‹ Attentat du 28 juillet, 1835Chapitre 10 sur 17 · C-.iiiO · texte numérisé non relu

C-.iiiO

do Morey on de Pépin. Elle ne pourrait réagir contre eux qu'autant qu'elfe donnerait quelque forée nouvelle aux motifs qu'on peut avoir d'ajouter foi à la partie du récit de Fieschi qui les concerne et qu'ils nient.

Vous avez sans doute remarque, Messieurs, que dans cette déclaration, d'ailleurs si riche en détails minutieux, Fieschi a omis une circonstance importante et que l'instruction a fait connaître. Au lieu de dire qu'il avait d'abord transporté ses bois dans la cour de la manufacture de papiers peints de Les âge , il a prétendu ies avoir fait décharger tout de suite dans une rue, auprès d'une borne, non loin de la boutique où il voulait ies faire ouvrer. Cependant, les rapports fréquents et récents qu'il avait eus avec les sieur et dame Lesage ne permettent pas de croire que cette circonstance fût absente de son souvenir. L'a-t-il omise à dessein par un sentiment de reconnaissance? aurait-il voulu éviter, aux personnes secourabïes qui l'avaient accueilli dans sa détresse, le désagrément d'être interpellées dans son trop fameux procès? ou aurait-il involontairement cédé à l'irrésistible puissance de cette habitude de dissimulation qu'il a contractée de si longue main et qui l'aurait dominé encore, lors même qu'il voulait dire la vérité?

Nous regrettons d'interrompre ainsi de temps à autre, par quelques réflexions incidentes, l'histoire du progrès et du développement de la procédure, mais nous y sommes contraints. Notre devoir nous ordonne de rapprocher des déclarations ou des dépositions importantes, soit à charge, soit à décharge, les motifs de douter ou de croire, qui peuvent dans notre opinion les fortifier ou les infirmer. Nous voudrions qu'aucun préjugé, au moins par notre faute, ne s'emparât pré-

( 183 ) maturément de vos esprits et ne vint troubler cet état (ïe parfait équilibre où il est désirable qu'ils se maintiennent jusqu'à la fin de ce rapport. Nous desirons d'ailleurs éviter .des répétitions fastidieuses et qui seraient inévitables si nous rejetions, après l'analyse de tous les documents , les observations que nous devons vous soumettre. En supposant que cette manière de procéder piU nuire à l'enchaînement des faits, cet inconvénient nous semblerait racheté par l'avantage de n'avoir plus à revenir sur ceux dont nous vous avons déjli entretenus; si nous nous méprenions, nous n'en compterions pas moins sur votre attention inaltérable et sur votre bienveillante indulgence. ,

Les déclarations explicites que venait de faire Fieschi le préoccupèrent. Le 14 septembre au matin il témoigna de la défiance pour les aliments qui lui étaient présentés, et de l'inquiétude sur la manière dont ils lui étaient apportés et servis. M. le Président crut devoir l'interroger sur la cause de cette inquiétude et de cette défiance. Sa réponse est trop remarquable pour n'être pas textuellement rapportée : Le Gouvernement met si.v /tommes pour me garder pour sa sûreté , moi je suis décidé à boire le calice jusqu'à la lie : je préfère mourir d'une condamnation qui m'est due par la loi, qu'un autre puisse donner de l'argent par une intrigue pomme jaire empoisonner dans la prison j pour donner preuve de mon caractère, qui est toujours le même, et pour faire voir à la face de la France et de l'Europe entière tout ce dont les journaux de l'oj)position m'ont accusé moi et un autre , j'ai donc prié M. le Directeur, qui a très-bien accueilli ma demande, de veiller, même pour sa sûreté personnelle , de faire faire un panier avec mi cadenas, et de me jaire toujours apporter mes

r îs t )

vivres dans ce panier par la même pm*sonne. M. le Président lui ayant demandé quelle raison ii avait pour concevoir de ])arcilles craintes, il répondit qu'étant oblige de charger Pépin cl Morey autant qu'il Je faisait, il pouvait craindre des vengeances; que More// n'avait sans doute pas assez de moyens pour être redoutable, mais que Pépin pouvait faire des sacrifices d'argent, et qu'il avait d'ailleurs des amis qui seraient capables d'en faire pour lui ; car il avait appris de Pépin lui-même que, lorsqu'il fut traduit devant un conseil de guerre par suite de la rébellion des 5 et 6 juin 1832, un de ses amis, banquier de province et extrêmement riche, disait alors qu'il sauverait Pépin à tout pri.v f dût-il en coûter deux ou trois cent mille francs.

Après s'être procure' ces garanties pour sa sûreté personnelle , Fieschi continua le cours de ses révélations. II déclara qu'outre la somme qui représentait le prix des canons de fusil, Pépin, depuis le mois de mars, pouvait lui avoir donné, en différentes fois, quarante francs pour ses dépenses personnelles , et lui avoir fourni à crédit pour environ vingt francs de marchandises. Aux approches du jour où devait se consommer l'attentat, Pépin, Morey et Fieschi voulurent régler leurs comptes ; car il paraît que Morey, quoiqu'il ne fût pas riche et que ses affaires fussent embarrassées, devait supporter une moitié de la dépense. Us entrèrent dans des détails minutieux, et Fieschi en a conservé, à ce qu'il parait, un souvenir bien exact. Morey fit observer qu'il avait déjà remis vingt francs à Fieschi, soit pour l'achat de la malle , soit pour les arrhes des canons de fusil; que de plus il avait fourni à Pépin un harnais, ou un autre objet de sellerie ou de bourrelerie, du prix de vingt-cinq francs, et enfin, qu'il avait avancé

dix à douze francs à Fieschi pour diverses dépenses : il demanda qu'on lui imputât ces sommes sur ce qu'il resterait devoir. Cette espèce d'apurement de compte eut lieu, dans la conférence que nous avons signalée comme s'e'tant tenue entre Morey, Pépin et Fieschi, près des arches du pontd'Austerlitz, le 15 juillet, à huit heures du soir1.

Pépin savait compter, et même, si l'on en croit Fieschi, Boireau lui reprochait de n'être pas généreux, et de ne savoir offrir dans l'occasion ni un verre de vin ni une pièce de cent sois ; aussi quelques jours après voulut-il contrôler le compte de Morey : il lut à Fieschi le montant des diverses sommes que Morey prétendait avoir payées h Fieschi, pour s'assurer si celui-ci las avait réellement reçues.

Pépin avait proposé à Fieschi de comprendre la somme de 20 francs, qui représentait les fournitures à crédit faites à ce dernier par le magasin de l'épicier, dans la somme totale des frais de l'entreprise. Fieschi prétend qu'il s'y refusa et qu'il remit à se libérer de cette somme lorsque Janot serait de retour et lui aurait remboursé ce qu'il lui devait. La note de ces comptes devait se trouver, suivant Fieschi , dans un livre de commerce tenu par la dame Pépin, où elle écrivait les crédits qu'elle faisait à diverses personnes : ce livre était couvert de papier bleu gommé.

Il y avait là une circonstance matérielle dont la vérification semblait facile, néanmoins elle a été pénible et longue. Nous devons vous en épargner le détail. Les livres de commerce de Pépin ont été saisis, notamment cette espèce délivre-journal ou demain-courante,couverf

Interrogatoire iv Fieschi , 23 octobre.

Rapport. j4

en papier bleu gomme qu'avait signale' Fieschi; ils ont e'té r.eçonnus et paraphes ne varie tardai' les sieur et dame Pépin. Celle-ci les tenait habituellement; Pépin y écrivait quelquefois,, pour les ventes en gros et même pour le détail, quand sa femme était absente.

On y a trouve' l'indication de diverses livraisons de comestibles ou d'eau-de-vie faites à crédit, comme l'avait dit Fieschi y au Peintre et même au Barbouilleur. Un article, à la date du 6 mars, est ainsi conçu : Le Barbouilleur, ami de 31. Morey, doit, etc., et d'autres articles subse'quents portent cette indication : Le peintre en papiers doit. Ces crédits, non compris un prêt de 5 francs également inscrit sur ces registres comme fait au même personnage, montent à 14 francs 95 centimes.

Cette vérification a eu lieu en présence de Pépin et de Fieschi. Ce dernier a énuméré dans le plus grand détail toutes les sommes qu'il assure avoir reçues de Pépin y soit directement, soit par l'entremise de Morey, y compris les 15 francs que Pépin lui aurait remis, dans le chantier même où l'achat avait eu lieu , pour solder le prix des pièces de bois qui devaient servir à la construction de la machine. Pépin a continue à tout nier-, il a répète qu'il n'avait jamais remis à Fieschi aucune somme de 100 francs, de 150 francs ou au-dessus. Fieschi a affirmé de nouveau qu'on devait trouver sur un livre, celui sur lequel sont inscrits les O'édits faits à tout le monde , au haut et au milieu d'une page un article conçu à peu près comme il suit : donné à M. Bêcher 150 francs 50 centimes ou 118 francs 50 centimes, et que Pépin avait écrit cela en sa présence.

Alors M. le Président a représenté à Pépin la dernière feuille d'une des mains-courantes tenues par sa

femme, sur laquelle on lit distinctement, au haut et au milieu d'une page, deux lignes de la main de Pépin, reunies par une accolade, derrière laquelle sont totalisées les deux sommes exprimées dans ces deux lignes. Quoique le tout soit couvert d'une large rature, la transparence de fa dernière encre et fa noirceur de fa première faissent très-bien lire :

Plus, pour bois, loyer . G8f50c| ,7 ". „

M. Bêcher. ........ 150 00 j ememhhi 2l8 5°C-

Pépin a décfaré que cette écriture ressemblait assez à la sienne , mais qu'if ne pouvait affirmer que ce fût la sienne. L'identité d'écriture ressort cependant de fa comparaison facile à faire de divers autres articles, écrits incontestabiement de fa main de Pépin, dans le même fivre ou main-courante, et notamment de ceux qui concernent un meunierdeLagny,M. Collet, avec fequef Pépin faisait fréquemment des affaires. Un rapport de l'expert Oudard a J'aifieurs constaté que ces lignes sont de fa main de Pépin1. Pépin a prétendu que, dans tous tes cas, if n'était pas vrai que ces sommes eussent été données à Fieschi pour un usage comme cela. II s'est réservé de dire plus tard et quand if s'en souviendrait, pour quel objet ce compte avait été fait2. If ne faut pas perdre de vue que cette somme de 218 fr. 50 cent, se trouve portée jusqu'à trois fois sur ïe carnet de Fieschi; celuici a déclaré que les 150 fr. s'appliquaient à f'acbat de son mobilier et au payement du premier demi-terme de son foyer, et les 68 fr. au payement du second demiterme, à l'achat des pièces de bois et à l'acquit de h\ i'ueon de ce bois3.

Rapport dû sieur Ourlar!

Confrontation de Pépin, avec Fieschi, 1 9 octobre 5 Interrogatoire 3e Fieschi, 20 octobre.

Remarquons en passant que ces lignes raturées quoiqu'elles soient rejetées à la fin de la main-courante, et après les pages qui rendent compte des transactions journalières du magasin jusqu'au 20 juin, ne doivent pas être considérées comme nécessairement écrites à cette époque. II a été reconnu par Pépin qu'il réservait toujours quelques pages à la fin de ses mains courantes, pour y inscrire confusément , et sans ordre chronologique , les choses dont il voulait garder le souvenir et qui ne se rapportaient pas à ses affaires journalières.

II s'est montre depuis très-peine d'avoir reconnu ses registres sans s'être préalablement assure qu'ils ne contenaient rien qui vint à l'appui des accusations que Fieschi a portées contre lui. En général , il s'est toujours montre' préoccupé de la crainte de se compromettre par ses réponses. Dans son ignorance des affaires et dans sa défiance des hommes , il proteste sans cesse contre toute induction que l'on pourrait tirer, à son préjudice, de son impuissance à expliquer un article de compte, d'ailleurs raturé, qu'il ne peut s'expliquer à lui-même1. Vous apprécierez ses observations et la gravité d'un tel concours de circonstances venant à l'appui de la déclaration de Fieschi.

Selon Fieschi, Morey et Pépin lui avaient demandé, avant qu'il louât son appartement, un aperçu des dépenses qu'entraînerait leur coupable entreprise; il l'avait portée à un peu plus de 500 francs. Pépin avait écrit le détail de ce compte sur une feuille de papier hors de la présence de Fieschi ; mais il lui montra ce calcul lorsqu'ils vérifièrent ensemble les à-compte répétés par Morey. On a trouvé chez Pépin une feuille

1 laterrogatoire de Pépin , 29 octobre»

de papier où sont inscrites diverses sommes montant ensemble à 525 francs. Quoique la somme fut approximative de celle qu'il avait reçue, Fieschi ne voyant point figurer, dans l'addition, les sommes qu'il avait reçues, soit pour ses dépenses personnelles , soit pour son loyer, a de'cïaré qu'il ne reconnaissait point cette feuille pour le compte que Pépin avait discuté avec lui1.

Entre le 15 et îe 20 juillet, Pépin, Morey et Fieschi allèrent, si l'on en croit ce dernier, déjeuner ensemble hors la barrière de Montreuil , chez un restaurateur nommé Bertrand, dont Fieschi fréquentait l'établissement pendant qu'il travaillait à fa manufacture des papiers peints de Les âge. La femme de ce restaurateur et une servante font ordinairement le service de la maison. Ii paraît cependant qu'il prend un g-arcon les jours de fêtes, pour leur servir d'auxiliaire, ainsi que nous le verrons plus tard. Pépin, Moi^ey et Fieschi demandèrent une bouteille de vin blanc; on leur apporta du vin rouge : ils firent réparer cette méprise, et déjeunèrent avec du fromage et du pain. Telles sont les enseignes données par Fieschi pour que l'on pût vérifier l'exactitude de son récit; voici maintenant la circonstance importante. II paraîtrait que Fieschi et ceux qu'il désigne comme ses complices n'étaient pas d'accord sur la manière dont il fallait mettre ie feu à la machine infernale. Fieschi soutenait qu'il fallait l'allumer par le milieu; et pour prouver sa thèse, il demanda qu'on fit une expérience; c'était là ïe but de la réunion de ce jour. Ils allèrent dans les vignes du côté du cimetière du Fère-Lachaise. Fieschi mesura sur le terrain une ligne de 33 pouces, c'était la longueur présumée de la machine; il fit une

1 Interrogatoire de Fieschi, 20 octobre.

( 19(> ) traînée de pondre sur cette ligne. Pépin avait apporté un briquet phosphoriquc, il alluma une allumette et se mit en devoir de mettre le feu; mais il se tenait à une telle distance , en tendant le bras et allongeant le corps , qu'il était impossible qu'il atteignit la traînée; alors Fieschi lui arracha l'allumette et l'appliqua au milieu de la traînée de poudre, qui s'enflamma tout à la fois : dès lors, ils furent tous persuadés que la ebose réussirait comme ils pouvaient le désirer.

Il y avait peu d'apparence que Morey et Pépin avouassent qu'ils avaient pris part à une expérience de cette nature; ils i'ont nié et se sont montrés indignés d'une telle inculpation. Mais on pouvait vérifier si la réunion avait eu lieu , et cette circonstance constatée pouvait ajouter quelque poids à la déclaration de Fieschi. Fieschi a reconnu le restaurateur Bertrand , celui-ci ne l'a point reconnu. La dame Bertrand et sa servante ont reconnu Fieschi pour l'avoir vu plusieurs fois, durant le cours de l'année, venir prendre son repas du matin dans leur guinguette. Toutes les deux ont reconnu Morey y mais sans pouvoir affirmer où elles l'avaient vu. Ni -Bertrand } ni sa femme, ni sa servante, n'ont gardé fe souvenir du déjeuner dont parle Fieschi, malgré îes circonstances qu'il a révélées1.

Lorsque Fieschi communiqua pour la première fois à Morey le pian de la machine infernale, il assure qu'il n'avait point encore l'attentat en vue ; il voulait seulement faire connaître son génie inventif, et if avait imaginé un engin garni de quatre-vingt-dix fusils et d'une pièce de quatre, qui devait, pour la défense d'une place, suppléer, selon ses idées, à 1'insuiTisance de fa

' Dépositions li'Ajalbrrt Bcrtrniid, 17 soptcr.i'ire; de la dame Ajal'ucrt Utr- Irand, 18 septembre; d'Annctlc Barjcot , 18 srpu iiibre.

garnison. II dit à Morey , en lui présentant son pian : Voilà qui vous aurait été bon dans les barricades. F . . . , dit Morey, ce serait meilleur pour Louis-Philippe. Ce mot, toujours d'après Fieschi, devint comme le germe de l'attentat.

Au rapport de celui-ci, Morey disait que, s'il avait 100,000 francs il achèterait une maison près de la Chambre des Députés, ferait creuser un souterrain au moyen duquel il minerait la salle, et la ferait sauter, îe Roi y e'tant. Iï disait encore que, s'il trouvait le Roi au bout de son fusil, il ne le manquerait pas. Morey , après ({lie la résolution de l'attentat eut été arrêtée, dit un jour à Fieschi, qu'à défaut de lui, s'il était malade ou pris par la police qui le poursuivait, il le remplacerait et ferait ï'affaire.

Fieschi n fini par avouer qu'il n'avait pas dit la vérité quand il avait, nié que Morey fût venu plusieurs fois le voir au boulevart du Temple, n° 50; il a même dit, d'une manière très-significative : Quand il venait, il ne souhaitait pas le bonjour au portier.

Morey avait fourni la poudre le jour où se fit l'expérience de la traînée de poudre; c'c: t lui, a répété Fieschi, qui a apporté, le dimanche 26 juillet, les balles, les chevrotines, le plomb et la poudre pour charger la machine. Fieschi y ajouta deux petites vis.

II a affirmé de nouveau que c'était à Pépin et à Morey qu'il avait engagé sa parole, et que c'était la crainte de paraître à leurs yeux manquer à l'honneur qui Payait retenu lorsqu'il avait été. tenté de renoncer à son crime.

Le dessin de la machine fut montré à Pépin par Morey, pour lui donner une idée de la capacité de Fieschi. Pépin voulut alors voir Fieschi / et Morey

fe lui ayant présente comme un condamne politique, Pépin le reçut en lui disant : Moi aussi je suis patriote ; et il lui demanda un modèle en bois de la machine dont Morey lui avait fait voir le dessin. Fiesehi fit ce modèle chez un menuisier qui est portier de la maison n° 20, dans la petite rue de ReuiHy. C'est là que demeure Renaudin , neveu par alliance de Morey, chez lequel Fiesehi avait aussi trouve' quelquefois un asile durant la nuit.

Fiesehi a reconnu qu'il s'était trompe' quand il avait dit que l'argent qui devait servir à payer les canons de fusil lui avait été remis par Pépin. Pépin le lui fit remettre par Morey , qui le porta chez Fiesehi. Fiesehi n'a reçu des mains de Pépin que l'argent destiné à solder son loyer et le prix de son mobilier. Pépin s'est prévalu plus tard de cette variation de Fiesehi; il assure qu'il expliquera un jour comment if a pu secourir Fiesehi de quelques sommes d'argent, sans avoir trempé dans ses criminelles machinations.

Morey parlait souvent à Fiesehi des associations politiques dont il faisait partie. Pépin se vantait de connaître plus de quarante sociétés secrètes. Dans l'opinion de Fiesehi, ceux qui faisaient partie de ces sociétés, et no1amment.de la société des Droits de l'homme, avaient été sûrement avertis par Pépin et Morey de ce qui devait arriver. Pépin devait avoir révélé à Cavaignac, avant Févasion de Sainte -Pélagie, le projet de ï'attentat. Ce dernier, toujours suivant la supposition de Fiesehi , en avait sûrement parlé à Guinard, et ces deux individus avaient fort bien pu informer les autres1. Ils se seraient servi des journaux du parti pour ia publica-

' Interrogatoire de Fiisclii, 21 septembre.

tion des proclamations nécessaires après f'événement. Celle de ces feuilles sur laquelle Pépin devait le plus compter était celle du sieur Raspail, avec lequel il était intimement lie'. A l'aide de tous ces moyens, leur projet était certainement d'établir un gouvernement provisoire. Fieschi pensait que tout cela n'aurait pas lieu sans coup férir; iï e'tait de'cide' à se battre aussi longtemps qu'il fe faudrait, soit contre l'étranger, soit contre tous ceux qui opposeraient de ïa résistance. II voulait se mettre à la tête d'une centaine d'bommes pour tirer parti de ses connaissances en tactique, sans aspirer à une fiaute-paye, car si on lui avait offert de l'argent, il l'aurait refuse'; c'était uniquement pour le succès de la chose qu'il voulait combattre.

Fieschi a entremêle' cette déclaration de quelques excursions dans le passé. Pépin lui avait confié qu'il s'était armé pour prendre part à l'attentat commis à Paris en avril 1 834, et que si l'affaire avait réussi, on aurait formé sur-le-champ une municipalité dont Guinard aurait été.ïe chef, en qualité de maire, et dont Pépin devait faire partie. Pépin a nié ces prétendues confidences; il a déclaré qu'il n'avait ni les moyens, ni l'intention de jouer un rôle politique.

Cependant Fieschi persistait à soutenir qu'il avait chargé seul ïes canons de fusil de la machine, et, en ce point, if démentait fa déclaration de Nina. Iï persistait à soutenir que Boireau ne fui avait point fourni fe foret au moyen duqueî if avait percé ceux des canons de fusil qui n'avaient point de lumières, et iï apportait à f'appui de ses dénégations un argument plein de force : Apres tout ce que f ai déclaré , disait-if, il est évident que je suis autant compromis auprès des partis ennemis du Goiivemement f pour avoir fait connaître

Rapport. 8i

deux personnes , que si j'en faisais connaître cinq cents ; par conséquent, quand je dis que Boireau ne m'a pas prêté de foret f et que j'ai acheté celui dont je me suis servi f je dois être cru. Après un raisonnement aussi péremptoire, on aurait été fondé à présumer que c'était îà son dernier mot; néanmoins la suite vous fera voir que ses prolixes révélations contenaient encore des réticences.

H serait inutile et trop long de discuter d'une manière approfondie ïa déclaration que nous venons de résumer; nous nous contenterons de remarquer que, dans une de ses plus importantes parties, elle est purement hypothétique ou conjecturale. Or, les conjectures, qui peuvent souvent et à juste titre servir de base aux conclusions purement logiques de l'historien, sont insuffisantes pour motiver une décision judiciaire si elles ne sont accompagnées de présomptions graves, précises ot concordantes. D'ailleurs, ces conjectures se rapportent à des hommes absents du procès.

Cependant il en est une qui se trouve corroborée par quelques dépositions dont vous trouverez l'analyse dans les notices qui composent la seconde partie de ce rapport. Ces dépositions établissent que, le 28 juillet, sur le boulevart du Temple, après la détonation de la machine infernale, plusieurs hommes armés se trouvaient réunis. Les uns, pour se dérober aux recherches de la police, se sont jetés dans des boutiques1; d'autres ont précipitamment changé de vêtements, ou quitté les blouses ou les pantalons de toile qui recouvraient leurs habits 2. Dans la rue Meslay, plusieurs d'entre eux vou-

' Notices, n"' 146, 158.

1 Ibid. n°s 147 et 149.

laient dételer une voiture pour commencer une barricade !. Sur d'autres points , des individus apostes semblaient, en apparence, attendre un événement, et prédisaient à l'avance un attentat contre la vie du Roi2, ou se permettaient d'insulter grossièrement, après le fait accompli, ceux qui se félicitaient de ce que les intentions parricides des auteurs du crime avaient manque leur effet3. Ces faits ne semblent-ils pas indiquer qu'un certain nombre de personnes étaient averties, sinon de ce qui devait se passer et des moyens qui devaient être employés contre la vie du Roi , du moins d'une catastrophe imminente, pour laquelle il fallait qu'elles se tinssent prêtes et en armes?

Cette dernière déclaration de Fieschi contient aussi le détail de plusieurs conversations intimes qui ont eu lieu sans témoins, et qui ne pourraient être avérées que par l'aveu des parties intéressées; cependant il a rapporté, à l'appui de ses allégations, quelques circonstances de fait qui pouvaient être contrôlées par des témoignages; ces témoignages ont été recherchés, et nous vous en devons compte

Renaudin est un marchand de couleurs qui demeure en effet petite rue de Reuilly, n° 20. Il est neveu de Morey par alliance, et, à la recommandation de son oncle , il a donné à coucher à Fieschi sept à huit fois , dans un espace de temps d'environ quinze jours à trois semaines, durant le mois de février derniei-1.

Un menuisier nommé Barthe f qui demeure dans la même maison, a déclaré que, durant ce temps, Fieschi lui demanda de lui vendre quelques morceaux de bois

' Notices, n° loi .

Ibid. n<" 153, 180, 188.

Ibia. n" 17 i. Déposition de Dumont, 1er décembre Déposition de Renaudin, 38 août.

Si.

( 1Ô6 ) pour faire un châssis. Barthe lui offrit de le faire, craignant que ses outils ne fussent gâtés s'il les confiait à Fieschi. Celui-ci insista, en disant, avec son accent méridional, qu'il connaissait la partie et qu'il réussirait mieux que Barthe. Le menuisier Je laissa faire : au bout de deux heures , Fieschi avait effectivement terminé un châssis qui ressemblait à un métier de tisserand. II pouvait avoir huit pouces de longueur sur quatre ou cinq de hauteur; les deux pieds de devant étaient plus courts que ceux de derrière. On ne fit pas payer à Fieschi le bois qu'il avait employé. II avait dit d'abord que c'était le modèle d'un châssis de fourneau ; il dit ensuite que c'était celui d'un châssis à filtrer.

Barthe a reconnu Fieschi. On lui a représenté la machine infernale; il a déclaré qu'elle avait de la ressemblance avec le modèle fait par Fieschi; il n'en différait qu'en deux points , à savoir, que les rainures destinées à rendre mobile la traverse qui supporte les culasses des canons de fusil étaient transversales dans le modèle, tandis qu'elles ne le sont pas dans la machine, et que la traverse en forme de T qui se trouve dans celle-ci manquait au modèle, dans lequel se trouvaient seulement deux traverses parallèles1. Cette reconnaissance et cette ressemblance sont des points notables.

Fieschi fut enfin confronté avec la fille Nina Lassave: il reconnut la vérité de tout ce qu'elle avait déclaré; seulement il fit observer que cette fille soutenait à tort que la malle ne contenait aucune somme d'argent , puisqu'il devait s'y trouver cinquante francs qui y avaient été déposés pour elle ; quelques volumes des Œuvres de Cicéron ,

' Déposition de Barthe, 39 septembre.

en fatin et en français, étaient aussi dans cette malle ; le premier volume devait être dans ïes mains de Pépin; Fieschi ie lui avait prête'. Enfin , il fit remarquer que Morey avait induit la fille Nina en erreur, en lui disant qu'il Pavait rencontré le 28 juillet au matin près du grenier d'abondance; c'était dans unerueprèsde celle des Fossésdu-TempIe que cette rencontre avait eu ïieu. La confrontation de Fieschi avec la -fille Nina Lassave se termina par une dernière déclaration à la charge de Morey. Vous vous souvenez, Messieurs, que cette fille avait dit que Morey s'était vanté à elle d'avoir chargé tous les canons de fusil de la machine infernale, moins trois, que Fieschi avait vouîu absolument charger : ce dernier avait constamment nié ce fait. En présence de la fille Nina, qui répéta son récit sans hésitation et sans variantes, Fieschi changea de langage. Iï reconnut que Morey était venu chez lui, ïe lundi 27 , à cinq heures du soir ; qu'il avait apporté dans un sac en toile les chevrotines et les balles, et de la poudre dans une poire de corne. 77 y en a eu de reste , a-t-il dit. Les canons de fusil n'étaient plus dans la malle. Fieschi et Morey se mirent à cheviller la machine et à ï'ansurer avec des cordes; ensuite ils commencèrent à charger les canons. Fieschi versait la poudre dans la petite mesure qui sert à régler la charge ; il prenait les balles, qui étaient dans le sac, et les chevrotines, qui étaient sur la cheminée, et les donnait à Morey. Celui-ci s'était muni d'une petite baguette d'environ dix-huit pouces, parce qu'il avait, disait-il, fait faire les balles un peu plus fortes que le calibre ordinaire. Quand les balles étaient posées sur la bouche du canon, il fallait leur donner un coup de maillet pour ïes faire entrer, et ensuite les enfoncer avec la baguette. Un morceau du bois de la machine, que

Fieschi avait coupé, fut employé en guise de maillet. A mesure que les canons étaient chargés, Fieschi les plaçait sur les créneaux; quand ils furent tous chargés, il était à peu près neuf heures et un quart, neuf heures et demie.

Une réflexion se présentait naturellement : comment Fieschi , qui avait déjà déclaré que Mprey lui avait fourni les balles, les chevrotines et la poudre, n'avait-il pas dit alors ce qu'il disait en ce moment? Etait-ce à la vérité qu'il rendait hommage, ou changeait-il ainsi de langage pour ne pas démentir sa petite Nina, ou bien encore était-ce pour se venger des mauvais propos que Morey avait tenus sur son compte? M. le Président interpella l'inculpé de s'expliquer sur la cause de ses réticences : Je me suis tu par orgueil, a répondu Fieschi; je n'étais pas convenu d'abord de ces choses, je n'ai pas voulu me démentir1.

H nous faut de nouveausuivre Fieschi reprenant encore une fois son récit, si souvent commencé et jamais achevé. Quand les canons de fusil furent chargés, il descendit bien vite avec Morey , parce qu'il était pressé d'aller chercher Nina Lassave ; il traversa le bouievart et fit venir un cabriolet qui emmena Morey. On n'a pu, quelques soins qu'on y ait apportés , retrouver la trace de cette course de cabriolet : sur cette place, les conducteurs ne tiennent point registre de leurs courses.

Alors, et nous tenons note de ces circonstances, parce qu'elles font de plus en plus connaître les dispositions de son àme dans les instans qui ont précédé le crime, Fieschi n'ayant plus trou vé la fille Nina chez Annette Bocquin, fut saisi d'impatience et très-chagrin de n'avoir pas dit à

1 Confrontation de Fieschi avec Nina Lassave, 3 août.

Nina un adieu qui, dans sa pensée, aurait peut-être été le dernier. S'il y avait eu de la place chez la maîtresse d'Annette, dit-il, je crois que j'y aurais couché ; car je ne me sentais pas de force à couche?' seid chezmoi, en vue de la circonstance qui devait se présenter le lendemain. Eux-mêmes s'aperçurent que j'étais trèsmècontent : je leur dis que je n'avais pas soupe; ils jn} invitèrent à manger avec eux , je rejusai} je restai

longtemps et finis par m'en aller chez moi en

me disant à moi-même: adieu à jamais!

II y a quelque chose qui saisit profondément, dans ce récit naïf des angoisses qui s'emparent du coupable, et le torturent, à mesure que s'approche l'instant fatal où doit s'exécuter le forfait qu'il a résolu dans son cœur; dans ces anxiétés croissantes d'une conscience que les passions effrénées n'écoutent plus; dans cette répugnance indestructible de fa. nature moraïe de l'homme pour ie maf , dans cette secrète horreur que sa volonté pervertie ne surmonte jamais entièrement, sorte de remords stérife et anticipé qui n'expie, ni ne prévient le crime. Ce supplice intérieur est à fa fois une éclatante preuve de l'existence de cette loi vivante qui naît avec nous, que les hommes n'ont point portée, et qui veille à la conservation du genre humain, et une haute et profonde leçon.

Ici plusieurs remarques sont à faire.

Vous n'avez pas perdu de vue que Fieschi avait dit antérieurement qu'il avait acheté le plomb pour fondre les balles chez le même ferrailleur qui lui avait vendu un foret, et que les balles avaient été fondues par lui dans un moule qu'il avait jeté dans le canal. Cette version ne saurait s'accorder avec son dernier récit, mais il l'avait donnée lorsqu'il niait encore toute participation

de Morey k l'attentat. Depuis, les balles que Morey avait, selon la déclaration de ïa fille Nina, portées sur lui dans un sac, le mercredi 29, et jetées hors de la barrière du Trône, après qu'il venait de se vanter à elle d'à voircharge les canons de fusil de la machine, ont été retrouvées au lieu qu'elle avait indique; et vous vous souvenez également que Morey , ou un homme qui lui ressemblait beaucoup, a été rencontré, le lundi 27 juillet au soir, par Elisabeth Andrener, dans l'escalier de Fieschi, détournant le visage pour n'être pas reconnu.

Fieschi n'avait plus rien à dire sur Morey; il s'était expliqué sur tous les indices qui venaient à la charge de celui-ci. II n'en était pas de même à l'égard de Boirean. Mais il ne tarda pas à revenir aussi sur ses premières dénégations. Interrogé de nouveau sur la nature de ses relations avec ce jeune homme, on peut résumer comme il suit les détails qu'il a donnés.

Le dimanche 26 juillet au matin, Fieschi alla chercher Boireau à la boutique de son maître; ne l'ayant pas trouvé, il alla dans son logement rue Quincampoix, ^et, l'y rencontrant, il le pria de lui prêter un foret. Boireau alla en effet chez le sieur Vernert en prendre un, et le remit à Fieschi , qui ne l'instruisit pas de l'usage qu'il en voulait faire. Le manche du foret était en bois ordinaire , l'archet était d'un acier pliant, et la corde d'un acier élastique ; la conscience ( on nomme ainsi la plaque de bois sur laquelle on appuie la poitrine en manœuvrant l'instrument) n'avait que peu de trous. Fieschi ne perça que trois canons de fusil, parce que, sur les quatre qui n'avaient point de lumières, il n'y en avait que trois qu'on eût commencé à forer. Comme il perçait le troisième, la pointe de l'instrument s'émoussa.

Vous l'avez entendu repousser dédaigneusement

comme une supposition absurde Pidée qu'on lui avait prêtée de faire passer un homme achevai devant la machine pour en prendre la mire; cependant il a fini par avouer qu'il était convenu avec Pépin et Morey que, le lundi 27 au soir, entre sept et huit heures, Pépin viendrait se promener à cheval , en face du Jardin Turc et de la croisée de Fieschi, afin que celui-ci dirigeât ses canons à la hauteur d'un cavalier cheminant sur la chaussée.

La parole donnée ne fut pas tenue, Pépin ne parut pas; la machine n'en fut pas moins ajustée, parce qu'il passa diverses personnes achevai; mais Fieschi aurait désiré voir venir Pépin, pour s'assurer que chacun faisait son métier, c'est-à-dire, selon lui, que chacun se prêtait à la circonstance de l'attentat que, depuis quatre mois , Pépin, Morey et lui avaient tramé.

Après avoir quitté ïa fille Bocquin , comme Fieschi cherchait à se fuir lui-même et à s'étourdir sur le mal qu'il devait faire le lendemain, H entra au café des Miile- Coïonnes. II s'amusait à voir jouer au billard, lorsque Boireau arriva auprès de lui comme un homme furieux, très-content d'avoir appris par Pépin que, le lendemain 28, Fieschi devait se servir d'une machine qu'il avait faite pour tirer sur le Roi, sa famille et son escorte. Quand Fieschi eut entendu ces paroles, il se mit en colère et s'étonna que Pépin eût confié une affaire si grave à Boireau. Celui-ci dit alors à Fieschi qu'il était venu à cheval, entre sept et huit heures, sur le boule vart, se promener devant le Jardin Turc, et lui demanda s'il l'avait aperçu. II raconta que Pépin, qui était malade, l'avait envoyé à sa place. Cette confidence donna beaucoup à penser à Fieschi, parce qu'il ne crut nulle ment à la maladie de Pépin, et qu'il imputa son absence à sa lâcheté et au désir qu'il avait de neutre pas

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connu pour avoir pris part à une entreprise si périlleuse.

On peut juger que la nuit qui suivit une telle soirée procura peu de repos à Ficsclii; le lendemain au malin, craignant l'effet des indiscrétions de Boireau , il alla de bonne heure se promener sur le bord du canal, toujours en réfléchissant au mal si étendu qu'il devait faire.

Si j'avais tué le Roi, les princes et une grande partie des généraux et des gens de leur suite, dit-il, que serait-elle devenue, notre malheureuse patrie ! Je ne m'occupais pas de moi-même comme je în'occupais de la petite Nina, et je n'ai pas vaincu mon amour-'propre d'avoir donné ma parole à des gens de cette espèce. En quittant les bords du canal pour revenir chez moi , je ne pris pas la ime d'Angoulême, parce qu'il y avait trop de monde; Urne semblait que toutes les personnes que je voyais devaient lire sur ma figure que j'allais commettre un pareil attentat... Je rencontrai Boireau sur le boulevart , parallèlement à la rue Chariot, mais du côté opposé. Il était avec un jeune homme tres-brun, portant des moustaches bien fournies , que je ne connais pas. Nous ne parlâmes de rien, quoique je pense que Boireau avait conjié à son compagnon qu'il devait y avoir une affaire sérieuse. Il se tenait sans doute en réserve avec moi, pour ne pas me faire voir qu'il avait confié le secret à un autre. En me quittant,I$oivcau me dit, sans que l'autre l'eût entendu : Nous serons tous par Ici et nous attendrons l'affaire. — Je voltigeai par là comme un homîne égaré en voyant la garde nationale et la troupe de ligne se placer.

Fieschi a ajouté qu'il connaissait depuis longtemps la haine de Boireau pour le Roi et son gouvernement. H a l'appelé l'histoire d'une nuit d'ivresse dont il avait déjà fait mention, et durant laquelle, en sortant du café des

Sept-Billards, Boireau avait propose à Maurice et à ïui de tirer au sort à qui tuerait le Roi, et avait traité de lâche quiconque n'agréerait pas sa proposition. Fieschi a terminé cette révélation en disant qu'il avait tout dit et que désormais il n'avait plus rien à déclarer.

H paraît qu'il en coûtait beaucoup à Fieschi d'incriminer Boireau. C'est le dernier des trois hommes qu'il désigne comme ses complices qu'il ait voulu charger. H s'en excusait en quelque sorte, vis-à-vis de fui, ïors de leur confrontation. Ce jeune homme lui tient au cœur, il semble n'avoir pas contre ïui ce même ressentiment qu'on dirait qu'il éprouve contre Morey et Pcpin f qu'il accuse de l'avoir entraîné dans le crime et de lui avoir fourni les moyens de le commettre.

II est établi, par diverses dépositions, que Boireau a en effet emporté du magasin du sieur Vernert , le 26 au matin, un foret, sous un prétexte qui a été reconnu faux. La mèche de ce foret, qu'il a rapporté plus tard, s'est trouvée émoussée. Fieschi & cru reconnaître cet outil pour celui qui lui a servi à percer ses canons de fusil. Cependant il lui a paru que la mèche du foret qu'il avait employé était plus courte et plus cassée vers le bout. BoireaU ne s'est pas souvenu si c'était là le foret qu'il avait pris avec lui quand il était sorti le dimanche 26 juillet; il sait seulement qu'il y a des forets pareils chez le sieur Vernert.

Un mot remarquable est échappé à Boireau lors de sa confrontation avec Pépin. M. le Président lui ayant «appelé qu'il semblait résulter de l'instruction que Pépin, qu'il soutenait ne pas connaître, l'avait envové, le lundi 27 juillet au soir, passer avec son cheval sous la fenêtre de Fieschi , Boireau a répondu : Je n'ai qu'une chose à dire , c'est que je suis innocent ; s'il ij a

d'autres complices, c'est à vous de les chercher; ce n'est jamais moi qui livrerai un père de famille ; j'ai trop d'humanité pour cela.

Toutefois jusque-là rien ne prouvait que Boireau connût l'emploi qui avait été fait de son foret par Fieschi, Je lundi 27 juillet au matin; il paraîtrait même, d'après la déclaration de Fieschi, que Boireau n'aurait été instruit par Pépin que le soir de ce même jour de l'existence de îa machine; ce n'est, en effet, que dans l'après-midi qu'il en aurait révélé l'existence à Suireau. Tout le reste de la déclaration de Fieschi roule sur des entretiens qui auraient eu lieu entre Boireau et lui, et que Boireau nie. L'appréciation de ces circonstances est toute morale, elle dépend de l'appréciation du caractère de ces deux hommes, et du degré de confiance que leurs paroles vous auront inspiré.

Dans sa confrontation avec Fieschi, Boireau a reconnu qu'il avait rencontré celui-ci sur le boulevart du Temple, le 28 juillet au matin; mais il a soutenu que ce n'était pas iui qui avait dit à Ficschi : Nous serons tous là, et nous attendrons l'affaire.

M. le Président lui ayant demandé quel était celui qui pouvait avoir tenu ce propos , Boireau a répondu qu'il ne le savait pas. — Est-ce la personne qui était avec vous? a repris M. le Président. — Je n'en sais rien, a répliqué Boireau. — Votre réponse donne à penser que quelqu'un a tenu ce propos , que vous le savez et que vous ne voulez pas le dire? — // ne faut pas attacher trop d'importance aux paroles qui peuvent échapper à un ouvrier aussi peu instruit que moi. J'étais seul. Si j'ai été vu ce jour-là par Suireau avec Martinault, c'était sur le boulevart des Italiens.

Fieschi a assuré depuis qu'if avait su de Boù'eau que

c'était un avocat de ses amis, chef de section de la société des Droits de l'homme, qui l'accompagnait ce jour-là sur le boule vart.

Il a déclaré, de plus, être allé une fois chez Pépin avec Boireau; il ne doute pas que Boireau n'y soit allé plus souvent. Cependant Boireau a déclaré ne point reconnaître Pépin, et Pépin a déclaré qu'il ne croyait point reconnaître Boireau, et que s'il l'avait vu une fois, il ne le reconnaissait pas. Plus tard, il a dit qu'il croyait bien l'avoir vu venir boire la goutte dans sa boutique.

Dans un tel état de choses, il ne restait plus qu'à rechercher soigneusement tout ce qui pouvait confirmer ou atténuer les révélations de Fieschi, fortifier ou infirmer les dénégations de ceux qu'il accusait d'être ses complices. Mais tout en y procédant, il était impossible de n'être pas frappé de la lenteur et de l'espèce d'hésitation que Fieschi avait apportée à faire ses aveux, et des constantes et énergiques dénégations de Morey, de Pépin et de Boireau. On ne pouvait s'empêcher de remarquer tout ce qu'il y avait d'invraisemblable à supposer qu'un homme tel que Fieschi se crût indissolublement lié jusqu'au crime, et au crime le plus détestable; jusqu'à la mort, et à une mort ignominieuse, par une promesse faite à des hommes tels que Moreij et Pépin. Ne pouvait-on pas en conclure, ou que Fieschi était engagé envers d'autres hommes dont il avait lieu de priser plus haut l'estime ou le mépris, ou que, dans l'intention évidente d'améliorer son sort en faisant profession d'une sincérité mensongère, il aggravait à plaisir les charges qu'il faisait peser sur Pépin et sur Morey? II était du devoir des magistrats instructeurs de lui présenter ces objections dans toute leur force; c'est ce qui a été fait.

Dans un de ses derniers interrogatoires, on lui a fait observer qu'en comparant la disproportion qui paraissait exister entre l'énergie de son caractère et ce qui apparaissait du caractère de Pépin et de celui de Morey, et on considérant les immenses et funestes conséquences de son attentat, on s'expliquait difficilement comment l'influence de ces deux hommes avait pu suffire, soit à lui en faire concevoir le projet, soit à le lui faire accomplir.

Nous allons transcrire la re'ponse de Fieschi; elle doit être pesée. Ce n'est qu'en se familiarisant avec ses idées, avec sa manière d'être et d'envisager les hommes et ïes choses, que l'on peut appre'cier la vraisemblance ou la vérité de ses paroles. En pareille matière , il n'y a point de mesure commune entre ïes hommes : ce que dit chacun d'eux doit être examiné d'après son caractère, ses idées, ses croyances, sa situation sociale, ses actes antérieurs; en un mot, sa personnalité tout entière.

C'est pourquoi nous nous sommes efforcés le plus possible, dans le cours de ce rapport, de les faire penser, agir et parler devant vous; écoutez Fieschi:

«J'avais donné ma parole à Pépin et à Morey : je «leur avais des obligations depuis que j'étais pour- « suivi, et le rang d'un homme n'est pour moi d'au- «cune considération quand il s'agit de tenir une pa- «role donnée. Si je n'avais été leur débiteur que d'une «somme d'argent, j'aurais pu m'acquitter; mais il s'a- « gissait d'une dette de cœur. Toutefois , ayant mieux « connu Pépin, qui faisait le républicain et qui était aris- « tocrate , qui n'avait pas eu le courage de mettre le feu «à la traînée de poudre que nous avions faite pour l'ex- «périence de notre machine, qui était dominé par son «intérêt, et qui avait livré notre secret à un jeune

«homme tel que Boireau, venu à cheval à sa place sur «le boulevart, le 27 juillet au soir, en face de ma «croisée, pour l'ajustement des canons; si j'avais eu «ce qui m'e'tait dû par Isidore Janot et Salis, je me «serais libéré envers Pépin, et j'aurais été heureux de «renoncera mon projet1.»

C'est ici le lieu de relever une circonstance révélée parles sieurs Suireau, père et fils dans leurs de'positions. Quelques jours avant l'attentat, Fieschi paraissait se tourmenter beaucoup de ce que Janot n'arrivait pas ; on l'entendait répéter avec impatience : « Janot n'arrive pas ! Janot « n'arrive pas ! » Ne serait-ce pas que si Janot était arrive, Fieschi aurait eu l'espérance de pouvoir payer ses dettes et dç dégager sa paroïe|.?

On ne s'en est pas tenu îà; il ne fallait pas fui faisser croire qu'on admettait sans examen, et sans un examen scrupuleux, les déclarations qu'if avait faites. II e'tait important de l'avertir que ïa justice ne demandait pas des coupables, mais fa vérité' avant tout; qu'elfe ne voulait savoir que ce qui était en réalité, et que ce serait l'offenser, et non fa satisfaire, que de désigner à ses poursuites des hommes qui ne seraient pas véritablement fes complices du crime qu'elfe était chargée de punir. Dans cette intention, on a représenté à Fieschi que Pépin avait nié tous fes faits qui avaient été ai^ ticuïés à sa charge; qu'if avait opposé, à toutes fes déclarations de son accusateur, fes dénégations fes plus formeffes, et qu'if fui reprochait avec amertume de vouloir perdre gratuitement un père de famille, après l'avoir exploité. On fa invité à réfléchir consciencieusement au résultat des graves accusations qu'il avait portées contre Pépin, et à ne dire que l'exacte vérité.

1 Ioterrognloiie de Fieschi, 13 octobre.

A ces sérieuses observations Fieschi a fait une réponse soiennelle. Nous nous conformons à ses intentions en la re'pe'tant : «Je demande que l'on e'crive ici ma réponse « textuelle, sans s'occuper des formes de mon langage, «afin que ce soit exactement consigne au procès-verbal. «Je jure devant la face de Dieu et des hommes, sur le « tombeau de mon père, que tout ce que j'ai dit à l'égard « de mes complices est la vérité', et je le proteste en pré- «sence de la nation entière. Ce n'est point en deman- «dant ma grâce à aucun magistrat, depuis le président «et les ministres jusqu'aux juges d'instruction; car du «commencement, je ne l'aurais pas fait au Roi ïui- « même. Si toutes les couronnes du monde fussent venues «me parler pour avoir ces révélations, eïles n'auraient «pas eu un pîus heureux succès, puisque je préférais « mourir sous le nom de Girard, dans l'espoir de ne pas «être connu.

«Ce n'est point par faiblesse ni par défaut de forces «physiques ou morales, ni par promesses d'argent, ni, «je fe répète, pour ma grâce que j'ai fait ces révé- «îations consciencieusement. C'est un homme venu «sur mon chemin, que je connaissais depuis îong- « temps, et qui avait été mon bienfaiteur; c'est par la «reconnaissance que je devais à M. Lavocat, malgré «qu'il y avait onze mois que je ne l'avais pas vu, «que je me suis décidé à parler. M. Lavocat a rendu «encore un autre service à son pays, quelle que soit «Pétendue des malheurs qui aient pu arriver, et que «j'ignore. La présence de M. Lavocat, que j'ai reconnu « de loin, causant avec M. Panis, pendant que j'attendais «le cortège, fut cause que je me dis à moi-même : a Te voilà , mon bienfaiteur; ta vue me fera manquer «mon projet! Aussitôt je mis ma main aux deux écrous,

«l'un après l'autre; je baissai ma mécanique de quatre «ou cinq pouces environ, c'est-à-dire les culasses, ce «qui fit changer la direction des bouches, en les éïe- «vant ou même en les obliquant. La vue de ème «12ç légion, compose'e de gens au milieu desquels «j'avais ve'cu pendant quatre ans, me fit aussi sentir «ce qu'il y avait de criminel à faire feu sur des hommes «avec ïesquels j'avais bu et mange'; mais je répète que «l'homme qui s'était empare depuis longtemps de mon «caractère et de mes sentiments, c'est M. Lavocat , «dont ïa pre'sence me troubla au point que je n'étais « plus capable de reconnaître une personne sur ïa chaus- «se'e. J'eus la pensée alors d'aïler me jeter à ses pieds, «de lui avouer mon projet criminel. En donnant au- «dience à mes réflexions, je me dis : Quand je t'auvrat avoué mon projet, que feras -tu? Me feras -tu « partir à l'étranger? Depuis onze mois que je ne t'ai

«vu, l'absence c'est la mère de l'oubli! Pas

«moins, je me suis de'cide' à descendre et à me jeter «à ses pieds. J'ai traverse trois chambres ; mais comme «j'avais barricadé mes portes, pendant que je m'occu- «pais à sortir les planches, j'entends un roulement: «je reviens sur mes pas. J'aperçois ïa 12e légion qui «changeait de position. Je perdis de vue mon bienfai- « teur, mais je n'en restai toujours pas moins trouble'. «H me vint à l'esprit que Pépin et Morey savaient «que je devais exécuter mon projet; que je leur avais «donné ma parole, et je me dis : Il vaut mieux mourir «que de survivre à la honte d'avoir promis , et puis de «faire le lâche ; car j'aurais été traité de lâche et d'es- «croc, malgré que je n'eusse reçu que 40 francs en- «viron en dehors des frais, pour tous les achats qu'il «avait faïïu faire. Dans cet intervalle, j'aperçus ïe cor-

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«tege en face de Franconi; je me dis alors : Quel malaheur vas-tu faire? 'Et moi-même je me sens bien cou- «pable d'avoir fait ces réflexions, et de n'en avoir pas «moins exécute mon projet; d'avoir réfléchi que j'au- «rais pu tuer tant de généraux, qui n'ont point d'autre «fortune que leurs appointements, qui avaient gagné «leurs grades sur les champs de bataille, en combattant «pour leur pays, sous les ordres du grand Napoléon. « Ces généraux ont des enfants à élever, des filles à «marier, qu'ifs auraient pu doter avec leurs appointe- «ments. Privés de leur père, ces enfants n'auraient pu «être élevés ni dotés. Pendant que je faisais ces ré- « flexions au pied de ma mécanique, Se Roi continuait «sa marche, et il arriva près du grand arbre en face, «environ 30 ou 35 pas hors de la direction de mes « canons. J'aperçus même un général avec une écharpe «rouge qui avait, autant que je me le rappelle, franchi « la direction de mes canons ; je ne songeai plus à rétablir la direction de ma mécanique, je fis un pas «pour prendre un tison à la cheminée, la distance est «d'environ un mètre cinquante centimètre.?, et je mis le « feu. J'ignore ce qui en est résulté. Quand les ministres «sont venus me voir dans ma prison, je leur ai dit , en «présence de M. Lavocat , que si j'avais des révélations « à faire, je ne les ferais qu'à lui; que tout ce que je lui «dirais serait l'exacte vérité; je l'ai dite, même à mon «préjudice comme au préjudice de ceux qui m'avaient «fourni la farine pour faire le pain. J'ai un dernier vœu «à exprimer: ce que vous écrivez, doit me survivre; il « faut que ces papiers soient lus et servent d'enseigne- « ment à ceux qui seraient tentés de faire comme moi; «qu'ils prennent des gants avant de m'imiter. »

« Ainsi, reprit le magistrat interrogateur, vous persis-

« tez à dire que vous n'avez fait que rendre hommage «à la vérité en faisant sur Pcpiu et Morey les déclara- « tions consignées dans vos précédents interrogatoires?» — « Oui, monsieur : j'ignore si Pépin ou Morey parlent, <* mais moi je déclare de nouveau que je dis la vé- «rité. Les premières révélations que j'ai faites étaient « incomplètes ; mais ce que je disais n'était pas moins

«vrai J'ai été touché des visites de M. JLavocat , des

«hontes qu'il m'a témoignées dans mon malheur; je sais «qu'il est attaché au Gouvernement, et j'ai cru faire à «la fois une chose agréable à mon bienfaiteur et utile à «la nation et au Roi, en lui révélant la série des ciro constances qui m'avaient excité à réaliser mon crime.»

«Dire la vérité est le premier devoir d'un accusé, <: reprit le juge d'instruction» Lajustice ne saurait croire (i que, par complaisance pour une personne quelconque, e vous auriez fait de si graves déclarations; elle vous «invite de nouveau à dire si les aveux que vous avez < faits sont en tous points conformes à la vérité, ou s'ils « ne seraient que le résultat d'une combinaison quel- « conque de votre part. » — « Quels que soient les services «qu'ait pu me rendre M. Lavocat, quel que soit mon «dévouement pour lui, dévouement dont je lui ai donné «des preuves dans les événements de juin 1832 et d'a- «vril 1834, jamais ma complaisance n'aurait pu aller «jusqu'à trahir la vérité dans des circonstances aussi «graves, et quand mes déclarations peuvent avoir des « conséquences aussi extrêmes.»

Que pourrions-nous ajouter à ces paroles? Fieschi s'y manifeste tout entier. Jusqu'à quel point l'homme qui s'y peint mérite-t-il votre confiance lorsqu'il accuse ceux qu'il a évité si longtemps de compromettre par ses aveux? Dans quelle proportion les passions diverses

qui le dominent peuvent-elles entrer dans ses premières et ses dernières déterminations? C'est ee qu'il ne nous appartient pas de préjuger.

H nous reste à vous rendre compte de cette partie de l'information relative à Morey, à Pépin et à Boireau , destine'e à servir de contrôle aux déclarations de Fiesc/m'.Nous tâcherons d'éviter, autant que nous le pourrons, de vous fatiguer par d'inutiles répétitions, et nous ne redirons que ce qu'il sera indispensable de redire pour être clair, sans oublier que la clarté' est notre principal devoir après une religieuse exactitude.

Vous connaissez déjà Morey. Ne' à Chassaigne, département de la Côte-d'Or, il a servi dix ans comme ouvrier dans le train d'artillerie de l'armée et dans un régiment de hussards. En 181 6, il avait été arrêté comme prévenu de projets d'assassinats contre la famille royale. II était, à la même époque, accusé d'un meurtre commis sur la personne d'un soldat autrichien pendant l'occupation étrangère; il fut acquitté par la cour d'assises du département de la Côte-d'Or, comme n'ayant donné la mort que pour sa légitime défense. On lui reproche d'avoir abandonné sa femme et ses enfants à Dijon, pour venir à Paris en 1817; depuis cette époque, il vit en concubinage avec une dame Mouchet qui passe pour sa femme; il exerce la profession de sellier et bourrelier.

Il n'a jamais dissimulé ses opinions républicaines : il en a fait profession ouverte dans ses interrogatoires. II est habile au maniement des armes à feu, et connu dans les environs de Paris, pour ses succès, comme tireur de prix.

Le 11 avril 1826, un jugement du tribunal de commerc e de Paris l'a déclaré en état de faillite. Les

causes du dérangement de sa fortune furent attribuées, par le commissaire-rapporteur, à des dépenses frivoles, qu'entraînait principalement la présence de la femme Mouchet dans sa maison, où régnait, suivant ïe rapport, la plus grande dissipation.

La faillite de Morey fut suivie d'un contrat d'union entre ses créanciers, et enfin d'une transaction par laquelle ils consentirent à cesser toute poursuite, moyennant quinze pour cent de leur créance, payables dans quinze jours.

Plus tard, Morey f décore de juillet, a fait partie de la société' des Droits de l'homme et du citoyen. C'est vainement qu'il l'a nié; son nom est compris dans le dénombrement des membres de la section Homme t du 12e arrondissement; il paraîtrait même qu'il a rempli dans cette société les fonctions de commissaire de quartier. Lors de la perquisition faite à son domicile, on y trouva, entre autres ouvrages politiques, V Exposé des principes républicains de la société des Droits de Vhomme et du citoyen y le journal le Populaire y les Chaînes de l'esclavage , par Marrast , et le Procès des accusés d'avril } publié de concert avec les accusés1. Ces deux derniers écrits ne lui appartenaient pas.

Morey a reconnu qu'il avait caché Fieschi chez lui pendant trois mois, parce qu'il le croyait poursuivi pour délit politique; il a prétendu que fieschi était entré chez lui au mois de novembre 1834, et qu'ils s'étaient séparés en janvier. La déposition de la femme Mouchet est conforme à cette déclaration, fieschi était tout à fait sans argent quand il était chez Morey, et quand il en est sorti.

l'i u i-s verbal de perquisition chez Nolland et Moraj, par M. Gaschon, 31 juillot.

Morey prétend n'avoir revu Fieschi qu'une fois depuis que celui-ci serait sorti de chez lui, et cela vers îe milieu de juin. Après avoir parle de cette entrevue sans rien ajouter, Morey s'est ravise' dans un de ses interrogatoires suivants. II n'a point change la date de l'entrevue, mais il a déclaré que c'était près de l'Arsenal que Fieschi lui avait parlé d'un ami qui devait le présenter à un grand personnage , et avait fini par lui dire que les l'épublicains étaient des lâches, et qu'il arrangerait cette affaire-là. Il fallait bien qu'il eût des vues, a continué Morey, puisqu'il a dit à Nina, deux jours avant l'événement : qu'après demain elle serait heureuse ! c'est elle qui l'a dit.

A une troisième reprise, et dans un troisième interrogatoire, Morey, qui a jugé apparemment n'avoir pas parlé assez explicitement jusqu'alors, a déclaré, tout à coup, que Fieschi lui avait annoncé avoir changé de drapeau, et que le parti républicain n'était pour rien dans cette affaire-là. M. le Président lui ayant demandé ce qu'il en savait, il a répondu positivement qu'il était à sa connaissance qu'il n'y avait aucune personne du parti républicain compromise dans cette affaire.

II est difficile de n'être pas frappé de la tardivité et du caractère récriminatoire de ces déclarations, et rien n'est plus évident que leur inconséquence; car, en dépit des dénégations de Morey, elles contiennent l'aveu implicite que Fieschi s'était ouvert à lui sur ses projets. On doit en conclure, en effet, qu'il savait que Fieschi avait entrepris une affaire fort grave, dans laquelle les républicains avaient dû le servir, puisqu'il les accusait d'être des lâches pour l'avoir abandonné. II résultait d'ailleurs nécessairement de ces confidences qu'il avait existé des rapports fréquents et intimes entre Morey

et Fieschi: c'est ce que M. le Président fit remarquer à Morey, qui ne put donner, de ces contradictions, aucune explication satisfaisante.

Morey a nié avoir accompagne' Fieschi lorsque celui-ci est allé louer son appartement au boulevart du Temple; il a soutenu ne s'être jamais donné pour son oncle; il a nié qu'il connût Fieschi sous le nom de Girard, et il a soutenu ne lui avoir jamais donné d'argent. Sophie Salmon, fille du portier de la maison n° 50 du boulevart du Temple, confrontée avec Morey, a dit qu'elle croyait bien (pie c'était lui qui accompagnait Fieschi quand il est venu louer l'appartement où était placé la machine, et qui se donnait pour l'oncle de Girard. Elle a ajouté : Surtout lorsque je l'examine 'par derrière, c'est bien cet homme-là} c'est sa taille, sa corpidcnce; mais il n'a pas l'accent gascon qu'avait l'oncle prétendu du faux Girard1. La femme Larcher2, qui habite la maison dont la fille Salmon est portière, confrontée avec Morey, a reconnu qu'il avait la towmure de l'indiridu qui se disait l'oncle de Girard ; mais cpœ cet homme lui avait semblé un peu plus grand et un peu plus fort quer celui qui était actuellement devant ses yeux.

Elisabeth And?'ener5 a également trouvé que Moi-eij avait de la ressemblance avec l'individu qui passait pour l'oncle de Girard ; mais cpœ cet liomme ne portait pas de favoris, et qu'il lui avait paru on peu plus grand que l'homme avec lequel elle était confrontée, et avoir les épaules plus lai*» es.

Selon Nina Lassave , c'était Morey qui, d'après ce (| u Vile tenait de Fieschi lui-même, était enfermé avec

lnif-rri gatoire de Sophie Salmon, et sa confrontation avec Morey, 1er août. 5 Déposition de la femme Larchcr, et sa confrontation avec Morey, 3 août. ' 1) position d'Elisabeth Andrcnvr, et sa confrontation avec Morey, 3 août.

jçejui-ci dans sa chambre lorsque ïa portière du n" 50 avait empêche' Nina de monter chez Girard, parce q ne , disait-elle , il est enfermé avec son oncle. Fieschi a déclaré lui-même, en termes exprès, que Morey était celui dont il se disait ïe neveu, et qui l'avait accompagné lors de ïa location de son appartement.

Morey a nié s'être trouvé chez Fieschi le dimanche 26 juillet. II a soutenu que, ïe lundi 27, à ï'heure où Nina Lassave assure l'avoir vu buvant de la bière avec Fieschi sur ïe bouïevart du Temple, il était, avec les autres décorés de juillet, rue du Faubourg-Saint-Martin, à l'église française où ï'abbé Châtel officiait. Quelques personnes qui se trouvaient avec Morey dans cette église, où Pépin se trouvait aussi, ont fait connaître qu'il en était sorti de bonne heure et avant ïa fin de la cérémonie.

II a soutenu que ïe jour de l'attentat, après être parti à six heures du matin, pour aller à ïa Maison-Blanche faire un recouvrement, H était rentré chez lui avant dix heures , et n'était plus ressorti qu'après son second déjeuner et pour aîler chez Nolland.

Nolland était, comme Morey, de la société des Droits de l'homme et membre de ïa même section. On a saisi chez lui divers numéros des différents journaux du parti, tel que le Réformateur, le Populaire , le Bon-Sens, et un exemplaire de la Révolution de 1830, par M. Cahet.

Cependant la présence de Morey dans ïa rue des Fossés-du-Tempïe, entre dix heures et demie et onze heures et demie, le jour de l'attentat, a été constatée par ïa déposition d'un domestique de M. Panis, membre de la Chambre des Députés. Ce témoin1 a vu Morey venant

1 Dc'posifion Je Burdet , et sa confrontation avec Morey, 8 août.

du côté de la Bastille et allant tout doucement; il passait devant ïa porte du Jeu de boule.

Morey a nie' Je fait. Burdet y c'est le nom du témoin, a persiste à le soutenir en la pre'sence de Morey y quand ils ont été' confrontés. Morey connaît Burdet pour un honnête homme, qui n'a aucun motif de haine contre fui; il soutient seulement quV/ s'est trompé. Pour le prouver, il dit que s'il avait passé près de Burdety qu'il connaissait, il l'aurait salué ou lui aurait parlé. L'observation de Morey aurait quelque force si le motif probable de sa présence en ce lieu ne faisait comprendre qu'il était peu curieux d'y être remarqué en un pareil moment.

II résulte d'une déposition de la femme Mouchet, la même qui vit maritalement avec Morey y selon leur langage, qu'après être sorti de chez ïui, à sept heures du matin le 28 juillet, il est rentré, entre neuf et dix heures; ensuite il est sorti de nouveau, et n'est revenu pour le diner qu'après que les enfants avaient mangé. Scion Lutz, apprenti de Morey f et la fdle Monyy repasseuse, qui demeure dans la même maison, il ne serait •rentré chez lui, ce jour- là, pour la seconde fois, qu'entre une heure et une heure et demie; il est donc probable que Morey ne rend pas un compte exact de l'emploi de son temps, et le témoignage de Burdet subsiste dans toute sa force.

Nous avons dit que Morey soutenait n'avoir su qu'après l'attentat que Girard et Fiesclii ne faisaient qu'une seule et même personne; il prétend ne l'avoir appris que de la bouche de Nina quand il lui a faii porter la malle de Fieschi. Il avait d'abord nié ce dernier fait, sur lequel la déposition des témoins qui font

Rapport 98

reconnu1, le témoignage de Nolland et les déclarations de Nina Las s ave ne laissaient aucun doute. II a fini par convenir lui-môme de ce qu'il n'avait pas avoué plus tôt, et il a reconnu qu'il avait menti pour la malle-; ce sont ses propres expressions.

H prétend que son intcrc-t pour Nina a été excité par le récit qu'elle fui a fait de la manière dont Fieschi s'y était pris pour la faire sortir de la Saïpétrière. L'homme le plus barbare, dit-il, aurait fait ce que j'ai fait.

Toutes les circonstances concourent pour démentir le récit de Morey. Vous avez vu que la fille Nina est sortie spontanément de la Saïpétrière; qu'elle n'en est sortie qu'après l'attentat, et que Fieschi lui avait même expressément recommandé de l'y attendre. Ces faits ne résultent pas seulement des déclarations de Fieschi et de Nina, mais ils sont confirmés par les dépositions des femmes Roux, Sornet et Beauvillers , qui habitaient la Saïpétrière comme Nina, et par celle d'An nette Bocquin, chez laquelle Nina s'est réfugiée dans la nuit du 28 au 29 juillet.

Morey accuse Nina et Fieschi de s'entendre pour perdre leur bienfaiteur; il soutient que Nina- ne lui a rien dit de ce qu'elle savait, qu'après avoir reçu la malle, le 30 juillet. Cependant il convient que Nina est venue le chercher la veille, après midi, dans sa maison ; qu'il n'a pas voulu l'entendre /«/ qu'il lui a dit qu'elle lui conterait cela plus tard, et qu'il l'avait envoyée l'attendre à la barrière du Trône. II a reconnu qu'il était allé l'y joindre, et qu'il l'avait menée chez un traiteur,

1 Confrontation tic Morey et de Dubromct , 2 août. 1 Interrogatoire de Morey, 6 août.

hors de la barrière, où eïle s'e'tait fait apporter une soupe et un demi-setier de vin1.

Vous savez l'importance de ce rendez-vous, et vous vous rappelez ce que la fille Lassave en a raconte. Morey a été' reconnu par le garçon de service du restaurateur Bertrand, demeurant près ïa barrière de Montreuiï; il l'a vu venir, le mercredi 29 juillet, vers trois ou quatre heures de l'après-midi, prendre un repas, en compagnie d'une jeune filîe qui avait un œil de moins. On leur a servi un potage, un pain, deux côtelettes de veau cuites dans leur jus, et une bouteille de vin blanc. Ils sont restés une heure et demie à table; pendant ce temps, ils ont causé tout bas, de manière à n'être pas entendus, et à être remarqués par des officiers de la garde nationale de la banlieue, qui étaient à une autre table, et qui n'ont pu s'empêcher de faire quelques plaisanteries sur le long entretien de ce vieillard et de cette jeune fille. La servante du restaurateur Bertrand a reconnu la fille Lassave pour l'avoir vue, le 29 juillet, dans l'établissement de son maître, en compagnie de Moretf, qu'elle avait déjà reconnu. Nina Lassave reconnaît les deux témoins, ainsi que le restaurateur Bertrand, quoique celui-ci ne la reconnaisse pas5.

Morey convient qu'il a recommandé Fieschi à son neveu Bcnaudin ; mais il prétend ne pas connaître le sieur Lesage. Il ne sait pas si Fieschi avait pris le nom de Bcschcr en allant travailler à la manufacture de papiers peints; il ne se souvient pas d'y être allé voir Fieschi. Cependant il ne nie pas que Fieschi ne lui ait Fait vendre pour 30 fr. de colle au sieur Lesage.

De-position de Damhrreille et sa confrontation avec Morey, 22 el 30 septembre. 1 Déposition A'Anncttc Jiargcot , 30 septembre. Déposition iVAjalbcrt Bertrand , 3() septembre.

Si Fieschi avait pris le nom de Bcscher, ajoute-t-il il est possible que Lesage mV.it dit : J'ai Bescher ici; il l'aura fait venir, et je l'aurai vu; c'est comme cela que les choses se seront passées.

H est à craindre que ces aveux et ces dénégations ne pèchent également par défaut de franchise. II est difficile d'admettre que Morey ait donne' rendez-vous à la fille Lassave hors de la barrière de Montreuil, le 29 juillet, et qu'ils aient causé ensemble pendant une heure et demie, sans que celle-ci ait entretenu Mwey de ce qui l'intéressait. Il est peu probable que si Morey ne connaissait pas le sieur Lesage, et si le sieur Lesage n'e'tait pas informe' de l'intérêt que Morey prenait au faux Bescher, il eût fait venir ce dernier pour voir Morey, lorsque celui-ci venait à la manufacture de papiers peints. D'ailleurs il résulte d'une déclaration du sieur Lesage, que Morey est venu voir Bescher plusieurs fois à la manufacture pendant que ce dernier y travaillait. Or Morey connaissait le véritable Bescher: quand il venait chercher celui qui se cachait sous ce nom, c'était donc évidemment Fieschi qu'il venait voir.

Morey et Nina Lassave ont été confrontés1. Nina a répété, avec la plus fenne assurance et dans le plus grand détail, devant Morey, tout ce qu'elle avait dit à sa charge; il a persisté à tout nier, sauf cependant la partie du récit de la jeune fille relative aux soins qu'ii s'est donnés pour lui trouver un logement, et à la remise de la malle de Fieschi. II a ajouté que c'était là sa plus grande faute, et que pour tout le j'este il ne craignait rien ; il a reproché à Nina de débiter une longue suite de mensonges, et il s'est écrié : Y aurait-il eu du bon sens qu'après une chose comme celle-là, je fusse allé chercher une enfant pour la lui conter? II reconnaît lui avoir

1 Interrogatoire de Morey et sa confronlation avec Nina Lassave , 9C août

donne quelque argent; il est également convenu qu'il peut avoir parie' à Nina de la manière dont ies canons de la machine étaient chargés, et, à cette occasion, il a développé une théorie sur l'art de charger les armes à feu, qui ne laisse pas, dans une pareille circonstance, d'avoir quelque importance dans sa bouche.

Vous vous souvenez que, selon Nina, Morey aurait dit, en s'emparant du carnet de Fieschi, qu'il fallait le brûler ou le détruire, en un mot, le faire disparaître. Le carnet de Fieschi a été trouvé dans les latrines de la maison n° 23, rue Saint- Victor, habitée par Morey1. Il est constant que la fille Lassave est retournée chez Morey après l'ouverture de la malle, le dimanche 2 août, mais elle affirme que les ouvriers de M. Morey lui ayant dit qu'il n'y était pas, elle n'est pas entrée dans la maison, et personne ne dit l'y avoir vue. Morey cependant prétend n'avoir eu aucune connaissance du carnet de Fieschi; il ne l'a point emporté, il ne l'a point jeté dans les latrines où on l'a trouvé; il attribue à Nina cette action déloyale.

Morey avait d'abord déclaré qu'il ignorait complètement si Pépin connaissait Fieschi; plus tard il est convenu qu'au mois de mars dernier il avait dîné chez Pépin avec plusieurs personnes, et qu'il y avait vu venir Fieschi pendant qu'on était au dessert et avant qu'on eut pris le café. 11 a fini par avouer que c'était lui qui avait fait connaître Fieschi à Pépin-, et qu'il le lui avait présenté sous son véritable nom , depuis que Fieschi ne logeait plus chez Morey, c'est-à-dire depuis le mois de janvier.

ltérativcment interrogé sur toutes les circonstantvs à sa charge, déclarées par Fieschi ou \n\v Nina , Morey

1 Procès-verbal de perquisition, 25 août. 1 lntei Tognloire de Morey , 2'J août.

a persiste à tout nier. II a soutenu que Fiesclii était un imposteur; que c'était lui qui, pour débarrasser sa chambre, avait remis des balles à la fille Lassave, qui les avait portées hors de la barrière et avait, contre! toute vraisemblance, accusé Morey de ies y avoir déposées. Car, en admettant a-t-il dit qu'il eût des balles en sa possession et qu'il voulût s'en débarrasser, il aurait été bien plus naturel qu'il les jetât dans îa rivière, en passant sur ïe pont d'Austerlitz, que de les porter péniblement Iiors de la barrière du Trône, d'autant plus qu'il ne pouvait avoir aucun intérêt à les retrouver, puisque pour quatre sous il aurait pu fondre plus de balles qu'il n'y en avait dans le sac qu'on lui a représenté, tandis que pour quatre sous il ne voudrait pas faire une course aussi longue. II a affirmé, contradictoirement avec son premier interrogatoire et conformément à la vérité, qu'il avait d'ailleurs des balles à la maison1, et qu'il n'avait nul besoin de s'en procurer d'autres.

Les balles saisies chez Morey , les balles trouvées dans un sac de toile, hors de la barrière du Trône, et que Nina Lassave a déclaré y avoir été jetées par Morey y et diverses balles extraites des corps des diverses personnes tuées ou blessées, sur le bouïevarl du Temple, au moment de l'explosion, d'autres balles enfin ramassées sur les boulevarts, aussitôt après l'événement, ont dû être comparées entre elles par un expert. II résulte de son rapport1 que les soixante-six balles, trouvées hors de la barrière de Montreuil, sont toutes égales entre elles, et par conséquent sorties, à la même époque, du même moule; enfin, qu'elles étaient toutes aptes à charger les canons de la machine de Ficschi, puisqu'elles entrent librement dans sept de ces canons; et qu'à l'aide d'une baguette

1 Interrogatoire de Morey , 14 septembre.

3 Rapport du sieur Lcpage , armurier, 18 septembre.

de fer ou de bois, on peut les introduire, dans les autre?, en se servant d'un maillet, et il a été saisi chez Fieschi, une tringle qui paraît avoir servi à cet usage. II est constant que ces balles, sont généralement de quelques grains, plus lourdes que celles qui ont été extraites des corps de M. ie lieutenant-colonel Rieussec, et de 3131. les grenadiers de îa garde nationale, Léger et Hicard; que cependant, il s'en est trouvé une du même poids, et une autre plus légère de quelques grains ; enfin, qu'elles sont exactement d'un poids égal à celles qui ont été recueillies sur le boulevart, et qu'elles n'en diffèrent que par ïeur forme, qui a dû nécessairement s'altérer dans les canons de fusil, et par le choc des corps, plus ou moins durs, qu'elles ont rencontrés lors de leur projection. Mais ces balles n'ont aucun rapport avec celles qui ont été trouvées au domicile de Morey y et ne peuvent entrer dans aucun des mouies qui ont été saisis chez îui, tandis que les deux sortes de balles, renfermées dans sa boite, se rapportent parfaitement à ces deux moules.

Morey est inébranlable dans ses dénégations. Quand M. le Président îui a parlé du petit modèle de ïa machine que Ficschi aurait présenté à Pépin, il s'est écrié: M. Pépin est un honnête homme, et il aurait bien remué Fieschi, si celui-ci lui avait présenté un projet pareil. Quand 31. le Président lui a demandé s'il avait quelque souvenir des conversations qui auraient eu lieu entre Pépin y Ficschi et lui, sur les conséquences de l'attentat de Ficschi, et sur le parti qu'il faudrait en tirer pour organiser un gouvernement provisoire, il a répondu : // faut avoir des capacités pour faire des choses pareilles, ci je vous demande si ce se- ait 101 homme de mon d°e ci de mon état qui entreprendrait des choses scniblaolcs1.

1 Interrogatoire de Morey , si septembre.

Dans ïe cours de l'instruction , celui que l'on conjecture être le même que Morey a été' désigne' plusieurs fois comme vêtu d'une redingote bleue et d'un pantalon blanc, ou d'un habit noir, et coififé d'un chapeau noir ou d'un chapeau gris. On a saisi chez Morey, selon un procès-verbal de perquisition ', une redingote verdàtre ou bleuâtre qu'il porte habituellement, un habit de drap noir, un pantalon de croisé de coton blanc, un chapeau de soie noir et un autre de feutre gris.

On avait signalé Morey comme ayant travaillé dans les écuries de M. ïe duc cV ' Angouléme , et comme portant une fleur de lis tatouée sur le bras. Morey a déclaré que ces faits étaient faux; il n'a jamais travaillé pour ïa maison de ce prince, et la marque qu'il porte sur le bras est la figure d'un hussard, qui y â été tatouée pendant qu'il était au service. Les témoins entendus sur ïa première de ces circonstances ont confirmé la déclaration de Morey; il n'a jamais travaillé pour les écuries de M. le duc cV Angoulême .

Le 22 août Morey a déclaré qu'il cesserait de prendre de la nourriture si on ne changeait pas son régime. Ce régime a été amélioré selon l'avis et les prescriptions des médecins ; néanmoins la santé de Morey n'a cessé de décliner depuis qu'il est arrêté. Il parait atteint d'un profond chagrin. Le désordre de ses affaires, la gravité de l'inculpation qui pèse sur lui , les charges qui résultent de l'instruction, le vif ressentiment qu'il éprouve contre ceux dont les déclarations l'incriminent, aggravent le mauvais état d'une santé dès longtemps altérée par un empoisonnement accidentel, et font craindre pour sa vie.

1 Procès-verbal de saisie. 3 août; perquisitiou chez Morey , 3 août.

Nous vous avons rendu compte de l'évasion de Pépin : elfe eut lieu ïe jour même de son arrestation; à peine eut-if ie temps d'être interroge par M. ïe Président. Pendant près d'un mois, il s'est soustrait aux recherches les plus exactes et les pïus multipliées; ii a e'chappé à la surveillance fa pïus rigoureuse. Cependant, si ï'on devait en croire une ïettre adressée par lui à M. ïe Président et à M. ïe Procureur général près ïa Cour des Pairs, et qu'il fit insérer dans les journaux, il ne s'était point évadé pour se soustraire à ïa justice ni à ïa juridiction de la Cour, mais parce que ïa délicatesse de sa santé lui rendait impossible de supporter, sans succomber, une longue détention. lï prenait, dans cette ïettre, l'engagement de ne pas quitter Paris, et promettait de se constituer prisonnier en temps utile , si on le lui ordonnait. Iï s'indignait qu'on lui supposât ïe caractère assez barbare pour être, avec connaissance de cause, de complicité dans un crime, et reconnaissait cependant l'obligation de se disculper, même pour ï'honneur de ses enfants , d'une accusation , s*eïon lui , aussi banale que dépïorabïe.

Cependant Pépin avait quitté Paris; iî était retourné dans î'asile que fui avait procuré, dans le courant du mois d'août, son ami et son associé commerciaf ïe sieur Collet. Tous ïes jours iï était entouré de gens qui lui offraient des passe-ports , et qui Je pressaient de partir. Ii rerusa un passe-port pour ïa Belgique, dans fa crainte que son extradition ne fut demandée et accordée.

Le sieur Collet alla de sa part chez M. Armand Carre l i'tchezM.Garm'er-Pagi'Sf membre de fa Chambre des Députés, pour leur demander des conseifs sur ïe parti auquel Pépin devait s'arrêter. Le sieur Collet était chargé de les. assurer que Pépin était fort de sa conscience et

Rapport. 39

( 22fl )

ne craignait rien; il ne les trouva pas dans leur domicile: ils étaient l'un et l'autre absents de Paris. Pépin n'a ni contesté, ni reconnu la vérité de ce récit; il connaissait M. Gamier-Pagcs et M. Armand Carrel poulies avoir vus une ou deux fors ; il ne se rappelle pas que personne lui ait donné directement le conseil de ne point aller en Belgique, de crainte d'extradition.

Le sieur Collet a déclaré qu'étant allé au bureau du journal le National, pour savoir où il pourrait trouver M. Armand Carrel, un des rédacteurs du journal lui demanda de quoi il s'agissait; le sieur Collet lui fit part de sa mission : alors le sieur Estibal, qui se trouvait là, après avoir causé avec une autre personne, invita le sieur Collet à laisser son adresse, et lui promit de s'occuper de l'affaire de Pépin. En effet, deux personnes vinrent peu de jours après chercher le sieur Collet h Lagny; il était absent. Le 17 ou le 18 août, le sieur Estibal revint seul; il dit au sieur Collet qu'il s'était procuré un passe-port à l'étranger pour son beaufrère Bichat, condamné à plusieurs années de prison comme gérant du journal la Tribune , et qu'au moyen de ce passe-port, qui était au nom d'une dame et de son neveu voyageant ensemble, Pépin pourrait partir pour la Belgique avec Bichat. Le sieur Collet répondit qu'il en parlerait à Pépin. Le dimanche suivant, les sieurs Estibal et Bichat vinrent à Lagny; le sieur Collet leur fit voir Pépin; celui-ci refusa de se déguiser en femme , et déclara que, s'il quittait la France, ce ne serait que pour aller en Angleterre.

Le sieur Estibal lui proposa, moyennant 100 fr. , un passe-port pour l'Allemagne; il disait qu'il en avait autant qu'il en voulait; qu'il s'en était procuré neuf pour les évadés de Sainte-Pélagie, mais que dans le moment

il était assez difficile d'en obtenir, surtout pour l'Angleterre. Pépin pria le sieur Collet dédire au sieur Estibal qu'il ne voulait point de passe-port. Le sieur Barbieri a confirmé cette déposition par la sienne1.

Le sieur Estibal a été entendu ; sa déposition n'a pas été en tout conforme à ceïle du sieur Collet ; selon lui , la personne que Collet serait aiïé chercher au bureau du National , et avec laquelle il aurait conféré dans l'intérêt de Pépin , aurait été ïe sieur Berge ron. Le sieur Bergeron serait ensuite venu à Lagny avec le sieur Estibal.

Celui-ci a expliqué que ce n'était point lui qui avait eu à sa disposition les passe-ports donnés aux évadés de Sainte-Pélagie, mais bien la personne qui fui avait procuré un passe-port pour son beau-frère Bickat2 et qu'iï a refusé de nommer.

La déclaration du sieur Bergeron a confirmé celle du sieur Estibal} il a dit que Pépin avait fait, ïe 27 juillet, une collecte pour ïes détenus politiques, dans l'église de l'abbé Chàteï, et en avait apporté îe produit au bureau du National. Le sieur Bergeron Pavait vu plusieurs fois au bureau de ce journal pour affaires de rédaction , et notamment avec le père de Jeanne , ïe prisonnier de Cïairvaux 3.

Cependant ïes journaux répétaient, de temps à autre , ïa nouvelle du passage de Pépin dans certaines villes hors des frontières, et de son arrivée en pays étranger. La police ne prit point ïe change, et ïe 21 septembre, pendant ïa nuit , Pépin fut découvert à

1 Déposition de Barbieri, 2 octobre.

' Déposition d'Estibal , 6 octobre.

: Déposition de Bergeron , ' octobre.

Magny, département de Seine-et-Marne1, en chemise, cache' dans une fausse armoire place'e au fond d'une alcôve , au domicile du sieur Rousseau père, propriétaire.

H fut arrête'; M. le préfet de police avait dirigé l'opération en personne. On trouva dans le paquet ap*porté 2 par Pépin, lors de son arrestation, 940 francs, dont 840 francs en or; un sac de nuit contenant diverses hardes et un volume broché des Œuvres de Saint- Just. Un autre paquet contenait, entre autres vêtements , deux blouses de toile grise et une casquette de crin gris , enfin quelques papiers, sur l'un desquels se trouvaient divers itinéraires, savoir : de Paris à Rouen, de Rouen à Dieppe, de Lagny à Boulogne, et une notice des visites domiciliaires infructueusement faites par la police pour la recherche des complices de Fieschip extraite du National du 16 août 1835, et contenant les noms des personnes au domicile desquelles ces visites auraient eu lieu, selon ce journal. H n'était pas impossible que cet article eût pour but d'indiquer ces habitations, comme autant d'étapes, où ils pouvaient espérer de trouver asile et bon accueil, à ceux qui fuyaient les recherches de la police, ou qui s'étaient soustraits aux mandats de justice. La réponse de Pépin autorise cette conjecture. ïï a dit qu'en effet, dans les viïles où ces recherches devaient avoir eu lieu, ii se serait adressé aux personnes dont le National avait donné les noms, s'il n'en avait pas connu d'autres. On a également trouvé dans son paquet divers extraits du journal le National, annonçant l'arrivée ou le passage

1 Procès-verbal de l'arrestation tic Pépin, 22 septembre. " Procès-verbal de saisie d'effets de Pépin, 21 septembre.

de Pépin en pays étranger; enfin une lettre de Pépin , datée du 20 septembre dernier, adresse'e au rédacteur du journal le Messager des Chambres, et dans laquelle il annonçait l'intention de se constituer prisonnier à Sainte-Pélagie ie samedi suivant, 26, à sept heures du soir. J'espert que cette fois, disait -il dans cette lettre, on me laissera dans ce lieu de détention , et que Von remetras en fonction le commissaire de police sous les ordres duquelle je me suis èvaddè. Cet argent, ce bagage,ces papiers semblent indiquer suffisamment que Pépin était prêt à entreprendre un long voyage. II se flattait probablement de pouvoir profiter de l'hésitation et de l'incertitude où ïe bruit de son départ si positivement répandu avait dû jeter l'administration, pour se mettre en route, et il espérait sortir de France pendant qu'abusée par la date de sa lettre et la promesse qu'il faisait de se constituer prisonnier, l'autorité publique le croyant encore à Paris, ou dans les environs, ne le poursuivrait plus au loin, ou le poursuivrait moins activement.

Pépin a demandé avec instance qu'on laissât en sa possession les Œuvres de Saint-Just '.

Nous allons résumer l'instruction en ce qui le concerne.

Pierre-Théodore-Florentin Pépin est né à Remv . département de l'Aisne, en 1800; il est épicier et marchand de couleurs ; il demeure à Paris, rue du Faubourg- Saint-Antoine , n° 1 ; ses opinions républicaines sont connues et avouées. H a fait partie de la société des Droits de l'homme et du citoyen} il appartenait à la même section que Morey et Nolland. II a été sous-chef ou chef de cette section. Un procès-verbal d'une séance qu'il pré-

1 Procès-verbal de remise à Pépin de ses effets, 23 septembre.

skiait prouve qu'il y jouait un rôle actif; on y lit que le citoyen Pépin demande des imprimés pour former des sections à la Gare d'Yvry : ce procès- verbai manuscrit porte sa signature.

A l'époque des attentats des 5 et 6 juin 1832, il était capitaine de la garde nationale dans la 8* légion ; sa mair son fut signalée comme une de celles d'où les rebelles dirigeaient le feu sur la troupe; on assure que plusieurs coups de canon furent tirés sur cette maison. Pépin a toujours soutenu le contraire, et il a avancé, dans une brochure imprimée qu'il se proposait de publier pour sa défense, que le canon n'avait point été tiré dans la rue du Faubourg-Saint-Antoine. On ne sait pas précisément pour quels motifs cet écrit ne fut point mis en vente ou distribué. H résulterait de l'instruction que quelques-uns des amis de Pépin lui reprochèrent de démentir ses principes politiques par cette justification, et le menacèrent du mépris et des vengeances des républicains s'il désavouait la part qu'il avait prise à la rébellion. Berryer-Fontaine, entre autres, lui dit que cette brochure n'était pas analogue aux sentiments d'un bon patriote. Un peu plus tard, Pepi)i a prétendu qu'avant de donner cours à sa brochure, il avait voulu s'assurer qu'elle n'aggraverait pas sa position, et que le commissaire de police de son quartier lui avait fait donner le conseil de garder le silence et de ne rien publier.

Quoiqu'il en puisse être, sa maison avait été envahie de vive force pendant que l'action durait encore ; JFieschi a déclaré que Pépin lui avait montré les traces des balles qui avaient sillonné les murs des appartements, et même fracassé une pendule sur une cheminée. Pépin fut arrêté, sa vie menacée : on eut peine à le soustraire à la fureur des soldats et des gardes nationaux. If fut

traduit devant le 1er conseil de guerre permanent de la lrc division militaire; sept chefs d'accusation étaient formules contre lui ; entre autres il était accuse' de s'être mis à la tête de bandes armées , pour faire attaque et résistance envers la force publique agissant contre les auteurs des attentats des .5 et 6 juin; d'avoir, connaissant le caractère et le but de ces bandes, fourni un lieu de retraite, sans contrainte , à ceux qui en faisaient partie^ et d'avoir, sciemment et volontairement, fourni et procuré des armes et instruments de crime à des bandes qui avaient pour but de faire attaque ou résistance envers la force publique , pour détruire et changer le 6toî£~ vernement, et: pour exciter les citoyens ou habitants à s'armer contre l'autorité royale. Pépin fut acquitte' à l'unanimité du premier chef d'accusation, et de tous les autres à îa majorité de six voix contre une. C'est aiors qu'il quitta ïe 8e arrondissement, et transporta son domicile à îa Gare, dans le 12e; il céda son établissement de la rue du Faubourg - Saint- Antoine à son cousin Constant Pépin; il n'est revenu dans ce faubourg qu'au commencement de cette année et après le décès de Constant.

Pépin a commencé à se cacher dès le 28 juillet. La veille du jour de l'attentat, il alla chez le commissaire de police de son quartier, et lui dit qu'il craignait d'être, le jour, de la revue du Roi, exposé à quelques violences, à cause de son affaire de juin. Son absence a-t-elïe été motivée par cette crainte? ou plutôt cette précaution ne devait-elle pas fui servir un jour à justifier son absence? Le commissaire de police, qui a déclaré le fait, adopte cette dernière conjecture.

On a su depuis que Pépin avait quitté Paris nuitam-

ment, le jour de la ce're'monie funèbre ', pour se rendre à Lagny; il sortit de la ville dans une charrette de nourrisseur; un cabriolet, conduit par un de ses amis, l'attendait à quelque distance de la barrière de Montrcuil2. li attribue sa disparition à la connaissance qu'il aurait eue d'un mandat d'amener décerné contre lui,

M. le Président a recommence' à l'examiner.

Pépin paraît attacher une grande importance à n'avoir pas connu Fieschi sous son véritable nom. Il a commence par le repeter : mais il est convenu que Morey lui avait amené' un individu qui se sauvait parce qu'il e'tait poursuivi, à ce qu'ils ont dit l'un et l'autre; si cet individu e'tait Fieschi, il ne l'a jamais connu sous son véritable nom; il l'a jure par tout ce qu'un homme d'honneur a de plus sacre, et il a proteste' que, si Morey dit le contraire, c'est une erreur ou un mensonge de sa part. Quant à Fieschi, il a ajoute qu'il ne pouvait l'empêcher de dire ce qu'il voulait ou ce qu'on lui faisait dire , mais il a affirme' que ce qu'il disait, lui Pépin, e'tait la vérité.

Cependant deux des confidents de sa première fuite ont dépose que, déjeunant à Lagny, le 15 août, chez le sieur Leblanc, cafetier, avec quelques-uns de ses amis, Pépin leur avait dit qu'il connaissait Fieschi, qu'il l'avait vu plusieurs fois 3, et qu'il avait même indiqué son signalement. Seïon ïe sieur Collet, interrogé sur le déjeuner de Lagny, Pépin ayant su par îes journaux que l'assassin, auteur de l'attentat, avait eu des relations avec Morey, aurait dit : C'est sans doute un nommé

1 Déposition de Chaudey, 29 septembre.

' Déposition de Cassan, 28 septembre.

Même de'position; de Chaudey, le 20 septembre

Bescber que j'ai vu chez Morey, et que Morey a amené chez moi. II a ajoute que si , comme il ïe pensait, c'était celui-là , il ne ressemblait pas aux portraits qu'on faisait de lui.

Pépin avait déclare que le sieur Collet et Bescher s'étant un jour rencontres dans sa boutique, et Bescher ayant parle' de son habileté dans les opérations relatives au nivellement des eaux, le sieur Collet avait été tente' de l'employer dans un nivellement de ce genre. Selon Pépin, il aurait conseille au sieur Collet de n'en rien faire, en lui disant que Bescher ne lui paraissait devoir inspirer aucune confiance. Le sieur Collet est convenu du fait; mais il a dit positivement que Pépin ne lui avait donne aucun avis de ce genre; iï n'employa pas Bescher parce qu'il renonça au nivellement auquel il avait songe précédemment K

Pépin n'a conteste ni reconnu l'exactitude de ce qu'ont rapporte' ses amis sur le déjeuner du 15 août; iï ne peut pas l'affirmer, mais il croit bien qu'on a parlé de l'attentat pendant le repas, dîner ou déjeuner; il ne se souvient pas qu'on ait nommé Fieschi; il ne se rappelle pas d'avoir donné son signalement; dans tous les cas, il n'aurait pu le donner que comme le signalement de Bescher, et il ne peut pas dire seulement s'il a prononcé le nom de Bescher. Ces explications, comparées avec le langage positif et ferme de Cassan et de Chaudeij, soin loin d'en diminuer l'autorité.

Pépin a répété de nouveau, et pour la centième fois, qu'il n'avait jamais connu Fieschi sous son véritable nom ; que si on avait prononcé une fois ce nom devant lui dans la conversation , H n'y avait fait aucune at-

1 Déposition de Collet, le 3 octobre.

Rapport. 30

tention; que d'ailleurs l'homme que ce nom désigne n'a jamais été connu dans sa maison sous le nom de Fieschi. Ce langage est d'autant plus remarquable que Bescher f dont Fieschi avait pris le nom et emprunté le Jivret, n'était point un être imaginaire : ce livret était celui de Tell Bescher, relieur de profession, et bien connu de vous, Messieurs.

Arrêté \e 22 juin 1 834 , comme prévenu de complot contre la sûreté de l'Etat, il a été mis en liberté par ordonnance de votre Commission des douze. Nous serons obligés, à la fin de ce rapport, d'appeler sur lui votre attention d'une manière plus spéciale. Bescher était particulièrement connu de Morey, et très-probablement connu de Pépin.

M. le Président ayant demandé à Pépin s'il se souvenait de l'époque précise à laquelle Fieschi ou Bescher lui avait été présenté par Morey f il a répondu: Sic7 est de Bescher que vous voulez parler f je ne peux pas préciser V époque } je dirai seulement que c'était l'hiver. Quand on ïui a parlé de son entrevue avec Bescher et Morey f à l'occasion du dessin de la machine et pour arrêter le devis des dépenses qu'elle entraînerait, il a dit qu'il ne connaissait pas Bescher, et que s'il avait dit précédemment que cet homme avait couché quelquefois chez lui, sans pouvoir préciser le nombre de fois, cela ne s'était pas répété souvent, parce qu'iPïui avait fait l'effet d'un homme de police ^quand il l'avait entendu causer. II a pris à témoin l'Etre suprême que tout ce qu'on disait de la connaissance qu'il aurait eue du projet de la machine et de son usage était de la plus insigne fausseté '.

M. le Président ayant demandé à Pépin si, selon

1 Interrogatoire de Pépin, du 25 septembre.

ce qui résultait de l'instruction , ce n'était pas lui qui aurait donne' à Fieschi l'argent nécessaire pour payer le premier terme du logement qu'il avait loué dans l'intention de se servir de la machine, Pépin a déclare' que s'il avait donne' de l'argent à Fieschi, en supposant que Fieschi et Bescher fussent une même personne, il ne lui avait jamais donne' une somme aussi considérable. II a de nouveau proteste', au nom de Dieu et du ciel, qu'il était faux qu'il eût donne une somme de l30fr. pour garnir le logement de Fieschi de meubles. H a nie' être aile', avec Fieschi ou Bescher, sur le quai de la Rapëe, acheter les pièces de bois nécessaires à la construction de la machine, mais il est convenu qu'ayant un atelier dans les environs, et achetant quelquefois du bois pour des re'parations qu'il faisait à sa maison, il e'tait possible qu'on l'eût vu vêtu d'une blouse en toile grise, devenue blanche à force dïavoir été lavée, et coiffe' d'une casquette de crin gris, dans un chantier, et même que ce malheureux fût allé avec lui.

A l'appui de ses dénégations, Pépin a déclare' que des gens se disant patriotes lui avaient fait souvent des propositions de cette nature, et qu'il les avait repoussées hautement et sans hésiter. Cependant il n'a voulu décliner aucun nom, ni donner aucun détail ou aucune explication concernant ces propositions.

II est convenu avoir vu Guinard à Samte-Pélagïe, mais, comme tous les autres , sans avoir jamais eu de relations avec lui : il allait à Sainte-Pélagie pour y voir Henri Lcconte, le même qu'à une autre époque il était allé voir à la Force. L'instruction établit qu'au moins à deux différentes reprises , Pépin avait porté aux détenus de Sainte-Pélagie des paniers contenant du vin, des liqueurs et des vivres, et que Fieschi l'avait aidé, au

moins une fois, à les transporter. Pépin avait une permission pour voir Henri Leçon te j il est constant qu'il en a use trois fois pendant que ce détenu était à Sainte- Pélagie, et une fois durant qu'il se trouvait dans la prison du Luxembourg. Quant à Cavaignac , iï l'a vu comme beaucoup d'autres y on a lieu de croire qu'un des paniers de vin , dont nous venons de faire mention, lui était destiné. Plusieurs témoins ont été entendus sur ce fait.

Pépin a nié avoir demandé à Cavaignac les vingtcinq fusils nécessaires pour îa machine de Fieschi, en s'écriant que eette imputation était un affreux mensonge. Mais M. le Président lui ayant demandé s'il n'avait pas écrit à Cavaignac une lettre qui pouvait avoir trait à cette affaire, il a répondu qu'il n'avait jamais écrit directement à Cavaignac ; on lui a expliqué qu'il s'agissait d'une lettre par laquelle il aurait demandé à Cavaignac de faire savoir quand il pourrait remettre les 20 ou 25 francs que l'homme attendait pour partir y et qu'il était permis de supposer qu'entre eux le mot franc pouvait signifier fusil, il est convenu qu'il n'était pas impossible qu'il eût demandé de l'argent à Cavaignac } parce que dans le temps il lui en avait prêté, et que Cavaignac lui devait encore environ 500 francs pour des secours; mais il a ajouté qu'il ne se souvenait pas de lui avoir écrit dans de pareils termes.

II a nié avoir fait remettre à Fieschi le prix des cannons de fusil. Celui qui dit cela est un imposteur fini. Quand on a de la famille f on peut donner des secours en temps utile , quand on croit que la personne qui les demande j)eut en faire un bon emploi y mais il aurait fallu que je fusse millionnaire pour donner des sommes

aussi fortes , et je n'ai de ramifications avec per~ sonne y je ne m'occupe que de mes intérêts.

II a soutenu n'avoir pas vu le prétendu Bescher depuis cinq mois ; il a nié toutes ïes circonstances rapportées par Fieschi au sujet des entrevues qui auraient eu lieu entre Morey, Pépin et lui, à l'occasion de l'attentat, et notamment l'expérience de la traînée de poudre faite dans les vignes, du côté du cimetière du Père Lachaise; mais il s'est ressouvenu qu'une fois, dans le temps qu'il cherchait à placer Bescher , ou Fieschi (car il est utile d'avertir une fois pour toutes que lorsque Pépin nomme Bescher , ce qu'il dit se rapporte à Fieschi), il l'avait rencontré avec Morey , et qu'ils avaient hu une bouteille de vin ensemble de ce cdfé-là. II croit être entré, ce même jour, en quittant Morey, dans une raffinerie , probablement celle de M. Pèrier; et il a été établi , en effet, qu'il était allé dans la manufacture de M. Périer du 15 au 20 juillet; car c'est du 13 juillet que date son dernier achat, dans cette raffinerie de sucre1, d'après les vérifications qui ont été faites sur les livres de commerce de la maison.

Dans ie courant du mois de juillet, on l'a vu également venir rue du Chemin-de-Lagny, place du Trône, à la fabrique de colle du sieur Begis, en blouse grise et en casquette de crin2.

II a déclaré qu'il ne connaissait directement aucun général; plus tard, il a complété cette déclaration en affirmant qu'il n'avait jamais eu aucune relation avec les légitimistes , ni avec Guinard , ni avec Kersausie, et i\\\Q y dans ses conversations sur la liberté,

1 Procès-verbal de vérification , 6 octobre. 1 Déposition de Dégis, 10 octobre.

il n'avait jamais parlé de moyens graves pour l'obtenir. II n'a pas nié que Bescher ne prît des marchandises à crédit chez lui , mais il a dit que ce devait être pour de très-petites sommes ; ce qui est vrai.

Pépin a affirmé que, depuis la loi sur les associations, il avait renoncé à faire partie d'aucune société secrète. Avant la loi, il avait été membre, pendant peu de temps, de la société dite de V Union de Juillet, ensuite vice-président de la société pour VInsh-uction du peuple , enfin, pendant quinze jours, chef d'une section du 12e arrondissement, dans la société des Droits de V homme. II a déclaré avoir connu particulièrement le sieur Raspail : ils s'étaient rencontrés chez M. de Lafayette : ils se sont occupés ensemble de questions industrielles, d'usines et d'expériences sujf la décortication des grains. Comme M. le Président lui demandait s'il ne comptait pas se servir du journal dirigé par le sieur Raspail, pour publier les proclamations et les actes qui auraient sans doute suivi l'attentat, dans le cas où il aurait réussi, il a répondu qu'il était bien certain que, s'il avait été dans le cas de prendre part à un attentat, il aurait prévenu Raspail, comme il aurait prévenu beaucoup d'autres pe?*sonnes.

Cherchant à expliquer ce qu'il avait dit de certaines propositions de crime qui lui auraient été faites et qu'il aurait repoussées avec indignation, il a dit que ses paroles s'appliquaient dans sa pensée à Bescher et compagnie; car ce Bescher était venu plusieurs fois boire la goutte dans sa boutique avec de mauvais gueux comme lui, gens en qui Pépin n'avait pas confiance, mais qu'il ne connaît pas : il était d'ailleurs si troublé, lors de son précédent interrogatoire, qu'il avait pu parler fort légèrement; qu'il s'était fait dans son esprit une confusion

entre Bescher et Fieschi / qu'il ne niait pas, au reste, que des propos légers ne ïui eussent été' tenus bénévolement par Bescher, mais sans y attacher aucune suite.

Après ces étranges paroles, on a besoin de s'arrêter un moment pour revenir du saisissement qu'elles occasionnent. Par quel singulier renversement d'idées et par quel effrayant abus du langage se fait-il que Fieschi appelle la pensée du crime le phis énorme une idée folâtre , et que Pépin traite de propos légers bénévolement tenus , des paroles qui auraient renfermé la confidence d'un pareil forfait?

Pépin a déclaré que s'il a connu Boireau , ce n'a pas été nominativement.

Pépin et Fieschi ont été confrontés ; Fieschi a tout de suite reconnu Pépin. Pépin a dit, en voyant Fieschi, qu'il lui semblait avoir vu cet homme, mais qu'il ne pourrait pas l'affirmer. Après l'avoir entendu parler, il l'a reconnu, au son de sa voix, pour la personne qu'il a désignée sous le nom de Bescher, et qui lui a été présentée par Morey sous ce nom. Fieschi, imperturbable dans ses accusations, a répété froidement, en présence de Pépin, tout ce qu'il avait articulé à sa charge : préméditation du crime, participation à l'attentat, propos atroces contre la personne du Roi. Du reste, ii a été calme dans son maintien, ferme et modéré dans son langage. Pépin ïui ayant reproché de vouloir l'entraîner dans sa perte après l'avoir exploité , Fieschi lui a répondu : Je n'ai jamais eu de vous pour mon compte que 20 francs de crédit en marchandises, et je vous les dois ; quant au reste de l'argent que vous m'avez donné, je l'ai bien employé1.

Fieschi, revenant sur une de ses premières décîa-

1 Interrogatoire de Pépin, du 85 septembre.

rations, a dit que s'il avait exprimé l'opinion qu'on avait averti les sociétés secrètes, de ce qui devait se passer ie 28 juillet, au fond, cela était incertain pour lui : il ne croyait pas qu'on leur eût dit qu'il dût y avoir un attentat contre le Roi, mais seulement une affaire.

II a répété, en présence de Pépin, que l'unique motif qui l'eût empêché de renoncer à son crime était l'engagement qui le liait à Pépin et à Morey; iï s'est vanté d'avoir été esclave de sa parole , qui vaut plus que de l'argent, puisqu'elle n'a pas de prix. Vous gémirez avec nous sur cette déplorable profanation des choses les plus saintes qui soient parmi les hommes, les sentiments de l'honneuret du devoir !

Pépin, agité, troublé, irrité, a opposé toutes les formules de dénégations que le langage peut fournir aux affirmations de Fieschi. — J'espère qu'il y aura un Etre suprême qui me donnera assez de force et assez de vie pour repousser de pareilles infamies. — Je jure par tout ce qu'il y a de plus sacré , je prends Dieu et les hommes a témoin f que tout cela 71' est qu'un tissu de mensonges abominables. — Il faut avoir tarage dans le cœur pour vouloir anéantir un homme comme moi par d'aussi insignes faussetés, et bien d'autres protestations encore.

La confrontation s'est terminée par ces derniers mots de Fieschi: après avoir répété qu'il persistait dans toutes ses déclarations, il a dit : J' ai longtemps hésité, j'avais un cauchemar qui m' étouffait , je voulais me purger; je me suis enfin décidé à tout dire, non pour faire des victimes, mais pour rendre hommage à la vérité. Je n'ai demandé ma grâce, ni à vous (M. le Président ) ni à personne , et personne ne me l'a promise.

Nous ne craignons pas de fatiguer votre attention en f'appeiïant plusieurs fois sur les mêmes choses ou sur les

mêmes sentiments exprimes, en divers termes, par les incuïpe's ; il est difficile de dire tout ce qui doit être su sans rien répéter : nous aimons mieux encourir le reproche d'avoir redit ce qu'il était nécessaire de vous faire connaître, que de mériter celui d'avoir négligé quelque chose d'utile.

H e'tait impossible que cette scène si dramatique, si terrible, si féconde en vives émotions, n'eût pas remue profondement l'âme de Pépin. M. le Président crut devoir, dans l'intérêt de la vérité et de la justice, profiter des premiers instants qui suivirent cette confrontation pour examiner de nouveau cet inculpé.

II lui remit devant les yeux le tableau fidèle de sa situation et le résumé de l'instruction en ce qui le concernait. H lui fit remarquer que les déclarations de Fieschi étaient accablantes et positives, et qu'il n'avait eu aucun intérêt à les faire, puisqu'on ne lui avait donné aucun espoir de grâce.

« II a été évidemment dans votreintimité, continua M. le «Président, et à cet égard votre position est fort mauvaise « par suite des dénégations que vous avez opposées dès le «principe aux faits les plus avérés. Ainsi, vous avez pré- « tendu ne pas connaître un homme qui vous avait été «présenté par un ami fort intime, un homme qui «entrait chez vous tous les jours, qui y lisait les jouranaux, à qui vous avez donné à coucher pïusieui's «fois, que vous avez admis à votre table un jour que «vous donniez à dîner à des personnages importants; «qui a été tellement dans votre intimité , que vous lui «avez fait connaître vos rapports avec le prince Charles *de Rohan, et que vous aviez consenti à lui rendre le « service de proposer à ce prince de se charger de rcmet- «tvv une lettre qu'il écrivait en Suisse à M. Gustave de

Rapport. 3 i

«Damas. Tous ces faits, qui résultent de vos interroga- «toircs et de vos aveux, démontrent votre intimité avec « Fieschi; ce Fieschi est l'auteur de l'horrible attentat du « 28 juillet ; iï était sans ressources ; on ne lui connaît de «relations avec aucun autre individu que vous et Mo- «rey, qui ait pu lui fournir l'argent dont il avait besoin «pour arriver à commettre cet attentat. Il déclare que « vous, spécialement, lui avez fourni l'argent qui lui était «nécessaire, et que vous avez été par conséquent dans «la confidence de tous ses projets. En un tel état de «choses, que pouvez-vous dire pour détourner de votre « tête une accusation aussi puissante ? Si vous avez été « poussé à la conduite qui vous est imputée par d'o- « dieux conseils; si vous connaissez des individus dont «la complicité, plus réelle encore que ia v«Atre, puisse «vous soulager du fardeau qui pèse sur vous dans ce «moment, vous devez le dire; vous devez le déclarer à «la justice, dans l'intérêt de la vérité, et vous le devez « aussi dans votre propre intérêt. »

Pépin persista dans son système de défense. Nous conserverons, autant qu'il sera possible, les termes dont iï s'est servi : les mots sont des choses en pareil cas, et les habitudes de l'homme se retracent dans son lan-* Cage.

II déclara que, parmi les personnes qui le connaissaient, soit commercialement, soit en politique, il n'en était pas une qui pût dire qu'il était capable de tremper dans des affaires pai'eilles , et que ce n'était pas un père de famille comme lui qui irait bénévolement se jeter dans de telles entreprises; que la délation ne manquait jamais son effet; que les journalistes f pas plus que les autres , ne manquaient pas d'accuser tout te monde; qu'ainsi on avait forcé sa belle-mcve , une

femme de 70 ans, à signer une lettre pleine demensonges , et qu'on était allé chez une autre dame de sa connaissance , à qui on avait dit qu'il était un carliste. II a protesté qu'on devait croire ce qu'il disait , car il défiait qu'on trouvât quelqu'un qui pût lui reprocher d'avoir fait un mensonge pouvant causer du tort à (pu que ce soit. II espérait que plus tard, lorsqu'il serait de nouveau confronté avec Fieschi, il parviendrait à le faire se couper. IS lui semblait que si les propositions de crime , auxquelles il avait précédemment fait allusion, lui avaient été faites réellement, elles n'avaient pu l'être que par Fieschi; il ne disait pas pour' cela que Fieschi lui en eût parlé ; s'il lui en avait parlé, ce n'avait été qu'a mots couverts; à une époque déjà éloignée, il avait pu lui dire qu'il ferait quelque chose qui ferait parle?' de lui, et c'était alors que fi* ep in l'avait éliminé de sa maison. Fieschi aurait assassiné un homme pour cent sols; enfin si, dans un temps reculé, cet homme lui avait dit des choses bénévoles comme cela, il ne savait pas alors que c'était Fieschi.

Pépin a fini par accuser Fieschi d'avoir été en relation avec un agent supérieur de la police, et d'avoir un jour proposé à Pépin de vendre aux journaux, à son profit, tous les secrets de la police, par [e moyen de cet agent.

Ces ambages, ces détours, ces excursions épisodiques, loin de détruire les charges qui résultaient des déclarations de Fieschi, ne contenaient-ils pas autant d'aveux véritables que de dénégations apparentes? C'est. ce (pie M. le Président fit remarquer à Pépin.. II lui fit observer combien ii pouvait paraître extraordinaire qu'après avoir soutenu longtemps ne pas connaître Fieschi, il convînt à présent que cet homme lui avait fait des confidences d'une nature si intime. Pépin s'est bor-

né à redire une fois Je plus qu'il ne le connaissait pas sous le nom de Fiesctii ; IjWvt ne le connaissait pas intimement} qu'il ne croyait voir en lui que Beschery que ce malheureux avait profité de son bon cœur et de sa bonne foi pour s'introduire chez lui ; quVZ avait sali sa maison au point qu'il n'oserait plus y renfiler. Croyezvous , s'est-il écrié, que si je l'avais connu f il aurait mangé à la maison, le jour ou M. Levaiïlant y était : encore pe?'Sonne ne l'avait invité y il est monté sur la fin du diner, sans être engagé} il est effronté comme un page.

Vous voyez, Messieurs, que Fieschi disait fa vérité quand il se vantait d'avoir assisté chez Pépin au dîner que celui - ci avait donné à M. Levaiïlant , au Df Rccurt f à Morey et à quelques autres. Depuis, Fieschi a rappelé à Pépin un propos qui aurait été tenu ce jour-là. II paraîtrait que Pépin aurait demandé à M. Levaiïlant ce qui arriverait si le Roi venait à mourir. M. Levaiïlant répondit, suivant les principes monarchiques constitutionnels, que le Prince royal lui succéderait. «Et si le Prince royal périssait en même temps, reprit Pépin, qu'arriverait-il ? »

De même qu'on avait confronté Morey avec îe restaurateur Bertrand , sa femme, îe garçon, qui par extraoixïinaire desservait l'établissement ce jour-ïà, et ia servante Annette Bargeot , pour vérifier et contrôler la partie des déclarations de Fieschi qui se rapportait au déjeuner qu'il aurait pris, avec Morey et Pépin, chez ce restaurateur, avant d'aller dans les vignes, près du cimetière du Père-Lachaise, pour faire l'expérience de la traînée de poudre, on a dû leur confronter Pépin. La servante et le garçon de service ont déclaré positivement n'avoir jamais vu Pépin don*

l'établissement de leur maître. Le restaurateur a dit ne pas ïe reconnaître, et n'avoir d'ailleurs fait aucune attention à la circonstance sur laquelle il e'tait interroge'. La dame Bertrand a de'clare' que le plus grand des trois individus qui avaient déjeuné chez elle au jour indiqué, et qui portait une blouse grise, était de la même taille et de la même corpulence que Pépin f mais qu'elle ne pouvait affirmer que ce fût lui.

Fieschi a déclaré que Pépin ïui avait prêté la brochure qu'il a composée pour sa justification, à l'occasion des événements de juin 1832, et plusieurs témoins ont déposé avoir vu en effet cet écrit entre les mains de Fieschi; en échange, Fieschi avait prêté à Pçpin un volume in- 12 des œuvres de Cicéron latin-Jraneais. Ce volume a été retrouvé chez Pépin; il contenait le Traité des Devoirs (De Offîciis). La fille Lassave a déclaré qu'elfe avait vu chez Fieschi un volume intitulé Biographie des Prêtres >par Semidéi, prêtre interdit, ami et compatriote de Fieschi) ies Œuvres de Saint-Just et des volumes de Cicéron. Elle croit que ces derniers ne lui appartenaient pas, mais que le sieur Querini les lui avait prêtés. Elle a vu les volumes de Cicéron chez Fieschi f quinze jours avant le 28 juillet; elle a reconnu le volume saisi chez Pépin pour être un de ceux-là : elle s'est même ressouvenue d'avoir lu dans ce volume la vie de Cicéron '.

Le 1er octobre, le charretier Lebeau déclara qu'il avait trouvé vingt-trois cartouches, un tire-bourre et un moule à balles, cachés sous une pile de bois dans un chantier situé rue de Bercy, n° 25, précisément en face du hangar loué à Pépin et dépendaut de cette maison,

•> Déposition <lc Nina Lassave , C octobre.

Celte circonstance avait de l'analogie avec diverses imputations qui avaient déjà été faites à Pépin à d'autres époques. II avait été prévenu de receler des armes de guerre; vérification faite, on ne trouva chez lui que celles qui sont indispensables à l'armement d'un garde national. On avait, plus anciennement, répandu le bruit qu'après les attentats des 5 et 6 juin 1832, il avait fait transporter à Lagny, chez le sieur Collet, qui les avait fait jeter dans la rivière, cinq cents cartouches et d'autres munitions. Ces faits n'ont jamais été légalement prouvés, et le sieur Collet les a démentis, en ce qui le concernait, durant le cours de la présente instruction.

Pépin a donné lui-même une explication à ce sujet. II se rappelle que vers le mois de juillet 1832 il avait été déposé chez lui , par ordre du sieur Collet, un fusil à bascule de la fabrique du sieur Robert , et des cartouches toutes faites pour la chasse. Le paquet était volumineux, cependant il n'est pas probable qu'il contînt cinq cents cartouches; au reste, le sieur Collet les enleva le jour même et les transporta à Lagny.

Une information et des perquisitions dans les magasins de Pépin, écuries, remises et puits en dépendant, situés rue de Bercy, ont eu lieu; elles n'ont produit aucun résultat.

Fieschi avait rapporté qu'ayant rencontré Pépin sur le bouïevart, au mois de juillet, celui-ci lui aurait dit qu'il était ruiné; qu'il venait de perdreau tribunal de commerce un procès contre un Hollandais, qui lui coûtait au moins 1,500 francs; et qu'il avait ajouté: Peut-être il arrivera une révolution qui nous débarrassera de ces canailles. II a été constaté qu'en effet le 8 juillet, par un jugement du tribunal de commerce du département de la Seine, Pépin avait été condamné à

payer 1,110 francs 75 centimes, plus les intérêts et dépens, à un sieur Lambert, demeurant au chemin d'Oudendik, près Rotterdam, pour expédition de fromages qui avaient subi de fortes avaries en route, laissées à la charge de l'acheteur.

Confronté avec Boireau, Pépin a dit ne pas le connaître. Boire ail a soutenu pareillement qu'il ne connaissait pas Pépin. Cependant le garçon de boutique de Pépin a reconnu Boireau pour l'avoir vu venir trois ou quatre fois dans le magasin, et, pour la dernière fois, quatre mois avant le mois d'octobre qui vient de finir. Pépin, averti de cette déclaration , a répondu que Boireau pouvait être venu boire la goutte avec Fiesehi , mais qu'il ne l'avait ni remarqué, ni reconnu.

Pépin1 a répété que Fiesehi lui avait dit qu'il ferait parler de lui en faisant un coup grave en politique, un coup contre le Gouvernement. Mais il a soutenu que Fiesehi ne lui avait fait que des confidences bénévoles ; que s'il lui avait parlé de choses graves , il ne lui en avait parlé que très-vaguement et ne lui avait pas dit le fin mot.

Plusieurs fois il lui a montré le poignard qu'il portait; il lui a même confié qu'il avait eu l'idée de le plonger dans le sein de M. Cannes, parce qu'il croyait que c'étaient ses dénonciations qui avaient motivé les poursuites dont il était l'objet; enfin Pépin a déclaré que Fiesehi lui avait toujours inspiré une véritable frayeur.

Depuis, dans son dernier interrogatoire, Pépin est

revenu sur celte confidence que Bescher ou Fiesehi lui

aurait faite des j)rojets graves qu'il méditait. II a assuré

en avoir parlé dans le temps à une dame, mais il n'a

Interrogatoire de Prpin, 7 octobre.

point voulu indiquer le nom de cette dame, pour ne la point déranger ; il n'a dérange que trop de personnes. Au reste, s'il avait pu connaître exactement ce que Fieschi avait en tète, il en aurait prévenu V autorité f trop heureux de racheter par là les malheurs qui lf avaient frappé antérieurement. II a répété de nouveau que la présence de Fieschi l'épouvantait.

II est difficile de démêler exactement la vérité au milieu de ces aveux et de ces dénégations contradictoires; mais ne pourrait-on pas en induire que Fieschi f s'emparant de Pépin par ses sinistres confidences, et les lui faisant envisager comme des engagements dont la violation pouvait entraîner des conséquences terribles : devenu son mauvais génie, l'aurait fasciné par la féconde vivacité de son imagination et subjugué par la terreur ?

On a eberebé avec soin tout ce qui pouvait établir ou détruire le récit fait par Fieschi de la promenade à cheval qu'aurait faite Boireau sur le boulevart du Temple, en l'acquit de Pépin, le lundi 27 juillet au soir, pour l'ajustement de la macbine. II a été constaté que Pépin avait en effet un cheval de cabriolet qui pouvait être monté*, que ce cbeval était, le 27 jutllet, dans l'écurie de la rue de Bercy; qu'il n'y était sous la garde de personne; que la clef de son écurie était suspendue à un clou dans l'arrière-salle de la boutique de Pépin , et qu'il était facile au premier venu, qui connaissait les habitudes de la maison , de la prendre, et d'aller s'emparer du cbeval. Mais rien n'a établi positivement qu'on *c fût servi de la clef ni du cheval au jour indiqué.

Cependant Pépin a demandé à être confronté de nouveau avec Fieschi; il avait, disait-il, des questions importantes à lui adresser. Cette confrontation n'a rien

produit d'inte'ressant. Pépin a prétendu que Fieschi avait impute à M. Lavocat des actes contre la probité et la délicatesse; Fieschi î'a démenti: il avait commence' par déclarer d'abord que, dans ses pi ece'dentes reVélations, il n'avait dit que ia vérité', et qu'il la soutenait quoique à son préjudice.

Les commissionnaires qui se tiennent à ï'entrée de la rue du Faubourg-Saini-Antoine, à la porte de Pépin, ont vu fieschi chez Pépin dans le commencement de ï'e'té, environ pendant quatre semaines. II y couchait quelquefois, dit Fini d'eux, car il sortait le matin avant l'ouverture de la boutique; un de ces commissionnaires cirait ses souliers, le matin; il a dit que Fieschi mangeait à ia table de Pépin; et qu'il avait amené', dans un char-à-banc, la machine à broyer les couleurs de Pe- />«*/ il e'tail présent quand on a place cette me'canique; il organisait, cela. Après, quand il eut cesse de coucher nuns la maison, il y venait et y mangeait encore, mais moins souvent; il y est venu ainsi et il y a mange jusqu'à l'événement du 28 juillet '. Un autre commissionnaire a confirme le témoignage de son camarade, dans une dep ■!:•; tien inoinscxplicite2.

Confrontés nxec Fieschi, i Is l'ont parfaitement reconnu, î^our confirmer leur témoignage, et prouver de plus eu plus sa familiarité avec Pépin , Fieschi a dicté une des cription circonstanciée de la maison de Pépin, depuis le rez-de-chaussée jusqu'à l'étage supérieur, sans omettrc.uine seule pièce, et en décrivant minutieuse mei;t lis meubles qui y sont places \ L'exactitude de celle description a ètè vérifiée par un juge d'ins-

I>. position il" (Ihiit, 8 oetojire.

,,-.i ion Je C.lard, H or'tbbrf.

' i.-.'.Ti-.i^i'.n.i.'c df l'i.sc/u, g octobre.)

RappoiT. 3 2

truction qui adressé un procès-verbal de l'état des lieux.

Pépin ayant demandé à être mis une troisième fois en présence de Fieschi, a commencé par dire que ceïui-cij qu'il n'avait jamais connu sous ce nom, n'était pas venu chez lui aussi souvent qu'on veut bien le dire, et notamment qu'il n'y était pas venu dansïcs deux mois qui ont précédé l'attentat; il a affirmé qu'il ne lui avait donné que 5 ou 10 francs à la fois, tout au plus, à deux différentes reprises, et encore sous promesse de les rendre, et jamais d'autre argent.

Pépin a soutenu avoir dit à Fieschi de s'abstenir de venir chez lui s'il craignait la police, et lorsque Fiesclii^y présentait, de lui avoir souvent fait dire par ses jeunes gens qu'il n'était pas à la maison. Iï lui a demandé combien de fois il lui avait dit que Guinard et lui Pépin, devaient faire partie d'un gouvernement provisoire; s'il n'avait pas confié à Pépin qu'il connaissait beaucoup un ingénieur en chef carliste, chez lequeJ iï allait souvent, et qui avait promis de le faire réintégrer dans son emploi; si lui Pépin ne l'avait pas toujours engagé à pardonner les injures quil pouvait avoir reçues, plutôt que de chercher à s'en venger; en présence de qui Pépin aurait remis à Fieschi les sommes que celui-ci prétend avoir reçues de lui ; s'il a vu quelques généraux chez Pépin; si Fieschi ne connaissait pas lui-même des généraux ou des colonels d'état-major; par quelle entremise il lui avait fait remettre l'argent destiné à l'achat des fusils; s'il était vrai que lui, Pépin, se fût vantédefairepartiedequarantesociétés politiques; quelle somme il avait promise à Fieschi pour le porter à commettre son attentat; si Fieschi ne lui avait pas fait entendre qu'il avait rendu de grands services à M. Lavocatf relativement à la duchesse de Berry, et s'il ne lui

avait pas raconte d'autres particularités concernant cette princesse; si Morey n'a pas plusieurs fois défende à Fieschi de venir chez Pépin} enfin quand, par qui et comment Pépin a pu connaître Boireau?

Fieschi a répondu qu'un mois avant l'attentat Peq)in prétendant qu'il était lui-même surveillé par la police, le priait, en eifet, de venir moins souvent chez lui, de crainte qu'on ne l'arrêtât; c'était dans le même sens que Morey conseillait à Fieschi de ne pas aller trop souvent chez Pépin ; aussi Fieschi n'y allait-il que pour prendre quelques comestibles, ou lorsqu'il avait besoin de quelque chose pour sa machine, ou pour demander si on avait enfin une réponse de Cavaiççnac } touchant les fusils. Il pensait que Pépin n'était pas chez lui quand on disait dans son magasin qu'il était sorti. Pépin lui1 a dit une seule fois que, lors des événements d'avril 1834, il avait dû être formé une municipalité provisoire dont Gninard devait ètve le chef comme maire, et dont Pépin devait faire partie. S'il a parlé à Pépin de l'intérêt que M. Emmery, ingénieur en chef du service municipal de la ville de Paris, prenait à lui , il n'a pu lui dire qu'il le voyait souvent, puisqu'il n'est point allé chez cet ingénieur une seule fois depuis qu'il est poursuivi; et M. Emmery ne lui ayant jamais parié de ses opinions politiques, il n'a pu dire qu'il était carliste : il nie l'avoir dit. 11 ajoute: «Chez moi, il n'y a pas de «juste-milieu; j'ai commencé à dire toute la vérité, je «continue, tant pis pour vous; j'ai gardé la négative «quarante jours, ensuite je me suis déboutonné.»

Fieschi a continué à répondre qu'il ne savait re que voulait dire Pépin , en faisant allusion aux griefs prétendus dont il lui aurait fait confidence; qu'il ne s'est jamais plaint à Pépin que de Maurice qui, de concert

avec Laurence Petit, Pavait chasse' de chez elle, et iS n'avait munie pas dit à Pépin qu'il devait avoir une rencontre avec ce Maurice; ii est vrai toute fois que Pépin lui avait conseille' de laisser cet homme en paix.

Lorsque Pépin a donné de l'argent à Fieschi , iî ne l'a jamais fait devant témoins. Fieschi a toujours cru que l'argent qui lui était remis venait de Pépin seul; cependant, quand il a vu venir le prince de Rohan chez celui-ci, et quand iî a entendu répéter par Pépin , ce qu'aurait dit un général, en partant du Roi : «II n'y «aura donc personne qui fasse tomber ce gredin-îà!» il a réfléchi que Pépin pouvait bien agir dans l'intérêt dos carlistes; car le prince de Rolian était sans doute républicain comme Charles X , et les généraux sont tous, ou carlistes depuis que Napoléon rCcst plus, ou amis du Gouvernement, car les anciens généraux ne sont pas républicains. Il n'a point vu de généraux chez Pépin, mais après avoir réfléchi à tout cela, à ce général, au baron de Rohan, à la traînée de poudre, à Boireau, que Pépin avait mis dans la confidence , il s'est dit que Pépin était un homme lâche et sans cœur. Quant à lui, il n'a connu de généraux que le général France schetti, qui est mort, et le général Gustave de Damas, qui est en Suisse, et de colonel d'étatmajor que M. Chatry -Lafosse , colonel d'état-major de la place de Paris.

L'argent destiné à payer les canons de fusil lui a été remis par Morey, de la part de Pépin, ainsi qu'une quarantaine de francs qui lui ont été donnés en d'autres temps, soit pour acheter la malle, soit pour d'autres menues dépenses.

Pépin ne disait pas qu'il fût membre de quarante sociétés politiques, mais qu'il en connaissait quarante,

et qu'il avait été membre de îa socie'te' des Droite de l'homme et visiteur des sections du 1 Ie arrondissement.

Lors du procès d'avril il colportait des modèles --de protestations, rédigés au nom des gardes nationaux, contre ïe service qu'on leur faisait faire à la Chambre des Pairs.

Pépin n'avait jamais fait de promesses à Fieschi : il lui avait laisse entrevoir vaguement qu'il serait recompense', mais lui, Fieschi, ne lui avait rien demande.

Fieschi a refuse' de s'expliquer sur ce qui concernait M.Lavocat; quant à Boireau, if a répondu qu'environ deux mois avant l'attentat, il l'avait mené chez Pépin boire la goutte; que Pcpin était présent et qu'ils avaient cause tous les trois ensemble, sans parler trop politique.

Pépin a proteste' contre les allégations de Fieschi. Il a demande' qu'un mémoire justificatif qu'il avait rédige fût joint au procès-verbal de confrontation.

Il commence , dans ce mémoire, par repousser de toute la force de son àmc les fausses allégations de Fieschi, qui ne sont fondées , dit-il, sur aucun fait, aucune preuve, et dont plusieurs sont des mensonges avérés. Il est datas sa destinée d'être en butte à de niensou^èi'cs accusations. En 1832, les faits les plus graves lui furent impute's, ils furent reconnus faux : ceux qui les avaient avance'sne voulurent pas se rétracter, et cependant contradictoirement aux rapports de deux généraux, appuyés par cinq ou six colonels et autres officiers, il fut prouvé que Pépin était l'officier de sa légion qui s'était le mieux montre' pour le maintien de l'ordre; que pas un homme n'avait été blesse devant son domicile; que pas un boulet n'avait été tiré dans la rue qu'il habitait ; que les fusils qui avaient été saisis chez lui et qu'il était chargé de délivrer aux gardes nationaux de sa compa-

( 254 ; gnie étaient neufs et n'avaient jamais servi , et qu'il n'avait pu mettre le pistolet sur la poitrine d'un grenadier du 1 6e régiment de ligne, puisqu'il était sans armes. Plus tard, un ouvrier qu'il avait occupé pendant huit à dix mois et qu'il avait renvoyé pour cause d'infidélité , le dénonça comme détenteur d'armes et de munitions de guerre; deux fois il fut traduit en police correctionnelle, et deux fois il fut renvoyé de la plainte : le délateur qui l'avait si calomnieusement dénoncé subit en ce moment la peine de deux années d'emprisonnement, à laquelle il a été condamné pour vol domestique. Garrot m'accusa, dit Pépin, parce que je Pavais renvoyé pour cause d'infidélité ; Fieschi me désigne comme son complice , parce que je le renvoyai pour d'autres motifs. Il y a longtemps que des hommes à qui je n'ai jamais fait aucun mal , que je n'ai jamais connu , ont déclaré, en lieu public , qu'ils sauraient m' envelopper dans une mauvaise affaire etmeperdre. Plus tajri f, un portefeuille rouge, fut jeté sous un de mes comptoirs ; contenait des papiers séditieux, ila étéremis à l'autorité en temps utile. Pépin donne ici un aperçu de sa situation financière : il en résulte qu'il a des dettes. Ainsi , continue-til, je suis sans argent à pouvoir disposer; je suis sans connaissances qui puissent m'en procurer, sans ramifications au dehors ni en France. Bescher dit Fieschi, n'a pas dû mettre à exécution son fatal projet sans espoir d'une forte récompense , et je n'étais pas en position de fortune pour pouvoir la lui offrir. Père d'une nombreuse famille , je n'aurais d'ailleurs aucun intérêt à un changement de gouvernement; mes capacités sont restreintes aux affaires commerciales et industrielles. Quels motifs m'auraient donc porté à me rendre complice d'un acte aussi cruel? On n'a jamais fait d'un mouton un tigre

d'un homme de bien un misérable. Quatorze années d'un commerce honorable et laborieux répondraient à dix calonniateurs comme Bescher ou Fieschi. Au surplus, ou sontmes conseils, mes adhérents ? Un' y en a point. Je suis sans ramification avec aucune société politique °, on trouva mes armes de la garde nationale. . . . et on l'eut

me faire passer pour un chef de conspiration Je

prouverai , par l'attestation de commerçants ou industriels honorables , que mes antécédents sont ceux d'un lwmme d'iionncur, de moralité et de vertu} que j'ai toujours fait le bien et jamais le mal; que j'ai secouru mes concitoyens dans le malheur, tant que je l'ai pu. . . Dans ma conviction, on profite de ma faiblesse , du malheur de mes injustes persécutions antérieures , pour nie faù-e seivir de plastron pour dénigrer une conviction généreuse.

On ne peut lire ces lignes sans éprouver un sentiment douloureux, sans ressentir une pénible inquic- Uk!c. Un père de famille industrieux, d'un tel caractère et dans une telle position, aurait-il été entraîne, en ciïet, par l'égarement des passions politiques, qu'il qualifie de conviction généreuse, jusqu'à préméditer longuement, jusqu'à combiner froidement le massacre et l'assassinat, pour faire triompher ses principes et renverser le gouvernement de son pays? Ou bien l'hommr qui, après avoir prémédité et exécuté ce forfait, a d'abord mis tant d'énergie et de constance à éloigner de ses amis les soupçons que des circonstances accusatrices faisaient planer sur eux, saisi encore une fois du vertige du crime, vient-il tout à coup, en les chargeant, s'entourer, à plaisir, de nouvelles victimes et commettre un autre attentat, non moins horrible que le premier, comme il l'a reconnu lui-même'/ C'est le problème qu'il s'agit de résoudre.

Pcpin est revenu sur la proposition Je vendre les secrets de la police aux journaux , par le moyen des accointances qu'avait Fieschi avec des agents de poli (te, qu'il pre'tend lui avoir été faite par ce dernier; iï a insisté sur les rapports habituels de Fieschi avec ces agents. Fieschi est convenu qu'il avait fait des mensonges de cette nature pour se rendre agréable à Pépin; et il a présenté l'avidité de celui-ci à saisir toutes les occasions de servir les journaux de son parti, le Réformateur surtout, car il parlait peu du National, et son empressement à se mettre incessamment en hostilité avec la police, comme une nouvelle charge contre Pépin.

Pcpin a demandé à n'être plus confronte avec Fieschi. Iï a terminé son dernier interrogatoire en disant: «Je plains Fieschi, par cela même qu'il m'a accablé «d'injustices. Si je l'ai interpellé, ça été pour ma justifier cation; par cela même qu'il est injuste à mon égard, «je ne veux point agir de même avec lui, et jouer tout à la «fois les rôles de prévenu et d'accusateur. Quant à pré- «sent, je n'ai pas d'interpellations à lui faire..... Je ne «connais pas la portée des mois quand il s'agit d'aceu- «sation, et si dans mes réponses quelque chose peut «me nuire, c'est par défaut de connaissance, et dans «l'hypothèse où je me trouve, on parviendrait peut-être «à faire d'un innocent un coupable.»

II résulte de l'instruction que Pépin accordait des secours à tous les ennemis du Gouvernement qui lui en demandaient et se présentaient à lui comme victimes de leurs convictions politiques : il prêtait même de l'argent aux écrivains hostiles qui en manquaient pour acheter du papier, et ces circonstances rendent plus probables les secours qu'il aurait accordés à Fieschi, quoiqu'elles ne soient pas suffisantes pour établir sa participation à l'attentat.

On a saisi chez lui un dessin fort grossier, mais qui semble indiquer les principaux linéaments de la machine infernale. Ce dessin ïui a e'te' représente', il n'en avait conservé aucun souvenir; il l'a attribué à la fantaisie ou au caprice de ses enfants.

Vous voyez, Messieurs, quelle est la position respective des deux inculpés. Fieschi, toujours positif, affirme sans cesse. Pépin, toujours indécis, nie sans précision et avec la mollesse d'un caractère craintif et irrésolu.

Selon Fieschi , Pépin a connu dès l'origine le projet coupable de l'auteur de l'attentat; il l'a encouragé à le commettre, il lui en a fourni les moyens; il en aurait facilité l'exécution : c'est la seule crainte de passer pour vin lâche aux yeux de Pépin et de Morey, et de violer l'engagement qu'il aurait pris avec eux, qui l'aurait empoché de déserter son infernale entreprise. Selon Pépin, tout est faux dans ces imputations. II n'a connu Fieschi que comme un infortuné, persécuté pour ses opinions et poursuivi pour délits politiques, et ce genre de malheur a éveillé toutes ses sympathies; iî l'a secouru comme tant d'autres, sans le connaître, et fes services qu'il lui a rendus sont le seul crime dont il puisse s'avouer coupable.

Les circonstances matérielles alléguées par Fiesclii à l'sippui de ses accusations sont presque toutes confirmées par l'instruction ; mais les charges les plus graves ne reposent que sur ses propres assertions. Vous aurez, a jitger si, corroborées comme elles le sont par la vérité démontrée de cette partie importante de ses déclarations} elles suffisent pour rendre probable la complicité de Pépin et pour faire présumer qu'il se soit constitue' le bailleur de fonds d'une entreprise si audacieuse? Mais si

Rapi'Oit. 33

ce n'est pas lui , qui donc aurait fourni a Fieschi les moyens d'y subvenir ? Comment la fable de Fieschi se lierait-elle si bien à ces faits avérés ? Comment expliquerait-elle si exactement ce qui e'tait inexpiicabïe avant qu'il eût parle'?

Nous allons maintenant vous rendre compte de cette partie de l'instruction qui se rapporte à Boireau.

Victor Boireau, ouvrier ferblantier, est ne' à La Flèche, de'partemcnt de la Sarthe, le 5 novembre 1810. II a été' ouvrier à Lyon, cbez un ferblantier nommé Carie. On dit qu'il a été chassé de Lyon par les compagnons du Devoir, avec lesquels il était associé, parce qu'il avait détourné des fonds appartenant à la société, dont on lui avait confié la gestion. II a repoussé cette inculpation , et par quelques explications plausibles il a rendu compte du fait, innocent en soi, qui pouvait y avoir donné lieu. Divers renseignements l'avaient signalé comme ayant appartenu à la société des Droits de l'homme ; on a assuré qu'il faisait partie de la section Louve l; il a dit qu'il avait voulu entrer dans cette société, mais qu'il n'en avait jamais fait partie. II fréquentait le caféPérinet; ses opinions républicaines sont constantes.

Nous vous avons déjà fait connaître comment il fut arrêté, le 28 juillet. H fut interrogé le jour môme et répondit d'une manière très-résolue et tout à fait négative. II avait d'abord avoué qu'il avait vu Edouard Suireau la veille; il a dit plus tard qu'il ne l'avait pas vu et que si Suireau était venu au magasin du sieur Vernertf il n'y était resté qu'un instant; il a également soutenu qu'il n'avait pas vu Suireau le 28 au matin; il n'a voulu donner aucun renseignement sur sesliiisons. II s'est contenté de répondre qu'il était lié avec tout le

monde \ Cependant le sieur Suireau père a confirme' la déposition de son fils 2.

Dans son second interrogatoire , Boireau a reconnu qu'il s'était trompé quand il avait dit n'avoir pas vu Edouard Suireau le 28 au matin : il savait qu'il le trouverait chez son père, et il a voulu lui souhaiter ïe bonjour en passant, mais il ne l'a point chargé d'acheter pour lui un quarteron de poudre et de le déposer chez le portier : H en donne en preuve qu'il est allé le soir chez le concierge réclamer son parapluie, et qu'il n'a point demandé de poudre. Cette preuve serait peu conciliante. Le 28 au soir, tout était consommé; ii n'y axait plus de combat à livrer : la poudre était probablement devenue inutile.

Boireau n'était pas seul quand il a vu Suireaii, le 28 au matin; mais il ne se rappelle pas quelle était la personne qui l'accompagnait; ily a des souvenirs , dit-il, qui peuvent s'effacer.

Il a entendu dire, Ie"27 au matin, au café de France, boulevart des Italiens, que les carlistes préparaient un coup pour le lendemain; c'est une demi-heure après qu'il s'est trouvé seul avec Edouard Suireau, dans le magasin, et celui-ci peut lui avoir entendu répéter ce qu'on disait depuis fort longtemps, que les carlistes devaient faire un coup. Du reste, il n'a rien su; ce n'est pas à un ouvrier comme lui que l'on confie une chose si importante.

JI est convenu qu'il avait fait raser ses moustaches et ses, favoris, le dimanche 26, mais d'après le conseil d'Edouard Suireau, lui-même, qui disait que cela lui

1 Interrogatoire de fioireau, 28 juillet. ; Déposition «le Suireau père, 2!) juillet.

siérait mieux. II a d'ailleurs proteste' que la déclaration de ce jeune homme était fausse, et il a affirme' qu'il lui connaissait des sentiments de haine et de vengeance contre sa personne, car, a-t-il ajoute, plusieurs fois, dans l'atelier, nous avons eu des raisons tous les deux, et il m'a dit que nous aurions à faire tôt ou tard ensemble }.

Nous observerons, en passant, que cette allégation n'est en harmonie, ni avec l'empressement qu'aurait mis Boireau, selon son propre témoignage, à aller souhaiter Je bonjour à Suireau, le 28 juillet au matin , ni avec l'intime familiarité qui semblait régner entre eux Pavant-veille, lorsque Suireau lui conseillait de couper sa barbe , afin qu'il fût plus beau garçon.

On ne savait encore qui était Fieschi, ni quel rôle il allait jouer dans le drame judiciaire qui s'entamait, et comme on demandait à Boireau quelle était la personne qui, peu de jours auparavant, était venue demander à coucher chez lui à minuit passé, et que la principale locataire 2 de la maison ne voulut pas laisser entrer, il a répondu que c'était Fieschi, dont il ne connaissait ni l'état ni la demeure; il savait qu'il était mécanicien, mais il ne savait pas s'il travaillait. Ajoutez que ça m'a toujours étonné beaucoup , a-t-il continué,^ ne pas savoir ce qu'il faisait. Cette réflexion, faite au début de l'instruction, vous semblera, comme à nous, dictée ou par une bien heureuse inspiration, ou par une assez grande habileté.

Le 1er août, Boireau t confronté avec le prétendu Girard, l'a reconnu et l'a nommé Fieschi; c'était le jour

1 Interrogatoire de Boireau, et sa confrontation avec Suireau, 39 juillet.

2 Déposition de la dame veuve Delaselve , 29 juillet.

même, où i'on recueillait les dépositions des femmes Branville et Barangè , qui ont révélé l'identité de Fieschi et de Girard, et où l'inspecteur général des prisons Dufresne achevait de dissiper le mystère qui avait jusqu'alors environné Fieschi. Boireau le connaissait depuis cinq ou six mois; Fieschi venait souvent le voir à son atelier , et il y entrait toujours ; il l'a vu pour ia dernière fois le jeudi ou le vendredi de la semaine avant ï 'attentat h

Dans son quatrième interrogatoire , Boireau a persisté à soutenir que Suireau était un menteur qui avait une vengeance contre lui ; mais il lui est échappé de dire que s'il avait indiqué V Ambigu comme le lieu où il devait y avoir un coup, c'est que toutes les fois qu'il y a eu quelque émeute f c'est de ce côté-là; j'ai pu dire à Suireau de détourner son père d'aller de ce côté-là , parce que c'est de ce côté-là que les émeutes éclatent ordinairement. C'est ce misé?*able qui est détenu, et que je ne connaissais que sous le nom de Fieschi, qui m'a dit que les carlistes voulaient faire un coup et que les patriotes devaient se tenir prêts. J'avais de l'estime pour lui, parce qu'il était souvent avec Salis, Janot et Auffray , tous amis que j'estime beaucoup. Ce propos de Fieschi accusant les carlistes, selon Boireau, de l'événement qui se préparait pour l'anniversaire des journées de juillet, ne coïnciderait-t-il pas avec la précaution qu'il avait prise de se procurer l'image du duc de Bordeaux? N'était-il pas la suite d'un système tendant à faire prendre le change à l'autorité sur le but que se proposait l'auteur ou les auteurs de l'attentat; et à l'imputer à un parti, tandis qu'un autre parti, après l'avoir préparé, en profiterait?

Interrogatoire tic Boireau et sa confrontation avec Fieschi, \" août.

Boireau reconnaît qu'il est allé, le dimanche 26 juillet, vers une heure, dans l'estaminet de la maison qu'habitait Fieschi, mais il ne l'a pas vu. II est convenu être sorti, le lundi 27 au matin, pendant un quart d'heure, pour aller chercher une jeune personne qui lui avait donne', la veille au soir, un rendez-vous auquel elle avait manque'; H est sorti muni d'un archet, d'un foret et d'une conscience , pour faire croire qu'il allait travailler au dehors, et pour qu'on ne dît pas qu'il perdait le temps de son ?nattre; il a dit en sortant qu'il allait rue de Richelieu, hôtel d'Espagne. On connaissait déjà cette fabïe pour ce qu'elle était.

Le premier commis du sieur Vernert ayant parlé de ïa sortie de Boireau, avec ses outils, et de ïa cause pour laquelle il prétendait être sorti ; on avait entendu la personne qui tient l'hôtel d'Espagne et son concierge, et l'on avait eu la preuve que Boireau n'était pas venu dans cet hôtel le lundi au matin; on avait en même temps acquis la certitude que Boireau avait été absent de l'atelier pendant une heure1.

Boireau est convenu que, le mardi matin 28 juillet, il n'était point allé à l'atelier, quoiqu'il eût été décidé qu'on y travaillerait ce jour-là jusqu'à deux heures; il voulait voir la revue, attendu, avait-il dit dans son premier interrogatoire, que cela était très-essentiel. H a suivi le boulevart jusqu'à la rue du Temple. II paraît qu'en ce lieu-là il aurait rencontré l'ouvrier lampiste Joulain , qui lui aurait demandé s'il ne voulait pas venir voir avec lui le passage du Roi : Boù'eau lui aurait répondu : Je me f. . . bien du Roi! on d'autres paroles offensantes pour le Roi! Alors Joulain aurait répliqué :

1 Déposition de Massé, 29 juillet; déposition de Jonin, 31 juillet; déposition de Cagniac, 31 juillet.

Vous avez donc de mauvaises intentions ? et Boireau de s'écrier : Vous! vous êtes Juste-milieu parce que vous ne connaissez pas vos droits ! H a entendu l'explosion au moment o(\ il s'en allait; il était déjà dans la première rue à droite quand on descend du boidev art pour aller nu Temple.

II a de'clare' que l'individu qui l'accompagnait, lorsqu'il était aile, le mardi matin, chez Suireaii) se nommait Martinault , et que c'était un homme de lettres qu'il avait connu à la Force, pendant qu'ils y étaient détenus tous deux; il a reconnu que, s'il avait fait couper ses moustaches et ses favoris, ce n'était pas seulement pour ne pas avoir l'air d'un singe, comme le prétendaient ses camarades, mais aussi parce qu'il avait peur d'être arrêté dans le cas où il airiver ait quelque chose, parce qu'on arrêtait alors beaucoup de monde. Toutefois, avant de signer l'interrogatoire, craignant, sans doute, que cet aveu eut quelque gravité, il a ajouté que c'était par inconséquence qu'il avait dit avoir coupé ses moustaches dans la crainte d'être arrêté.

Lors de son quatrième interrogatoire, M. le Président ciMt devoir faire remarquer à Boireau que ses diverses reîonses contenaient des contradictions. H répondit, que Paoor(l n n'avait pas tout dit, mais que ses dernières décuvatjonS) pour être plus explicites, n'impliquaient pas conviction UVecIcs premières. S'il n'avait pas voulu, auprei.icr moment, avouer qu'il avait passé toute ïajournéedu 2cavcc Martinault, c'étaitparce qu'il savait que Martinault ctajt SUSpect.

II devenait nécessaire knterroger le sieur Martinault, qui, ayant passé la journée j,, 28 avec ft0ircau f et se trouvant avec lui sur le oouk.|H (|u Temple peu d'instants avant l'attentat, pouvait ev, instruit de ce qui al-

lait se passer et de la part que Boireau pouvait y, avoir prise. Cet acte d'instruction était encore recommandé par ce qu'on savait déjà du sieur Martinault, ancien membi <\ de ïa société des Droits de l'homme, et originairement impliqué dans ïe complot et les attentats d'avril 1834. On n'a rien négligé pour découvrir Je sieur Martinault; mais toutes les recherches ont été inutiles.

Boireau a reconnuqu'H voyaithabituellement Ficsclti à l'atelier du sieur Vernert, et quelquefois rue S' Jacques, dans un hôtel garni où demeurait Salis : iï savait trèsbien que Laurence Petit était la maîtresse de Fieschi. Mais il prétend n'avoir point dit qu'il était instruit d'un projet qui aurait existé d'assassiner le Roi sur la route de Neuilly; il a affirmé n'en avoir jamais su que ce qu'en avaient dit les journaux; c'est d'après le récit qu'ils en avaient fait qu'il en a causé avec ses camarades. H pense que lorsque Fieschi lui a dit qu'il fallait que les patriotes se tinssent prêts parce que les carlistes voulaient faire un coup , ce n'était pas pour proclamer la république f mais, si le Gouvernement était renversé, pour empêcherqu'on ne clét?*uisîtla. révolution de juillet. Je suis un républicain, a-t-il ajouté, mais je ne s* 'S pasun assassin ; je suis un républicain honnête.

II a persisté à nier qu'il eût chargé Suirec* a acheter de la poudre; qu'aurait-il fait de cette pou**'0) puisqu il n'avait point d'armes et qu'on n'en a poiytSaisI chez lui ?

En effet, on n'a pas trouvé chez *>ùeau ïe pistolet que Fieschi prétend lui avoir dor1^ 5 mais Suù-cau a affirmé que Boireau avait, àl'ateIirou jï travaillait, une paire de pistolets, ou un seul ^stolet à piston, dont le canon était en cuivre : c'é*lf; un pistolet pareil que Fieschi avait pris chez B>U- Ces pistolets étaient habituellement renfermés r111*5 lme armoire pratiquée dans

( 265 ) la cloison qui séparait Patelier de la boutique. Toutefois, ifs n'ont pas été retrouves, et le sieur Vernert a déclare ne les avoir jamais vus.

Boireau avoue qu'il boit souvent plus qu'il ne faudrait, et qu'il est une excellente pratique pour un certain marchand de vin de la rue Richelieu. II nie toute intimité' avec Fieschi} il soutient d'aiïleurs qu'une telle intimité' serait loin d'entraîner nécessairement la complicité de son crime. Je suis tres-liê avec ma sœur, dit-il; si elle commettait un crime ,je ne serais pas pour cela complice de son crime. Il a toujours persiste' à soutenir qu'ii ne connaissait pas Fieschi sous le nom de Girard. Il a nie' avoir procure' un foret à Fieschi.

Le foret qu'il avait emporte le 27 juillet, a été saisi dans l'état où il se trouvait lorsque Boireau l'a rapporte; on ne s'en est pas servi depuis. Il était destine à percer du cuivre; Boireau a reconnu l'archet et la conscience, mais il a dit qu'il croyait que le foret qu'il avait emporte était plus gros que celui qui lui était représente.

Depuis le commencement de l'instruction, le sieur Vernert a renvoyé Edouard Suireau : Boireau soutient que c'est à cause de ses mensonges.

Travault -n'a [pas reconnu Boireau : il pense que ce n'est pas lui qui est venu demander Fieschile 27 juillets Sophie Salmon ne l'avait pas reconnu, à la première confrontation; elle ne croyait pas alors qu'il fût le même jeune homme qui avait dit se nommer Victor f et qui était venu voir deux fois Girard, et notamment le 27 juillet : elle l'a depuis parfaitement reconnu le 8 octobre.

Le 1er septembre, Edouard Suireau a fait une nouvelle déclaration, en voici la substance : Il connaissait très-bieu Fieschi, et l'intimité de sa liaison avec Boireau. Fieschi venait voir presque tous les jours Boireau à son

( Ma )

atelier. Boireaiiy de son cote, avait été intimement lié avec Laurence Petit) il savait depuis longtemps que Fieschi portait toujours sur lui un poignard et un fléau armé de balles de plomb.

Le 27 juillet, dans l'après-midi, Suireau sut de Boireau qu'il n'était point allé, ainsi qu'il l'avait dit d'abord, percer des trous a l'hôtel d'Espagne avec son foret , mais bien à leur affaire ou à leur machine : il s'est certainement servi de l'une ou de l'autre expression. Suireâu auquel il venait défaire connaitre que V affaire, devait se passer sur le boulevart du Temple , ayant remarqué qu'il avait fait une bien longue course en peu de temps, il répondit qu'il avait pris un cabriolet, et il ajouta que s'il voulait aller déclarer à M. Gis que t tout ce qu'il savait, il aurcihéoul ce qu'il voudrait. Le premier commis du sieur Vernert f Masse étant entré dans l'atelier et trouvantles deuxjeunes gens occupés à causer, leur dit : Travaillez-clone. « Qu'ai-je à faire de travailler.' «reprit Boireau, quand Massé fut parti '.j'aurai peut- -être demain plus de J 00.000 francs. »Iï quitta l'atelier à sept heures du soir et dit à Suireau qu'il allait monter à cheval , sur ïe boulevart, pour la répétition de la machine; qu'il serait avec un autre; qu'il irait au pas, au trot, au galop; qu'il devait prendre des chevaux dans une écurie dont le maître avait laissé la cleï pour le cas ou il ne s'y trouverait pas. D'après ce que disait Boireaiiy l'homme qui devait prêter les chevaux était un épicier. Le lendemain matin Boireau dit à Suireau : Nous sommes sûrs de notre affaire.

Cette déclaration a été confirmée par le sieur Suireau père, qui, à ce qu'il paraît, a déterminé son fils à la faire et a exigé qu'il minutât ses souvenirs, par écrit, avant dc^ déposer de nouveau. Cette minute a été mise sous

les yeux du juge d'instruction qui a reçu la déposition, mais ce magistrat n'a tenu, note au procès-verbal que des déclarations verbales d'Edouard Suireau. Elles ont été' renouvelées par Edouard Suireau devant M. le Président1.

La gravité de ces chargées et le délai qu'avait mis Suireau à les articuler, au lieu d'en déposer sur-lechamp comme des premières, devait exciter de la défiance. Le caractère de Suireau et son âge n'offraient peut-être pas des garanties pleinement rassurantes. D'un autre côté, il était certain que son père avait été instruit par lui, avant l'événement, de circonstances que celui qui les révélait n'avait pu tenir que d'une personne dans la confidence de l'auteur, ou des auteurs de l'attentat. Emilie Bertrand, domestique de confiance de la maison , avait transmis elle-même ies révélations de son jeune maître au père de celui-ci. Suireau père-, dès le lundi au soir, avait averti l'autorité; et le mardi matin , avant l'événement, il avait communiqué ce qu'il savait à deux gardes nationaux, Jorel et Maneille, S'il peut paraître singulier qu'Edouard Suireau n'ait fait d'abord qu'une demi-révélation , il est évident qu'il n'a point inventé cette circonstance importante de la promenade à cheval pour le pointage de la machine, puisque Fieschi a fini par déclarer qu'il avait été résolu, entre Pépin } Morey et lui, que Pépin monterait à cheval et viendrait passer plusieurs fois, dans la soirée du 27, devant la fenêtre de Fieschi; qu'il n'y était pas venu, et que Boireau s'était vanté à lui, Fieschi , d'y être venu à sn • liaee.ïï n'est pas moins importantd'observerqueàSWrerw,

■ ï.iif,. ■," . -, sefttpmljrc.

Déposition ac'Sàïrt ■<■ • n êcpteinbre,

qui n'était pas dans la confidence de Pépin y de Moreij^ ni de Fieschi, a dit que c'était un épicier qui devait prêter îes chevaux, et que leur propriétaire devait laisser la clef de l'écurie pour qu'on pût les prendre sans lui, dans le cas où il ne se trouverait pas à la maison r quand il est constaté que ïa clef de l'écurie de Pépin était à la disposition du premier venu, dans une arrièresalle de la boutique, et que personne ne veillait sur cette écurie, ni sur le cheval qu'elle renfermait.

Lorsque nous vous rendions compte de cette partie de l'instruction qui a eu pour objet de rechercher si Fieschi était seul dans sa chambre au moment où îe crime a été commis, nous avons parlé de la déclaration d'un témoin qui disait avoir vu, au moment qui avait suivi ï'explosion de la machine, plusieurs jeunes gens effarés se sauver au traversd'un chantier de bois à brûler qui donne dans la rue des Fossés-du-TempIe,en face de la maison qui est juxta-posée à la maison qui porte le n° 50 sur le boulevart du Temple. Ce témoin, entendu une seconde fois, avait confirmé sa première déposition; confronté avec Boireau, dont il avait à peu près donné le signalement, il avait soutenu le reconnaître. Il a été prouvé , d'abord , qu'il était presque impossible qu'on eût traversé à l'heure indiquée le chantier dont avait parlé le témoin. II a été constaté plus tard qu'il s'était évidemment trompé quand il a cru reconnaître Boireau? puisqu'il est constant qu'au moment qui a suivi l'attentat, Doireau se trouvait de l'autre côté du boulevart , et que loin de porter une veste et le costume d'un ouvrier avec une casquette plate, il portait ce jour-là une redingote noire et un chapeau gris.

Boireau a été confronté avec Edouard Suireau.

celui-ci a confirme devant lui la vérité Je toutes ses déclarations. Boireau a soutenu imperturbablement qu'elles étaient mensongères; il a également protesté que c'était faussement qu'on lui imputait des propos inconvenants contre la personne du Roi : J'ai mes idées, cela est vrai, a-t-il dit, mais personne ne pourra jamais dire qu'on m'ait entendu mépriser le Roi ou blasphémer contre lui, et M. Vernert qui partage les idées du Gouvernement et qui estime le Roi comme personne, ne m'aurait pas accordé la confiance qu'il m'avait accordée si j'avais été un exalté h

M. de Pontcharra, lieutenant-colonel d'artillerie, a été chargé de faire l'examen, en qualité d'expert, du foret que Boireau avait emporté du magasin du sieur Vernert, et des canons de fusil de la machine infernale, afin de reconnaître s'il a été possible de percer des lumières à ces canons avec cet outil , et pour combien de canons il peut avoir servi, à cet usage, avant d'être hors de service. Il a déclaré sous la foi du serment, après avoir soumis le foret et les canons de fusil à une expérience fort ingénieuse, que, sans pouvoir assurer que le foret, qui lui a été représenté , a percé les lumières d'un certain nombre de canons de la machine infernale, il est possible que ce foret en ait percé plusieurs, et qu'après avoir visité les culasses des canons de ladite machine, il pense que cet outil a, au moins, servi à percer la lumière du canon, n° 16 et que c'est en terminant cette opération que le loret a été mis hors de service 2.

Interrogatoire de Boireau et sa confrontation avec Suircau et Godtt, ? septembre.

* Rapport Je M. de Pontcharra, 14 octobre

Fieschi, auquel leforet a été représenté, à reconnu l'archet, ïa corde, la conscience; il a ètî des doutes sur la mèche , croyant que celle dont if s'était servi était pîus courte, mais il a persiste à soutenir que k Corot dont if avait usé ïiii avait été remis par Bnireau. Boireau a cherche à s'emparer des doutes de Fieschi pour persister dans ses dénégations, en arguant de ce que Fieschi lui-même ne reconnaissait pas ïe foret. Plus tard Fieschi , examinant fe canon de fusil sur lequel il paraît que s'est émousse ïe foret et ïa trat'è qu'y a laissée cet outil en s'émoussant, et comparant «a cassure avec la brèche qui se trouve sur ïa culasse, a déclaré qu'il s'assurait très-positivement, par ïe rapprochement de ces différentes pièces, que le foret actuellement représenté était ïe même que Boireau lui avait prêté; il a déclaré, en outre, qifiî était allé chercher le foret rue Quincampoix, chez Boireau, avant dix heures du matin; iï lui avait été promis ïa veille au soir. A cette époque, Fieschi n'avait point parlé de sa machine à Boireau, et si Boireau a laissé entendre à d'autres qu'il savait à quel usage devait servir son foret, il fallait que ce fût Pépin qui l'en eût informé, et cela parait d'autant plus probable à Fieschi, qu'il assure avoir dit h Pépin que quatre de ses canons n'étaient pas' percés et qu'il lui avait demandé, ainsi qu'à Morey f de lui procurer un foret. Il croit se soiivenir d'avoir rendu le foret à Boireau , rue Quincampoix, vers midi ou une heure.

Enfin, il résulte d'un des derniers interrogatoires de Fieschi et de la déposition de divers témoins, une dernière charge contre Boireau. Fieschi a déclaré que c'était chez un entrepreneur 'en séritirei ie , nommé Pierre, demeurant rue du Faubourg-Saint-Antoine ,

n° 65 , qu'il avait fait exécutpr la barre de fer, ou de forte tôle, au moyen de laquelle il se proposait d'assujettir les culasses des canons de fusil de sa machine, il n'est pas aile' seul chez ce serrurier; il était avec le sieur Michel Dbcle ou avec Boireau. II croit plutôt que c'était avec Boireau.

On a entendu le sieur PieiTe , la dame Pierre, les sieurs Ramé et Boursaint , ouvriers du sieur Pierre, et le sieur Brasch, son apprenti. ÏI résulte de leurs depositions que, le dimanche 26 juillet, deux hommes sont venus dans la boutique de ce serrurier pour commander une plaque de tôle; ils ont d'abord parle à la bourgeoise ; ils ont marqué avec de la craie, sur une pièce de tôle, la longueur et la largeur de la plaque; ils se sont passe' la craie l'un à l'autre; l'un d'eux, celui qui était le plus âgé, disait à l'autre : Tu vois bien que ça ne sera pas bien comme ça. II semblerait que ces deux hommes présents dans la boutique auraient pris une part égale à la commande dont il s'agit, et que Boireau , qui a été parfaitement reconnu par Ramé et la dame Pierre, aurait su à quel usage était destinée la barre de fer que Fieschi commandait. Celui-ci a persisté à nier qu'il eût parlé de sa machine à Boireau, et s'est efforcé de tout concilier en disant que Boireau était causeur de sa nature, qu'il aimait à se donner de l'importance, et qu'en voyant le papier sur lequel Fieschi avait tracé le dessin de la barre de fer, il avait bien pu concourir à expliquer avec lui comment elle devait être faite , quoiqu'il en ignorât la destination. Fieschi pense que Boireau n'a su l'existence de la machine que le lundi 27 juillet au soir: au moins est-ce la première fois qu'il en a parlé à Fieschi, et Fieschi assure ne lui en avoir jamais rien dit. C'est alors que Boireau, quand

ils sortirent ensemble du café des Mi Ile- Colonnes ', lui demanda à la voir; Fieschi n'y consentit pas. Nous devons ajouter ici que Fiesclii a été reconnu par tous les témoins, qui ont également reconnu la barre de fer de la machine.

Dans sa confrontation avec ïe serrurier Pierre, sa femme et ses ouvriers, Boireau est convenu qu'il était allé avec Fïésekid&ttis cette boutique, ie dimanche 26 juillet, et iïamême rappelle diverses circonstances qui se seraient passées en sa présence, et différentes paroles qu'il aurait dites; il est ensuite revenu sur ces aveux, qui lui étaient échappés; il ne s'est pas contenté de dire, comme il l'avait fait d'abord, qu'il ne savait pas à quel usage la plaque de tôle était destinée, et de soutenir qu'il avait dit chez le serrurier que c'était pour une croisée : il a nié complètement avoir accompagné Fieschi dans la boutique dn sieur Pierre. Vous apprécierez le mérite de cette dénégation.

La liaison intime de Boireau avec Fieschi paraît démontrée. Boireau s'est interposé entre Laurence Petitci Fieschi pour les réconcilier. Fieschi venait trouver habituellement Boireau à son atelier. II allait coucher chez lui sans le prévenir. Boireau a-t-il reçu de Fiesc/ti un pistolet peu de jours avant l'attentat? a - t- il demandé à Suireau de lui procurer de la poudre à tirer pour ce jour-là? était-il dans la confidence de Fieschi ou de ses complices, si Fieschi avait des complices? a-t-il accompagné Fieschi chez le serrurier Pierre pour commander la barre en fer qui devait assujettir les canons

1 Déposition de Pierre, 6 et 7 octobre; déposition de la dame Pierre, 0 et 7 octobre; déposition de Brasch, G et 7 octobre; de'position de Ramé, 6 et 7 octobre; déposition de Boursaint, 6 et 7 octobre. Confrontation arec. Boireau et Fieschi , 6 et 7 octobre. Interrogatoire de Boireau, 20 octobre; déposition de Fieschi, 1" noyembre.

de fusil sur la machine infernale? y est-ii aile' avec connaissance de cause, sachant quelle devait être ïa destination de cette barre de fer?a-t-il prête' à Fieschi le foret qui a été employé à percer ïes lumières de trois des canons de fusil qui ont fait partie de la machine infernale? a-t-il prête' ce foret à Fieschi sachant l'usage que Fieschi devait en faire? est-il venu se promener à cheval, le lundi 27 juillet au soir, devant la fenêtre de Fieschi, dans l'intention de lui servir de point de mire pour le pointage de la machine? Telles sont les questions que vous aurez à résoudre en appréciant les charges qui s'élèvent contre Boireau. Nous nous sommes efforcés de vous en faciliter la solution par une analyse exacte de cette partie de l'instruction.

Pour terminer ce qui concerne les inculpés maintenus sous mandat de dépôt, nous devons résumer, en quelques mots, les charges qui pèsent sur Bescher.

Vous avez vu, dans l'exposé des faits généraux de l'attentat, avec quelle astucieuse sagacité l'auteur de la machine infernale avait, en méditant son crime, préparé ses moyens d'évasion. Vous n'avez oublié, ni ce nom de Girard , sous lequel l'habitant de la maison n° 50, boulevart du Temple, avait voulu cacher l'ami de Pcpiti et de Boireau, ni cette issue qu'il s'était ménagée sur une rue éloignée des lieux qui s'offraient d'abord aux recherches, ni cette corde suspendue à la fenêtre le long de laquelle l'assassin devait se glisser, ni ces portes barricadées pour lui donner le temps d'arriver en lieu sûr, ni ce fléau homicide à l'aide duquel il espérait parer aux dangers que la prudence n'aurait pu prévenir, ni cette lithographie du duc de Bordeaux, destinée à donner le change sur ses opinions politiques. Après «les précautions aussi habilement prises, pouvait-on

RiPt'OKT. 35

croire que Fieschi eût omis celle qui devait assurer le succès de toutes les autres, qu'il eût oublie de se munir d'un passe-port? Non sans doute: il i'a déclare luimême dans sa confrontation du 3 octobre, avec Nina Lassave; Morey lui avait dit : En tout cas, nous avons uit passe-port. Sous quel nom ce passe-port avait-il été délivré? Une déclaration de Nina va vous l'apprendre. Cette déclaration contient en même temps l'abrégé de l'inculpation dont Bescher est l'objet : vous avez entendu tout à l'heure ce que Morey disait à Fieschi, avant le crime : après l'attentat consommé, au moment où l'arrestation de l'assassin était connue, et lorsque le bruit de sa mort se répandait, le même Morey disait à Nina Lassave, en causant avec elle à cette barrière de Montreuil, où en cas de fuite il avait donné rendez-vous la veille à Fieschi: Je vais rendre à ce pauvre Bescher son livret et son passe-port qu'il avait jjrêtés à Fieschi.

Avant que cette circonstance eût été indiquée par Nina, des poursuites étaient déjà dirigées à raison de l'attentat du 28 juillet, contre le sieur Tefl Bescher, âgé de 41 ans, relieur, né à Laval, département de la Mayenne, en 1794, demeurant à Paris, rue de Bièvre, n° 8.

En 1834, cet homme se trouvait au nombre àes inculpes dans l'affaire d'avril : une perquisition faite alors, à son domicile, avait amené la saisie d'un as >:■:■?. grand nombre de circulaires de la société des Droits de l'homme, de cette société dont Bescher reconnaît avoir fait partie pendant quatre à cinq mois, comme membre de la section Marat. D'autres faits, relatifs aux antécédents de Fieschi, avaient signalé la conduite de ZÀ\;r'«. ,comme suspecte.

On savait, d'une part, que du î 6 février au 22 mni 1835, Fieschi avait travaillé, comme ouvrier,, chez \o sieur Lesage, fabricant de papiers peints, rue des Or-

mes, n° 1 ; qu'il avait été présente à ce fabricant par le sieur Benaudin, à qui Morey l'avait directement recommandé; qu'enfin, pendant tout le temps que Fieschi était resté dans cette maison, iî y avait été connu sous le nom de Bescher, et qu'il se trouvait en effet porteur d'un livret en tète duquel ce nom était inscrit. L'instruction avait fait connaître, d'autre part, que le sieur Tell Bescher avait des relations avec Morey; qu'il allait dans la boutique de ce dernier pour y voir un ouvrier de sa connaissance, dont il recueillait la souscription pour la société libre de U Instruction du Peuple. Bescher ajoutait qu'il avait perdu son livret d'ouvrier; et, sur l'observation du magistrat instructeur, il convenait qu'il se pouvait faire que ce fut chez Morey qu'il l'eût perdu , attendu que c'était Morey qui lui avait servi de témoin pour l'obtenir.

Ces circonstances ayant acquis beaucoup plus de gravité par ïa déclaration de la fille Lassave relative au passeport, on s'est occupé d'abord de vérifier si, en effet, un passe-port avait été délivré au sieur Bescher pendant le cours de cette année. On a trouvé sur les registres de la préfecture de police die Paris les indications suivantes : à la date du 5 janvier 1835, il a été expédié un passe-port, pour Auxerre, au sieur Bescher (Tell), àg<' de 41 ans, taille d'un mètre 59 centimètres, cheveux châtains, front haut, sourcils châtains, yeux idem, nez moyen, menton rond, teint ordinaire; signalement dont les principaux traits, la taille, l'âge et la couleur de& cheveux se rapportent également à Fieschi. Le départ de Paris était motivé sur des affaires de fa mille . Les témoins étaient M. Morey, bourrelier, rue Saint-Victor, n° 123, et M. Vayron, imprimeur, rue Galande, n" 51.

Ce nom de Morcy, figurant comme Ic'moin sur un passe-port qui , suivant une déclaration importante, aurait été destiné à Fieschi, éveilla davantage encore les soupçons', on découvrit que le sieur Vayron avait été luimême membre de la société des Droits de l'homme, et qu'il avait été impliqué dans les affaires du mois d'avril. On sut aussi que Bescher n'avait jamais fait usage du passe-port qu'il avait obtenu le 5 janvier. Interrogé sur ces circonstances, Bescher a répondu qu'il avait projeté un voyage à Auxerre, ne trouvant pas d'ouvrage ici, et dans l'intention de se placer chez un sieur Bottier, relieur dans cette ville; mais que sa femme, n'étant pas d'avis de ce voyage, avait brûlé le passeport pour qu'il n'eût pas lieu.

Le sieur Bottier a été entendu comme témoin : il a déclaré qu'ayant eu autrefois en apprentissage fa demoiselle Victorine Berner, devenue maintenant femme Bescher, iï avait fait à Paris fa connaissance de ce dernier, sans avoir de fréquentes relations avec fui;, mais que du reste, depuis qu'if avait quitté Paris, il n'avait nullement entendu parler de Bescher, et que jamais celui-ci n'avait dû venir demeurer chez fui ou y travailler. Le commissaire de poïice d'Auxcrrc a fait connaître, de plus, une circonstance sur îaquclle on n'avait pas fait expliquer fe sieur Bottier; c'est que ce relieur n'a pas habituellement d'ouvrier, mais seulement un ou deux apprentis.

Besclwr a soutenu ses- premières assertions, en faisant observer qu'il n'avait pas donné connaissance de son projet au sieur Bottier; mais que leurs anciennes relations l'autorisaient à penser que, s'il se présentait chez fui, il y trouverait de l'ouvrage.

Le sieur Vayron et la femme Bescher ont confirmé

parleurs déclarations, ïe récit de Bcsclier, touchant son projet de voyage et les motifs qui i'auraient empêche' de quitter Paris.

II est une dernière circonstance qui mérite l'attention de la Cour : c'est qu'il a été constaté que le livret dont FiescJri paraît avoir fait usage, chez le sieur Lesage , avait été délivré kBescher le môme jour que son passeport, c'est-à-dire, le 5 janvier dernier.

L'enregistrement de ce livret à la préfecture de police porte, qu'il a été délivré sur un certificat du sieur Brade!, relieur, à Paris; certificat qui est en effet joint au dossier. L'extrait des registres de la préfecture rie mentionne le nom d'aucun témoin : il ne reste donc, à cet égard, que la déclaration faite par fsegener. qu'il croit bien que ce sont les mêmes témoins qui lui ont servi pour le livret et pour le passe-port.

Ni le livret, ni le passe-port de Bcscher n'ont pu ùirv retrouvés, car un livret saisi à son domicile et délivré le 1 1 mai 1808, à Picrrc-ThéophiIe-Renéi?C5c/fC/^ n\i été reconnu, ni par Fieschif ni par Lesage. Ii a été établi, par l'instruction, que c'était le livret du frère de l'inculpé, qui exerçait la profession d'imprimeur, tandis que l'inculpé exerce celle de relieur.

L'existence de ces deux pièces n'en est pas moins un fait établi, puisqu'il résulte (h; la vérification des souches conservées à la préfecture. Quant à l'usage qui en aurait été fait, il n'est pas douteux que le livret n'ait été en la possession de Fiescki tant qu'il est resté comme ouvrier cliez le sieur Levage. Les déclarations de Fiesehi et de Lesage sont concordantes sur ce fait, et les dénégations de Morey} qui soutient n'avoir jamais connu Fieselii sous le nom de Besclcer, n'avoir même jamais su que

Fieschi ait été employé chez Lesage, ne font que donner plus Je gravité à cet incident, en montrant toute l'importance que pouvaient mettre ïes inculpés à dissimuler ces faits à la justice.

ÏI règne plus d'obscurité sur le point de savoir ce qu'est devenu le livret au moment où Fieschi a quitté ïes ateliers du sieur Lesage. Ce dernier prétend qu'il a remis alors à Fieschi son livret en l'bgle. Fieschi soutient, au contraire, que le livret ne lui a pas été rendu par Lesage, et qu'il ne ïe lui a même jamais redemandé.

Depuis ce moment la trace du livret se trouve perdue; il n'en est plus question qu'au moment où la fille Nina soutient que Morey l'a quittée pour aller rendre à Lesage le livret de Bcscher.

Quant au passe-port, Fieschi a déclaré constamment, non-seulement qu'il ne l'avait pas eu entre les mains, mais même qu'il ne l'avait jamais vu. Cependant, suivant une réponse faite par Pépin dans son interrogatoire du 21 octobre, le passe-port délivré au nom de Besclier aurait été vu par lui entre les mains de Fieschi, et cette déclaration parait d'autant plus grave, que le fait cité par Pc])in remonte à une époque plus voisine de la délivrance du passe-port. Il s'agissait de savoir par quels motifs Pépin s'était déterminé à accorder l'hospitalité à Fieschi. Pépin a expliqué que Fieschi lui avait présenté de nombreux papiers, et entre autres un passe-port qui semblait établir qu'il se nommait Bescher. Fieschi a contesté l'exactitude de cette explication. II a soutenu qu'il n'avait pu faire voir ce passe-port à Pépin, puisque cette pièce n'était jamais sortie des mains de Morey. Mais cette dernière allégation n'a-telle pas pourciïct de rendre suspecte la destination d'un

passe-port qui, obtenu par Besclierf reste toujoui** entre les mains d'un autre?

La Cour appréciera la gravite' de ces faits, elle ne perdra pas de vue ïes dénégations réfléchies de Morey, îa révélation fortuite de Pépin, la coïncidence des dates d'un livret et d'itn passe-port, dont l'un a été certainement en la possession de Fiescliif et dont l'autre lui était destine'; eïïe se demandera si l'on n'est pas fonde' à en conclure que le passe-port e'taitun expédient invente pour cacher la fuite du faux Bescher , comme le livret avait été employé à l'accréditer sous ce nom.

Nous n'aurions pas rempli tous nos devoirs si rions ne rappeïlions en peu de mots les principes de votre compétence.

îï est constant aux yeux de tous que c'est surtout lorsqu'il s'agit des attentats qui menacent le Roi et les Princes de sa famille que cette corape'tence est incontestable. C'est alors qu'il importe, en effet, que cette Cour, placée au cœur de l'empire et dont la juridiction ne connaît point de limites territoriales, soit saisie, parce (pie se trouvant au centre de tous les renseignements elle peut facilement tout connaître, et qu'à raison, de sa haute situation politique, elle peut tout atteindre.

Nous ci oyons inutile de rappeler que le complot est un crime distinct de l'attentat; qu'il peut y avoir complot sans attentat, et attentat sans complot; et que si le complot est, en quelque sorti1, ta préméditation de Vatt . ntat lorsqu'il le précède et s'y lie, c'est, aux tenue-; de la Charte, l'attentat seul qui constitue votre eoni;;è~iruee; en effet, depuis la révision du Code pénal, ;iè complot n'étant plus assimile à l'attentat pour la p< i:ie Ion qu'il n'est point suivi d'eifet , ne peut rentier à l'a-

venir dans votre compétence que comme circonstance accessoire de l'attentat.

Ces notions élémentaires sont familières à chacun devons. Ici, l'attentat contre la personne du Roi et celïe des Princes ses fils, est flagrant, qu'il y ait complot ou non. II constitue au plus haut degré un attentat contre la sûreté de l'Etat; car, dans une monarchie, quelle plus grande atteinte peut être portée à ïa sûreté de l'Etat que celle qui menace la vie du Roi, représentant et protecteur de l'ordre public ?

La nature des faits entraine donc nécessairement votre compétence.

Il nous reste à vous rendre compte des renseignements généraux recueillis par l'instruction sur un certain nombre de laits, qu'au premier coup d'oeil, un rapport de simultanéité semblait rattacher à l'attentat du 28juil- Jet. On a souvent remarqué que les événements, de cette nature , sont toujours accompagnés de quelques-uns de ces signes précurseurs dont l'explication ne saurait être complètement donnée, et qui s'échappent en quelque sorte , l'expérience de tous les temps le démontre , de l'atmosphère ténébreuse au milieu de laquelle se trament ces complots funestes, ces odieux et sinistres attentats dont le monde est parfois épouvanté. Mais ces faits, plus ou moins fugitifs, sont peu susceptibles de cette démonstration exacte vers laquelle doivent toujours tendre les investigations de la justice; ils sont presque toujours • enveloppés d'une sorte de vague qui sert quelquefois à les grossir dans l'opinion, mais qui commande aussi au magistrat une rigoureuse circonspection dans lès conséquences qu'il lui est permis d'en tirer. Cependant ces faits ne doivent point être complètement dédaignés,

surtout. \i*r vous , Messieurs , qui êtes pTacéf si Laut dans la sphère des pouvoirs publics. S'ils nesont pas de nature à être incHi'rihies, s'ils ne servent point de preuves à d'autres faits mieux établis, iïs peuvent du moins être çohsî'dëros comme des symptômes remarquables de l'époque et de la situation.

Que si nous portons nos regards* hors de la France , tout semblait annoncer, aux approches des journées de juillet, que l'on redoutait pour cette époque une grande commotion politique. AFrancfbri-sur-ïe-Mein, les autorités municipales ont, Je 28 juillet, appelé' {'attention de l'autorité militaire sur certaines rumeurs qui pouvaient plus tard rendre leur concours nécessaire. En Suisse, dans le grand duché de Bade, en Belgique et même à Munich, on s'attendait, pour la même époque, à une vaste conflagration, dont ïe crime du 28 juillet aurait été le signal et l'évasion des prisonniers de Sainte -Pélagie le prélude. A Gênes, les bruits les plus sinistres avaient cours depuis le commencement de juillet; le 24 -juillet, on disait ouvertement à la Bourse de cette ville que le Roi des Français avait été attaqué. A Maîaga, Je bruit de la mort du Roi, qui aurait péri victime d'un îassinat, fut répandu dès le 17 juillet; et il est remarquable qu'au mois de novembre 1832, la nouvelle d'un attentat contre la personne du Roi y avait été donnée bien avant que l'on eût pu apprendre par îes voies ordinaires l'attentat du pont Royal. A Rome, un ordre du • tir de la société de propagande de la Jeune Italie , intercepté par l'autorité publique, annonçait que les jdurne'es de juillet verraient tomber le tyran de la • nce et commencer la régénération de l'Europe; l'ineendie devait s'alh.-.ier en Italie pendant les fêtes héré- ;ii:aires q-.ie l'on célèbre à Florence. Tel est !e résal-

* ilAPPOilT. 3f.

tat de la correspondance des agents diplomatiques et commerciaux de la couronne do France dans les pays étrangers.

Au dedans, fes journaux des deux partis hostiles au Gouvernement contenaient des articles dont le ton, en quelque sorte prophétique, avait dû exciter au plus haut (fopre l'attention publique et la sollicitude de l'administration.

Dans les départements, la Gazette de Metz, dans son n° 661, en date du 27 juillet, commençait un de ses articles par ces mots : « Pour la cinquième, et probablement dernière fois, les ex-glorieuses et mémorables « vont être célébrées à Paris. » On lisait dans le n° 59 de l' Industriel de la Meuse, en date du 28 juillet, les lignes suivantes : « On continue à dire que Louis- Philippe or sera assassiné, 011 plutôt qu'on tentera de i'assasffsiner à fa revue du 28 juillet. Ce bruit a sans doute «pour but de déterminer sa bonne garde nationale à «venir, nombreuse, le protéger de ses baïonnettes.» Cet article venait du bureau de la correspondance politique des journaux, établi à Paris place de la Bourse, et dirigé par M. de Gouves de Nuncques. II convient de dire, toutefois, que la Gazette de 3fe(z, qui a rapporte-, dans son numéro du 31 juillet, l'article de l'Industriel de la Meuse que nous venons de citer, en annonçant dans son n° du 29 le crime du 28 juillet, le flétrit comme l'acte d'un odieux fanatisme.

La correspondance des commandants militaires et des procureurs généraux faisait connaître que les ennemis du Gouvernement semblaient avoir été prévenus à l'avance du crime du 28 juillet; que dans une des grandes villes du midi, par exemple, plusieurs personnes dent les opinions hostiles étaient bien connues ,

et qui habituellement ne quittaient pas leurs maisons de campagne pendant la célébration des fêtes de juillet, étaient venues en ville à l'occasion de cette solennité'. Dans les arrondissements de Beaupréau et de Laval , le bruit de la mort du Roi circulait sourdement, dès ie 27 juillet, parmi les gens de la campagne.

De toutes parts, au reste, beaucoup de propos émanés de toutes les nuances des divers partis oppose's au Gouvernement ont été rapportés comme ayant annoncé d'avance, en divers lieux, ce qui est arrivé ie 28 juillet. Mais selon la judicieuse remarque d'un procureur général, comme presque tous les journaux de Paris donnaient chaque jour des indications, pïus ou moins formelles, sur divers complots ourdis et découverts contre la vie du Roi, et spécialement sur des attaques qui auraient été projetées, à l'aide d'une machine in> f( înale, star la route de Neuilïy ; comme les allusions au danger qui menaçait sa personne durant les fêtes de juillet étaient fréquemment répétées dans plusieurs des petits journaux, il est à présumer que les discours que l'on a signalés n'étaient que ie retentissement de ces élucubrations quotidiennes, et que les factions ennemies, toujours alertes et toujours malveillantes, sans être de connivence avec les auteurs du crime, se tenaient en mesure d'en recueillir l'héritage et d'en exploiter les désastreux résultais.

A Paris, le journal intitulé La France f dans son il0 209, eu date du 28 juillet, terminait ainsi qu'il suit un assez long récit de ce qui s'était passé durant la journée du 27 :« Voilà l'aspect fidèle qu'a offert toute la jour- « née la fête que, par une amère parodie, le programme «appelle la fête des Morts. Peut-être est-ce la fvte (t\'.< « Vivants, à qui, par compensation, il est réservé de

« nous offrir le spefctacïe d'un enterrement : nous vèi i ofls a bien cela demain et après-demain.» L'auteur de l'article a soutenu, en l'expliquant, qu'il avait voulu seulement dire que les réjouissances des 28 et 29 juillet, quelque brillantes qu'on les eût préparées, ne répondraient pas à ce qu'on en attendait; que ce seraient de tristes fêtes, qui seraient gaies comme un enterrement.

Le journal le Corsaire , dans son numéro du 28 juillet, imprime' et distribue avant l'attentat, avait parle, à propos de la revue qui devait avoir lieu ce même jour, de la conjonction sur la place Vendôme du Napoléon delà paix et du Napoléon de la guerre, et de l'éclipsé du premier. Le directeur du journal a protesté qu'il n'y avait ïà qu'une allusion , dans le sens de l'opposition de son journal , à la présence du Roi au pied de la statue de Napoléon, et que nulle pensée coupable n'avait pu entrer dans l'esprit de l'auteur.

Le National de 1834 avait aussi son article prophétique le 28 juillet; il était conçu dans les termes suivants : «II y a donc à se réjouir pour tout le monde «dans l'anniversaire du 28 juillet. Que ceux qui ne se- « raient jamais parvenus au gouvernement de leur pays «sans le renversement de la branche aînée se réjoui-- «sent, c'est fort naturel; mais que d'autres, en bien «plus grand nombre, trouvent dans les magnifiques «souvenirs du grand jour de la grande semaine ia « certitude que l'avenir leur appartient, c'est aussi très- « naturel. Remercions donc le Gouvernement de ce < qu'il a bien voulu dépenser 200,000 francs pour «témoigner sa joie d'être au monde. Le peuple, ap- «pelé à jouir du spectacle des revues, des illuminations «et des feux d'artiHcc, sera heureux d'avoir procuré «aux ordonnateurs de la fête une joie sincère, et il lui

«sera permis peut-être, cri se séparant demain soir, de «leur rappeler le 28 juillet comme une grande leçon.»

Le rédacteur en chef de ce journal, expliquant ce p.:sag-e, a déclare' que, dans la politique du National, iî n'v avait jamais eu un mot dont aient pu s'autoriser les passions fanatiques qui auraient pu chercher à résoudre par l'assassinat ies difficultés de notre situation politique; qu'au surplus, iî ne s'est rien passé, en juillet 1830, qui ressemblât à Pacte épouvantable du 28 juillet 1 835 ; qu'on n'avait point dirigé de machine infernale sur Charles X, et que conséqueinment, dire que juillet 1830 avait été un enseignement pour les ordonnateurs de la fete de 1835, ce n'était nullement les menacer de l'horrible guet-apens qui est survenu. ïl a ajouté que , s'il avait eki le plus petit soupçon de pàrèijLte chose f il se serait cru obligé d'en avertir l'autorité.

Ce qui vient d'être exposé sur le ïang-age des journaux, dans un moment où toutes les investigations, où toutes les précautions étaient commandées parla grandeur du péril que le monarque venait de courir, explique suffisamment les mesures que l'administration «i cru devoir prendre à leur égard; mais il n'a pas semblé à votre Président qu'il fût possible d'induire des différents articles qui viennent d'être rappelés une participation quelconque au crime contre lequel l'instruction était dirigée; iî n'a dû être donné aucune suite aux mandats décernés à cette occasion: il appartenait à la juridiction ordinaire de poursuivre ces articles, si elle les jugeait répréhrnsibles. C'est ainsi que l'un des journaux qui avaient été, dans les premiers moments, l'objet des mesures préventives ordonnées par l'administration, esl retombé depuis sons le coup de cette juridiction, qui a dû statuer à son égard.

Des réunions républicaines ont été signalées dans

les environs de Paris le 27 juillet et jours précédents, mais ies recherches auxquelles ces avertissements ont donné lieu n'ont rien produit d'assez positif pour qu'il lût nécessaire de s'en occuper davant;îp;e.

L'instruction avait à la fois pour but d'arriver, s'il était possible, à la connaissance des auteurs du crime et des motifs qui avaient pu porter ceux-ci à commettre une si abominable action; les recherches ont dû s'arrêter là où, judiciairement pariant, il n'y avait plus de motifs suffisants pour les prolonger.

Nous n'avons rien omis, dans le cours de ce rapport, de ce qui pouvait vous mettre à portée d'apprécier les intentions de celui ou de ceux qui avaient commis l'attentat. Le but en était certain, c'était le meurtre du Roi, et, en quelque sorte, l'extinction de sa race par l'assassinat simultané de l'auguste chef de la famille royale et de ses trois fils aînés, tous également dévoués aux régicides atteintes de la machine infernale.

Mais, si l'on demande quelle faction devait, selon les apparences, exploiter l'anarchie dont un tel massacre devenait le signal , au profit de quel parti on aurait allumé la guerre civile au sein de la capitale et ébranlé jusque dans ses fondements l'ordre social et le sol de la patrie, l'instruction répondra en faisant connaître la profession de foi de ceux des inculpés qui ont une foi politique, en rappelant leurs attenances, leurs liaisons, leur affiliation à la société des Droits de l'homme.

Ici les laiis viennent révéler au grand jour ies conséquences de certaines doctrines ; ils disent hautement jusqu'à quel point l'habitude des associations secrètes peut familiariser avec les complots; quel esprit d'hostilité flagrante entretiennent, contrôles institutions qui nous protègent, ces organisations occultes , sortes de cons-

pirations ou au moins de protestations permanentes contre ïa société elle-même ; ils révèlent la dangereuse action de ces contre-gouvernements mystérieux, qui minent sourdement ïe respect dû aux pouvoirs publics et aux lois de l'Etat par une contre - législation ; ils mettent au grand jour ïes funestes eifets de ces déclamations journalières qui attisent les mauvaises passions, ou au moins les sentiments jaloux et envieux de ceux qui sont destinés, par les conditions inséparables de toute civilisation , à ne trouver que dans un travail assidu leurs moyens d'existence et ceux de leur famille.

Sans doute, tous les hommes qui se vantaient naguère de leurs opinions républicaines, désavouent unanimement l'attentat du 28 juillet et ses auteurs; ils ont toujours protesté qu'ils tendaient à ieurs fins par des voies d'une nature bien différente, et qu'ils n'avaient en vue que ces révolutions pacifiques qui s'opèrent par la persuasion et le progrès de l'opinion. Mais peuvent -ils donc oublier qu'il est impossible de propager des doctrines éversives de l'ordre établi sans provoquer de vives résistances, que des discussions on passe bientôt aux combats, qu'à l'esprit de propagande ne tarde pas de succéder l'esprit d'intolérance et de persécution, qui dicte des crimes pour assurer le triomphe des convictions qu'il impose, et qui transforme bientôt en crimes les convictions opposées aux siennes! Alors fondent sur lesnationsces réactions sanglantes qui les déchirent tour à tour en sens contraire.

Il serait sans doute possible de dire sur un premier aperçu que le résultat de l'instruction que vous ave/ ordonnée na satisfait pas pleinement la raison. Pour expliquer complètement une si atroce violation de toutes les lois divines et humaines, on serait naturellement

vporté à transformer en certitude des hypothèses plus ou moins plausibles, à vouloir que le résultat de l'a procédure instruite fût de démontrer d'une manière absolue l'existence de {'une ou de l'autre de ces hypothèses : que si clic ne prouve pas que l'attentat du 28 juillet soit l'œuvre individuelle du fanatisme politique, exalte jusqu'au dernier degré du délire dans un esprit perverti, ou d'un profond sentiment de haine ou de vengeance, transformé en passion furieuse dans un cœur dépravé, il semble qu'elle devrait alors établir qu'il est l'œuvre eombine'c de toutes les forces réunies d'une faction ou d 'un parti portant l'esprit d'association dans le crime, et conspirant de concert le renversement de l'ordre établi!

On comprend difficilement, en effet, qu'un tel forfait ait pu être comploté entre trois ou quatre hommes obscurs, dont deux ou trois seulement, connus par l'ardeur de leurs opinions , auraient appartenu à une société fameuse, tandis que, de tous, le plus puissant en intelligence, le plus énergique en volonté, à peu près dénué de passions politiques, n'était mû que par un désir insensé «le bouleverser l'ordre établi, et de se faire un grand nom et une petite place sur les ruines de la monarchie. On a peine à s'expliquer que tout parte de ce cercle étroit et y aboutisse , qu'aucune ligne de communication ne puisse être légalement tirée entre ceux qui se sont faits les ennemis de nos institutions et de nos lois, qui s'en déclarent hautement les adversaires, et ceux qui en préméditaient le renversement par le feu et le sang.

Toutefois, quand on jette un coup d'œil autour de soi, l'étonnement se dissipe; ce qui n'aurait pas été admissible, à une autre époque, s'explique par la situation de la société telle que nous l'ont faite de si grandes eommotions politiques. L'audace des doctrines, le le'-

«ordre des esprits, éclairent sur la possibilité d'un semblable phénomène.

Tout frénétique qui complote un grand attentat n'a-t-il pas, en effet, des motifs assez plausibles pour se croire sûr, même sans aucun concert préalable, d'avoir derrière lui de nombreux auxiliaires? Comment ne compterait-il pas, en cas de succès, sur le concours de tous ceux qui, se constituant systématiquement les défenseurs delà rébellion et de la révolte, prétendent que les opinions politiques ont le droit de se produire dans les rues et sur la place publique, les armes à la main, et qu'en déchirant ainsi le sein de la patrie, en violant outrageusement les lois et en se baignant dans le sang des citoyens, les champions de ces opinions combattent cependant sous la protection d'une sorte de droit des gens; qu'ils peuvent être vaincus par la force publique, niais qu'ils ne sont pas justiciables des tribunaux du pays, qu'ils doivent être considérés comme des prisonniers de guerre et traités comme tels et non comme des perturbateurs du repos public! Comment supposerait-il que ceux-là désavoueraient tel ou tel mode d'assasinat ou de massacre, qui ont applaudi au meurtre des soldats et des citoyens armés pour le maintien de l'ordre public, du trône constitutionnel et de la Charte!

C'est ainsi que, même à leur insu, l'aveuglement de l'esprit de par(i, et l'entraînement des doctrines politiques, provoquent les plus grands désordres et attirent sur la société les plus grands malheurs.

Ce qu'on appelle l'enseignement politique de certaines sectes nous aurait-il doue conduits à ce point que quelques hommes peuvent méditer une révolution pour recouvrer une place de piqueur dans les travaux publics!

En mettant en oubli cette maxime tutélairc de la tranquillité' publique dans la monarchie, que le Roi ne meurt jamais, en considérant comme viagère celte institution immortelle de la royauté, on compromet le repos et la sûreté' de chaque citoyen, autant que les jours mêmes du monarque. II est temps de revenir à d'autres principes, et tout nous donne lieu d'espérer que les leçons de l'expérience ne seront point perdues.

On apprendra aussi, nous avons lieu de l'espérer, à concilier ce qu'on appelle la religion du progrès avec le respect et l'obéissance qui sont dus aux lois existantes. On comprendra que le perfectionnement de ces lois, que le développement des institutions est l'œuvre successive du temps et de la progression lente des ide'es; il faut que les changements de'sirables naissent, en quelque sorte, du consentement gênerai de tous les esprits, soient appelés par les mœurs et consommes dans l'opinion avant de passer dans les lois. On se convaincra que la constitution de l'Etat ne peut ètm remise en question tous les jours, sans que l'intérêt même de l'Etat ne soit compromis, et que c'est seulement sous l'égide de cette constitution, et grâce aux libertés qu'elle nous garantit, à la sûreté' qu'elle nous procure, que le bien peut naître du bien et un ordre meilleur de l'ordre actuellement existant; que l'exercice , fréquemment répète' par le peuple , du pouvoir politique que l'on réclame en son nom , incompatible avec la prospérité nationale, finirait par être destructif de l'usage légal des droits politiques des citoyens; que la liberté véritable ne peut exister que sous la tutelle des lois; que la violence appelle la violence, et qu'il n'y a pas de pire oppression que celle qui se produit au nom de la liberté.

Mais une pensée consolante s'offre à nous ; déjà l'attentat du 28 juillet a réuni toutes les âmes honnêtes dans une horreur commune pour un crime si odieux. La noble attitude du Roi, son courage et sa modération dans un si grand péril, envisagé d'un œil à la fois si calme et si ferme, ont commandé le respect à tous et victorieusement répondu à de méprisables offenses. Tous les hommes sensés, ralliés à la monarchie constitutionnelle que les factions perturbatrices ne cessaient d'attaquer avec tant de ruse et de violence , viennent en aide à fa Providence, qui a si miraculeusement préservé les têtes précieuses auxquelles sont attachées les destinées présentes et futures d'un grand peuple; ils savent ce qu'impose de sacrifices et ce que commande de précautions l'état des esprits et des choses. Sur tous les points du royaume une voix unanime s'est fait, entendre pour* bénir le Cicï qui a protégé la France encore cette fois. On a pu juger par ïa crainte qui a saisi chacun au moment où s'est répandue îa fatale nouvelle, que tous étaient désormais éclairés sur leurs véritables intérêts, et sur les bienfaits inestimables dont le sceptre protecteur du Roi les maintient en possession. Le souvenir d'un tel danger sera pour nous, à ïa fois, soyons en certains, une leçon et une garantie.

Nous vous avons exposé, Messieurs, les faits généraux mis en lumière par cette longue et laborieuse procédure; nous vous avons présenté le tableau des charges qui s'élèvent contre chacun des cinq inculpés, sur lesquels votre délibération devra porter.. Al l'égard de tous les autres, le conseil de dou/.e membres, institué par votre arrêt du 29 juillet dernier, a déclaré,

sur le rapport de M. le Président , n'y avoir lieu à poursuites ultérieures.

Mais dans une affaire qui a éveille à un si haut point la sollicitude de la France et de l'Europe, c'était pour nous un dcvoird'approfondir les moindres incidents qui ont paru se rattacher au de'plorahle attentat dont l'instruction devait rechercher les auteurs et les complices. Quelque étendus que soient les développements donne's à ce rapport, vous n'auriez qu'une indication incomplète du soin avec lequel a été instruite cette procédure, si vous n'aviez sous les yeux que les résultats positifs obtenus par elle : un immense travail a eu pour objet 11012 -seulement d'eclaircir tous les faits dénonces au ministère public, mais aussi de ve'rifier tous les avertisse 'ïtients qui ont été' donnés, de remonter à la source de tous les bruits qui ont paru se rattacher au crime du 28 juillet.

Nous ne croirions point nous être acquittés de tous nos devoirs, si une analyse sommaire de ce grand travail ne venait compléter le compte que nous nous sommes efforcé de vous rendre, avec exactitude et fidélité, de cette immense procédure.

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