la malle chez Nolland a déclaré que, toujours accompagné de celui qui était venu le chercher , la veille, il l'avait portée dans la direction de la place aux Veaux, par le pont de la Tournelle, ï'ile Saint-Louis, le pont Marie, le quai à gauche, jusque par delà le pont Louis-Philippe; qu'ils étaient remontés ensuite à droite, et parvenus ainsi dans une rue qui lui était inconnue; là, ils entrèrent dans une maison qu'il croyait pouvoir reconnaître; ils montèrent au deuxième étage; une femme vint ouvrir; il déposa la malle qu'il portait sur le palier de l'escalier, et il reçut quinze sous pour son salaire.

(Je renseignement obtenu, il devenait extrêmement important de découvrir cette malle et cette rue: toutes celles du quartier, dans la direction indiquée, furent explorées avec soin par des commissaires de police accompagnés du commissionnaire Fhtbromet, Celui-ci avait d'abord cru reconnaitre dans la rue Geoffroy-l'Asnier, au ri0 7, la maison où il avait transporté la malle; mais après un mur examen, il se convainquit qu'il avait été trompé par de fausses apparences.

Enfin le 3 août, à cinq heures du soir, Dub'rotnet,

arrive dans la rue de Long -Pont, reconnut distinctement la maison n° 11 pour celle dans laquelle il avait été introduit le 30 juillet. Des perquisitions eurent immédiatement Heu, et la malle lut trouvée dans un cabinet, au quatrième étage, en la possession d'une jeune i\\\e privée d'un œilf et qui a dit se nommer Nina Lassave. C'était une malle noire f dont le couvercle bombé et garni de trois voliges en bois était en partie recouvert de poih de sanglier. Elle peut avoir 3 pieds 1/2 de long sur 18 pouces de largeur et 12 ou 14 pouces de hauteur.

Au moment oîi les agents de police étaient entrés chez Nina Lassave, cette fille avaitîaissé apercevoir l'intention de se détruire; il fallut employer la force pour prévenir les effets de son désespoir. EHe tira de son corset une petite enveloppe renfermant un carré de papier sur lequel on lut <;es paroles : «Vous êtes prié de ne « plus aller voir Nina; elle n'existern plus des ce soin « Elle laisse dans sa chambre la chose dont elle était dé- « positairc; voilà ce que c'est que de l'avoir si vite aban- « donnée. Adieu! après ma mort, arrivera ce qui pourra! »

La fille Lassave convint que la malle avait été apportée chez elle le jeudi 30 juillet par le commissionnaire Du~ brometf qu'elle reconnut* Elle avoua que le commissionnaire n'était pas venu seul; mais elle dit d'abord qu'il était accompagné d'un monsieur qu'elle ne connaissait pas : ce ne fut qu'après l'avoir éclairée sur l'intérêt qu'elle avait à dire la vérité qu'on triompha de ses dénégations, et qu'on obtint d'elle l'aveu que c'était J/orey qui avait fait poiler la malle chez elle; qu'il lui avait dit de la garder, et que c'était à lui qu'était destiné le billet dont on vient de faire mention.

Cependant, elle prétendait avoir perdu de vue Morey

depuis longtemps , et n'avoir eu avec lui aucune relation récente.

La malle avait été ouverte par un serrurier.

La fille Lassave soutint qu'elle Pavait fait ouvrir sur l'autorisation que Fieschi lui avait donnée le lundi 27 juillet, et qu'elle était seule quand l'ouverture en . avait e'té laite. Elle dit que la malle ne contenait que des hardes d'homme, une robe de laine, un jupon et une chemise à son usage, et des caries de géographie. On y trouva, en effet, outre les objets déclarés, trois plans de Paris et une trousse de rasoirs qui renfermait un récépissé provisoire du Mont-de-Piété , en date du 22 juin 1 835* Le commissionnaire Dubromet reconnut la malle, mais la trouva beaucoup moins lourde; la fille LaJtsave avoua qu'elle en avait détourné divers objets pour les faire vendre, et du linge et des chaussettes pour les faire blanchir; elle indiqua les personnes auxquelles elle avait elle-même vendu ces choses, ou qui s'étaient chargées de les laver ou de les vendre. Elles ont été entendues , et leurs dépositions ont pleinement justifié les déclarations de la fille Lassave.

Nina Lassave était apparemment cette jeune fille à laquelle il manquait un œil, qui habitait avec Fiescfu, quand il demeurait lui-même rue Croullcbarbe, avec la femme Petit; mais les témoins qui l'avaient signalée, et que nous venons de citer, avaient dit qu'ils la croyaient actuellement placée à la Salpêtrièrc. Elle avouait qu'elle avait vu Fieschi le lundi 27 ; il devenait nécessaire d'éclaircir comment, pourquoi et depuis quand elle habitait un cabinet au quatrième étage dans la maison n° 1 1 de la rue de Long-Pont.

Un ouvrier bandagiste, qui y demeure, quoiqu'il ne soit

point ie portier de ia maison, est par ia position de son logement, situé au rez-de-chaussée, proche de l'escalier, fort au courant de ce qui s'y passe : il a déclaré que le mercredi 29 juillet, avant midi, une jeune tille , à laquelle on avait donné le nom de Joséphine, s'était présentée a la porte avec un vieux monsieur, vétu d'une redingote brune et portant un chapeau gris, et qu'ils avaient demandé s'il y avait une chambre à louer dans la maison. Le locataire du rez-de-chaussée les mit en relation avec la dame propriétaire du logis. Le lendemain jeudi , vers neuf heures du matin , le même vieux monsieur était revenu avec un commissionnaire qui portait une malle. Le monsieur avait un gros paquet sous le bras. I^e commissionnaire descendit en s'essuyant le visage; et s'adressa nt au même témoin, dont le poste était si favorable pour observer, il lui dit qu'il n'avait jamais porté une malle si lourde pour si peu d'argent : il n'avait reçu que 15 sous. \je vieux monsieur ne sortit qu'une demi-heure après le commissionnaire. C'est lorsqu'il fut sorti que Joséphine envoya chercher le serrurier. Joséphine s'ennuyait beaucoup de ce que son oncle ne revenait pas. Cependant, le vendredi 1er, ou le samedi 2 août , le monsieur revint vers deux ou trois heures après midi, mais Joséphine était sortie; il demanda si lîlle était en haut; le voisin du rez-de-chaussée lui remit la clef de l'appartement; le monsieur monta; il ne descendit et ne rendit la clef qu'à sept heures du soir; il dit qu'il s'était endormi: Joséphine n'était pas rentrée 9 il annonça qu'il reviendrait le lendemain matin à sept heures; on ne l'a pas revu depuis.

Ces circonstances, qui résultent en partie de la déposition du bandagiste Milhomme, sont confirmées et complétées par le témoignage de la dame veUve DuUw, proprié-

Rapport. 7

taire de la maison. II résulte, de plus, de la déposition de cette dame, que le monsieur qui accompagnait la jeune fille était de petite taille, qu'il s'était donné pour Voncle de Joséphine, et qu'elle attendait une ma lie qui arriverait le lendemain ou le surlendemain. Morcy , confronté avec Milhomme, la femme Milhomme et la dame veuve Dulac, a été reconnu par eux pour le monsieur qui avait amené Nina Lassave ou Joséphine, et qui s'était annoncé comme son oncie. Ii ies a reconnus aussi, mais H a soutenu n'avoir pas dit que cette jeune fille était sa nièce. Milhomme a remarqué qu'aussitôt que la jeune personne eut appris l'arrestation d'un homme qui l'intéressait, elle allait tous les jours chercher le journal. Il parait croire que c'est l'arrestation de celui qui se disait son oncle qui excitait ainsi sa sollicitude; selon toute apparence, c'était l'arrestation d'un autre homme, et cet homme c'était Fieschi.

La malle a été représentée à Milliomme et à Morey; ils l'ont l'un et l'autre reconnue pour celle que Dubromet avait apportée le jeudi 30 juillet. Le portier de la maison qu'habitait Fieschi, sur le boulevart du Temple , a pareillement reconnu dans la malle saisie chez la fille Lassave celle qui avait été apportée chez Fieschi le samedi 25 juillet, et qu'il eu avait vu sortir le mardi 28 au matin. La dame veuve Ricfter, qui habitait la môme maison et qui avait vu aussi emporter la malle le jour de la revue, a cru également la reconnaître dans celle qui lui a été représentée.

En cet état de la procédure, ii demeurait établi que l'individu qui se faisait nommer Girard- dans la maison n° 50 du boulevart du Temple, était connu sous le nom de Fieschi- dans le quartier du Jardin du Roi; qu'il était en relation intime avec la fille Nina Lassave

et avec le bourrelier Morey / que l'introduction de la malle apporte'e dans son appartement le samedi 25 juillet y avait été suivie d'un bruit de planches et de coups de marteau qui, selon toutes les apparences, signalaient le moment de la construction de la machine infernale; enfin que la destination de cette malle, renvoyée dans ie quartier Saint-Victor, le 28 juillet au matin, pour y être à la disposition de Morey, et remise par lui à Nina Lassave, avait une connexion nécessaire avec l'attentat de ce jour et ses auteurs. IJ importait des lors de rechercher d'où cette malle venait et ce qu'elle renfermait le jour où elle était arrivée chez Girard.

Nous avons vu que le samedi 25 juillet, dans l'aprèsmidi, eHe s'était trouvée près de la porte du marchand de vin Maréchal , au coin des rues Chariot et de Vendôme; d'où et comment y était-elle venue? Les progrès que l'information avait faits pendant qu'on procédait à la recherche de la malle ont facilité la solution de ces questions.

De toutes les traces matérielles que le crime avait laissées après lui, les armes meurtrières qui avaient servi à le commettre étaient naturellement celles qui devaient exciter d'abord toute la sollicitude des magistrats-instructeurs. D'où provenaient -elles? Par qui avaient-elles été fournies? Comment étaient-elles venues aux mains de ceux qui en avaient si cruellement abusé? On s'était livré sans délai à ces importantes recherches.

Dès le 29 juillet à midi, le sieur Bouttevillef armurier, fut chargé de procéder à l'examen des canons de fusil trouvés dans la chambra d'où les coups de feu étaient partis; il résulte de son rapport que ce sont de vieux

canons provenant des magasins de l'Etat , rebutes par l'autorité militaire, puis redresses par un serrurier ou un mécanicien pour être livrés ensuite au commerce; sorte d'industrie nouvelle qu'explique, mais ne justifie pas, une ônre soif du gain, car de tels fusils doivent presque nécessairement éclater dans les mains de ceux qui en font usage.

L'expert signala en particulier les canons numérotés 1 9 et 23, comme portant encore , nonobstant le redressement et la réparation, les tracçs des coups de tranche donnés dans les arsenaux de l'Etat pour en marquer le rebut.

Le môme jour, à neuf heures du soir, le sieur Bury, quincaillier, marchand d'armes, demeurant rue de l'Arbre-Sec, n° 58, comparut spontanément devant le procureur du Roi. Ayant appris que l'attentat commis la veille sur la personne du Roi et sur son cortège avait été exécuté au moyen d'une batterie composée de canons de fusil, il avait pensé que ces canons, dont on disait que le nombre était de vingtquatre, pouvaient provenir d'une vente qu'il avait faite le samedi précédent; il déclara, en conséquence, tout ce qu'il savait à ce sujet, et diverses personnes furent assignées pour déposer sur les faits énoncés en sa déclaration.

H fut constaté que plusieurs semaines avant le 28 juillet (l'un dès témoins dit trois semaines, et un autre six), un individu de petite taille, maigre, basané, âgé d'environ 36 à 40 ans , vêtu d'une redingote bleue, et coiffé d'un chapeau gris , s'était présenté chez le sieur Meunier, armurier, demeurant quai de la Mégisserie, n° 46, et lui avait demandé à acheter des canons de fusil de munition ; il ne dit pas quel nombre il voulait

«n acquérir; il les aurait pris, quelles que fussent leurs dimensions. Le sieur Meunier lui répondit qu'il ne tenait point d'armes de guerre et qu'il n'avait pas de fusils de munition à vendre. L'inconnu s'enquit d'un magasin où il pourrait en trouver; l'armurier lui donna l'adresse du sieur Bury. En effet, un inconnu de 5 pieds 3 pouces environ f àux cheveux châtains ou châtains foncés , d'une assez, forte corpulence , vêtu d'une redingote bleue f coiffé d'un chapeau gris, portant des souliers demi-fins et un peu découverts, se présenta chez le sieur Bury; il était porteur d'une, adresse imprimée du sieur Meunier, au dos de laquelle l'adresse du sieur Bury était exactement écrite. Il s'annonça comme venant de la part du sieur Meunier, et demanda quel serait le prix d'une vingtaine de canons de fusil qu'il désirait acheter; le marchand lui répondit qu'il en avait des différentes fabriques, mais de rebut, et qu'il les vendait 6 francs la pièce.

L'inconnu répliqua qu'il était obligé, avant de conclure, de communiquer les conditions de la vente à la personne qui avait besoin de ces canons , et il se retira en annonçant qu'il reviendrait. Dix ou quinze jours avant le 29 juillet (il y a probablement ici dans la déclaration du sieur Bury une erreur de date ) , le même individu revint dans le même magasin; en l'absence du maître, if s'adressa a la daine Bury; il lui annonça qu'il avait reçu une lettre de ses commettants qui l'autorisaient à conclure le marché au prix demandé, et il ajouta qu'il prendrait vingt-cinq canons de fusil si on lui donnait, en outre, un petit pistolet. La dame Bury y consentit. L'inconnu remit 5 francs d'arrhes, et demanda que les canons fussent prêts et graissés pour le lendemain a six heures du matin, ou à midi au plus tard. Toutefois

H ne revint les chercher que le jeudi 23 juillet; H trouva Bury occupé à la préparation des canons , et il s'informa si on pouvait lui fournir une caisse pour les placer. On lui proposa d'en commander une; il s'y refusa en disant qu'ayant plusieurs objets à expédier, il achèterait une malle et mettrait le tout ensemble. Le samedi 25 juillet dans l'après-midi, en l'absence du sieur Bury, l'inconnu arriva avec une malle chez ce marchand ; il venait prendre livraison des vingt-cinq canons de fusil. Jusqu'alors il ne s'était pas nommé ; en ce moment il dit . qu'il s'appelait Alexis, et demanda qu'il lui fut délivré une facture sous ce nom. H exigea que les canons de fusil fussent cotés à 7 fr. 50 cent, la pièce, quoique le prix convenu ne fût que de 6 francs. La facture fut dressée par le neveu de Bury, Le prix fut énonce dans les termes indiqués par l'acheteur , qui cependant ne compta au marchand que 145 fr. en pièces de cent sous, c'est-à-dire le prix convenu en y comprenant les arrhes.. L'inconnu reçut par-dessus le marché un pistolet de la fabrique de Liège dont le canon était en cuivre; il l'estimait 8 francs. La dame Bury fît observer à A lexis que les lumières de trois ou quatre canons n'étaient pas percées : il répondit que cela n'y faisait rien, et que les personnes t» qui ces canons étaient destinés sauraient bien les percer. La dame Bury plaça elle-même les canons de fusil dans la malle. Alexis pria Boudet, le neveu de Bury, d'aller chercher un fiacre. Bury arriva sur ces entrefaites. H vit les canons de fusil dans In malle. La malle paraissait neuve; elle avait des traverses de dois en long sur de la peau noire.

Boudet amena une voiture de place, qu'il avait trouvée en tète de celles qui stationnaient sur la place du Louvre. C'était, le fiacre n° 121, conduit par le

cocher Pierron, Scion le cocher, dès que la voiture l'ut arrivée à la porte de Bury, deux hommes apportèrent tout de suite une grande malle , ou plutôt une cassette ayant dos poignées en fer, de couleur de bois un peu souillé , n'ayant pas de peau pai*-dessus , mais deux ou trais barres de bois en travers du couvercle pour joindre les planches. Cette cassette pouvait avoir environ quatre pieds de long sur dùr-sept pouces de large, et environ treize pouces de hauteur/ elle paraissait peser de soixante et dixù quatre-vingt-dix livres. On la plaça dans la voiture : un seul des deux hommes qui avaient apporté la malle monta dans le fiacre; sa taille était, toujours selon le cocher, de cinq pieds un pouce environ, il pouvait avoir trente-cinq ans d'âge/ il était plutôt mince que gros. La rue Boucherat fut indiquée comme le but de la course; le cocher s'étant enquis du numéro de la maison devant laquelle il devait s'arrêter, l'homme qu'il menait répondit : A liez toujours, je vous le dirai. Dans la rue Boucherat, il fit déposer la malle devant la boutique de marchand de vin située au coin de la rue Chariot et de la rue de Vendôme. Ijc cocher reçut 36 sous pour sa course et un verre de vin.

L'armurier Meunier et le cocher Pierron ont reconnu dans Girard, le premier, l'individu qui était venu lui demander des canons de fusil; le second, l'inconnu qu'il a conduit, avec la malle, au coin des rues Chariot et de. Vendôme; Bury , la dame Bury et Boudet ont pareillement reconnu en lui , lors de leur confrontation , l'inconnu qui s'était d'abord présenté de la part de Meunier, et qui ensuite, sous le nom d'Alexis, avait conclu le marché des vingt-cinq canons de fusil et en avait pris livraison. La dame Bury a reconnu la malle

saisie chez la fille Lassavc ; elle a affirme que c'était lu même dans laquelle elle avai^ placé les canons de fusil vendus à Alexis ou Girard. Pour prouver son assertion , elle a indique, dans l'intérieur de la malle, les taches d'huile produites par les bouts graissés de quelques canons. La malle n'étaft pas de la môme longueur que les canons \jfcd été, dit la dame Buryy obligée de les mettre obliquement et de les forcer un peu ; je les ai contrariés f c'est bien cette malle-là* Un des canons de fusil de la machine a été en effet posé dans la malle, et il a été reconnu qu'on ne pouvait l'y faire entrer qu'en le plaçant un peu de travers; les canons ont environ deux pouces de plus en longueur que l'intérieur de cette malle.

Il est difficile d'arriver à plus d'exactitude dans une information. On était parvenu, en retrouvant l'itinéraire exact de la malle qui avait servi de véhicule aux principaux instruments du crime, à découvrir par quelles mains elle avait successivement passé, et cette découverte devait puissamment contribuer à faire connaître les complices apparents de l'attentat.

Pour ne plus revenir sur ce qui concerne la malle, nous devons dire ici que Fieschi l'avait achetée au Temple, chez un marchand fripier nommé Beaumont, le 24 juillet dans l'après-midi, et vint en prendre livraison le lendemain matin, accompagné d'un homme dont* le signalement et les vêtements étaient semblables au signalement et aux vêtements de Morey. Le 24 juillet, Fieschi avait donné 20 sous d'arrhes; le 25, il a payé la malle 1 1 francs, et l'a fait transporter chez le quincaillier Bury par le commissionnaire Pessain. Beaumont a déclaré , en voyant la malle qui lui a été repre*

senteè , qu'il pensait que c'était fa même qu'H avait vendue. Il a reconnu Fieschi et Morcy; Pessain a également reconnu Fieschi K Les dépositions des témoins et les déclarations de Fieschi se sont trouvées parfaitement concordantes.

Quoique ïes divers témoins qui ont porté , rempli ou vidé la malle du prétendu Girard ne fussent pas parfaitement d'accord dans la description qu'ils en donnent, quoiqu'ils aient diversement estimé son poids, il ne pouvait exister aucun doute sérieux sur l'identité de la malle. En effet, les témoins étaient unanimes sur ses dimensions, sur sa couleur, sur le nombre des traverses ou voliges en bois posées sur son couverefe. En pareil cas, ce que les témoignages rendus par des personnes qui n'avaient aucun motif d'obsci-ver attentivement les circonstances de fait dont elles déposent, peuvent avoir de divergent, loin de contribuer à les infirmer, donne en quelque sorte une nouvelle autorité à ce que ces dires ont de conforme; car on y trouve la preuve évidente que de telles dépositions, franches et indépendantes, ne sont ni le résultat d'un concert frauduleux, ni l'écho ou la répétition servilc les unes des autres.

La même observation est applicable aux variations qui se trouvent dans l'indication des heures et des jours, et que, pour plus d'exactitude, nous avons ce|>endant pris soin de relever minutieusement, rien n'étant si naturel que cette espèce de désaccord entre différentes personnes qui se souviennent du même fait. La vie s'écoule si rapidement que la moindre confusion dans la mémoire, la plus petite lacune dans un souvenir d'ailleurs subsistant, suffisent à nous faire mé-

1 Déposition de Beaumont, SI octobre ; de Pessain, 92 octobre.

Rapport. 8

prendre snr les circonstances de temps qui ne sont présentes a notre pensée que par des rapporta de succession ou de simultanéité. Si Jes témoignages concordent quant aux circonstances de lieu et d'action, et si la di- • versité du temps auquel elles sont rapportées n'implique avec eHes aucune contradiction, cette diversité est inconciuante, elle peut être négligée et ne saurait atténuer la probabilité qui résulte de la concordance des- témoins en ce qui concerne les faits qu'ils rapportent.

Relativement au signalement des personnes, il convient de distinguer les signes qui ne se composent, en quelque sorte, que de nuances, de ceux qui, comme la hauteur* de la taille, les apparences de l'âge r la couleur décidée de la chevelure r celle des vêtements , la forme et la nature de la coiffure, forment des circonstances saillantes sur lesquelles ceux qui ont réellement vu ne peuvent guère difterer. La diversité des témoignages sur ies premières de ces choses ne saurait affaiblir feur concordance sur les secondes, ni infirmer la» probabilité qui en résulte \ mais ici toutes les ombres s'évanouissent devant la lumière qui jaillit des aveux circonstanciés de Fteschi; c'est ce qui vous sera démontré par la suite de ce rapport.

En cet état de la procédure, les rapports de confiance entre Ftesehi et Morey semblaient suffisamment établis par la découverte de la malle commise aux soins, de celui-ci, et par ses relations r actuellement bien constantes, avec Nina Lassai' e. D'un autre coté, les témoins habitants de la maison, n° 50, boulevart du Temple, et qui avaient vu venir chez Fieschi le seul homme qu'il reçut dans ses: appartements, disent que cet homme, qu'il appelait son oncle , pouvait avoir une

soixantaine d'anodes, qu'il était petit de taille, assex gros, que sa figure était ronde , qu'il grisonnait, et qu'habituellement assez bien mis, il portait une redingote de couleur foncée et des pantalons : ces renseignement, qui se rapprochent du signalement de Morey, pouvaient induire à penser que c'était en effet lui qui avait accompagné Fieschi ou Girard lorsqu'il était venu louer un appartement dans la maison de M. Billecocq, et qui s'était présenté comme son oncle. Ce commencement de preuve recevra de plus grands dévelop(>eiuents.

Nous devons nous contenter en ce moment de recueillir, dans diverses dépositions très -explicites, les circonstances suivantes, que nous vous prions de retenir. Celui que Girard ou Fieschi appelait son oncle, et qu'il ne voyait que rarement à l'époque qui suivit de près son établissement au boulevart du Temple, était venu au contraire fort souvent , presque journellement , durant les dix nu douze jours qui avaient précède le 28 juillet. Aussi, quand le prétendu Girard sortait, avait-il soin de dire à quelle heure il rentrerait, pour qu'on en informât son oncle, si celui-ci venait le demander en son absence. Dans la matinée du lundi 27, la portière, Sophie Sa/mon, ne voulut pas laisser monter la fille Lassavc chez le faux Girard, parce qu'il était avec son oncle. Cet oncle revint le soir, et la femme Elisabeth Andrener, qui habitait la maison, après avoir entendu Girard cogner longtenqw dans sa chambre, le rencontra encore sur l'escalier avec 6on oncle, qui en descendait. Elle remarqua que celui-ci détourna la tétc, en passant devant elle, pour cacher sa figure; Girard emprunta un parapluie à la portière pour reconduire cet individu. C'étaient là autant d'in-

dices d'où Ton pouvait conclure que ce personnage était au moins dans la confidence de Girard.

On ne pouvait plus douter que ïa fille Lassave ne fût line des trois femmes désignées comme les bonnes amies de FiescUi. Leur destinée semblait étroitement liée. C'était à ëHc qu'après la consommation du crime, et par une sorte de fidéi-commis, Morcij avait remis les dépouilles ou l'héritage de Fieschi. Dans l'ignorance où elle était du sort de celui-ci, elle renonçait à fa vie. On savait de plus qu'elle parlait souvent du dessein qu'elle avait forméd'aller vivre avec un Corse nomme Fieschi, qui avait pris, disait-elle, le nom de Girard, et avait loue sur le boufevart du Temple, dans la maison n° 50, un appartement un peu cher pour un homme qui n'avait point d'état fixe; c'était au commencement de juillet qu'elle devait aller se réunir à son amant. Aussi, depuis quelque temps, enlevait-elle successivement de l'hôpital qu'elle habitait, à chacune de ses sorties, quelques-uns des effets qu'elle possédait; c'est ce qui explique comment une partie de ses bardes s'est trouvée dans la malle de Fieschi.

Depuis, on avait appris que, le 26 et le 27 juillet1, elle était venue demander dans son logement le prétendu Girard, et qu'elle lui avait parlé ces deux jours; le même lundi, elle avait dit à la femme Rou.i' et à la fille BeauviUiers, deux personnes qui comme elle habitaient l'hôpital général de la Salpétrière , qu'il pourrait bien se passe?' quelque chose à la revue*. Elle avoue elle-même qu'elle avait répété ce que Fieschi lui avait dit, qu'il y aurait peut-être du bruit/ qu'on demanderait l'amnistie; que, si elle était accordée, on crierait vive le Roi! mais que, si elle était refusée, on se battrait. Comme on lui

1 . Interrogatoire de la fille Nina Lassave, 7 août. ' Déclaration de la fille Nina Lassave, 5 août

répondit qu'on ne croyait point à ce bruit , elle répliqua r On ne sait pas.

Elle sortit le mardi 28 pour aller à cette revue avec la femme Roux. A mesure qu'elles approchaient de la rue du Pont-aux-Choux, elles apprirent ce qui venait de se passer. La fdle Nina, saisie , agitée, se mit à courir vers la rue Busse; mais elle ne tarda pas à venir retrouver la femme Roux. Elles continuèrent leur route vers le Jardin Turc; à la hauteur de la rue d'Angoulème, la fille Lassave traversa le boulevart, entre un régiment de cavalerie et la 8e légion de la garde nationale, et disparut. Elle ne reparut à l'hospice que vers trois ou quatre heures de l'après-midi; elle y arriva en nage et toute tremblante. Elle dit à la femme Beauvilliers qu'elle était fort mallieureuse. Interrogée s'il fallait attribuer son trouble à la catastrophe dont elle avait été presque témoin, elle répondit que ce n'était j)as là la cause de son chagrin, mais qu'elle en avait beaucoup. Elle tremblait si fort, qu'elle ne put jamais parvenir à dénoue!* son bonnet. La fille Beauvilliers crut qu'elle avait perdu sa mère. La fille Lassave ne répondit point à ses questions, et, après avoir changé de vêtements, elle disparut pour ne plus revenir.

Vous savez comme on l'a retrouvée depuis rue de Long-Pont, n° 11, sous la protection de Morey f quoiqu'elle semblât l'accuser de l'avoir abandonnée. Il était indispensable de pousser plus loin l'information. Cette fille pouvait être complice de l'attentat; elle pouvait avoir été la confidente de Fieschi et connaître ses complices; il était évident que, dans tous les cas, son témoignage serait d'une grande importance. Arrêtée le 3 août, en vertu d'un mandat d'amener, elle dut être interrogée. Pendant deux jours elle refusa de donner les éclaircis^ sements qu'on lui demandait.

Le 5 août, cîîe fit une déclaration importante. H en résulte que, le dimanche 26 juillet, à midi, ia fille Lassave étant Tenue chez Fieschi , le trouva seul chez lui. Elle aperçut, dans fa chambre qui donne 6ur le boulevart, une machine qu'elle prit pour un métier. C'étaient quatre morceaux de bois montés en carré et retenus par des traverses j elle croit pouvoir affirmer qu'il n'y avait pas de barres de fer. Elle demanda a Fieschi ce qu'il voulait faire de cet appareil ; il lui répondit que c'était un métier pour fabriquer des cordons. Elle lui représenta qu'il avait peut-être tort de se livrer à d'aussi grandes dépenses; qu'il lui faudrait acheter du coton et faire diverses avances dans lesquelles il était à craindre qu'il ne rentrât jamais. Il répliqua à cette observation : Cela ne te regarde pas; ce ne sont pas des affaires de femme : quand je me mêle de quelque chose, je sais bien ce que je fais. Ces circonstances ont été pleinement confirmées par Fieschi dans son interrogatoire du 18 août. La fille Lassave ajoute ici une grave circonstance, c'est que, vers la fin du mois d'avril, elle avait vu dans la même pièce, rangés contre le mur, à droite, plusieurs morceaux de bois détachés et plusieurs planches j que Fieschi lui avait tenu le même langage sur leur destination future, et qu'elle a la conviction que ce sont ces mômes pièces de bois qui ont servi en juillet à la construction de la machine.

Ce même jour, 26 juillet, Fieschi recommanda à la 'fille Lassave de ne pas venir à Paris pendant les fêtes, parce qu'il y aurait des troubles, et qu'# aimait autant qu'elle n'y fût pas. Comme elle insistait beaucoup pour venir, il la prévint que sa porte lui serait fermée si elle s'y présentait : il avait la figure altérée, l'air soucieux et préoccupé; elle lui en fit la

( ta )

remarque; il répondit qu'il était dan» une mauvaise position; que d'ailleurs il ne voulait entendre aucune question sur ce sujet. La fille Lassave lui demanda s'il craignait d'être arrête' : Ce n'est pas ce qui m'inquiète, lui dit-il ; foi d'autres affaires qui ne te regardent pas; (rinsineme questionne pas plus longtemps. Plus tard, ii lui répéta de ne pas venir le lendemain, en lui pn> mettant d'aller la voir, s'il le pouvait, vers midi. Elfe, qui ne comptait pas sur l'éxecution de sa promesse, vint à sa porte, et, religieuse observatrice de se» ordres, ne demanda pas à monter; elle se contenta de prier fa portière de iui dire, quand elle le verrait, qu'il pourrait fa trouver ru&Meslai/, n° 65, chez une de ses amies. La portière iui apprit que Girard était dans sa chambre avec son oncle; que ce vieux monsieur ne le quittait pas, et qu'ils avaient défendu qu'on laissât monter personne.

La fille Lassave n'ayant pas trouvé son amie, poussée par une secrète inquiétude ou par la curiosité, revint rôder autour du logis de Fiescki. A quelque distance de sa demeure, et du côté du théâtre de l'Ambigu, elfe l'aperçut attablé avec Morey sous k tente d'un café: il pouvait être une heure et demie; ils buvaient ensemble de la bière. Fiescki , qui de son coté aperçut Nina, vint à eiie sur le boulcvart, laissant Morey a table; il s'excusa de n'être point allé la chercher la veille, et la conduisit dans l'allée de sa maison, où ils causèrent très-peu de temps ensemble 'f il lui répéta qu'il ne pouvait la faire monter chez lui, et la congédia. La figure de Fiescki était encore plus sombre qu'auparavant. A trois< heures, H alla rejoindre la fille Lassave chez une de ses amies, ou il lui avait donné rendez-vous; mais à peine arrivé, H voulait s' en aller. Elle le pria d'attendre un instant, afin qu'elle pût sortir avec iui : jamais» il n'avait montré tant d'impatience ; sa physionomie était

toute décomposée. Dès qu'il eut fait quelques pas avec ces femmes, H .s'éloigna précipitamment, après avoir dit à la fille Lassave : J'irai te prendre demain à la Salpctrierc} tu m'attendras vers midi. En se retournant, elfe remarqua qu'il s'était tout à coup arrêté. Il nous regardait nous en aller, dit-elle; ce regard était, dans sa pensée, comme un dernier adieu : c'était, en effet, le moment où la fille Lassave voyait Fieschi pouv la dernière fois.

Le lendemain, en apprenant qu'on venait de tirer des coups de fusil sur le Roi, du 3e étage d'une maison attenante au café des Mille Colonnes, précisément en face du Jardin Turc, un affreux pressentiment s'empara d'elle; l'air égaré de Fieschi , le soin qu'il avait mis a l'empêcher de monter chez lui depuis deux jours, ne lui permirent presque plus de douter qu'il ne fût l'auteur du crime.

Arrivée sur les lieux, on lui montra la fenêtre d'où étaient partis les coups : elle la reeonnut pour celle de Fieschi f on disait qu'il avait été tué. La tète de Nina Lassave se perdit; abandonnée par sa mère depuis longtemps, Fieschi était son seul soutien. L'énormité du crime qu'il venait de commettre la glaça d'effroi; la crainte d'être poursuivie comme sa complice, parce qu'elle était sa maîtresse, s'empara d'elle. Ne se croyant plus en sûreté là où elle était connue, elle se hâta d'aller recueillir ce qui lui restait encore à la Salpétrière, et revint se réfugier auprès d'une de ses amies, chez laquelle elle passa la nuit. Dénuée de toutes ressources, le lendemain, la fille Lassave engagea, pour la somme de 5 francs, chez un commissionnaire au Mont-de-piété, quelques-uns de ses effets; ensuite, elle chercha à mettre à profit un avis que Fiesc/u lui avait donné au mois d'avril : à cette époque, se croyant a?>-

pa rem ment menace de quelque péril imminent, il lui avait dit que si elle venait à le perdre, elle pourrait s'adresser à son ami intime, le sieur Pépin, qui aurait soin d'elle; elle courut chez Pépin avec empressement : il était absent. M"" Pépin, qui avait sans doute entendu Fieschi parler quelquefois de la fille Lassave, la reçut avec froideur, et lui répondit sèchement qu'elle ne connaissait ni Fieschi) ni Girard. Alors elle se décida à recourir à Morcy, qu'elle avait vu, deux ans auparavant, venir souvent chez Fieschi, quand il habitait avec Laurence Petit , le moulin de Croullebarbe; c'était, après Pépin, le seul ami qu'elle connût à Fieschi : elle espéra trouver en lui un consolateur et un appui. Arrivée à sa maison, n° 23, rue Saint- Victor, elle monta au premier étage; elle y trouva Morey: elle l'aborda toute en pleurs. II est impossible d'abréger le dialogue qui eut lieu entre ces deux personnes; nous le reproduirons : Eh bien! qu'est-ce qu'ily a donc ? lui dit Morey.— Vous le savez tout aussi bien que moi. — C'est donc Fieschi qui a tiré le coup? Est-il mort? — Ondit que oui:vous étiez avec lui lundi? — Non; je suis sorti, mais je n'étais pas avec lui. — Pourquoi cherchez-vous à me le cacher? je vous ai vu de mes propres yeux: vous étiez dans un café, sur le houlevart, avec Fieschi. — Oui , c'est vrai. Elle exposa alors à Morey toute l'étendue de son malheur; ses sanglots étouffaient ses paroles. Après une pause de quelques instants, il lui dit: Montez à la barrière du Trône; vous m'y attendrez, et je vous parlerai.

Avant qu'elle sortît, Morey ajouta qu'il avait brûlé un portefeuille appartenant à Fieschi, et qui contenait des condamnations. La fille Lassave a dit plus tard que ce portefeuille avait été brûlé devant elle, et qu'il contenait de vieux papiers qui ressemblaient, en effet, à ce qu'a-

RAPrORT. •

vait dit Morey. II lui recommanda de ne rien dire à sa femme La fiHe Lassave se rendit sur-le-champ au lieu indique; Morey ne se fit point attendre, Ils étaient à portée de la manufacture de papiers peints de Lesage ; Fieschiy avait travaillé sous le nom de Bescherf pendant qu'il se dérobait aux recherches de la police. Morey quitta un instant la fille Lassave pour aller, disait-il, remettre à Lesage le livret du véritable Bescher et son passe-port, qui, ainsi que nous aurons lieu de Pexposer plus loin , avait été prêté à Fiescfti, suivant toute apparence, pour favoriser sa fuite. Quand Morey fut de retour, il fit entrer la fille Lassave chez un marchand de vin traiteur, à gauche, hors de la barrière; ils se mirent à table, et Morey dit à la fille Lassave: Vous ne savez rien? — Je ne sais que ce qui n'est ignoré de personne. Quel malheur est arrivé! Il y a eu beaucoup de victimes. Oti dit que ce général Mortier était si bon! — C'était une ca~ naille comme les autres. — C'est bien mal s'y prendre ; pour tuer une personne,vous en avez tué cinquante. Moi, qui ne suis qu'une femme , si j'avais voulu tuer Louis- Philippe , j'aurais pris deux pistolets, et, après avoir tiré dessus, je me serais tuée. — Soyez tranquille} il ne perdra rien pour attendre , et il descendra lu garde. Fieschi est un imbécile; il a voulu se mêler de charger trois fusils , et ce sont ceux-là justement qui ont crevé; c'est moi qui ai chargé tous les autres. J'avais recommandé à Fieschi de bien charger son pistolet, et il devait se brûler la cervelle : ce n'est qu'un bavard; il a dit en certains endroits qu'il y aurait du bruit le jour de la revue; il a eu tort..... J'ai une malle à vous remettre, elle est citez un de mes amis; je n'ai pas voulu l'avoir chez moi ; elle aurait pu me compromettre. Je vais vous la faire envoyer tout de suite; vous la ferez

1 Interrogatoire de la fille lassave, 8 août.

ouvrir par un serrurier ; vous verrez ce qu'il y a

dedans; mais vous ne vendrez rien à Paris Je

vous procurerai f le plus tôt que je pourrai, soixante francs; vous emporterez la malle; vous partirez pour Lyon, ou vous pourrez s ans danger vous débarrasser des

effets de Fieschi Je m'en vais vous procurer

une chambre, et j'aurai soin de vous jusqu'au moment de votre départ. — Comment Fieschi , qui n'était pas mécanicien , a-t-il fait pour arranger cette machine comme cela? — - C'était moi qui avais tracé le plan; il n'y a qu'un instant que je l'ai déchiré; sans cela je vous l'aurais encore montré. Morey ajouta que les fusils étaient bourrés de manière à ne pas manquer leur coup, mais que Fieschi avait mis le feu trop tard. II avoua avoir passé avec Fieschi une partie de la nuit du 27 au 28; mais il dit que Fieschi était seid au moment décisif, qu'il avait voulu être seul. Morey dit encore à fa fille Lassave : C'est bien malheureux que l'affaire n' ait pas réussi ! si elle avait réussi, vous seriez devenue bien riche; vous auriez au moins vingt mille francs maintenant. On aurait fait une souscription pour Fieschi; elle aurait été bientôt remplie : c'était chose convenue.

En revenant, après le dîner, Morey s'arrêta pour jeter, au coin d'un mur, des balles qu'il avait dans sa poche; ensuite il accompagna la fille Lassave, et ils allèrent ensemble chercher un logement pour elle. Ils trouvèrent d'abord , rue de Fourcy, dans la maison n° 5, une chambre à louer qui leur convint, et ils donnèrent des arrhes, un faux nom et une fausse adresse. Mais Morey réfléchit que cette chambre, se trouvant dans une maison garnie, pourrait n'être pas un asile sûr, et qu'il valait mieux perdre les arrhes

données et chercher un autre appartement. Après de nouvelles recherches, ils parvinrent à se procurer un cabinet, rue de Long-Pont, dans la maison n° 1 1 . Morey ayant témoigné îe désir de céler la retraite de la fiiïc Lassave, la maîtresse du logis lui répondit qu'il pouvait être tranquille, que sa maison n'était pas garnie , et qu'elle donnerait la chambre de son propre fils. Morey promit à ia fille Lassave de lui faire apporter ïa malle le lendemain. H lui remit quinze francs et donna dix francs pour le loyer du cabinet pendant quinze jours. Le lendemain, il revint avec la malle.

La fille Lassave avait cru que Fiescki était mort; le journal lui apprit qu'il vivait encore relie parla de cette circonstance a Morey ; il lui répondit : Malheureusement il n'est pas mort; mais c'est égal, il n'aura jamais besoin de ses effets , vous pouvez les vendre; mais il ne fau t pas que ce soit à Paris : attendez que je sois parti pour J'aire venir un serrurier pour ouvrir la malle; je ne veux pas être là. II ajouta que, dans deux ou trois jours, il lui apporterait soixante francs pour qu'elle put se rendre à Lyon, où était son frère. Elle se plaignit de ce procédé. Ce n'est pas cela, lui dit-elle, que vous avez promis à Fieschi : vous lui avez promis d'avoir soin de moi; et quand vous m'aurez donné ces soixante jrancs, vous serez débarrassé de moi. Pour la tranquilliser, Morey lui promit de ne la laisser qu'un ou deux ans à Lyon, et de la faire revenir à Paris aussitôt qu'il n'y aurait plus aucune rumeur à craindre.

II est remarquable qu'il savait parfaitement ce que la malle contenait. La fille Lassave avait laissé chez Fieschi une robe de laine; elle témoigna la crainte de ne pas la trouver dans la malle, Morey affirma qu'elle y était.

Morey revint le soir; la malle était ouverte depuis onze heures du matin. II prit trois ou quatre volumes

qu'elle renfermait, savoir : trois tomes d'un ouvrage intitulé la Police dévoilée, et un autre ouvrage en un volume, intitulé la Femme, par Virey; il s'empara aussi d'un carnet vert, à dos rouge, dans lequel se trouvaient diverses adresses et diverses notes de la main de Fieschi. Selon la fille Lassave il y avait écrit : Bua, treize francs. Elle a dit que c'était le prix du bois employé à la construction de la machine. Elle proposa à Morey de déchirer les feuilles de ce 'carnet sur lesquelles il y avait de l'écriture; il répondit : // a écrit partout; sur le dos; il n'y a pas moyen ; je V emporte ; je m'en débarrasserai. La fille Nina ayant demandé à Morey si sa femme ne serait pas curieuse de savoir d'où provenaient ces objets, il lui répondit : Les livres n'entreront pas chez moi. Suivant une autre déclaration, Morey aurait dit à la fille Lassave quV/ brûlerait le carnet deFieschi,

A ce propos, cette jeune fille rappela à Morey qu'elle avait laissé sur la cheminée de Fieschi des lettres de son frère, Amédée Lassave : elle craignait que ces lettres ne la fissent arrêter ; Morey s'efforça de la rassurer, en lui disant que, la veille de l'événement, il avait fait brûler ces lettres par Fieschi, ainsi que d'autres papiers, même un papier auquel il tenait. Fieschi eut d'abord de la peine à consentir à brûler celùi-Ià, mais il s'y décida, en disant : Oui, vous avez raison , cela ne me sera plus bon à rien.

Morey n'étant plus revenu ( il avait été arrêté ), la fiiie Nina se crut abandonnée, et le billet qu'on a saisi le 3 août, en la découvrant dans sa retraite, témoigne du désespoir oïi cet abandon l'avait réduite et de la résolution violente qu'il lui avait inspirée.

Vous venez d'entendre que Fieschi avait pris le nom de Bescherf et qu'il avait emprunté à un individu ainsi nommé un livret et un passe-port. Bescher a été arrêté;

nous vous rendrons compte plus tard de ia partie de l'instruction qui se rapporte à lui ; il n'est lie' au reste à la cause que par la circonstance que nous venons d'indiquer.

Virginie ou Nina Lassave est une jeune fille de dixneuf ans, née à Cette , département de l'Hérault, de Louis Joseph Lassave, receveur aux déclarations des douanes, et de Laurence Petit, née à Balaruc, dans le même département. Elle 'perdit son père de bonne heure, et sa mère ne tarda pas à contracter une nouvelle union avec François A bot, négociant en roxtenneries, établi à Lyon.

Le mari et la femme furent traduits ensemble devant ia cour d'assises du département du Rhône, et condamnés pour crime de banqueroute frauduleuse. En conséquence de cet arrêt, Laurence Petit subit cinq années de réclusion dans la maison de détention d'Embrun.

Il parait par une lettre de son frère, saisie avec les effets de Nina, que leur mère était sévèrement jugée par ses propres enfants, et que la jeune fille ne trouvait point en elle cette tendresse providentielle et éclairée des mères, qui sait si bien faire naître et développer dans l'âme d'une jeune fille le sentiment du devoir, l'instinct de ia pudeur et le goût des vertus de son sexe. La santé de la fille Nina fut longtemps languissante. Une maladie d'enfance l'a privée de trois doigts de la main droite, et probablement de Pusagc de l'œil qu'elle a perdu. Fieschi assure s'être attaché à elle à cause des soins qu'il lui avait prodigués durant une dangereuse maladie, qui avait duré neuf mois '. Elle n'avait que quatorze ans quand elle vint à Paris, en 1831, rejoindre sa mère, réputée depuis plusieurs années la femme de Fieschi, qui avait em-

' Interrogatoire de Fieschi, 17 août

prunté son nom (car il se faisait souvent appeler Petit)) ils vivaient maritalement ensemble f pour parler leur propre langage. Durant un voyage que fit plus tard, à Lyon , Laurence Petit, elle laissa sa fille Nina seule avec Fieschi; à son retour, Laurence Petit prit un logement dans ia maison n° 49 de la rue Saint-Victor; ia fille Nina demeura avec Fieschi au moulin de Croullebarbe. L'instruction, d'où résultent tous ces faits, nous apprend encore que, dans un épanchemcnt de confiance, la fille Léassavc aurait laissé échapper le déplorable aveu que ses relations avec Fieschi étaient l'ouvrage de sa mère.

Nous avons eu besoin de vaincre une vive répugnance pour vous entretenir de ces circonstances honteuses : si vous n'aviez des devoirs si étroits et des fonctions si rigoureuses à. remplir, elles seraient sans doute indignes de vous; mais il faut, dans l'intérêt sacré de la manifestation de la vérité, que vous en soyez informés, pour bien connaître les personnes et apprécier leurs témoignages. C'est avec un sentiment de dégoût et de profonde tristesse qu'on arrête ses regards sur l'affligeant spectacle que présente cette partie de la société où fermentent les mauvaises passions, dans l'oubli de toutes les croyances religieuses, de tous les devoirs sociaux, et de tous les liens de famille; car c'est là que, dans l'atmosphère du vice, on voit poindre et germer tous les crimes.

Quand la passion de Fieschi pour la fille Lassave eut éclaté, Laurence Petit fit admettre sa fille à la Salpétrière 1 : elle y fut reçue comme indigente et infirme , et placée au service de la dame Somct, marchande mercière. Fieschi continua à lui témoigner un vif attachement; elle passait avec lui et chez lui les journées du dimanche,

1 Interrogatoire de Fieschi, 17 août.

mais elle n'y demeurait jamais la nuit, parce que la rè^Ie de te maison qu'elle habitait voulait qu'elle fût rentrée à neuf heures du soir. Il fournissait à son entretien , et lui donnait souvent quelque argent.

I^es deux autres femmes qui venaient chez Fieschi sont An nette Bocquin y ou celle que l'on a désignée sous le nom de la Brune, et qui portait habituellement des vêtements de deuil; et Marguerite Daurat, dite Agarithe, ou celle qui portait un chapeau, et que l'on appelait la Lyonnaise.

Comme la fille Lassave, Annette Bocquin a dix-neuf ans : elle est lingère de son e'tat, et native de Goron, commune du département de la Mayenne. Sa mère est une pauvre femme qui file du lin pour le bureau de charité du 1 1e arrondissement. Annette venait travailler à la journée chez Laurence Petit , qui demeurait alors dans la maison n° 5 de la rue du Battoir. La jeune ouvrière y fit connaissance avec Fieschi, qu'on ne désignait là que sous le nom de Petit, et qui était cru le mari de la maîtresse du logis. Elle y connut aussi, mais plus intimement encore , un jeune homme nommé Janotf neveu de M. Cannes, ingénieur des ponts et chaussées. Ce jeune étudiant en droit était en pension chez Laurence Petit ; l'oncle et. le neveu étaient tous deux fort liés avec le prétendu Petit.

La fille Bocquin quitta le domicile de sa mère pour s'a ttacher à. Janot. Ayant discontinué de travailler chez Laurence Petit, elle perdit de vue le mari supposé de cette femme : celui-ci d'ailleurs tarda peu à rompre tout commerce avec sa femme prétendue. Ils se quittèrent fort irrités l'un contre l'autre : elle, inconsolable, a-t-elle écrit depuis, d'avoir pu partager sa couc/ie avec un tel monstre, malheur qui abreuvera de dégoût le reste de sa vie; lui, convaincu que la conduite perverse de cette

femme , et l'abus qu'il l'accuse d'avoir fait de sa confiance, en ie dépouillant du fruit de son travail et de ses économies, l'ont précipite' dans le crime. M. Courtes, de son côté, désirait que son neveu retournât dans sa province. Une lettre de son père vint annoncer à ce jeune homme que sa mère était dangereusement malade : elle détermina son départ. Il quitta Paris, débiteur envers LaurencePe&'/ou Fieschi d'une somme que celui-ci évalue à plus de 500 francs. II laissa la fille Bocquin chez un de ses cousins, appelé Brocard, et se chargea de son entretien; elle quitta bientôt cet asile équivoque1, pour des motifs qu'elle n'a pas fait connaître. Une fausse honte, ou peut-être les habitudes d'indépendance qu'elle avait récemment contractées, l'empêchèrent de retourner chez sa mère. Cette infortunée se trouva livrée sans défense aux poignantes sollicitations de la misère et aux suggestions décevantes delà débauche. Janot, instruit de sa situation, en fut affligé; il désira lui en procurer une meilleure; il voulut la détourner du désordre, car il la croyait dans une mauvaise maison, et pour cela il s'adressa à Fieschi: c'est celui-ci qui l'a raconté. Ce qui est certain, c'est que, vers la fin du mois de mai, Fieschi alla chercher la fille Bocquin, qui demeurait rue Saint-Honoré, près la rue Jeannisson, hôtel de Normandie; elle sutalors qu'il portait le nom de Girard. Il la mena chez lui, boulevart du Temple, n° 50.

Pendant un mois, ils n'eurent qu'une même table et un même logement 2. Fieschi , malgré les apparences les plus fortes, a nié cependant que ses rapports avec elle aient eu le caractère d'une intimité coupable5.

1 Interrogatoire de Fietchi, 17 août.

' Interrogatoire d'Annette Bocquin, 5 août, 7 août.

' Interrogatoire de Fieschi, il septembre.

Rapport. 10

Vers le 15 juillet, il la plaça chez la dame Billet, marchante iingcre, qui demeurait rue Saint*Sébastien, n° 48. Pendant le temps que la fille Bvcquin a partagé l'appartement de Fieschi, il ne lui donnait que la nourriture et le logement; en échange, elle raccommodait son linge et ses hardes.

Elle n'a jamais vu d'homme chez lui; mais elle sait que très-souvent il dînait chez Moreyf qu'il y allait quelquefois le soir, et qu'il le regardait comme un ami solide, il y avait u« autre homme sur lequel Fèesclu comptait beaucoup : c'était Pépin. H trouvait dans sa boutique tout ce qu'il désirait et sans le payer.

La fille Bocquin a rencontré deux ou trois fois Agariihe chez Fieschi, et elle y a vu souvent la fille Lassave, sa maîtresse en titre ; elle a recueilli celie-ci chez elle pendant la nuit du 28 au 29 juillet; c'est cette fille qui lui a appris en. pleurant que Fieschi était l'auteur de l'attentat.

Marguerite Daurat , dite Agariihe , est une raccommodeuse de chales, âgée de vingt-trois ans; elle est née à Tarare, département du Rhône. Elle est arrivée de Lyon à Paris le 4 juillet, et n'a apporté avec elle que 40 francs. Elle avait connu, à Lyon, Amédée I^assave, qui lui a donné une lettre de recommandation pour sa sœur Nina : celle-ci l'a conduite chez Fieschi. En y arrivant, Agarithe fut frappée de ne voir dans son appartement qu'un si petit nombre de meubles. H n'y avait dans la chambre du fond, la seule qui fût garnie, qu'une table ronde , quatre chaises, un lit de peu de valeur, et sur la cheminée une glace d'un pied de large, suspendue à un clou. Près de la glace, était un poignard dans un fourreau vert, auquel était attaché un cordon de même couleur.

Dans une promenade qu'H fit plus tard avec Agarithe , Fieschi lui confia que ce poignard ne le quittait jamais. Cest ce que répètent un grand nombre de témoins entendus dans l'instruction : vous avez vu que Fieschi portait ce poignard le jour de l'attentat.

Le 10 ou le 12 juillet: , Agarithe dîna chez îc prétendu Girard, avec la fille Bocqum et la filîe Lassave : le repas fiit peu recherché. La fille Daurat dit qu'A se composait d'un potage de vermicelle au maigre, d'un plat de viande en ragoût, d'une salade et d'une bouteille de vin blanc. Fieschi s'occupa très-activement, et d'une manière fort désintéressée , à chercher un logement et de l'ouvrage pour Agarithe } H la recommanda dans ce but à un Corse, nommé Sorba, qui cohabite avec une fiHe Michel, marchande de modes, et demeure rue Meslay . H esta présumer qu'il s'établit certains rapports d'intimité et de confiance entre Fieschi et la fille Daurat , car elle reçut de lui 5 fr. un jour où H n'y avait que 17 fr. dans sa bourse. De plus, elle connaissait ses relations avec Roireaujle prétendu Girard lui avait confié qu'il étaiteonnu de diverses personnes sous un autre nom, qui n'était pas celui de Petit; elle savait même que le nom de Girard était un nom emprunté, et que celui qui l'usurpait s'appelait Fieschi,

La fille Daurat a vu le poignard trouvé au poste du Chùteau-d'Eau, et l'a reconnu : c'était celui qu'elle avait vu sur la cheminée de Fieschi.

Pour arriver à la connaissance de ces faits, les circuits ont été longs, et les recherches multipliées. Un grand nombre de personnes ont été interpellées, une multitude d'actes d'instruction sont intervenus, et pourtant les progrès étaient lents; c'était péniblement qu'on arrivait à la découverte imparfaite des complices

probables, du caractère et de la situation de celui que l'on pouvait considérer comme le principal auteur ou l'instrument capital de l'attentat: les circonstances qui pouvaient établir la préméditation du crime et celles qui en avaient aidé oû accompagné la consommation se révélaient cependant peu à peu.

Les interrogatoires de Nina, d'Annette , d'Agaritke, et les informations qui ont été prises pendant que Ton était en quête de la malle, avaient constaté que Fieschi, qui déclinait son nom avec une sorte d'arrogance lorsqu'il demeurait rue Croullebarbe, cherchait, depuis quelque temps, à faire perdre les traces de son existence antérieure et môme à dissimuler son existence présente, en se multipliant, pour ainsi dire, dans différents quartiers de Paris, sous plusieurs noms supposés. C'est ainsi qu'il se nommait Petit, dans les domiciles successifs de la femme au sort de laquelle il s'était lié; Bescher, à la manufacture de papiers peints de Lesagc ; Alexis, chez l'armurier Bunj et le tailleur Fournier; Girard, au boulevart du Temple.

Il paraissait également constant, d'après ces informations, que de premiers préparatifs avaient été faits dès le mois d'avril pour la construction de la machine infernale, et il devenait tout à fait probable que l'appartement du troisième étage de la maison n° 50, boulevart du Temple, avait été loué un peu avant l'anniversaire de la fôte du Roi, dans l'attente d'une revue qui devait être passée à cette époque.

H demeurait établi que Fieschi, dont le véritable nom a été découvert le 1er août, par la déclaration des femmes Branville et Ramangc, avait cessé de travailler de ses mains quelques semaines avant l'époque fatale. Saas avoir à sa disposition des sommes d'argent

considérables, ii pouvait toujours suffire à ses besoins, entretenir la fille Nina, nourrir et secourir Annette,et même donner à l'occasion cinq francs à la fille Daurat : d'ailleurs, Fieschi, uniquement possédé par deux passions, l'amour des femmes et le désir immodéré d'élever son nom, par une voie quelconque, au niveau de cette haute supériorité qu'il croyait être en lui , se montrait sobre et rangé, et manifestait la ferme confiance de ne jamais manquer de fonds, d'avoir en Pépin un fournisseur complaisant, et en Pépin et Morey des amis solides, prêts à l'aider en toute occurrence, comme à prendre soin de sa bonne amie favorite , si , par cas fortuit, elle venait à le perdre.

On se trouvait sur la voie des rapports intimes de Fieschi avec Morey et de l'active coopération qu'aurait eue celui-ci à la préméditation et à l'exécution de l'attentat : on pouvait entrevoir déjà les relations de Pépin avec Fieschi} c'est dans la suite de l'instruction que vous verrez la gravité de ces indices se développer et s'accroître. Enfin le nom de Boireau avait été prononcé: Boireau se nomme aussi Victor; n'avait-il rien de commun avec ce jeune Victor, que quelques témoins déposent avoir vu venir chez Fieschi presque immédiatement avant l'attentat ?

Pour demeurer fidèle à la méthode que nous avons adoptée et dérouler devant vous l'instruction dans l'ordre progressif des faits et des actes de la procédure qui les ont révélés, nous devons continuer à vous faire connaître d'abord quelles lumières la première partie de l'instruction, celle où l'on a recueilli les renseignements extérieurs et les témoignages des personnes étrangères à la prévention, répand sur les problèmes judiciaires que vous avez à résoudre. Nous aborderons ensuite cette

partie de la procédure , siège des charges plus graves et des présomptions de culpabilité plus concordantes, qui se compose des interrogatoires, des confrontations des incuîpés, et des divers actes d'instruction qui servent de contrôle à ces documents.

Le 27 juillet, à onze heures et demie du soir, le commissaire de police Dyonnet écrivit à M. le préfet de police pour l'informer qu'un Jwnnéte fabricant, électeur f père de famille, et qui désirait n'être pas nommé, était venu le trouver à l'Opéra, ou son service l'avait appelé, et lui avait révélé que des conjurés préparaient une machine infernale pour attenter le lendemain aux jours du Roi, pendant la revue, sur les boulevarts : eette machine devait être placée à la hauteur de l'Ambigu. Cette indication, imparfaitement donnée, fut mal comprise. II s'agissait de l'ancien Ambigu-Comique : toute la surveillance de l'administration se porta sur les alentours du théâtre qui porte actuellement ce nom. On croyait qu'il s'agissait d'un souterrain pratiqué dans quelque cave avancée sous les boulevarts , et où des tonneaux de poudre auraient été introduits.

L'auteur de l'avertissement avant été instruit de ce qu'il rapportait par son fils, commis dans la maison de M. Vernert, fabricant de lampes, dont les magasins et l'atelier sont situés rue Neuve-des-Petits-Champs, n" 27 et 31. Ce jeune homme avait, à ce qu'on disait, surpris, en quelque sorte, un ouvrier de M. Vernert pendant qu'il recevait la visite de plusieurs conjurés richement vêtus. Après leur départ , cet ouvrier aurait dit à son compagnon : Prenez garde à votif , vous êtes mort si voua dites un mot! Je veujc bien vous dire d'engager votre père à ne pas aller à la revue, V ous êtes le seul en dehors de la conjuration qui en ayez

vent: s' Uni' arrive quelque chose, vous périrez de la main des conjurés.

On avait ajoute que les conjures devaient se réunir îe lendemain à sept heures du matin en un lieu qu'eux seuls connaissaient : cette indication a été rectifiée plus tard. Il parait que la réunion indiquée devait avoir eu lieu le 27, à sept heures du soir; c'est par erreur que le commissaire de police Dyonnet avait compris qu'elle était indiquée pour le lendemain matin. La machine infernale devait être l'ouvrage d'un forçat évadé ou libéré, très -ingénieux, qui y travaillait depuis longtemps.

Aussitôt après avoir reçu ces avis, M. le préfet de police donna les ordres nécessaires pour qu'on recherchât et surveillât l'ouvrier que désignait la lettre du commissaire de police Dyonnet. On ne sut son nom et son adresse que le 28 a huit heures du matin ; il se nommait Boire au, et demeurait rue Quincampoix, n° 77. Il était sorti à sept heures, portant un chapeau gris; il fut aperçu sur le boulévart des Italiens vers neuf heures, en compagnie d'un sieur Martinault.

À onze heures du soir, une perquisition, qui ne produisit aucun résultat, eut lieu dans le domicile de Boù'eau, peu après son arrestation. Le 29, un juge d'instruction reçut la déposition d'un commis du sieur Vemert, nommé Edouard Suireau : c'était le premier auteur de l'avis donné au commissaire de police Dyonnet.

De ce témoignage il résulte que Boireau affichait des opinions très -républicaines; qu'il avait fait disparaître, dès le samedi 25, son collier de barbe et ses moustaches; que, le lundi 27, il était venu à l'atelier du

sieur Vernert, deux heures plus tard que de coutume; qu'if avait paru préoccupé, et n'avait pas travaillé comme à son ordinaire; que, vers deux ou trois heures, et lorsqu'ils s'étaient trouvés seuls ensemble, il avait laissé entendre au témoin, par des demi- confidences, qu'il y aurait probablement du bruit le lendemain, et même une machine infernale sur le passage du Roi ; et que, comme Suireau avait désiré savoir en quel lieu, pour que son père, qui faisait partie de la garde nationale, ne s'y trouvât point, Boireau lui avait dit : Ne dépassez pas l'Ambigu} ce doit être entre l'Ambigu et la place de la Bastille.

C'est Suireau qui a présumé que la machine devait être sous terre. Boireau ne le lui avait pas dit : ce qu'il avait affirmé, c'est que le fabricateur de la machine était un Iwmme dévoué, un criminel, un galérien. 11 avait ajouté : Surtout n'en dites rien. II n'aurait point parlé de conjuration, et Suireau n'a point répété la circonstance des conjurés richement vêtus qui seraient venus trouver Boireau. A la suite de cette confidence, celui-ci aurait remis vingt sous à Suireau, en le priant d'acheter pour lui un quarteron de poudre et de le lui remettre dans la journée; Suireau l'aurait promis, et serait allé tout de suite rapporter à son père ce qu'il venait d'apprendre. Le mardi matin, à sept heures, Boireau serait venu demander sa poudre à Suireau} celui-ci, d'après le conseil de son père, lui aurait répondu qu'il la trouverait à sa porte dans une heure; et , en effet, après l'avoir achetée, Suireau aurait déposé chez le pôrtier ce quarteron de poudre à l'adresse de Victor Boireau. Boireau serait revenu le soir, à dix heures, prendre son parapluie qu'il avait laissé à l'atelier, mais n'aurait point réclamé de poudre. H portait ce jour-là

un chapeau gris et un pantalon Blanc, une redingote

vert-russe et des bottes.

Cette de'posit ion confirme, dans plusieurs de ses circonstances importantes, le rapport du commissaire de police Dyonnet. Plus tard, les sieurs Suiremt p.ère et fils ont donne' des détails ampliatifs et confirmatifs de leur première déclaration.

Le sieur Sebire, avocat, qui lait partie, dans la garde nationale, de la même compagnie que le sieur Suireau père, a déclare' que celui-ci lui avait dit, immédiatement après l'événement, ce qu'il en savait avant qu'il frit accompli, et les démarches qu'il avait faites auprès de l'autorité compétente, afin qu'elle pourvût à fa sûreté du Roi.

Ce n'était pas la première fois que Arictor Boireau était impliqué dans une affaire de ce genre ; il a déjà été arrêté, comme prévenu de complot, le 28 février

Il paraîtrait qu'il avait eu connaissance du coupable projet de Fieschi, puisqu'il avait, à l'avance, désigné le lieu, l'instrunumt et l'auteur du crime*, car, si .Fieschi n'était pas un forçat évadé, c'était au moins un condamné libéré, comme nous le dirons bientôt.

Fieschi ayant dit a la fille Daurat qu'il connaissait Boireau, et le signalement de celui-ci se rapprochant du signalement du jeune homme portant ciiiimc lui le prénom de f ictort cuii était. venu chez Fieschi le 26 et le 27, il était, naturel de conjecturer que Victor Boireau e\ c^t au^re Victor pouvaient être une seule et même pe^u'ie. C'est t e que la suite de, ce rapport vous mcttMunieux à portée (f apprécier. , ,

CependahviaCWur tfes Pairsayant ététjaisie del'affaire

Rapport. 1 1

<ii)

par son arrêt du 29 juillet, dès le lendemain 30, M.

Président interrogea Girard.

Ici commence une longue série d'interrogatoires, qui seront imprimés et distribués, ainsi que toutes tes pièces importantes de la procédure; car nous avons jugé' que chacun de vous, Messieurs, doit connaître toutes les questions qui ont été adressées aux prévenus et toutes leurs réponses, ainsi que les actes d'instruction qui contiennent quelque chose de substantiel; et, parmi les dépositions des témoins, celles qui peuvent jeter quelque jour sur les circonstances d'un crime si énorme. II convient en effet que vous soyez mis a portée d'apprêter ce qui a été fait, ce qui pourrait avoir été négligé et ce qu'il serait peutêtre convenable de faire encore, dans l'intérêt de la vérité et du complet éclaircissement de rafla ire; car, dans l'instruction d'un procès de cette nature, on peut dire qu'il n'y a que ce qui surabonde qui suffise; et l'on n'a point poussé les recherches assez loin, si on ne les a étendues jusqu'où peuvent atteindre les conjectures d'hommes impartiaux et raisonnables. Toutefois nous vous devons une analyse rapide de ces interrogatoires; elle vous guidera dans Fétude consciencieuse que vous en ferez. À son aide, vous saisirez sur-ïechamp les principaux traits du caractère des inculpés; vous déduirez mieux les conséquences de leurs aveux ; vous pressentirez, avec plus de facilité, ce que leurs réticences laissent présumer, et ce que î'on doit conclure de leurs dénégations. C'est ici le cœur de la procédure.

Le 30 juillet, fficschty qui était encore Gù*arti aux yeux des ftitcrrogat cors, ne changea point de système; il déclara qu'il était hien fâché de ce qu'il avait fait, et qu'il ne l'aurait pas fxit t\l Savait pas bu im wm?

d'eau-do-vie dans le café de sa maison; qu'A était trèscontent de n'avoir pas tué le Rai, et que, quand il serait sttr l'échafaud , il dirait au Roi des choses qu'aucun autre que tui ne pourrait dire. H ajouta qu'à l'avenir le Roi pouvait se tenir tranquille; qu'ils y regarderaient à deux fois; que d'ailleurs il ne se trouverait pas facilement tm homme comme lui : les complices comme cela sont bien rarbs. Mais il refusa d'indiquer qui Pavait poussé au crime, et de désigner ses complices. Ii soutint que c'était à lui que la pensée en était venue, que c'était une idée folâtre; qu'il ne parlerait pas pour obtenir sa grâce, mais qu'î/ y viendrait pour être utile; qu'il avait des sentiments patriotiques, quoiqu'il eût commis un grand crime; que si , pour V espoir de sauver sa vie, il faisait des victimes dans ses amis , ce serait un crime plus horrible que celui qu'il avait commis; que s'il, avait dit qu'il avait des complices, il ne pouvait rien affirmer; qu'il avait agi comme un homme égaré, qui donne un coup de hache à un autre homme qui est devant lui; enfin, qu'il ne nommerait personne. H ajoutait qu'il était sûr de sa condamnation.

Au reste, il affirma qu'il était seul dans sa chambre au moment de l'attentat, et qu'il. ne connaissait ni Roireau, ni Baraton; mais loin de démentir sa première fable, il la confirma. Il laissa entendre, et dit même explicitement, qu'il était de Lodève, qu'il y avait sa femme , qu'il était malheureux Savoir des enfants , et que ses enfants étaient bien mallicureux d'avoir un père comme cela; qu'au reste, ils avaient des métiers, et que quand son a ffaire serait faite ils travailleraient aux draps à Lodève.

Quel spectacle que celui d'un homme couvert de profondes et cruelles blessures, gisant sur un iitde douleur,

sous les voûtes sombres et imposantes de la Conciergerie , luttant contre les convulsions d'une vive souffrance, le glaive de la loi suspendu sur sa tétc , et feignant une affliction qu'il n'éprouvait pas, pour exciter la compassion de ses juges, et, en leur donnant le change, se jouer doublement de la vérité!

Le 31 juillet, nouvel interrogatoire. Le même système de dénégation continue. H nie avoir acheté les canons de fusil chez Bury; il affirme les avoir trouvés de coté et d'autre; toute question l'importune. // ne m'est dxï que la mort; je ne puis nommer personne; faites-moi jtiger bien vile; vous verrez ma loyauté et si je sais tenir un serment.

Vous vous souvenez, Messieurs, qu'en procédant à la recherche de la malle, on avait recueilli le 1er août deux déclarations desquelles il résultait que Girard a\ait été connu sous le nom de Fieschi, quand il demeurait au moulin de Croullcbarbe. L'inspecteur général des prisons, en faisant sa visite à la Conciergerie, reconnut effectivement en lui, le même jour, un individu nommé Joseph Fieschi l.

Ce fonctionnaire désigna plusieurs personnes qui pouvaient également le reconnaître, et entre autres, M. Lavocat, membre de la Chambre des Députés, lieutenantcolonel delà 12e légion de la garde nationale de Paris, et directeur de la manufacture royale des Gobclins : (•'était à lui qu'il était réservé de changer les dispositions de l'inculpé, de vaincre son obstination et de triompher de son silence. . •'•

On ne perdit pas un instant; et, le 2 août, M. Lavocat fut introduit auprès du lit de Girard, en présence d'un

- 1 *f .} ii , ,i ,

1 Déposition de M. Duhhnr, i août.

juge d'instruction. II l'appela du nom de Fieschi; Girard simula d'abord la surprise et feignit ne pas savoir qui lui parlait; il lui demanda môme, avee une naïveté apparente, s'il était de Lodève. M. Lavocat, l'appelant alors à Fiescki l'intérêt qu'il lui avait autrefois témoigné , se plaignit d'être méconnu au moment où il lui donnait une nouvelle et si sensible preuve de cet ancien intérêt. A ce reproche, Girard fut saisi d'une violente agitation; il éelata en sanglots et fondit en larmes. Le souvenir d'une époque de sa vie où il avait joui de l'estime d'hommes honorables brisa son cœur; il convint qu'il reconnaissait M. Lavocat. Interrogé alors sur son véritable nom , il se contenta de répondre : Il le sait bien, lui1, La certitude consolante de n'être pas renié par tous ceux qui l'avaient connu en des jours meilleurs, malgré l'horreur qu'inspirait son crime et l'état d'abjection où il était descendu par sa faute, amollit son caractère et le disposa à plus d'ouverture et de franchise : touché de la visite de M. Lavocat, il annonça l'intention de s'expliquer devant lui avec sincérité2.

Pour s'expliquer l'ascendant exercé par M. Lavocat sur Fieschi, et pour faire connaître Fieschi tout entier, il convient de retracer brièvement les circonstances qui les rapprochèrent l'un de l'autre.

Après 1830, une portion de terrain dépendant de l'établissement desGobelins fut cédée à la ville de Paris pour l'élargissement de la rue Saint-Hippolyte, et pour faciliter la canalisation de la Bièvre; par suite de cette cession, on dut construire dans l'enclos des Gobelins deux ponts et un barrage.

Fieschi était alors surveillant de la rivière de Bièvre

1 Déposition de M. Lavocat, S août.

' Interrogatoire de Fieschi, 3 août.

et gardien du moulin de CrouHebarbe, appartenant à ta ville de Paris; il y avait été place* par M. Emeryf ingénieur en chef de la ville, et sous les ordres de M. Cavneâf ancien professeur de mathématiques au lycée do Reims, sous lequel M. Lavocat avait étudié.

Les travaux que nous venons, d'indiquer donnaient occasion à Fieschi de venir très - souvent , soit avec M. Emeryf soit avec M. Cannes, chez le directeur de la manufacture des Gobelins. En 1832 , M. Caunes, ayant été vivement atteint du choléra, se fit porter chc» Fieschi, pour lequel il avait pris une grande confiance; ce dernier l'installa dans sa propre chambre et lui prodigua les soins les plus affectueux et les plus attentifs. Une somme assez considérable fut remise à la discrétion de Fieschi; il en usa avec épargne et discernement pour les besoins du malade et rendit de sa gestion un compte exact et fidèle. A la même époque, le frère de M. Lavocat fut frappé de la même maladie : comme il ne pouvait être convenablement soigné dans une maison que l'on s'occupait de reconstruire presque en entier, il se fit porter dans une maison de santé; Fieschi offrit d'aller le soigner, et lui fit en effet plusieurs visites. La capacité de Fieschi avait fait concevoir à M. Lavocat des impressions favorables : une telle conduite devait les accroître. Les poursuites pour délits politiques , dont il prétendait avoir été la victime dans les premiers temps de la restauration, sa position d'employé de la ville de Paris, les noms des hommes dont il assurait avoir été connu , tels que MM Didier (de Grenoble), Vivien, Baude1, le général Froncescîietti, ajoutèrent encore a l'intérêt que lui portait M. Lan

Déposition de M. Baude, 6 tout.

vocal, et , sur sa demande, plusieurs secours furent accordes à Fteschù Dès cet instant celui-ci lui voila parler son langage, une protection de Corse,

Fieschi était assez avant dans plusieurs sociétés républicaines, mais il était, par-dessus tout, fanatique de l'Empereur; pour le ramener à des opinions conformes à l'ordre de choses actuel, M. Lavocat lui fit observer que l'Empereur n'avait jamais aimé les républicains, et qu'ils avaientétéla cause desa chute; aussitôt il les prit, disaitil, en horreur, et ne resta dans leurs rangs, que pour savoir ce qu'ils méditaient A chaque émeute, Fieschi était toujours un des premiers à venir offrir ses services à M. Lavocat, qui, plusieurs fois, l'envoya reconnaître la position et le nombre des révoltés, mission périlleuse dont H s'acquittait avec zèle, intelligence et intrépidité. Souvent il donna des renseig nements utiles à M. Lavocat pour sa sûreté personnelle; plusieurs fois il l'informa que, dans certains clubs, on avait manifesté l'intention d'attenter à sa vie*

Fieschi au rait eu l'ambition d'être employé en première ligne dans la police politique; car, se disant désormais également hostHe aux carlistes et aux républicains, depuis que M. Lavocat l'avait éclairé surl'éloignement réciproque de l'Empereur pour les républicains et des repu* blicainspour l'Empereur, à l'entendre, il ne connaissait que Lmas-PhiUppe , et H exprimait le désir de le servir iwmt manière efficace, fi aurait voulu être envoyé en Vendée ou en Italie, et il prétendait pouvoir y rendre de grands services, à cause des relations qu'avait sa femme, qui, selon lui, recevait line pension de quelques carliste* puissants, et pouvait aisément se mettre en rapport avec tnnt le parti. M. Lavocat, car c'est fui qui a fait connaître tous ces détails, ne voulant pas se mêler dê

police, résista à toutes les instances de Fieschi, et refusa, quoiqu'il ne doutât nullement de sa bonne foi, de le mettre en rapport avec le préfet de police. Ce fut seulement après les premiers mois de 1834 que M. Lrwoeut apprit que Fieschi l'avaiUrompé. H sut alors qu'if avait usurpe' le titre de condamne politique en forgeant de faux certificats, que la justice le poursuivait et qu'il avait pris la fuite; depuis ce moment il ne le revit plus

Plusieurs autres témoins, qui avaient connu Fiesclù, furent entendus et confrontes avec lui; tous le reconnurent et levèrent ainsi le voile dont il avait voulu se couvrir sous le faux nom de Girard'1, Il est inutile d'ajouter que les recherches que l'on avait faites, tant à Paris qu'à Ix>dève, pour avoir des renseignements, soit sur Jacques, soit sur Joseph - François Gérard, ïuvent toutes infructueuses3; on ne trouva aucune trace réelle de ce pseudonyme. '-. > *t ' .

Cependant des négociants de Lodève qui se trouvaient à Paris avaient connu dans cette*. ville un ouvrier me'canicien du nom de Gérard, qui avait invente une bobineuse : ils furent appelés. Deux de ces témoins, lés sieurs Vitalis et V allât, auxquels Fieschi tut alors représenté^ déclarèrent que la figure de cet homme ne leur était pas inconnue, sans pouvoir affirmer toutefois qu'ils reconnaissaient en lui le Gérard inventeur de là bobineuse. Un troisième, le sieur Captier, reconnut Fieschi \>ouv l'avoir vu à .Lodève, et Fieschi le nomma

' Déposition <lo M. Lavocat, 4 aoûl. > .• i »j >-

' Déposition de la femme Radiguct , l> aont; de Claude Martin, i'aoul, «.e lier-

nard, 3 août; de M. Fictclti, prêtre, 7 août; de Maupas, 3-1 aoû/; du Krctz, SS^oûl. Déposition de M. Vitalis, 31 juillet ; de M, Vallat, idem; de M. Cartier, idem;

t\r Fabregltette , -i août; de Fournicr, idem; de Vaillant, idem; de f^abrnnrhc , idem;

tf<> (finaud ', idem ; de la femme Giràud, idem; procès-verbal du jii^e d'instrui-trop

de Lodève, 3 août; de M. Jao, conseiller de lu eour rovalc de Montpellier, t août ;

ÏWtrc du Procureur du Roi de Lodève , 6 aaût. ' ' • ' »

quand il le vit entrer dans sa prison. Le séjour <que Fieschi a fait en réalité dans cette ville, et dont il sera parié plus tard , explique cette circonstance.

Le principal acteur de ce drame sanglant étant bien connu , H devient nécessaire de reprendre les Choses de plus haut, et d'exposer rapidement l'histoire de sa vie ; elle aidera à mieux comprendre ia suite des faits du procès.

Iï existe à VicO, en Corse, ou daife les environs de ce bourg, deux familles, d'origine italienne, venues de Rome ou de Gènes, mais établies dans l'Jle de temps immémorial 1 : î'une porte le nom de Fieschi, l'autre celui de Guelfi; ces familles se sont plusieurs fois alliées. Jdseph Fieschi appartient à la famille Guelfi. Son grand-père, Ignace Guelfi, épousa d'abord Marie Fieschi, dont il eut trois enfants, savoir uJeàto- Antoine, I^ntis et Marie- AnHê ) il se maria une seconde fois : quatre fils naquirent dé cette seconde union, et deux d'entre eux ont laissé dè nombreux descendants. La partie de l'instruction faite en Corse a donné sur cette ftimille les détails généalogiques les plus circonstanciés mais qui seraient ici sans intérêt.

H suffit de savoir que Louis, dit Pëtusecco, fils d'Ignace Guelfi } berger de profession, domicilié à Rermo, canton de Vico , se maria deux Ibis» U eut de sa première femme, Lucie ùentile, de la commune de Rapalle", trois enfants, savoir : deux fils et une fille. Ses fifs furent nommés ^ l'uh JdcquéS^Toitssaint , et l'autre Joseph (c'est l'auteur de l'attëntttt) ; la fille eut nom Marie. Après ia mort de Lucie Gentilë, Ltoris

1 Letin du procureur général près la cour rotalè de BJtett*, 1«» «pttiùbre. • Letlre du procureur généra! près la conr royale de Bdâtra, 14 Mut; déposition de Marie RistorctlU, 13 août.

Rapport. 1 t

épousa Xavièrc Casalta, de laquelle il n'eut qu'un seul enfant, sourd et muet, nomme Antoine,

On ignore par quel motif Louis Guelfi dit Petusecco, quitta le nom de son père pour prendre celui de sa mère : ce qui est certain c'est qu'il se fit appeler Fieschi. Par arrêt de la Cour de justice criminelle du département du Goïo, il fut condamné, le .30 thermidor an xii, à six ans de détention avec exposition , pour s'être rendu coupable d'un vol de nuit, en faisant partie d'une bande qui ravageait plus particulièrement la ville de Bastia et ses environs , et qui s'était rendue fameuse, en Corse, sous le nom du brigand Martin Pietri, son chef1.

Jérôme Fieschi, son cousin germain, fut condamne avec lui. Louis Fieschi a subi sa peine dans la maison de réclusion d'Embrun; il y est décédé le 8 mars 1808*.

Jacques-Toussaint Fieschi est mort sous les drapeaux, durant les guerres de l'Empire. Marie est veuve de Joseph Ristorcellif laboureur*, elle est âgée de 48 ans et habite, depuis son mariage, la commune de Biguglia, canton de Borgo, arrondissement de Bastia. Elle n'entretenait aucune relation avec son frère Joseph, et n'avait plus entendu parler de lui depuis qu'il avait quitté la Corse pour n'y plus retourner : sans que personne le lui eût écrit, elle croyait qu'il était mort lors de l'invasion du choléra à Paris. Le sourd-muet Antoine réside à Murato, canton de Bivineo.

M. Dominique Fieschi, curé à la Cour-Ncuver près Saint-Denis, entendu comme témoin dans la procédure, est Corse comme l'inculpé, qu'il a eu occasion de

1 Arrêt de la cour de justice criminelle du département de Goïo, du 30 thermidor an xii. — Déposition d'Antoine-Simon Guelfi, 93 août. * Acte de décès de Louis Fieschi, 8 mars 1 808.

voir a Paris et de secourir, et dont il a concouru à établir l'identité; mais if n'appartient pas à la même famille1*

Joseph Fieschi a été baptisé à Murato, le 3 décembre 1790, sous les noms de Joseph-Marie; l'extrait baptistère ne porte point la date de sa naissance; ses parents y sont seulement nommés Louis et Lucie3, l'usage étant alors en Corse de ne désigner les personnes dans de tels actes que par leurs prénoms; le procureur général près la cour royale de Bastia dit même, dans une de ses lettres, qu'à cette époque un grand nombre d'habitants n'avaient pas encore de nom patronymique.

Tant qu'il demeura en Corse, Joseph fut berger comme l'avaif été son père. A l'âge de 18 ans, le 15 août 1808 (c'est par erreur sans doute qu'il a dit qu'il n'avait alors que 13 ou 14 ans)5, il s'engagea volontairement, selon lui, dans un bataillon qui allait en Toscane, au service de la grande-duchesse Elisa-Napoléon , et dans le régiment corse, selon le Ministre de la guerre4; il s'embarqua à Bastia, et il débarqua à Livournc. Lu troupe dont il faisait partie fut envoyée à Napïes, et y fut incorporée dans la légion corse.

Fieschi a fait la campagne de Russie. C'est en Pologne, à la fin de 1812, qu'il fit connaissance avec M. le comte Gustave de Damas, alors aide-de-camp de M. le maréchal duc de Dalmatic. Fieschi était, à cette époque, sergent dans un régiment que commandait le général FranceschetH. H déclare que, dans une affaire qui eut lieu à Polotsk, pendant la retraite de Russie, il fit,

1 Déposition de M. Fieschi , prêtre, 7. août.

* Extrait baptistère de Fieschi, 3 décembre 1790.

' Interrogatoire de Fieschi, SI août.

' Lettre du Ministre de la guerre au préfet de police, 6 août 1634.

It.

sous les ordres de M. Gustave de Damas, une actfon vigoureusodœrtU paraîtrait que oetofficter n'ajamaisperdu le. souvenir1. La légion dans laquelle servait Fieecfà fut eédéc plus tard au roi de Naples; & P«s»* ««rvioc de co prince le 14 avril 1&13. Il s'y fit remarquer par une adresse et une

esprit d'intrigue et une grande hardiesse d'exécution ïc distinguaient. C'était à Fieschi qu'on recourait, dit un de ses compagnons d'armes , quand il y avait quelques prouesses à faire ou Quelques mèches à éventer*.

Le corps dont il misait partie ayant été licencié à Ancône en 181 4, après la paix, Fieschi " reçut son congé à Maoerata le 1er août Aucun étranger ne pouvant être conservé dans l'armée du roi de Naples, sîil ne se faisait naturaliser sujet napolitain, Fieschi revint en Corse it 8 septembre* Il entra dans un corjw nommé le régiment, provincial corse, que l'on composait alors, dans cette île, de tous les militaires qui se trouvaient dons une position analogue à celle de Fieschi.

Au mois de janvier 1845, Fieschi était sergent dans ce régiment, que commandait le colonel Momtcnet5. Il était décoré de l'ordre royal des Deux-Siciies. Lorsque l'empereur Napoléon revint de l'Ile d'Elbe , Fieschi fut commandé pour aller en détachement aux environs de Cervioni. Le bruit courut que, dans l'incendie de la maison de M*0 Cervonif veuve du général de ce nom il s'était emparé d'un peigne de grande valeur qu'il avait vendu pour une centaine de francs*. Fieschi demeura dans le même régiment jusqu'après les cent jours; à cette époque ce corps fut dissous. Dans le même

' Interrogatoire de Fieschi, 98 octobre. 1 Déclaration du capitaine Gabrîclli , 97 août. 1 * Certificat du colonel Monneret, 30 novembre 1634. 4 Déclaration de Sallic^tU.

temps, M. le comte Gustave de Damas , poursuivi en France à cause de son dévouement à l'Empereur, se réfugia en Corse; Fieschi eut occasion, de le voir/ et ses parents purent l'obliger, La roi Joachrai Murât était aussi venu chercher un asile en cette ile : H s'efforça de rallier autour de lui quelques soldats* Le général Frcmcegchetti, après iui avoir donne l'hospitalité, se dévoua k sa cause: Fieschi suivit son ancien colonel; ils firent voile ensemble le 28 septembre pour fa Calabre.

On sait ia sanglante catastrophe qui termina cette aventureuse expédition. A une époque où tout semblait commander aux arbitres du monde de fortifier le principe monarchique, en consacrant plus que jamais l'inviolabilité des personnes royales , et de conserver au moins à la royauté ses droits imprescriptibles,. lorsqu'on ne pouvait lui rendre tant de prestiges évanouis, un brave guerrier, que presque tous les souverains de l'Europe avaient sahié du nom de frère, subissait une condamnation capitale, au lieu même où il avait porté la couronne ! Triste et ftmeste exemple qu'il n'aurait pas fallu donner aux nations!

Fieschi fut lait prisonnier avec les débris de la petite armée du roi Joachim. Généraux, officiers,, soldats, ils avaient tous été pris les armes à la main : on les considérait comme des rebelles f ils furent tous condamnés à mort. Ferdinand IV se refusa à l'exécution de cette rigoureuse condamnation; il ordonna qu'elle serait regardée comme non-avenue à l'égard des soldats français qui faisaient partie de l'expédition ; ils furent mis à la disposition du Roi de France.

Après avoir relâché à Li vourne, Fieschi et ses compagnons d'infortune touchèrent à Saint-Florent, en Corse,

et de là furent conduits nu fort laMalgue, à Toulon. Le général Franceschetti et les officiers français qui Pavaient accompagné furent mis en jugement et acquittés à Draguignan; Tes soldats qui avaient fait partie de ^expédition recouvrèrent leur liberté. Alors Fieschi retourna en Corse, au hameau de Nera , pour y revoir ses nombreux parents. H y fat précédé par une assez mauvaise réputation1. Un de ses cousins germains se plaintd'avoir été trompé par lui, et toute la famiile atteste cette circonstance. II aurait vendu à cette époque, à Quiricus Guclfi, boucher à Vico, et à Antoine Simon, son frère , un muiet volé à Ajaccio : dix-huit gros écus lui furent comptés pour prix de cette vente ; mais quelque temps après, le véritable propriétaire ayant revendiqué son mulet, les frères Guclfi se virent contraints de le restituer sans indemnité9. Indignés de cette mauvaise action, à dater de cette époque ils ne regardèrent plus Fieschi comme feur parent. Toutefois la puissance de ces liens de famille qu'il venait de relâcher, par sa mauvaise conduite, le préserva de toute poursuite judiciaire5. H se retira, à ce que disent ses parents, dans l'aneienne province de Nebbio.

Peu de temps après, il fut arrêté près de Bastia, comme prévenu d'avoir volé, le 17 décembre 1815, dans un enclos situé dans le territoire de Murato, un bœuf appartenant à Mathieu Murati, habitant de la même commune; de l'avoir vendu sous un faux nom; d'avoir en outre imité et falsifié l'écriture et la signature du maire de la commune d'OIonetta, canton de

- 1 Déposition de Bonaventure Fieschi, 84 août.

* Déposition de Quiricus Fieschi, 85 août; cP Antoine-Simon Gutlfi, id.; de Joseph Fieschi. 86 août; de Louis Fieschi, 88 août.

' Déposition de la venre Poggi, née Fieschi, 18 août.

Tuda ; d'avoi r contrefait le sceau de cette commune , et de s'être servi de ces, pièces fausses.

Le faux en écriture authentique ne fut pas prouvé ; Fieschi ne fut déclaré coupable que de vol dans les champs , de faux en écriture privée, et de fabrication et contrefaçon du sceau d'une mairie : il fut, en

conséquence , par arrêt de la cour de justice criminelle du département de fa Corse, en date du 28 août 1816, condamné à dix ans de réclusion et à l'exposition \ Interrogé sur cette circonstance de sa vie, voici comment Fieschi a essayé de l'expliquer. Quand il était rentré en Corse , il ignorait la rigueur des lois y il avait voulu se payer de ses mains avec son beau- frère f et il lui avait volé un bœuf. Très-lié avec le neveu du maire, il avait confié a son ami qu'il avait besoin d'argent pour partir, et afin qu'il pût s'en procurer sans danger, celui-ci lui avait fait avoir le sceau de son oncle, pour qu'il pût l'apposer sur un certificat attestant que le bœuf volé appartenait à Fieschi. A la vérité, il timbra le certificat, mais il se garda bien d'y mettre le nom du maire; il le signa d'un nom en l'air, dont il ne se souvient plus, et c'est à cette circonstance qu'il doit de n'avoir point été condamné aux fers. II a ajouté qu'il avait alors dix-neuf ou vingt ans, et que sa conduite , depuis ce temps-là, a prouvé qu'il n'était point noyé dans le vice \

Ces explications cadrent mai avec les faits constatés par Parrét ou connus par l'instruction. Fieschi n'avait point de beau-frere du nom de Murati ; il ne parait pas que le mari de sa sœur unique, Ristorcelli /fût son débiteur. Son propre récit induit à penser qu'il était plus instruit

1 Arrêt de la Cour dejustice criminelle de Corso, t8 août 1 81 6. 1 Interrogatoire de Fieschi, St ooât.

de la rigueur des lois Wa*il né le prétend, puisqu'il eut soin de ne pas contrefaire la: signature d'un fonction** naire public, pour éviter l'application des peines graves dont le Code punit le fitux en écriture authentique ; et il parait certain qu'étant ne èn 1790, il était, en 1815, âgé de vingt-cinq ans.

L'arrêt fut exécuté, et Fieschi fut transféré dans la maison de réclusion d'Embrun , pour y subir sa peine ; son écrou sur les registres de cette prison est à ia date du 10 novembre 18 16 l. II s'y fit remarquer par son intelligence, et, au bout de deux ans, il capta ia confiance des entrepreneurs du service, qui l'établirent contre-maître de l'atelier des draperies. A ce titre , il était admis à circuler librement dans toute ia maison. Durant la dernière année qu'il y demeura, il devint chef de cuisine de l'infirmerie2. II parlait souvent de son attachement à l'Empereur et se vantait sans cesse des services qu'il avait rendus à la cause impériale. Ceux qui avaient étudié son caractère, le représentent comme un homme opiniâtre , fier, orgueilleux, fort accessible à la flatterie, entreprenant, intéressé, et peu susceptible d'un dévouement fanatique \ Pendant Se temps qu'a duré sa détention , la conduite de Fieschi a été bonne4; il paraît n'avoir encouru d'autres punitions que celles qui lui ont été plusieurs lois infligées à cause des relations qu'il savait entretenir, malgré la vigilance des gardiens, avec Laurence Petit, veuve Lassave , femme Abot> alors détenue comme fui, et condamnée à cinq ans de réclusion.

1 Lettre du directeur de ht maison centrale d'Embrun, 19 septembre.

* Interrogatoire de Fieschi, 17 août

* Lettre du sous-prôet d'Embrun, 7 août.

4 Certificat du directeur de la maison centrale d*Embrua , 4 septembre 18Ï0.

Fieschi fut mis en liberté après l'expiration de sa peine, le 2 septembre 1826'. It partit d'Embrun pour se rendre à Vienne et y travailler de son état. H faut rependant qu'il y soit demeuré bien peu de temps, puisqu'a près avoir travaillé environ deux mois dans la fabrique de ViHeneuvette, près de Lodève, il en sortit le 29 novembre 1826.

Fieschi fut renvoyé de cette manufacture parce qu'on avait appris qu'il était récemment sorti de la maison centrale de détention d'Embrun. H se fit remarquer de ses camarades par l'ostentation dcAsa passion pour une femme, qu'il disait se nommer Emilie, dont il montrait des lettres et le portrait qu'il ne quittait jamais. Il disait qu'elle était recluse pour l'amour de lui, et qu'il n'avait jamais pu la voir qu'à travers les grilles et les barreaux. C'était évidemment une allusion à ses relations avec Laurence Petit, qu'il déguisait sous plusieurs noms, comme il sut plus tard se déguiser luimême.

Ouvrier peu laborieux, il raisonnait très- pertinemment et d'une manière supérieure à sa condition, écrivait avec facilité, et se montrait ebaud partisan de Napoléon , dont il parlait toujours avec enthousiasme , mais sans haine pour la maison de Bourbon. En partant de ViHeneuvette, il y laissa des dettes; il passa quelques jours à Clermont, près Lodève, et de là il alla travailler à Lodève môme2. H parait que, le 28 décembre 1 826, il était employé, comme fabricant de peignes, dans la manufacture de draps de MM. Vitalis et Lagure. Là aussi il parlait de ses amours. Une jeune personne, qu'il

' Lettre du directear de la maison centrale d'Embrun, 19 septembre. * Déposition de M. Maistre, 4 septembre; de Benecke, id.; de Granier, id.; de lu veuve Albmdi, id.; de Ftavaê, id.; de M. Hercule Maistre, 19 août.

Rapport. i 3

nommait Rosalie , et qu'il disait enfermée dans un couvent, en était Pobjet. II se déclarait napoléoniste ot se prononçait fortement centre la dynastie régnante. H quitta vers le 15 mars 1827 la ville de Lodève, pour se rendre à Sainte-Colombe, département du Rhône1; il partit sans avoir payé son aubergiste.

Le 15 avril suivant, M. le préfet du département du Rhône apprit par M. le directeur de la police que le nommé Joseph Fieschi, condamné libéré, était autorisé à venir résider à Sainte-Colombe. En l'avertissant que Fieschi n'était pas assujetti à la surveillance de la haute police, le directeur de la police prescrivait au préfet, par mesure de précaution, de veiller attentivement sur la conduite de ce condamné libéré, qui paraissait fort suspect sous le rapport politique. Fieschi arriva en effet à Sainte-Colombe dans les premiers jours du mois de mai, muni d'un passe-port délivré à la mairie de Montpellier le 24 avril précédent; il était désigné, dans ce passe - port, comme tisserand de drap, natif de Biguglia en Corse, et demeurant à Lodève3.

Ne trouvant pas d'occupation à Sainte-Colombe, il se rendit sans-autorisation à Vienne, département de l'Isère, qui n'est séparé de Sainte-Colombe que par le Rhône5. Le il mai, il était dans cette ville, ainsi que le constate un livret qui lui a été délivré le môme jour à la mairie deVienne. Il y fut employé dans la fabrique dedrapsde M. Romiguih'c; mais n'ayant pu justifier de. l'autorisation de résider en cette ville, il fut obligé de retourner à Sainte -Colombe. Peu de temps après, il revint i\

' Déposition de Vigonot, 7 août; de M. Lagure, id.; delà femme Froment, id. ; <!c Bousquet, id.; de Couvrat, id ; de David ait Moulin, id.

' Lettre du préfet du département du Rhône, 5 août; passe-port de <a mairie de Montpellier, 84 avril 1837.

' Lettre du prc'fet du département du Rhône, 9 octobre. .

Vienne, et travailla successivement dans les fabriques de draps de M. Chapit et de M. Anselme, II quitta furtivement ce dernier, chez lequel il avait travaille quatre mois, sans lui rembourser une somme de 24 francs dont l'avance fui avait été faite1. , ;f

On trouve, dans: les archives de la . préfecture du Rh&ne, une décision du Ministre de l'intérieur, à lâ date du 2 août 1827, qui refuse à Fieschi l'autorisation de se rendre à Rig-uglia, en Gorse , parce qu'il y était connu sous des rapports trop défavorables pour pouvoir espérer d?y trouver des moyens d'existence.

Le 19 janvier 1828, Fieschi vint à Vaise; il a travaillé dans cela u bourg chez un fabricant de couvertures, qui a disparu depuis 1833; il n'y est connu que d'un ouvrier couverturier qui y travaillait avec lui. Dans le courant du mois de juin, il vint à Lyon , où il logeait chez un ouvrier en soie, qui avait été porte-clefs à Embrun, pendant que Fieschi y était détenu. H y travailla comme tisseur*. Au mois de septembre de la même année, il se trouvait. à Saint-Symphorien-d'Ozon, près Lyon, où il exerçait l'état de couverturier5. Il était connu parmi les ouvriers sous le nom du Corse, ou du Grec. U paraît que de Saint-Syinphorien, qui est entre Vienne et Lyon, Fieschi serait retourné dans cette dernière ville, où il aurait retrouve Laurence Petit, qui disait arriver de Toulon, où elle était allée voir son mari détenu au bagne.

Laurence Petit était sortie de la maison centrale d'Embrun le 7 avril 1829. Elle avait son domicile à Lyon. Elle y revint trouver son fils et sa fille. A bot vivait encore , et Fieschi, auquel les inventions de ce genre sont

1 Livret de Fieschi, 11 mai I8Ï7.

' Déposition de Moulin, 14 août.

* Déposition de Rougeard, 14 août; de Long, 13 août

familières , faisait passer Laurence pour sa femme et pour la veuve d'un sieur Petit.

A la fin de 1 828, et en 1 829, un colporteur corse , frère d'un prêtre habitue de la paroisse Saint-Polycarpe, à Lyon, dit avoir vu Fieschi àGivors, ou il travaillait comme tisserand. Ii paraît aussi avoir été employé à Villeurbanne, département de l'Isère, chez un fabricant de couvertures , et à Caluire , près Lyon , chez un fabricant de chapeaux de paille , à la veuve duquel if devrait encore 200 francs, suivant une reconnaissance qu'il aurait signée du nom de Girard.

En 1830, on le retrouve à Lyon, où il fut employé pendant deux mois et demi environ, avril, mai et moitié de juin, dans une fabrique de toile que montait un sieur Fermery xf qui le congédia , parce qu'il s'était engagé à faire par jour sept ou huit aunes de toHe, et qu'il n'en faisait pas deux aunes et demie. M. ie préfet du Rhône3 certifie que Fieschi n'a quitté la ville de Lyon qu'en novembre ou décembre de ia même année. Fieschi* a déclaré qu'il avait rencontré à Lyon, à la lin d'août , M. Gustave de Damas qui l'avait engagé à partir pour Paris, où il devait se rendre aussi. H n'en fallut pas davantage pour déterminer Fieschi. C'est alors qu'il vints'établir à Paris; il y arriva le 8 ou le 1 4 septembre.

A dater de celte époque, l'instruction a dû soigneusement rechercher les allures et les relations de Fieschi, C'était à leur aide qu'on pouvait éclairer ses démarches ultérieures , étudier les inspirations qu'il avait pu recevoir, et découvrir, pour ainsi dire, l'esprit et l'intention du crime.

' Déposition de Charles-Guillaume Fermery, 14 août. * ' Lettre du pre'fet du Rhône , 8 août. ' Interrogatoire de Fieschi, 98 octobre.

( loi )

En 1830, l'époque n'est pas certaine, un témoin dit que c'était à la fin d'août (il parait dans tous les cas que Fieschi n'était pas à Paris au mois de juillet1, if a déclaré lui-même n'y être arrivé qu'en septembre ), Fieschi se présenta au sergent-major de la V compagnie des sous-officiers sédentaires. Il était porteur d'un ordre du commandant de fa place, pour être reçu en subsis>tancc dans fa compagnie, et de diverses pièces qui prouvaient qu'il avait été sous-officier dans les troupes napolitaines.

A l'inspection générale, on fui proposa d'entrer dans un régiment avec le grade de sergent; il refusa : il voulait être sous-lieutenant *. Il avait d'ailleurs trouvé à Paris le général France&chetti f son ancien compagnon d'armes et d'infortune , et celui-ci l'avait honorablement aidé de sa bourse et de son crédit3. II parait qu'il le fit admettre dans fa compagnie des vétérans employée à fa garde de la maison de détention de Poissy. Fieschi se plaignit d'être à Poissy, loin de toutes ressources, et hors d'état d'utiliser son industrie ; il voulait venir à Paris. Un huissier du cabinet du Roi*, ancien militaire lui-même , prit intérêt à la position d'un ancien militaire, son compatriote, qui, de plus, se présentait comme un de ces condamnés politiques que l'on admettait, à cette époque, non-seulement à réclamer des indemnités, mais des récompenses. H recommanda Fieschi h. un de ses amis qui connaissait M. le général Pelel; et ce fut, chose remarquable! a la demande de ce général, qui devait être un jour une de ses victimes, que

1 Déposition de Paillard, C août ; de Charles-Guillaume F$rmerjf, 6 août.

• Déposition de M. Gigan, 4 août ' Déposition de Devert, 7 août.

* Déposition de Sahtini, ÎC août.

( *oi ) ^ ,

Fiescki obtint d'être incorporé dans la troisième compagnie de sons-officiers sédentaires , en garnison à Paris1. H retrouva, au mois d'octobre, M. Gustave de Damas qui lui prêta aussi son appui.

François A bot étant mort le 20 janvier 1830, Laurence Petit vint à Paris demander une pension à l'administration dés douanes , en qualité de veuve du sieur Las&ave } elle né put l'obtenir, mais elle retrouva Fieschi, Ils se réunirent. C'est alors qu'elle s'abaissa jusqu'à lui pour l'élever jusqu'à elle : nous. empruntons ses propres expressions. A la fin de 1830, iis étaient concierges de la maison n° 7, dans la rue de Bufton, près du Jardin du Roi, Cette, maison appartenait à un sieur Dubief, charpentier; il ne donnait que le loge-, ment à ses portiers et point de gages; mais ce logement était commode à Fiescki, que son service appelait au Jardin <Ju Roi, et il lui devint bientôt très-avantageux.

M. CauneSf ingénieur des ponts et chaussées, ms* peoteur de l'assainissement et des travaux de canalisation de la Bièvre, vint se loger dans/ cette maison avec 6es bureaux. Fieschi et la veuve A bot parvinrent à se faire employer tous deux à son service, La veuve A bot soignait l'intérieur de l'appartement; Fieschi était employé comme garde des travaux le jour et même la nuit. La ville de Paris avait acheté en 1827 , pour faciliter la canalisation de la Bièvre, les quatre moulins situés sur cette rivière et construits intramuros. Il était devenu nécessaire de constituer deux gardiens, tant pour la conservation des objets mobiliers que ces usines renfermaient, que pour en manœuvrer les vannes, lors du passage du flot qui s'échappait

' Déposition de M. Butor , 18 août; de Fortin, 36 août.

des moulins supérieurs. Une de ces places de gardien , celle du moulin de Croullebarbe, étant venue à vaquer en 1831 , à la demande et sur la recommandation du général Francescliettt , M. Cannes en pourvut Fieschi le 7 novembre1.

Laurence Petit a prétendu que c'était à elle que les profits de la garde du moulin de Croullebarbe avaient e'té destinés, et % que Fteschi n'était que son préte-nom. Quoi qu'H en soit, il transféra alors au moulin son domicile et celui de sa famille d'adoption. Par suite de ses nouvelles fonctions, il jouissait d'un salaire quotidien de deux francs: il continua à servir M. Camies,

Le 21 septembre 1830, une décision du Ministre de la guerre l'avait admis à fa solde de sous-lieutenant d'étatmajor, sans accessoires2; il atouebé cette solde jusqu'au 3 février 1 831, et il n'avait été rayé du contrôle des subssistants dans la première compagnie des sous-officiers sédentaires5 que le 20 janvier de cette même année. Par décision ministérielle tlu 28 du même mois, il devait être incorporé, en qualité de sous-officier, dans le 6 lr régiment de ligne, et cette décision, qui n'a jamais été exécutée, n'a cependant été révoquée que le 8 août 1831.

Abusant des circonstances antérieures de sa vie et de la condamnation qu'il tavait subie, pour s'en faire un titre, Fteschi racontait aux uns qu'il avait été condamné à mort pour crime politique, et gracié après une longue détention; aux autres, qu*il avait joué un rôle en 1816 dans la conspiration de Didier f près de Grenoble, et qu'après avoir enduré les plus rudes épreuves pour

1 Rapport de M. Emmery, 1 août.

1 Certificat de M. le baron Lcdru , 86 février 1831; lettre de Fteschi à M. Didier, 5 novembre 1833.

* De'positions de M Gigan, 4-10 août.

être amené à vénéré la mèche1, comme il îc disait, on fui avait fait souffrir les plus cruels traitements pour prix du silence qu'il avait garde : il eut recours alors au même procédé qui fui avait si inaf réussi en Corse, quinze ans auparavant.

Une ordonnance, rendue par fa chambre du conseil du tribunal de première instance du département de fa Seine2, constate que, fe 24 octobre 1831, il avait adressé à fa commission des condamnés politiques une pétition dans laquelle if exposait que, s'étant trouvé en- ■ vefoppédans fa conspiration de Grenoble en 1816, if avait été condamne par fa Cour d'assises deDraguignan à fa peine capitale; que cette peine avait été commuée, et qu'if avait en conséquence subi dix années de recfusion dans fa prison d'Embrun. A l'appui, de ses assertions, il produisit deux copies de certificats, énonçant que sa détention avait pour unique cause des délits politiques; par l'un de ces certificats, le directeur de fa maison centrale de détention d'Embrun aurait attesté que Joseph Fiescki, qui avait subi dans cet établissement une détention de dix années, pour délits politiques, y avait tenu une conduite régulière. H s'y trouve une faute de langue grossière. La seconde attestation devait être l'ouvrage du maire de Sainte-Colombe-fès-Vienne. Ce fonctionnaire public y certifiait que Joseph Fiesckij Corse, condamné libère, seulement pour opinion politique, s'était conduit en homme probe et d'honneur5; une faute d'orthographe assez choquante trahissait fa supposition de cette pièce. On peut considérer comme certain que les originaux de ces certificats n'ont jamais

' Déposition de Bernard, du 3 août.

' Ordonnance du 33 avril 1835.

* Dossier de Ficscki, police correctionnelle.

existe. Cependant ils paraissent avoir procuré à leur auteur une pension de 550 fr.1.

A la fin de 1831, la fille Nina Lassave, était venue joindre sa mère à Paris, à fa tréfilerie de Croullebàrbe.

Fieschi ne négligeait aucun moyen d'améliorer sa position; il obtint, d'après son propre aveu, par l'entrcmise de M. Chauvin, d'être compris au nombre des porteurs du journal la Révolution*, ce qui lui assurait une rétribution de 30 à 40 sous par jour5. Fieschi, qni faisait profession d'un dévouement exalté pour l'empereur Napoléon, s'était attaché à M. Cfiauvin, parce que celui-ci avait suivi son héros à Sainte-Hélène.

Au journal la Révolution , Fieschi se lia avec l'ancien chef d'escadron Lennox, sous les auspices duquel la publication de cette feuille périodique avait été entreprise , et il fut dénoncé à M. le Président du conseil et à M. le Ministre de la guerre, comme facilitant les intelligences que MM. Lennox et Gustave de Damas cherchaient à nouer dans les régiments de la garnison de Paris, afin d'y propager l'esprit d'insurrection et de révolte qui venait de se manifester si malheureusement à TaraW.

Dans le même temps, un autre Corse, le sieur GiacobbP, qui avait été signalé à la police comme s'étant jeté dans le parti jésuitique avant la révolution, fonda à Paris,cn 1 831, la société des Amis de VFjgalitè, et en

1 Déposition de Paillard, 10 août.

' Interrogatoire de Fieschi, 19 août.

1 Déposition de M. Chauvin, 5 août.

4 Lettre du Ministre de la guerre, 6 juin 1831; Ictlrc de M. le Président du conseil, idem.

' (Tétait sur un renseignement erroné' que, dans le premier tirage du rapport, le sieur Giacobbi dont il est ici parle' avait e'te' désigne comme ancien procureur du Roi à Calvi. Il a e'te' vcïifie' que M. Giaccobi, nneien procureur du Roi en Corse, et maintenant juge d'instruction * Alger, n'a rien de commun avec la personne qua connue Fieschi.

Rapport. 14

devint ïe président. On assure que Fieschi fut admis dans cette société politique, ainsi que dans plusieurs autres sociétés populaires. Le sieur Giacobbi1 nie que Fieschi ait jamais été* membre de la socie'te' qu'il avait fondée et qu'il déclare avoir dissoute lui-même, parce qu'il fut accusé d'être en rapport avec la police. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il connaissait particulièrement Fieschi, qui lui a servi de te moin dans un duel.

A cette même époque, Fieschi eut quelques rapports avec le préfet de police de Paris, alors M. Baude, actuellement membre de la Chambre des Députés; l'instruction a dû constater la nature de ces rapports, qui ont donné naissance à des bruits de diverse nature.

H parait que M. le préfet de police avait conçu le projet de diriger sur Alger un grand nombre d'hommes dont la présence pouvait troubler l'ordre public à Paris. Ce projet reçut de la publicité; M. Gustave de Damas, qui habitait alors le département de la Loire, écrivit à M. Baude pour lui demander à être employé dans cette opération ; il vint à Paris pour avoir son appui. Dans un de ses entretiens avec M. le préfet de police2, M. Gustave de Damas lui parla d'un homme qui lui était dévoué, dont l'intelligence, le sang-froid et l'adresse pouvaient être fort utiles. M. Baude n'hésita pas, sur un tel éloge, à remettre à M. Gustave de Damas un billet, à l'aide duquel* cet homme put parvenir jusqu'à lui. Cet homme était Fieschi: il se présenta dans un état misérable; il parla de la condamnation qu'il avait subie pour délit politique; il dit qu'il y avait dans cette affaire un peu de vengeance; ce qui, à cause des mœurs de son pays, atténuait le caractère de gravité des actes de

1 Déposition de M. Giaeobbi, 91 août.

! Déposition de M. Baude, 6 août.

violence auxquels il pouvait s'être livré. M; Bande ne tarda posa se convaincre que Fieschi avait une grande valeur pour certaines expéditions.

H l'employa après lui avoir donné quelques directions. Paris était alors fort agité; des désordres graves se succédaient; îe sang* avait coulé. Fieschi bravait les plus grands dangers pour rapporter des renseignements exacts. Son amour-propre, exalté par la confiance qu'on lui témoignait, le pénétrait d'une vive reconnaissance pour les rapports directs qu'il avait avee M. le préfet de police, et qui n'étaient connus que de celui-ci et de son secrétaire intime. Fieschi ta parlé lui-même de ses rapports avec M. Baude; il parait que ce magistrat l'avait chargé de surveiller quelques sociétés politiques qui voulaient f dit Fieschi, renverser à droite et à gauche. Il se vante d'avoir rendu de notables services, surtout à l'occasion du pillage et de la destruction de l'Archevêché l.

Quand M. Baude quitta la préfecture de police, Fieschi vint le trouver et lui dit: Je suis Corse; je suis fier; je ne suis pas fait pour être un instrument ordinaire de la police, et je n'y retournerai pas. On a dit cependant à M. Boude que Fieschi avait été employé par son successeur, M. Vivien; nous inclinons a croire que ce sont les efforts infructueux qu'H fit pour communiquer directement à ce magistrat quelques lettres qu'il s'était procurées, et dont nous vous entretiendrons plus tard, qui ont donné naissance à cette supposition , qu'aucun autre indice n'est venu confirmer dans le cours de l'instruction. M. Vivien a depuis fait connaître d'une manière authentique qu'il ne con-

' Interrogatoire Je Fieschi, J 8 août.

servait aucun souvenir de Fieschi, et qu'il n'avait jamais eu de rapports avec lui comme préfet de police ;.

Apres que la Chambre des Députés eut adopté la proposition faite par M. Baude d'accorder des secours aux condamnés politiques, Fieschi vint le voir et le prier de s'intéresser à lui, pour le faire participer à ces secours. M. Baude le recommanda à M. Didier, alors secrétaire général du ministère de l'intérieur; à M. Teste, membre de la commission de répartition des secours, et à quelques autres personnes. A l'aide de ces recommandations, il obtint une allocation de 30 à 40 fr. par mois. Nous ne savons si cette allocation doit se confondre avec les secours provisoires que Gigan et quelques autres témoins ont dit que Fieschi avait obtenus, en 1830, de la commission des récompenses nationales, et qui se montaient, selon eux, à la somme mensuelle de 25 à 30 fr. On peut considérer comme certain qu'elle se rapporte à la pension de 550 fr. dont nous avons déjà fait mention, sur ia foi du témoin Paillard.

Eu 1832, le choléra vint affliger Paris; M. Comtes en fut violemment attaqué. Nous avons déjà appris de M. Lavocat les services que Fieschi rendit à cette occasion, et comment M. Cannes lui dut la vie2. H parait qu'à l'époque des déplorables journées des 5 et 6 juin, Fieschi fut violemment tenté de se jeter parmi les révoltés et de prendre un fusil comme les autres» Le témoin3 qui rapporte ce fait l'explique facilement par ce propos que Fieschi lui avait tenu : hes Français sont las des rois; mais il se contint ou fut contenu, car il passa la soirée du 5 juin et la nuit

1 Lettre de M. Vivien, 14 novembre 1 Déposition de M. Courtes, 3 bout.

' Déposition de Gaudio, G octobre.

qui la suivit chez M. Courtes; soit qu'il pensât, comme on assure qu'il l'a dit depuis, que le moment n'était pas encore venu, soit que la crainte de perdre son emploi ou quelque autre obstacle l'arrêtât, car M. Cannes1 affirme l'avoir retenu plusieurs fois au moment où son caractère inquiet et hasardeux l'entraînait dans les émeutes. Cette disposition paraît naturelle dans un homme qui disait à Gaudio : Quelque chose me dit que je passerai à la postérité, et qui, selon M. Boude , était profondément ulcéré contre l'état de la société.

Cependant ii assiégeait de ses pétitions et le Ministre de la guerre3 et la commission des secours à distribuer aux condamnés politiques5. Il exploitait ses services militaires et ses prétendus services politiques ; il se représentait comme un père de famille intéressant, ayant à sa charge une femme et une fille de 14 ans, infirme; et cette fille, c'était cette même fille Nina dont nous venons de vous entretenir I

On le voit exercer sa profession de tisserand pendant les instants qu'il dérobait à ses fonctions de gardien* : il ' avait acheté à cet effet un métier et un équipage de tissage5. Dans les trois derniers mois de cette même année 1832, il s'engagea à faire pour le sieur Ferrct*, marchand de molleton, une chaîne d'environ cent aunes de cette étoffe. C'est au neveu de celui-ci qu'il disait, en lui montrant des cicatrices que les fers qu'il avait portés avaient laissées à. ses jambes : Si jamais 'vous avez des enfants, tâchez qu'ils n'aient point de fanatisme poli-

' Déposition de M. Caunes, 1 2 août.

* Pétition de Fieschi, tC juin 1839.

. ' Lettre de Fieschi, 28 mars 1839.

* Rapport de M. Hemmerij, f ooût.

Dcposilion de In femme Radtguef, 5 aout. Déposition de M. Ferrer, 30 noût; de Chatel, 91 ooût.

tique1. H trouvait encore le temps de faire des commissions dans ses moments perdus, et môme de donner des leçons au gymnase militaire, où il était instructeur des exercices à la baïonnette3. Le 28 septembre, son congé de libération du service militaire lui ayant été expédié, il dut quitter la compagnie des sous-officiers sédentaires, dans laquelle il était encore incorporé, quoiqu'il n'y fit plus de service et qu'il payât pour s'y faire remplacer. II paraît que l'expédition de ce congé fut provoquée par le capitaine de la compagnie, à cause des opinions républicaines que Fieschi manifestait, et probablement aussi à cause de son absence constante du corps.

En 1834, M. Cannes eut besoin d'un chef d'atelier pour le dégraveUcment de l'aqueduc d'Arcucil : il choisit Fieschi. Cliargé de diriger une douzaine d'ouvriers, il le fit avec tant d'activité et d'intelligence, qu'ils exécutèrent sous ses ordres l'opération dont ils étaient chargés, sur 4,000 mètres d'étendue, moyennant la même somme environ qui avait à peine suffi, l'année précédente, au dégraveUcment d'une étendue de t ,200 mètres. Mais , vers la fin du travail , M. Caunes fut averti que son chef d'atelier n'acquittait pas exactement les dépenses qu'il était chargé de solder, et qu'il détournait les deniers destinés à leur lavement. Il vérifia le fait et l'ayant trouvé exact3, il en témoigna une vive indignation à Fieschi: celui-ci convint qu'il avait joué et qu'il avait perdu f non-seulement l'argent qui lui avait été confié, mais une plus forte somme. M. Cannes n'ayant point admis

1 Déposition de C/iatel, 90 août.

: Déposition de Pincftc, 7 août.

' Déposition de M. Caunes, 39 août.

( ni )

cette excuse comme valable, Fieschi ïeva le poing et fui dit : J'ai perdu l'honneur près de vous; il ne me reste qu'à me détruire y je vous quitte , vous ne me verrez plus. M. Caunes, en homme d'honneur et de probité, se jugea responsable de l'abus de confiance qu'avait commis un homme qu'il avait place'. H remboursa ce qui était du aux fournisseurs et aux ouvriers, et résolut en même temps de se débarrasser de Fieschi sans le compromettre. Au lieu de le renvoyer, il fei^ gnit de dissoudre Patclier tout entier, et reprit tous les ouvriers quelques jours après, moins celui qu'il avait voulu exclure1. Ce fut le 9 octobre que Fieschi cessa d'être employé au dégravellement de l'aqueduc d'ArcueH : cet emploi lui valait 80 francs par mois 2.

Il parait que Fieschi s'était lassé des habitudes paisibles d'une vie rangée, et qu'il subissait les tristes et ordinaires conséquences de l'union désordonnée qu'if avait contractée. Au commencement de cette année, fa fille Nina avait du quitter le domicHc commun de sa mère et de Fieschi pour entrer à la SaîptHrière, le J 5 janvier. Laurence Petit disait de lui : On ne sait pas ce que c'est que cet homme-là ; c'est un monstre. Elle se plaignait d'tUrc battue ; les voisins étaient souvent troublés par des <;ris, des pleurs, des gémissements, et n'osaient intervenir. Toutes, les fois qu'il y avait des scènes violentes dans l'intérieur de ce ménage, on entendait des coups de pistolet que Fieschi tirait, apparemment pour effrayer Laurence Petit; Il inspirait une égale terreur à ses voisins. Dès le mois de juin, cette femme avait transféré son domicile,

' Rapport de M. Ifemmery, 7 août.

' Déposition de Bernard. 3 août.

d'abord rue Copeau, n° 10, ensuite rue du Battoir1. FieschiYy avait suivie. Là, elle tenait une table d'hôte pour de jeunes étudiants , et leur donnait même à loger. C'est chez elle que Janot connut Annette Bocqum. On ne voyait presque plus Fieschi. au moulin de Crouile^ barbe; les clefs en étaient abandonnées aux voisins., Ii abusait de la permission de découcher, qu'il avait obtenue de ses chefs, et ne passait presque plus une seule nuit à son poste a.

Ses manquements furent signales à ses supérieurs ; en même temps ils avaient été avertis que- leur subordonné était doublement poursuivi, et par la police et par ia justice. En effet, les mensonges de Fiesc/uet les nouveaux faux qu'il avait commis avaient été découverts} ses pensions et ses traitements furent suspendus. Pès le mois de mare, M. le procureur du Roi de, Paris avait chargé, parcommiss^c^rpgatoir#,M.<fc procureur du Roi d'Embrun de vérifier le$ faits relatifs, p la détention de Fieschi dans \$ majson centrale; de cpttc ville. Au mois d'octobre, , par suite de cette, vprjficatipu, Fieschi fut inculpé d'avoir créé de fausses pièces. faux certificats censés émanés de l'autorité puùliquç , d'avoir apposé çle fausses signatures sur ces actes 9 et d'en avoir fait usage sciemment*. Lnefl procédure fut instruite en conséquence, sur la plainte du ministre pubiie. , { i

De son côté, M* Emniçry fit procéder à une enquête administrative sur la conduite o!e Ficsphi, Alors il conçut un grand mécontentement çt il en afjfpcta un plus grand encore. Il disait que ses occupations étaient.

' Déposition de la femme Thérenot, 12 août.

* Déposition de Paillard, G août. , .

' Réquisitoire du procureur du Roi, SI octobre J 83 i.

au-dessous d'un homme tel que lui; if ajoutait, d'un ton significatif, qu'Une sotcffriraitpas1 toujours , rttais qu'a' vont de mourir1 /.. En toute occasion, il se montrait irrité contre le gouvernement, qui ne faisaitpas assez pour lui3. Quand if apprit que sa pension était supprimée, on l'entendit dire que, s'il arrivait quelque sédition j il serait le frremier à pénétrer aux Tuileries pour assassiner le Roi et lès princes, etpmtoùt oittiy aurait quelque chose à piller\

Cest dans le courant de cette année, et quand sa bonne fortune l'abandonnait, que Laurence Pètit rompit ouvertement avéo, lui; elle l'accusait d'avoir fait Violence à sa fHle\ Alors les liaisons de Fieschi avec la fille Nina Laîtsme devinrent plus intimes. Pour atténuer ce qu'elles avaient d'odieux, if faisait adroitement circuler que la fille Nina n'était que la fille adoptive de Laurence Petit, De son coté, les reproches de celle-ci étaient sans mesure. Elle se1 lia avec un sieur Rourseaux , d'abord détenu à Sainte-Pélagie, comme implique dans les troubles d'avril, et chercha à s'en faire un appui contre Fieschi.

Elle a d'abord fait remonter sa rupture avec Fieschi au temps où celui-ci aurait commencé à négliger les devoirs que lui imposait son emploi, et où elle serait allée successivement demeurer rue Saint-Victor, n° 49, rue du Battoir, n° 5, et en dernier lieu rue S. Jacques, n" 17. Elle avait alors pour pensionnaires Isidore Janot, neveu de M. Caunes, étudiant en droit, et deux étudiants en médecine, Salis et Ojftdtj. Phis tard; elle a

' Déposition de Car lot ti, 7 août.

' Déposition de Bertin, 6 août.

'* Déposition de Claude Martin, » août. ' Déposition de Bour seaux, 12 août.

fini par reconnaître qu'elle n'a cesse' de vivre avec Fieschi qu'au mois de novembre1.

Fieschi a prétendu, en 1 83S, que Salis 4 et sa femme devaient venir habiter, conjointement avec lui et une autre femme, le logement qu'il avait pris sur le boulevart du Temple; mais c'était une de ces défaites qu'il inventait perpétuellement au commencement de l'instruction, »pour dérouter les recherches £t dissimuler la vérité. II parait certain que Fieschi partageait encore assez souvent le logement de Laurence Petit, quand elle demeurait dans les rues du Battpir et Saint-Victor; il' ne serait plus revenu dans sou dernier domicile que pour la quereller et lui faire des scènes» ti

FiesèhV, de sbn<co*é, se pMfït d'avoir été indignement trompé m LàUÏ*m''Pèlit. mkWM-iôtâlou* son nom leur logement 'commun. Elfe^est approprié son mooHicr, ttur valait dé i,7W) à 1 ,000'fftiicB, et Tes économies qu'il avait £u faire \ car W lui '^énietfalt religieusement tout ce qu'il gagnait. H a dit avoir acheté les nièuDÏés1 cMz ùn^archarid dé foVtié Saint-Victor \ Ce MMàm XW étitebtfu dM*!ftW','i! a à péu près confirmé W tèc\\ M FïéscM; ri* lui f à Vèndu , pendant ériVfroti années, dirent* meubles, pour ynè à>rmm,Wki1fop ■ifhmf'm foi ont été payés.

FièseM se1 In^rîiït'^W 'aôhnkïft un ^omW chaque taoW 1,n8K nu f-.imjt »m h lfl'jfm>yi*8&>9i/& i. •.•!>:».►.. ;f

, Noi4S,iî^8M?nft»fWifi^ ^tai}s^p§rj .^a rupture avec

•i **iiioï coo nji .tts<t**\ .vodo v \evto\lv .\9»Î3 . » iyj>s<*l

1 Interrogatoire de Fieschi, 17 août.

• Dépositions de Loppmet, 17 août, 21 septembre.

( ri* )

paraissent avoir exercé une gTande influence sur Tes résolutions désespérées dè Fieschih

Ancien militaire sans grade ni retraite, ouvrier sans occupation certaine; dépouillé* de la pension qu'if avait usurpée ; expufeé îPun domicile qu'il prétendait être le sien, par la femme qu'H avait choisie et qui s'était librement attachée à lui ; possédé d'une passion violente pour une jeune fille, qui joignait à l'inexpérience dtf son âge la légèreté de son caractère; sous le poids d'une inculpation gravent de poursuites judiciaires: Fieschi, pour comble de disgrâce, au commencement de l'année 1 835, se trouvait à la veille de perdre son dernier emploi et $re ressource } car Je |7 janvier, un arrêté du du département de( là Seine, en supprimant le poste ifc gardien du moulin. de Croule Wbe, consomma sa rui^Çi et détruisit ses Ornières espérances. De si funestes, auspices, ont tenu çe qu'ils semblaient promettre,

;éësi ajoi* qu'on ^ rencontrai^ toujours soucieux, >reoçcune et manquait 4'argent ; c'est alors qu'il em- 4rrtaïtTcs noms à? Alexis et de Rescher, pour se déro- ? au* agents de, police qui je poursuivaient; qu'il vaniait, en se cacha m , a la manulacture de papiers peinïs ^tesage,^^^^re ^ trône iqùSl demandait successivement a ses amis un asile ou il put reposer sa tôte Ma fin du jour, et du travail pour occuper ses mains et gagrtei* kfn "p'ki ù quotidien; c'est a [<m^ que tour à tour if alfa enchw ses iiliits^nàidmmëil ehe/ Boireau , chez Morey , chez Pépin. En ces jours de détresse, il ne sortaitplu££^^

portait toujours, le fléau redoutable dont il était -encore

1 Interrogatoire de Ftescht , 19 août.

muni dans sa fuite, le 28 juillet, et à l'aide duquel il prétendait défier vingt assaillants1.

Le 25 avril, une ordonnance de la Chambre du conseil l'avait renvoyé devant le tribunal de police correctionnelle, pour délit d'escroquerie, et, le" 30, un mandat d'arrêt fut lancé contre lui.

Cependant, à mesure que le ressentiment fermentait dans son cœur , la pensée du crime s'emparait de sou esprit; il s'efforçait a donner un corps à ses projets de vengeance. Vous verrez qu'il conçut dès le mois de janvier le plan de la machine infernale.

Sans conviction et même sans passions politiques, il aurait été disposé a les exploiter toutes à son profit. Le valet de chambre de M. L/avocat* a déclaré que Fieschi lui avait montré, .huit mois environ avant j'attentai, une médaille représentant Henri V , qui lui avait été donnée par un personnage, dont Laurence Petit Juî avait fait faire la connaissance: il disait que ce portrait lui servirait à obtenir de Parlent, et que peu fui importait le parti auquel iltf'attaçhçraité D'un au tucoté, les vétérans, ses camarades, le, représentent comme ■ un partisan déclaré de la république*, ^ea voisins delà rue Croullebarbe le désignaient soup le nom du vétéran républicain*. H blâmait un de ses amis. d'entrer dans la garde municipale, Darpe .qu'il ferait exposé au Jeu des républicains*. |1 disait au marchand, de vin Trav(iult<\\iy'v\ n'y av^itau£j[a rép.ub^u^, eth go^ertiemen^ dès Etats-Unis 6r Selon ^ Marguerite ^aiiro/^ les femmes

1 Déposition de Broimin., Bunti » i » t.fU ^K h'i't *« ' Déposition de Claude Martin, 3 août.

1 Déposition» de Lehmann, 6-7 août; de Robinot, 6 août; de Magalon, 6 août; de Floriot, li août • •' U") i* ; '.>î ^ ' .

1 Dépositions de Barre, 18 août; de la femme Barre, flO août ' Déposition de Bernard, 3 août.

• Déposition de Travault, S9 juillet, 10 août

avec lesquelles il dînait s'ennuyaient de l'entendre toujours parier république \ Néanmoins, il parait avoir dit ad autres qn'après Napofan n'y avait qu<e Louis- Philippe, et qu'il le défendrait?. Dans son profond dédain pour tous les partis, pousse' par ses dispositions aventureuses et ce mépris de la vie qu'il porte au plus haut degré, depuis qu'jl n'y avait plus de chances pour les partisans de l'Empire, ce' qu'il désirait surtout, c'était un grand boulevcrscmenl social, au sein duquel il pûtdcveJopper ses facultés intellectuelles, dont il a une si haute idée, et l'énergie de son caractère. Mais il lui fallait, pour accomplir ces desseins, des confidents et des auxiliaires ; vous apprendrez de sa bouche comment et dans quels rangs H les choisit.

Cependant, même cette périlleuse et criminelle entreprise, qui aurait suffi pour absorber les soins et l'attention des conjurés les plus résolus et des plus audacieux compilateurs, n'était pas suffisante pour l'occuper tout entier; il avait voulu se réconcilier avec Laurence Petit, et il eut avec elle une entrevue chez une dame veuve Mieoulot, qui vit maritalement avec un sieur Décle. La femme Petit y vint accompagnée de Bourscaux. Ses efforts furent infructueux, et leur mauvais succès exaspéra sans doute encore cette âme déjà si irritée.

Fiesclri prétend qu'if conçut à cette époque l'idée de publier un plan de Paris, sur lequel toutes les rues parcourues par les voitures publiques, allant d'un point fixe à un autre, suivant des directions déterminées, seraient indiquées, ainsi que les lieux où

' Interrogatoire de Marguerite Daur.it. •' ;

1 Déposition de Snillard, 6 août. i •

ces voitures stationnent, et leur point de départ et d'arrivée» Mais il lui fallait ua bailleur de fonds pour mener à bien cette entreprise; il s'adressa à un docteur en me'decine, nommé Perrève1, qu'il avait rencontré chez un de ses compatriotes, nommé Querini. Il savait que M. Pérrevc avait fait, de concert avec M. Querini, une spéculation infructueuse, et il pensa, à cause de cette circonstance, qu'il ïe trouverait facilement disposé a accueiliir J$on projet, et à se prêter à une combinaison quj pouvait lui devenir profitable.

L'attente de Fiesçkine fut point trompée : M. Perreve l'encouragea à exécuter son entreprise, et réunit luimême un assez grand nombre de matériaux qui devaient y être employé A -compte sur leurs futurs bénéfices, Fiescki demanda;, par, avance, quelques objets de première nécessité : une redingote, un gilet, un pantalon furent en conséquence flommandés au tailleur Fouruier, et des souliers au cordonnier Hache. M. Perrève paya le tout. Fieschi ne voulut pas indiquer le lieu de sa demeure; il disait à M. Perrève qu'il était obligé (Pâlkr déjeuner adroite et djner à gauche % et il pria son tailleur et son cordonnier, qu| ne le connaissaient (jue sous le nom d'Alexis, de J>ort£rJc& effets qui lui étaient destinés chez M. Pépin, épicier^ rue du faubourg Saint- Antoine, n* 1. Ils y furent effectivement portés et reçus. Une petite dame répondit i M. A)exù reste ici*. H paraîtrait que citait la dame Pépin, qui depuis a déclaré qu'elle connaissait le faux Besaher sous ïe nom A> Alexis". Cette circonstance est remarquable; car c'est

1 Interrogatoire de Fie se h\, 17 Bout.

1 Interrogatoire de M. Pinçon, 3 août.

' Déposition de Valade, 7 tout

« Interrogatoire de h dame Pépin, SI août

pour la première fois que le nom du sieur Pépin a été prononcé dans l'instruction.

Nous devons néanmoins remarquer, pour être exacts, qu'il paraîtrait que Fieschi s'est faussement attribué l'honneur de l'invention du plate de Paris avec itinéraire des Omnibus, L'instruction établit que c'est le sieur Copia f enfrployé à la €aisse d'amortissement, qui en a le premier suggéré Vidée au docteur PerrhveK Celui-ci, qui ne pouvait l'exécuter par iui-même, en aurait chargé Fieschi, dont i'esprit et i'mteHigence l'avaient frappé, quand il l'avait rencontre chez le sieur tfous ave* vu que, peu 4e jours avant l'attentat , Fieschi s'occupait micore 4e l'exécution et du dessin

Ces èîrcoîisttthcSs aidefct à exftfïqHer comment, cinq ou six semaines arattt cetté épôque^ fcsonfde Fieschi semblait améliore^ M^itgtiwMi é«att proprement vétu au cowmVflcemeht'de Itiflfctaj' H certain que, soit à cause des seëou^ qutl *vWt rtféUs eh nature ou <m argent du docteur Pm^Mt frcàuèë<<fe flétix quHui venaient < lV»i if e u rs, tk dont nous dirons la source plus tard, son aisance setnbîafr augmenter' depuis quMI ne travaillait plus à ht manufacture dfe Lesa$e.

1 Mais il' est temps de le hisser compléter lui-même sa propre ^nistoiré. y. j

Depuis que jRiesçfu eut avoue son véritable nom, et (ju'U eut librement communiqu^.eelon son désir, avec M. Lanocat, il «Ju* ^ç.ij^rpgé de nouveau. Voici

1 Déposition de Devart , 7 août

1 Dcpoaition de /«6#n, * août. »- * "I i';>

quelles furent alors ses premières paroles. J'aurais voulu que 3Ï. Lavocat ignorât ma situation. Quand il est venu me voir, j'avais honte de paraître devant fui; je me suis mis à pleurer, et je lui ai dit: -Je vous raconterai à vous tout ce (pii s'est passé, non comme à un juge d'instruction, ni comme au Président de la Clvambre des Pairs, ni comme à un Ministre de Sa Majesté, mais comme à un liornme qui m? a fait beaucoup de bien; je vous dirai tout. Vous en ferez ensuite ce que vous voudrez. M. Lavdcat n'est pas aussi puissant que vous / mais il m'a fait plaisir de venir me voir, et je lui dirai tout. C'était M. le Président qui l'interrogeait. M. le Ministre de l'intérieur, M. le duc Decazes, l'un des Pairs désignés pour assister ou suppléer M. le Président, M, le Procureur général près in Cour des Pairs, et M. Lavocat étaient présents.

Cependant le moment n'était pas venu : Fieschi prétendit qu'il ne pouvait rien dire maintenant; que plus tard il avertirait M. Lavocat et lui dirait dans quel endroit on pouvait atteindre Sa Majesté; que, du reste, personne n'avait vu sa machine, ni ne lui avait fourni de l'argent; qu'il en avait gagné en travaillant; qu'après avoir conçu la première idée de son projet, il s'était dit d'abord : Il faut attendre au mois de mai; qu'il en avait ensuite ajourné l'exécution jusqu'au mois de juillet, dans l'espérance d'avoir le temps de lever le pied; il serait parti s'il avait pu emporter ses canons de fusil; car pendant les sept ou huit jours qui avaient précédé l'attentat, il était décidé à partir. Mais ne pouvant avoir de passe-port pour Pextérieur, il s'était dit : «t Il faut jouer de son reste ,» et il avait mis le feu à sa machine.

Il était évident qu'il y avait jusque-là peu de sin-

cérité dans les discours de Fieschi, Le . produit de «on travail, insuffisant pour soutenir son existence, n'avait pu fournir aux frais de son loyer et de sa machine; il était faux une les canons de fusil qu'il avait achetés le 25 l'eussent empêché de partir vers le 20. s k ' ",t

M. Lavocat intervint dans l'interrogatoire, pour faire sentir à Fieschi que la confiance qu'il disait avoir, en lui serait entièrement stérile s'il se bornait, comme il l'avait fuit jusqu'alors, à raconter en détail le plan ou la description de sa machine; que ce qui important à la justice , c'était! de savoir le nom des personnes «vec lesquelles il avait été en rapport et qui pouvaienU^aVOir pousse » Pacte qu'il avait commis. Fieschi se contenta de lui i * : fN i □ 1 1 1 v : / a \s hommes que f ai connus sont les ennemis du Gouvernement^ ne se plaisent sous aucune couronne ; v ternirait Charles X, viendrait la republique > ce serait la même elwse t ce sont des gens corrompus* \>. ui.iili ■ t • 1 In \»» .)>•/■ .»•

, JMUi fei Président reprit ia parole et s'efforça de faire rom prendre à Fieschi que, -rïi avait des complices, il «levait les l'aire connaître et déclarer tout ce qu'il savait et qui pouvait intéresser la sûreté du Roi et de l'Etat, Fieschi biaisa encore dans sa' réponse. Il était toujours dans son lit/etiveloppé de bandes et de cataplasmes; il dit que-, quand il serait lèvé ot qu'il y verrait des deux yeuXf\\ parlerait à M. Lavocat) parce qu'il était recon naissant «les démarches que son ancien bienfaiteur avait laites pour le voir; que tout oc qu'il demanderait serait d'être envoyé à trois ou quatre cents lieues, sous un autre nom; qu'il avait lait une sottise, mais qu'il était dévoue à Sa .Majesté. Pressé par M. le Président, il prit l'engagement formel de dire à M. Lavocat tout ce

Rapport. 1 6

qu'il savait, et de ne lui dire que la vérité; il ajouta : Si M. Lavocat n'était pas venu, un quart d'heure avant de monter sur l'cchafaud f j'aurais dit au Roi: mèfie&vous de cela et de cela1.

Désormais on n'avait pas le choix des moyens; la marche de l'instruction était déterminée par la nécessité. L'état des blessures de Fieschi faisait une loi de le ménager. Les médecins ordonnaient d'entretenir sans cesse de ia glace sur sa tétc, et la plus légère contrariété pouvait rendre inutiles tous les soins et tous les remèdes. Son caractère extraordinaire ne commandait pas de moindres précautions : il fallait l'aborder par le seul côté qui semblait accessible, et, si l'on pouvait espérer d'obtenir de lui la vérité, la saisir au passage, pendant qu'elle s'échapperait de ses lèvres, dans les épancfiements de sa confiance reconnaissante pour M. Lavocat. II eut en effet avec ce dernier plusieurs entretiens. M. Lavocat recueillait avec soin ses paroles; il s'assurait, en les lui répétant, qu'il les avait bien comprises, et il portait ensuite ces renseignements à M. le Président pour qu'il y puisât au besoin, ainsi que dans les pièces de l'instruction, le texte des questions qu'il devait adresser à Fieschi.

II n'y a rien dans une telle manière de procéder qui s'écarte des règles ordinaires de la procédure. Les matériaux mis en œuvre parles juges d'instruction, dans leurs interrogatoires, se composent habituellement <Ie renseignements extra-judiciaires; c'est ainsi qu'ils vérifient les avertissements et les diverses notions qui leur parviennent, et qu'il est de leur devoir de recueillir, à la charge de constater judiciairement l'existence

1 Interrogatoire de Fiavhi. 3 août.

ou la supposition des faits et des circonstances qui leu* sont signales. A la vérité, un tiers ne s'interpose point journellement entre le magistrat ctPhomme qu'il examine; mais si cette interposition a lieu du consentement du magistrat, par son ordre, dans Fintcrét unique de la vérité; si le tiers est un homme digne de Ja confiance dont il reçoit une si haute marque; si ses rapports sont ensuite contrôles, en son absence, par le magistrat même qui l'avait en quelque sorte délégué; si, tout à fait hors de la procédure, ils deviennent seulement l'occasion d'arriver à une instruction plus complète et plus approfondie, on ne peut que donner son assentiment à l'usage d'un moyen qui réunit tant d'avantages et présente si peu d'inconvénients.

L'interrogatoire dont nous venons de vous rendre compte avait eu lieu le 3 août; il ne fut continue que le 17. Il importait que l'instruction fût achevée sur certains points, et suffisamment avancc'e sur d'autres, pour que M. le Président pût reprendre utilement l'examen de Fieschi. II fallait en savoir assez pour lutter avantageusement contre lui, s'il essayait de nouveau de dis«simulcr la vérité.

Durant les premiers jours de sa détention à la Conciergerie, Fieschi se plaignait des soins qui lui étaient prodigués. Ce n'était pas la peine de le déranger si souvent et de le fatiguer si péniblement pour en finir par la guillotine. Quand on lui rpcommandait de prendre patience, autant vaut mourir aujourd'hui que demain 9 répondait-il. Si on l'exhortait à dire la vérité, il s'écriait: Quand j'aurai parlé , on ne m'en coupera pas moins la tête. Une fois ii demanda un prêtre, et dit qu'il avait besoin de se confesser. En d'autres instants, il paraissait ressentir de grands remords: il donnait à entendre que,

if.

( tu )

quand ii serait mieux; il écrirait au Roi, et quoiqu'il prétendît être descendant des Romains, ce qui Pavait déterminé, disait-il, à servir en Italie plutôt qu'en France, il paraissait appréhender la mort, et il répétait souvent : J'agirai comme on agira envers moi.

Peu à peu ses forces revinrent et sa santé se rétablit. Un de ses premiers soins, le 10 août, fut d'écrire à Nolland x, pour savoir ce qu'étaient devenus sa m a lie et son linge. Si l'on n'avait déjà su complètement tout ce qui concernait la malle, cotte lettre eût été un document bien important : elle est venue confirmer ce que la procédure avait appris.

Cependant l'interrogatoire de Ficschi, qui suivit ses premiers entretiens avec M. Lavocat, fut encore rempli de dénégations et de réticences.

M. le Président dut l'interroger d'abord sur ses relations avec Boirectu, qui avait paru si bien informé, le 27 juillet, du lieu où devait se commettre l'attentat du lendemain, et de sa nature; ensuite sur ses ressources pécuniaires et sur les frais qu'il avait dû faire pour établir la machine infernale; enfin, et par voie de conséquence, sur ses relations avec Morey et Pépin.

fiescla no fut ni franc ni explicite à l'égard de Boireau : il prétendit n'avoir cherché qu'une fois, et dans le courant de juillet , un asile nocturne chez ce jeune homme; il soutint avec fermeté que Doireau n'avait eu aucune connaissance de ses projets; il prétendit, pour justifier sa dénégation, qu'il se serait bien gardé de se confier a un jeune homme ivrogne et purlewy ii ajoute quVi n'avait pas connu va seul homme qu'il eût voulu

mettre datés su confidence f et qu'il ne se serait ou vert à

• r^tt»ft do Fiittl* à XolhtnJ, io août :

quelqu'un que s'H y avait eu à Paris tu* Corse qu'il eût bien connu, et qui eût été un homme et non un hammelel. H conclut de là que les propos qu'avait pu tenir Boireau étaient complètement insignifiants; que d'ailleurs Boireau était informé de choses que lui Fieschi ne connaissait pas; qu'il lui avait parlé de cinq personnes qui seraient ailées sur la piacedeia Révolution pour assassiner le Roi; qu'il lui avait dit leurs noms, et qu'au nombre de ces cinq personnes, qui avaient été arrêtées depuis, Boire** comptait un de ses bons amis. II raconta aussi que /2o/mu/-Uu avait parié d'un homme de cinquante ans, brocanteur de son état, récemment sorti de Sainte-Pélagie, d'un caractère décidé, et qui réunissait les chefs des ennemis du Gouvernement hors des barrières. Mais Fieschi n'avait retenu aucun nom et n'avait jamais accepté la proposition que Boireau lui avait faite de se réunir à ces gens-là; il a nié également qu'un jeune iiomme fût venu chez lui après onze heures du soir, le dimanche 26 juillet; et comme M. le Président insistait sur cette circonstance, que Boireau avait dit formellement la veille de l'événement qu'un coup devait être fait contre le Roi au moyen d'une machine iofer- "nale, du côté de l'Ambigu-Comique , il répondit catégoriquement : // peut avoir dit. tout ce qufil a voulu. Que voulez-vous *p*ejry fosse? je ne pouvais pas l'empêcher de parler*

H t avait de l'habileté dans cette manière ,d'écarter de Boireau le soupçon de complicité qui pesait sur lui, en ayant l'air de l'impliquer indirectement dans une autre accusation sur laquelle Fieschi ne pouvait donuer aucun, renseignement positif: c'était dire, en d'autres termes, qu'il ne ménageait pas son comnlke prétendu,,

et que l'intérêt de la vérité l'empêchait seul de ïe charger.

Les explications que Fieschi donna, tant sur ses moyens d'existence depuis le mois de juin, époque à laquelle iï avait cessé de travailler a la manufacture de papiers peints de Lesagc, que sur ses dépenses habituelles, et celles qu'il avait dû faire pour établir sa machine, ne furent pas plus satisfaisantes : soit qu'il ne se fût pas encore arrêté au parti de tout avouer, soit qu'il voulût en quelque sorte distiller ses aveux goutte à goutte. Ses réponses furent presque toujours enveloppées et quelquefois divagatoircs ou evasives.

Dans Fénumération de ses ressources, il compta d'abord une couple de cents francs, qu'il dit avoir reçus du docteur Perreve, pour l'exécution du plan de Paris, dont H lui avait donné, disait-il, l'excellente idée; ensuite, les économies qu'il avait faites sur ses salaires lorsqu'il recevait 2 francs 50 centimes par jour chez Lesage ; le remboursement de quelque argent prêté, provenant de ses anciennes épargnes, fruits de son travail et de sa sobriété; cent francs représentant un billet tiré sur •lanot , et escompté par Morey; enfin, 120 ou 130 fr. reçus de Pépin par Fieschi, et inscrits sur le carnet qui , disait-il, devait avoir été trouvé dans sa malle.

Comme M. le Président lui faisait observer que le docteur Perreve avait déclaré lui avoir donné beaucoup moins de 200 francs, Fieschi, importuné par la contradiction, répondit : Il peut bien dire qu'il ne m'a rien donné du tout , car ce que j'ai fait pour lui valait bien 600 francs.

Quant aux dépenses que devaient entratner ses liaisons avec les jeunes femmes qu'il fréquentait, il prétendit n'avoir gardé Agarithe chez lui que quelques

jours, et ne lui avoir rien donne. La fille Nina ne recevait jamais de lui plus de cinq francs à la fois, et ve nait seulement dîner chez lui une fois par semaine.

Pour Tachât et les (Vais de construction de fa machine, il a assure n'y avoir employé que son propre argent; il verrai! cependant de laisser entrevoir que Morey et Pépin lui avaient avancé quelques fonds; et en reconnaissant Pexisteoce de ce carnet enfermé dans sa malle, qu'on n'y avait plus retrouvé et que la fille Nina assurait avoir été soustrait par Morey f il confie mait un fait grave à la charge de ce dernier.

Nous devons rappeler en ce lieu une circonstance dont nous venons de parler, et qui pourrait paraître relative à la somme de 120 ou 130 francs que Fieschi prétend lui avoir été remise par Pépin, et dont il sera question plus tard en termes plus explicites. II résulte d'une déclaration de Laurence Petit1, que vers le mois de mai, dans une entrevue qu'elle eut avec Fieschi chez la dame veuve Micoulot, celui-ci aurait offert de lui faire prêter par un de ses amis une somme de 200 francs; et il ressort d'une question adressée à Fieschi par Pépin, pendant l'une de leurs dernières confrontations, que Fieschi aurait demandé à Pépin d'avancer 200 francs à sa femme, qui était inquiétée pour le payement de son loyer et pour d'autres dettes.

Fieschi aurait-il mis Pépin à contribution sous ce prétexte? Pépin aurait-il cru ne rendre à son protégé qu'un service d'ami en lui remettant une somme qui devait l'aider à se réconcilier avec sa femme? C'est un doute que nous avons dû proposer à vos consciences, et que vous serez plus à portée de résoudre lorsque vous connaîtrez la procédure tout entière.

1 Iirten-ogatorre de la femme Petit, 4 août.

La partie de l'interrogatoire de Fieschi relative à Morey et à Pépin est? plus concluante. H avoua que Morey l'avait accompagné, comme son oncle, quand M était allé louer son appartement; maïs il affirma qu'il avait payé lui-même son loyer sans l'assistance de iWbrey. Leurs relations remontent à l'année 1 830 : ils habitaientaiors le même quartier. Depuis l'époque où Fieschi était poursuivi et durant l'espace de deux mois, if a trouvé fréquemment chez Morey un asile pour la nuit, Morey est venu le voir quelquefois dans son logement du bouîevart du Temple, mais il n'a jamais rien su de mes affaires y s'est empressé d'ajouter Fieschi. Vous verrez plus tard quel fond il fallait faire sur cette assertion; néanmoins Fieschi est convenu qu'il avait bu de la bière avec Morey, le lundi 27, sur le bouîevart, sous une tente , entre la Gaîté et Franconi. Cet aveu remarquable confirmait en ce point la déclaration si importante de la fille Nina.

Dans le temps où il couchait tantôt d'un coté, tantôt d'un autre, depuis qu'il était poursuivi, et avant le 8 mars, époque à dater de laquelle il a eu un domicile certain, Fieschi avait passé trois ou quatre nuits chez Pépin. M. le Président lui ayant demandé si Parlent qu'il avait reçu de celui-ci ne lui avait pas servi à acheter les canons de fusil de la machine, il fit cette réponse remarquable: // n'y en avait pas assez, j'ai fourni le reste; le tout a coûté /;><? et quelques francs. Quand je Lui ai emprunté cet argent, je lui ai dit (F être assez discret pour ne pas me demander ce que j'en voulais faire. Cependant, comme il voulait absolument en connaître l'emploi , pour m'en débarrasser 9 je lui ai dit (pie cJétait pour armer des Corses , afin que s'il arrivait quelque chose nous fussions tous ensemble. Fieschi a d'ailleurs

prétendu que s'il prenait dé temps à autre quelque mar- -ohaudisè à crédit dans le magasin de Pépin , il pavait quand il y retournait^ et qu'il ne le voyait pus //v\ssawent, parce que ce n'était pas trop son affaire il' aller chez lui. Il est convenu cependant y avoir dîne, une fois, avec trois personnes marquantes , dont on ne lui fit connaître qu'une seule, qui se nommait Reeurt, et qui était un accusé d'avril) (l y avait aussi un député, président d'un tribunal du Nord, et un avocat. Lie député était de V opposition 9 mais pa& trhs-eœaké. Fieschi reconnaissait avoir vu Pépin une huitaine de jours avant l'attentat M. le Président ayant fait observer a fk'eschi que sa liaison avec Pépin devait être bien plus intime qu'il n'en convenait, puisque la fiHe Nina avait déclare que Morey ou lui s'étaient ■ engage* 4 prendre soin d'elle^ en cas qu'il arrivât malheur à Fieschi, il repondît avec quelque i m patience ije ne puis répondre que de ce que je dis y ce que les autres disent ne me regarde pas / on vous a trompé j s'U nv était arrivé malheur, la petite outrait eu à gagner sa vie comme tant d'autres , et ce n'est pas ce qu'on aurait pu me dire ou me promettre là-dessus qui m'aurait tranquillisé / elle s'apercevra, bien de ma perte quand je n'y serai plus l.

Le dîner dont il est ici question est devenu Pofcjet d'une information spéciale. Nous aurons l'honneur de vous en rendre compte lorsque nous serons parvenus à cette partie de la procédure qui concerne Pépin, car elfe rouie sur un fait qui, ne pouvant constituer une charge contre Fieschi, n'A d'importance que pour établir les relations, coupâmes ou non, qui existaient entre Pépin et lui.

1 Interrogatoire de Fiachi, 17 «ont.

Rattoet.. 17 .

Les interrogatoires de Fiesclii prenaient beaucoup de temps; if s'y montrait prolixe , causeur; il était évident qu'il cherchait souvent à éluder les questions posées, par des divagations. Ii fallait éviter . de le fatiguer; mais ii était urgent de suivre sans délai le fil qu'il avait remis aux mains de M. Lavocal, et de l'amènera des révélations franches et complètes. Occupé de ce soin, M. le Président continuait à l'examiner chaque jour.

Le 18 août, il l'interrogea de nouveau sur ses relations avec Morey, \\ fallait s'assurer du degré de confiance que méritait la fille Lassave, et contrôler ses assertions par le témoignage de Fieschû Ii avoua que le lundi 27, ainsi que la fille Lassave l'avait déclaré, il avait quitté Morey sur le boujevart, pour aller parler à fa jeune fille. M. le Président lui ayant demandé si la fille Lassave était allée cJbea lui le dimanche matin, il répondit: Elle est venue, je croîs, vers une heure, si elle est venue. Comme on lui fit remarquer qu'elle affirmait elle-même y être allée , U répliqua : Si elle le dit, cela est vrai; car elle ne ment pas: paroles remarquables qu'il importe de retenir , et par lesquelles il s'était engagé plus qu'il ne pensait. En effet, quand M. le Président lui eut demande s'il n'avait pas brûlé, le lundi 27 juillet, une assez grande quantité de papiers par le conseil de Morey, il reconnut avoir brûlé des papiers, entre autres les lettres de Janot; mais il se récria surla part que l'on supposait que Morey aurait prise à sa détermination. Je lui en revendrais a Morey, s'écria-til, si cela était nécessaire f . je n4 avais pas besoin de ses conseils. Mais sur ce qu'on lui fit observer que c'était Nina qui avait déposé de ce lait et qui avait, -dit Je tenir de Morey lui-même, il répondit: Cela m9 étonnerait que Nina fît un mensonge f il est possible que Morey

lui ait dit cela, mais Morey ne m? a pas donné à moi lé conseil dont vous nie parlez.

On voyait clairement que Fieschi persistait à vouloir compromettre More}) fe moins qu'il fui gérait possible. C'est sans doute dans cette vue qu'il soutint que lorsqu'il avait porte* sa malle chez Nolland, il n'avait point parlé de Morey, et qu'il avait recommandé seulement qu'on ne la rendit qu'à la petite, s'il ne venait pas {a reprendre en personne. II ajouta que si Nolland affirmait le contraire, il disait ce que lui, Fieschi, ne lui avait pas dit.

Selon une déclaration de la fille Nina1, Morey aurait raconte que t fe mardi fc8 juillet, il avait rencontré près des greniers d'abondance, sur le boufevart Bourdon, à onze heures du matin, Fieschi qui revenait dé porter sa malic, et qu'il lui avait dit : Comment, vous êtes encore là? A quoi Fiesehi aurait répondu iOnne bat pas encore (le tambôur),yW le temps d'arriver chez moi. Fieschi * complètement nié le fait. En revenant de fa demeuré de Nolland, il n'a point passé devant les greniers d'abondance, ce n'était point son chemin ; mais à ce propos, if a dit d'abord que Morey et fui s'étaient promis, fe lundi 27, de diner ensemble fe mardi, hors fa barrière de Montreuif, et if a fini par avouer que Morey avait promis de f'attendre,. après l'attentat, rue Basse-du-TempIe, et qu'ils devaient fuir ensemble vers la barrière de Montreuil ou de Charonne, celle des deux qui se trouve la plus voisine de la barrière du Trône , et oii ils avaient déjeuné ensemble huit jours auparavant j circonstance .notable, et que nous retrouverons plus tard. Comme' M. fe Président fui demandait si, au moment ou ifs étaient ainsi con-

vêftus de leur* feite , JaTorry n'avait pas dit : Nùusf.** le feu aux barrières et dans là banlieue, nous briserons les télégraphes, et nous terrons. Fieschi se content* de répondre : Lé pire Morey aurait peut-être fait commé les autres) il n'aurait pas été plus dèUeat qu'eux*

ÎI à reconnu l'exactitude du récit de Bury en ce qui concernait l'achat des candn* de fusii, et il est convenu en avoir montré fa facture a Morey» Interrogrf sur ce qu'il avàit fait du pistolet qu'il avait reçu de Bury lors de Pacha* des canons de fusil , il a déclare que Boirem lui ayant dit qu'iY n'avait pas alarmes, i\ fo lui avait donné sur le bouievart, près1 de son logis, M* le Président lui ayant fait observer qu'il résultait de ses parafes que Boireàu pouvait avoir bientôt besoin d'armes pour Se battre, il a répondu : Cela est bien, pessibùtf et puis les jeunes genà aiment à apoir des armes, quand <w ne serait que- pour faire les fanfarons* 1

Il a persiste à nier, arôcc protestation, qu'aucun homme fût entré dans sa chambre «près que la machine avait été montée; il a déclaré avoir travailla chez un armurier nommé Dugène, demeurant à ia Gare, et avoir pewé luj+méme, avec un foret quHi avait chexiuij la lumière de trois où quatre des Carton» de fusïl qu'if avait achetés. En effet, a*4*H ajouté, je suis assez hardt, <etj'aila prétention comme cela dé faire tout ce que j's VetkX,

M» le Président, voulant éciaircir une circonstance* importante que noué avons signa iée au commencement de ce rapport^ a adressé à Fie$cJd\c$ questions suivantes : N'aviewouspas itn^portrait du duo de Bordeaux dans votre ohamlw?'Ab*LtiépattdUs: Oui, je ne l'aime pas beaucoup^ nia/s je *m htivoMUt pué de ffluL Pourqu&i' aviez-vousàe portrait t Je l'avais depuis deux ou trois jours ; je me disais qiœ si on ne me prenait pas, on dirait que c'était un Carliste qui avait fait lê coup, —

Combien aviez-vous acheté ce portrait?— Quinze sous. — Ou V aviez-vous acheté ? — Rue du Petit-Reposorr, chez un marchand d'estampes. Ces faits ont été vérifiés : le portrait avait en effet été acheté par Fieschi, chez le sieur TVoude f marchand d'estampes , demeurant au lieu indiqué. L'adresse imprimée de Troude ainsi qu'une lettre insignifiante qui lui était adressée et qui servait probablement d'enveloppe à la gravure, ont été trouvées, malheureusement pour lui, dans la chambre do Fieschif car cette circonstance a motivé l'arrestation de ce marchand.

Ainsi s'explique la présence, dans la chambre de Fie&chi, de cette lithographie du duc de Bordeaux, qu'on aurait pu prendre un instant pour le signe caractéristique de ses opinions politiques et comme une indication du parti qui aurait exploité l'énergie de son caractère et les résolutions de son désespoir y si k dissimulation , et une dissimulation profonde, n'était pas la condition nécessaire de ces conspirations détestables dont l'assassinat est le moyen, èt si ceint qui tes ourdissent dans l'ombre, loin de laisser le crime arborer les* enseignes de la faction a laquelle Hs appartiennent, ne se réservaient toujours ià lèche et hypocrite ressource d'en désavouer les auteurs.

Cependant il était facile de voir que Fieschi prétendait eottpOfiser les dénégations dans lesquelles il persistait, en étendant le cercle de ses révélations hors des limite* de son attentat : soit qu'il s'efforçât d'atténuer Phorretir qu'inspirait son crime en cherchant à se -rendre Utile, soit qu'il prétendit donner le change à M. le Président et détourner son attention dù véritable objet de ses recherches.

On ne peut expliquer que do cette manière là longue et parasite histoire d'un Hongrois honitné Krawski, et

de sa maîtresse nommée Victoire , qu'A es* venu mêler à fa sienne. - •

II avait connu ce Krawski en Italie; H le rencontra à Paris en 1830, et continua à le fréquenter. En 1831, il le voyait nager dans l'or et l'argent , et il apprit, en le grisant, qu'il servait à la fois la préfecture de police, occupée par M. Boude; la préfecture de la Seine, qui Pétait par M. Odillon- Bqrrot; l'ambassade d'Autriche et celle de Sardaigne. Krmvski offrit à Fieschi de partager ses profits en rendant les mêmes services. Fieschi fui répondit fièrement qu'if préférait moins de richesse et plus d'indépendance. Cependant Krawski partit bientôt pour l'Italie : il disait avoir reçu la mission d'aller surveiller les mouvements de la duchesse de Berry; mais il finit par s'arranger avec les agents de cette princesse, et il écrivit à sa maitresse qu'il était en état de se moquer du gouvernement de Louis-Philippe. Avant son départ , il disait à Fieschi: Tu crèveras toujours de faim avec ton patriotisme ; moi, je sers pour de l'argent, Fieschi lui répondait : Toi, tu fais comme les confiseurs, qui vendent des dragées à tous les baptêmes; moi, je ne sers qu'un par tu Comme il était dans la confidence de Victoire et des trahisons de son mari , le patriotisme de Fieschi inspira son adresse, et il parvint à enlever du secrétaire de la prétendue baronne de Krawski les lettres qu'elle recevait d'Italie. II en retint des copies, et il assure en avoir parlé à M. Courtes, à M. LmvocoI et au général Franceschttti. II remit ces copies de lettres à un employé de la préfecture de police, pour les faire parvenir à- M. Vivien , qui avait alors succédé à M. Boude , et au-* quel il aurait bien voulu les montrer lui-même. Depuis, il n'a plus revu Krawski; il sait seulement que ce Hongrois a été arrête, au mois de mai dernier, à Chaillot, avec

cinq où six Polonais , et sur-le-champ remis en liberté» A cette occasion, Fieschi a déclare qu'on lui avait proposé , un mois ou un mois et demi avant l'arrestation de la duchesse de Berry , et pendant que cette princesse était en Bretagne, de iui donner cent mille francs, et dix mille francs pour ses frais, s'il voulait se charger (Palier Parréter. II prétend avoir refusé en répondant: Je suis fatigué; si elle arrivait ici, je me battrais avec vous autres, mais voilà tout.

On a cherché à vérifier ce qu'il pouvait y avoir de réel dans cette déclaration de Fieschi touchant Krawski. Les témoignages de Laurence Petit, de Julien, de Chaitr vin, confirment ce qu'a dit Fieschi sur les lettres dont il «'croit emparé, et établissent les efforts infructueux qu'il a faits pour être admis à les présenter à M. Vivien.

II convient de dire, à cette occasion, que plusieurs personnes avaient supposé, à cause des opinions légitimistes qu'elles prêtaient à Laurence Petit , que Fieschi devait être dévoué au parti qui professe ces opinions. Rien n'est moins établi que le dévouement de Laurence Petit au parti légitimiste, malgré ce que Fieschi avait voulu faire entendre lui-même à M. LavocaL Iln'y a que de sots propos tenus par elle (c'est ainsi que les qualifie le témoin qui les rapporte) qui viennent à l'appui de cette supposition, et, comme le i-cmarque encore ce témoin , ils étaient tenus par une femme très-bavarde et très-vaniteuse, qui pouvai t bien faire descontespour avoir l'occasion de parler d'elle'. C'est ainsi qu'on lui entendait dire : qu'un grand personnage ayant été surpris par la pluie, lui, ses domestiques et ses chevaux, dans la rue de BufFon, près de la porte qu'elle gardait, elle leur avait procuré un abri. Ce grand personnage, reconnaissant d'un service aussi

' Déposition, de la femme Dubief, 13 aoât; Je U femme Dclçoff, \% aoil ; cîe Dulief, lî tout.

signalé , se serait hâté de confier m Laurence Petfolt se* cret de sa fuite; il l'aurait oomplaisamment informée qu'il quittait Paris clandestinement, pour ériter les recherches de iapolice, etqu'ilse rendait en Vendée; il iui aurait promis sa protection et des récompenses.

On trouve ailleurs nn témoin qui déclare que les opinions républicaines de Laurence Petit étaient encore plus exaltées que celles de son prétendu raarif on lit dans une autre déposition, qu'à la suite des attentats commis à Lyon, en avril 1834, elle s'était vivement prononcée en faveur des rebelles.

If est constant, par ses propres aveux, que si eue a reçu des secours et de l'argent de diverses personnes attachées à l'ancienne dynastie, et entre autres deM. Pey+ recave, elle en a également sollicité et reçu de M, Voyer* dïArgeneon: enfin son ami Boi^seamxesUesau spontanément demander à être entendu une seconde fois, unique* ment pour déclarer que Laurence Petit n'était point lé* gitimiste.

Fieschi 1 fut enfin amené à reconnaître qu'il s'était logé boukvart du Temple, dans l'appartement qu'il y occupait, avec l'intention de commettre l'attentat. Que voulez-vous? a-t-il dit, c'a été mon tombeau, H convint qu'il avait hésité entre le projet qu'il a exécuté et celui d'aposter un certain nombre de Corses ou d'autres, qui auraient tiré sur le Roi. Mais H pensa qu'il trouverait difficilement un nombre suffisant d'hommes discrets et courageux; il préféra sa machine, et il (ut assex injuste ou assez inconstant, c'est toujours lui qui parie, pour ne se fier à personne.

Il a déclaré que, le lundi 27 juillet, après avoir quitte' Morey, il avait rôdé d'un côté et d'autre, cherchant une

1 Interrogatoire de Fieschi, 19 août.

distraction ou une âme charitable qui eût de f empire sur lui.. Je ne Pai pas rencontrée , a-t-il dit avec Pâccerit du regret.

* Le 28 au matin, avant de faire le coup, sa préoccupation, ou, comme il parle îui-mémc, son embarras doitthluaît. H était allé* de très -bonne beurc cbez son compatriote Sorba, qui demeurait rue Mcsîay, et Hs sortirent ensemble, ïf lui proposa de venir lui servir de secoriddans un duel. Était-ce dans sont crime f ou'il aurait touïu dire? Ce fait n'a pas été avoué d'abord par Fieschi; il le repoussait en disant: Je n'aime pas les dttefa y parce que , 'quand je me bats , je suis sûr de rcusjfVî - Deux jours après , Fieschi a complété cette explication en ces termes : A vous dire vrai, j'avais quelque envie dû confier mon affaire à Sorba, peut-être pour mfeïldétùumer. Sa figure trop jeune m'en a empêche; è$ pûis f je ne le connaissais pas à fond. Je me serais plus facilement ouvert à Sorba qu'à Morey ou à tout autre f parce qû'il était mon compatriote. Je savais d'ailleurs qu'il n'était pas un lâche, puisque j'avais été avec lui témoin dans un duel entre Giacobbi, P avocat, et un jeune Américain, condamné à trois ans pour les affaires des Amis du Peuple, et qui avait pour témoins Plagniol et Desjardins1. — Toutefois je me disais : Fieschi, est-ce que tu seras un lâche? Et le courage P a emporté sur tout le reste.

Triste et mémorable exemple des funestes effets que peut produire le renversement de toutes les notions morales! Fieschi donne le nom de courage à son endurcissement dans le crime; il rejette les salutaires inspirations du repentir, comme il aurait pu faire les lacbes suggestions de la peur. On voit clairement qu'à ses yeux

' Interrogatoire de Fieschi, 91 août.

Rappobt. 18

c'est la persévérance dans les résolutions arrêtées, bonnes ou mauvaises, qui constitue la vertu.

Cependant une circonstance imprévue faillit triompher de sa résolution : H aperçut M. Panis qui parlait à M. Lavocat; il y avait onze mois qu'il n'avait aperçu ce dernier. A son aspect , une émotion si vive, s'empara de l'âme de Fieschi, que sa vue se troubla, et dans son trouble il baissa la machine de quatre ou cinq pouces. — Si M. Lavocat était resté là , a-t-il ojouté,jte n'aurais rien fait. Je voulais descendre , le faire mante? chez moif lui tout montrer, me jeter à ses pieds , luidiré que fêtais un malheureux et qu'il me fit expatrier ; mais sa légion changea de place; mon mauvais destin l'a emporte; fêtais comme un désespéré. Alors, il prit un tiéon dans sa cheminée et il mit le feu à la machine par le milieu. H ne s'est pas souvenu d'avoir allumé une chandelle chez un voisin pour faire son feu; i! ne le croît pas, parce qu'il avait un briquet phosphorique chez lui.

Pressé de nouveau do déclarer ses complices, i la répondu ces paroles remarquables: J'ai dit à M. LavOcat. des choses passées, je lui ai nammé des gens qui sont des traitres;quiontpris F argent du parti carliste eh le jouant, et qui ont fait travailler les républicains ; je Fai autorisé à donner ces renseignements au Gouvernement, non pour me sauver, je ne l'esperepas , mon affaire est trop grave, mais pour être utile. Il y a des lâches qui, à nui place, se seraient détruits ; mais quand un homme a jaitvne faute, il doit un exemple, et je dois donner un gtxtntf exemple sur l'échafaud. Si j'avais été avide d'argent, je me serais adressé aux ennemis du Gouvernement; mais je n'ai jamais rien vendu faire pour de l'argent ; en tout pat/s j'étais sûr de vivre en travaillant.

II devenait évident qu'il ne pouvait plus nier ses rela-

nous avec Pépin d'une manière absolue; il a c'té forcé de convenir qu'il avait fait porter chez ce dernier les vêtements et la chaussure que le docteur Perreve avait commandes pour lui, ctque c'était le père Morey qui l'avait introduit chez Pépin pendant que lui , Ficschi, travaillait chez Lesage, près de la barrière du Tronc. II a ajouté e la boutique de l'épicier se trouvant sur son chemin, j entrait quelquefois pour prendre un petit verre d'eaude-vic; mais Pépin n'était pas plus son homme de confiance que les autres, et voici la raison qu'il en donnait : J'avais adopté un système téméraire, qui était de n'avoir que des connaissances et pas d'amis; je ne me confiais à personne / si j'avais été aussi sage que discret, vous ne m'interrogeriez pas»

11 y avait évidemment progrès dans ses aveux relativement a Pépin. Il avait dit d'abord qu'il ne le voyait pas très-souvent, parce que ce n'était pas son qffitir* d'aller chez lui. Il reconnaissait maintenant qu'il y venait quelquefois. En ce qui concerne Morey, il persistait à nier qu'il lui eût confié son projet. Si cela était , je vous le dirais , ajoutait-il. Morey d'ailleurs Renfonce assez lui-même, à ce qu'il parait. Je lui ai dit que je voulais faire monter les canons. Voilà tout.

Cependant, il ne pouvait contester qu'il eût donné un rendez-vous à Morey pour le 28 juillet, à une heure; mais il chicanait sur le lieu. II prétendait que c'était à la barrière qu'ils devaient se rejoindre, et non dans la rue ~Basse-du-TempIe, où Morey avait été, en effet, aperçu a l'heure indiquée. II prétendait que c'aurait été un vilain rendez-vous; qu'il avait les jambes plus dégourdies que Morey, et qu'il n'avait pas besoin de lui pour se sauver.

Il a déclaré avoir acheté au marché du Temple, dans une boutique qu'il a indiquée, la malle .qui a servi au

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