NOTICES
Des renseignements transmis à M. le Président de la Cour des Pairs, et qui coïrcidaient avec des bruits répandus par les journaux, donnaient à penser que, veis le mois de juillet dernier, cinq individus avaient quitté Je Piémont avec l'intention de venir à Paris pour assassiner le Roi.
Une cummission rogatoire fut adressée aux magistrats de Turin , et le Gouvernement sarde fit procéder à toutes les enquêtes judiciaires et de police qui pouvaient servir à vérifier le fait énoncé.
H résulte d'un rapport, de M. le commandant supérieur de la province de Turin, que l'on n'a pas recueilli le moindre indice qui pût signaler un individu capable de commettre le crime énoncé dans la commission rogatoire.
Le relevé des passe-ports délivrés à Turin , pour la France, pendant les mois de juin et juillet 1 s 3 5, a tMt connaître que sept individus seulement avaient obtenu, pendant cet intervalle, l'autorisation de se rendre en France.
Une enquête spéciale a eu lieu sur les antécédents et les démarches de chacun de ces individus.
Elle a prouvé que l'un d'eux était resté à Turin, que les autres avaient, pour se rendre en France , des motifs de santé ou d'affaires qui excluaient tout soupçon.
Enfin, les autorités de Turin ayant signalé un nommé Lipmndi , garçon perruquier, comme s'étant fait remarquer par des propos suspects sur le Gouvernement de la France, cet homme a été recherché à Gènes, où il se trouvait momentanément employé, et a subi un long interrogatoire sur sa conduite.
Suivant la déposition d'un témoin , Liprandi s'était vanté d'avoir fait partie, à Paris, d'une société de gens ennemis du Gouvernement, qui recevaient H à 1 0 francs par jour.
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II a soutenu que ses paroles avaient été mal comprises, et qu'il ne s'était fait passer pour républicain que pour expliquer plus honorablement pour lui son expulsion du territoire français, motivée, en réalité, sur une condamnation pour vol.
Du reste , cet homme n'avait fait aucune démarche pour se rendre à Paris à l'époque des fêtes de juillet.
Suivant un renseignement transmis par l'un des commissaires de police de Paris , le sieur Hubert, avocat, aurait eu connaissance d'une lettre adressée de Gênes, en date du 24 juillet 1835, à une personne de sa connaissance, et dans laquelle se seraient trouvés ces mots :
« Vous êtes donc en pleine république? On dit que votre Roi a été assassiné « à l'aide d'une machine infernale. »
Le sieur Hubert, entendu le 4 août , cita, à peu près dans les mêmes termes, la phrase que lui avait rapportée la personne dont il avait parlé, en déclarant que, sans connaître l'auteur de la lettre, il le croyait plutôt en position de connaître les espérances du parti carliste que celles du parti républicain.
Trois jours après, la dame Lecomtc , dame de compagnie , âgée de 56 ans, se présenta d'elle-même devant l'un des juges d'instruction délégués par M. le Président, en déclarant que c'était elle qui avait reçu la lettre en question, et elle mit cette lettre à la disposition de la justice.
La phrase qui avait donné lieu à la déclaration du sieur Hubert est ainsi conçue :
« On dit qu'on a fait sauter votre Roi, au moyen d'une machine infernale, « sur la route de Neuilly. »
L'auteur de la lettre ajoutait qu'il ignorait la source de ces bruits.
On ne pouvait donner aucune suite à une indication aussi vague.
Le 20 août dernier, M. Julien, conseiller à la cour royale de Lyon, revenant d'un voyage en Suisse, écrivait à M. le ministre de l'intérieur qu'il ;ivait appris à Genève un fait dont il rendait compte en ces termes :
« Les voyageurs qui visitent les glaciers de Chamouny s'arrêtent ordinaire- « ment à la grotte de la Ralme, où les étrangers inscrivent presque tous leurs ci noms et quelques réflexions sur un registre présenté par les personnes char- « gées de la garde de celte grotte.. . . Le 28 juillet, à deux heures de
( 295 ) « l'après-midi , un étranger inscrivit ces paroles: Ce matin, à sept heures, « Louis-Philippe a cessé de vivre et de régner. La France est en feu. . . « Une signature indéchiffrable. . . Le lendemain, plusieurs personnes de Ge- « nève ont lu ces paroles. »
Avant que ce renseignement fût parvenu à la connaissance de fa Cour des Pairs, elle avait été informée que dans le numéro du 22 août du Mercure Ségusien, journal qui s'imprime à Saint- Etienne, se trouvait un article ainsi conçu :
" Le 28 juillet dernier, deux voyageurs se rendant en poste à Chamouny «se sont arrêtés, avant d'arriver à Sallanches, h la grotte de ïa Balme : ils « s'y sont fait servir du Champagne et ont porté un toast à ïa mort de Louis - « Philippe, qui doit avoir lieu aujourd'hui; puis, sur le registre de l'auberge, « ils ont écrit ces mots : Requiescat in puce pour Louis-Philippe, etc. etc. «Cette anecdote est racontée par des personnes qui ont lu cette inscrip- « tion. «
Dès le 27 août, M. le Président de la Cour des Pairs adressait à Saint- Etienne une commission rogatoire pour faire entendre les rédacteurs de ce journal; et le 30 août le sieur Saint-Eve , l'Un de ces rédacteurs, déclarait devant le juge d'instruction de Saint - Etienne que cet article lui avait été adressé de Paris par le sieur Labot, correspondant politique du Mercure Sëgusie?i. II déposait, à l'appui de cette assertion, le manuscrit sur lequel cette nouvelle se trouvait annoncée dans les termes rapportés ci-dessus.
Le sieur Labot, interrogé à son tour, fit connaître qu'il était en relation avec des employés du ministère de l'intérieur, qui lui communiquaient quelquefois des nouvelles, et que telle était sans doute l'origine de l'article inséré dans le Mercure Ségusien du 2 2 août. Il cita comme exemple des bruits qui couraient à cet égard, que dans un des numéros du Mémorial de la Dordogne, des premiers jours d'août, on rapportait le propos d'un commis marchand, qui, passant à Périgueux Te 28 juillet, aurait dit qu'il était sûr qu'il se passerait quelque chose dans la journée h Paris, ajoutant :« Le Roi sera peut- -« être assassiné. »
Pendant que cette enquête avait lieu à Saint-Etienne et à Paris, un sieur Pressée, receveur de l'enregistrement à Mer (Loir-ei-Cher), arrivant de Savoie, se présentait, le 29 août, devant M. le sous-secrétaire d'état de l'intérieur pour lui rendre compte du même fait dont M. Julien avait été informé par ouïdire, mais dont M. Pressée avait reconnu l'exactitude par ses propres yeux, ayant visité lui-même la grotte de la Balme le 9 août dernier, et avant lu sur le registre des voyageurs une inscription, à la date du 28 juillet, qui, suivant ses souvenirs, aurait été conçue en ces termes :
«Aujourd'hui, 28 juillet 1 8 3 5, Louis-Philippe requiescat ni puce.. . . * Amen. ».
D'après ce dernier renseignement, une nouvelle commission rogatoire fut adressée par M. le Président de la Cour des Pairs aux autorités judiciaires de la Savoie, pour provoquer une information.
Cette information a été faite par ces autorités avec autant de soin qu'elle aurait pu l'être en France.
Le premier acte d'instruction a été de vérifier et de saisir le registre sur lequel se trouve l'inscription dont H s'agit.
Ce registre a été envoyé au greffe de la Cour des Pairs : on y lit, en écriture d'un gros caractère, mais évidemment contrefaite à dessein, ces mots:
«Le 29 juillet 1835
«Cy gy le bon, Excellent Monarque, le Roy citoyen Louis Philippe Ier, Roi de* «Français, Syrabuse, Ponlot, Adélaide M. Athalin.
«Requiescat in pacc. i
Et d'une autre écriture, ces mots :
«Que la terre leur soit légère."
Les déclarations des sieur et dame Milliet, qui montrent habituellement aux voyageurs la grotte de la Balme, et de la demoiselle Favre, qui demeure chez eux, ont fait connaître ce qui suit :
Le 29 juillet dernier, trois jeunes gens bien mis et voyageant en poste, se rendant à Chamouny, arrivèrent à la grotte de la Balme, entre neuf et dix heures du matin. Ils s'adressèrent à la dame Milliet pour visiter la grotte. La demoiselle Favre fut chargée de les accompagner; elle demeura toujours seule avec eux.
Lorsqu'ils furent arrivés à la grotte , et avant de pénétrer dansl'intérieur', ils burent du rhum et trois bouteilles de vin blanc. La demoiselle Favre ne s'aperçut pas qu'ils eussent porté de toast à la mort du Roi des Français, ni qu'ils eussent dit qu'elle devait avoir lieu ce jour-là ; étant occupée à les servir, elle faisait peu d'attention à ce qu'ils disaient; elle a seulement vu qu'ils choquaient les verres entre eux et qu'ils étaient gais.
La demoiselle Favre ajoute que ces trois voyageurs ont écrit sur le livre déposé dans la grotte; mais elle n'ose pas affirmer, sur la foi du serment, que ce soit l'inscription relative au Roi des Français qui ait été apposée par eux; cependant elle à tout lieu de le croire, parce que, dit-elle, quelques jours après, le lendemain ou le surlendemain, d'autres voyageurs lui ont fait remarquer cette inscription, qui était dès lors dans l'état où elle est aujourd'hui.
Mais la preuve que cette inscription est le fait des trois voyageurs dont il s'agit, résulte formellement de la déposition de la dame Milliet, qui, étant montée à la grotte le même jour 29 juillet, avec d'autres voyageurs français,
( 297 ) une heure et demie au plus après le départ des premiers, vit elle-même 1 inscription, qui se trouvait à ce moment la dernière sur le livre, et en remarqua ; le contenu , dont ces seconds voyageurs avaient éprouvé quelque surprise.
Personne, avant les trois inconnus, n'avait visité la grotte ce jour-là.
Les époux Milliet et la demoiselle Favre ont donné leur signalement; mais il ne les ont pas entendus articuler leurs noms ni leur pays.
Us sont repassés par la même route le surlendemain du jour où ils avaient visité la grotte; mais alors ils ne s'y sont pas arrêtés.
Tous les registres de police contenant les noms des voyageurs ont été visités dans les auberges de Bonneville , de Saint-Martin , de Sallanches et de Chamouny.
La gendarmerie sarde a été chargée de recueillir, dans les mêmes lieux, tous les renseignements qui pouvaient mettre sur la voie des auteurs de l'inscription du 29 juillet.
Ces recherches ont fait découvrir un autre fait analogue à celui qui les avait motivées, quoiqu'il n'ait pas la même importance.
Sur le registre présenté aux voyageurs qui visitent le Mont-Anvert, dans la vallée de Chamouny, on a trouvé en regard des noms de trois voyageurs français et de la date du 28 juillet, mais en caractères d'une écriture différente des noms et de la date, ces mots :
a Girard Ficschi est un grand coupable. . . à cause de sa maladresse. »
On a pensé d'abord que les noms inscrits a côté de ces mots pourraient mettre la justice sur la trace des auteurs de l'autre inscription.
11 s'est trouvé que ces noms étaient ceux de trois voyageurs français qui faisaient route ensemble, et qui étaient arrivés à l'auberge de l'Union, à Chamouny, précisément le 28 juillet, savoir: