RAPPORT. I
taire de la maison. II résulte de plus de la déposition' de cette dame que le monsieur qui accompagnait la jeune fi lie était de petite taille, qu'il s'était donne pour V oncle de Joséphine , et qu'elle attendait une malle qui arriverait le lendemain ou ïe surlendemain. Morey , ronfronté avec Milhomme, la femme Milhomme et la dame veuve Dulac, a été reconnu par eux pour le mon- .o'eur qui avait amené' Nina Lassave ou Joséphine, et qui s'était annonce comme son oncle. II les a reconnus aussi, mais iï a soutenu n'avoir pas dit que cette jeune fille était sa nièce. Milhomme a remarque' qu'aussitôt que la jeune personne eut appris l'arrestation d'un homme qui l'intéressait, elïe aliait tous ïes jours chercher le journal. II paraît croire que c'est l'arrestation de celui qui se disait son oncle qui excitait ainsi sa sollicitude; seïon toute apparence, c'était l'arrestation a un antre homme, et cet homme c'était Fieschi.
La maïle a été représentée à Milhomme et à Morcy; ils l'ont l'un et l'autre reconnue pour celle que jDiir iiromet avait apportée le jeudi 30 juillet. Le portier de la maison qu'habitait Fieschi, sur le boulevard du Tcmpïe, a pareillement reconnu dans la malle saisie chez là fille Lassave celle qui avait été apportée chez Fieschi le samedi 25 juillet, et qu'il en avait vu sortir îc mardi 28 au matin. La dame veuve Richer, qui habitait la même maison et qui avait vu aussi emporter la malle le jour de la revue, a cru également la reconnaître dans celle qui lui a été représentée.
En cet état de la procédure, il demeurait établi que l'individu qui se faisait nommer Girard dans la maison n° 50 du boulevard du Temple, était connu sous le nom de Fieschi dans le quartier du Jardin du Roi; qu'il était en relation intime avec la fille Nina Lassave
et -avec le bourrelier Morey ; que l'introduction de fa malle apportée dans son appartement le samedi 25 juillet y avait été suivie d'un bruit de planches et de coups de marteau qui, selon toutes ïes apparences, signalaient le moment de la construction de la machine infernale; enfin que la destination de cette malle, renvoyée dans le quartier Saint-Victor, le 28 juillet au matin, pour y être àïa disposition de Morey , et remise par lui à Nina Lassave, avait une connexion nécessaire avec l'attentat de ce jour et ses auteurs. II importait dès lors de rechercher d'où cette malle venait et ce qu'elle renfermait le jour où elle était arrivée chez Girard.
Nous avons vu que le samedi 25 juillet, dans l'aprèsmidi, elle s'était trouvée près de la porte du marchand rie vin Maréchal, au coin des rues Chariot et de Vendôme; d'où et comment y était-elle venue? Les progrès que l'information avait faits pendant qu'on procédait à la recherche de la malle ont facilité la solution de ces questions.
De toutes les traces matérielles que le crime avait laissées après lui, les armes meurtrières qui avaient servi à le commettre étaient naturellement celles qui devaient exciter d'abord toute la sollicitude des magistrats-instructeurs. D'où provenaient -elles? Par qui avaient-elles été fournies? Comment étaient-elles venues aux mains de ceux qui en avaient si cruellement abusé ? On s'était livré sans délai à ces importantes recherches.
Dès le 29 juillet à midi, le sieur Bouttevillef armurier fut chargé de procéder à l'examen des canons de fusil trouvés dans la chambre d'où les coups de feu éf aient partis; il résulte de son rapport que ce sont de vieux
canons provenant clés magasins de l'Etat , rebutés par ï 'autorité militaire, puis redressés par un serrurier ou un mécanicien pour ôtre livrés ensuite au commerce; sorte d'industrie nouvelle qu'explique, mais ne justifie pas, une âpre soif du gain, car de teïs fusils doivent presque nécessairement éclater dans les mains de ceux qui en font usage.
L'expert signala en particulier les canons numérotés 19 et 23, comme portant encore, nonobstant ïe redressement et la réparation, les traces des coups de tranche donnés dans les arsenaux de l'Etat pour en marquer le rebut.
Le même jour, à neuf heures du soir, ïe sieur Bury, quincaillier, marchand d'armes, demeurant rue de P Arbre-Sec, n° 58, comparut spontanément devant le procureur du Roi. Ayant appris que Patientât commis fa veille sur îa personne ctu Roi et sur son cortège avait été exécuté au moyen d'une batterie composée de canons de fusiï, il avait pensé que ces canons, dont on disait que ïc nombre était de vingtquatre, pouvaient provenir d'une vente qu'il avait faite le samedi précédent; il déclara, en conséquence, tout ee qu'il savait à ce sujet, et diverses personnes furent assignées pour déposer sur les faits, énoncés en sa déclaration.
Il fut constaté que plusieurs semaines avant ïe 28 juillet) Pun des témoins dit trois semaines , et un autre six), un individu de petite taille, maigre, basané , âge d'environ 36 a 40 ans , vêtu d'une redingote bleue , et coiffé d'un chapeau gris , s'était présenté chez le sieur Meunier, armurier, demeurant quai de la Mégisserie, n° 46, et lui avait demandé à acheter des canons de fusiï démunit ion ; il ne dit pas quel nombre il voulait
( W ) en acquérir; il les aurait pris quelles que fussent leurs dimensions* Le sieur Meunier lui répondit qu'il ne tenait point d'armes de guerre et qu'il n'avait pas de fusils de munition à vendre. L'inconnu s'enquit d'un magasin où il pourrait en trouver ; l'armurier iui donna l'adresse du sieur Bury. En effet, un inconnu de 5 pieds 3 pouces environ , aux cheveux châtains ou châtains foncés , d'une assez forte corpulence , vêtu d'une redingote bleue , coiffé d'un chapeau gris } pointant des souliers demi-fins et un peu découverts , se présenta chez le sieur Bury ; il était porteur d'une adresse imprimée du sieur Meunier, au dos de laquelle l'adresse du sieur Bury était exactement écrite. H s'annonça comme venant de la part du sieur Meunier, et demanda quel serait le prix d'une vingtaine de canons de fusil qu'il désirait acheter; le marchand lui répondit qu'il en avait des différentes fabriques, mais de rebut, et qu'il les vendait 6 francs la pièce.
L'inconnu répliqua qu'il était obligé, avant de conclure, de communiquer les conditions de la vente à ia personne qui avait besoin de ces canons , et il se retira en iînnonçant qu'il reviendrait. Dix ou quinze jours avant le 29 juillet (if y a probablement ici dans la déclaration du sieur Bury une erreur de date), le même individu revint dans le même magasin; en l'absence du maître, il s'adressa à la dame Bury} il lui annonça qu'il avait reçu une lettre de ses commettants qui l'autorisaient u conclure le marché au prix demandé, et il ajouta qu'il prendrait vingt-cinq canons de fusil si on lui donnait, en outre, un peti^ pistolet. La dame Bury y consentit. L'inconnu remit 5 francs d'arrhes, et demanda que [es canons fussent prêts et paisses pour le lendemain à six haines «lu m-\un, ou à midi au plus tard. Toutefois
if ne revint les chercher que Je jeudi 23 j uiffet ; if 1 ron va Bury occupé à fa préparation des canons, et il s'informa si on pouvait lui fournir une caisse pour les placer. On fui proposa d'en commander une; if s'y refusa en disant qu'ayant plusieurs objets à expédier iï achèterait une malle et mettrait le tout ensemble. Le samedi 25 juifïetdans l'après-midi, en î'absencedu sieurBury, finconnu arriva avec une malfe cïiez ce marchand; il venait prendre îivraison des vingt-cinq canons de fusil. Jusqu'alors if ne s'était pas nommé ; en ce moment il dit qu'if s'appelait Alexis, et demanda qu'il fui fût délivré une facture sous ce nom. II exigea que les canons de fusil fussent cotés à 7 fr. 50 cent, fa pièce, quoique fe prix convenu ne fût que de 6 francs. La facture fut dressée par fe neveu de Bury. Le prix fut énoncé dans ïes termes indiqués par f'acheteur, qui cependant ne compta au marchand que 145 fr. en pièces de cent sous, c'est-à-dire fe prix convenu en y comprenant fes arrhes. L'inconnu reçut par dessus fe marché un pistolet de fa fabrique de Liège dont fe canon était en cuivre; il Pestimait 8 francs. La àùmeBury fit observer à A lexis que fes lumières de trois ou quatre canons n'étaient pas percées : if répondit que cela n'y faisait rien , et que les personnes à qui ces canons étaient destinés sauraient bien fes percer. La dame Bury plaça ef le-mème fes canons de fusil dans fa maïîe. Alexis pria Boudet , fe neveu de Bury, d'aller chercher un fiacre. Bury arriva sur ces entrefaites. II \\t ïes canons de fusil dans fa malle. La malle paraissait neuve ; elfe avait des traverses de bois en long stir de la jieaw noire.
Boude l amena une voiture de place , qu'if avait trouvée en UHe de celles qui stationnaient sur fa pïace du Louvre.1 C'était fe fiacre n° 121, conduit par fe
( 55 ) cocher Pierron. Selon le cocher, dès que ïa voiture fut arrivée à ïa porte de Bury, deux hommes apportèrent tout de suite une grande malle, ou plutôt une cassette ayant des poignées en fer, de couleur de bois un peu souillé , n'ayant pas de peau par-dessus , mais deux ou trois ba?*res de bois en travers du couvercle pour joindre les planches. Cette cassette pouvait avoir environ quatre pieds de long sur dix-sept pouces de large f et environ treize pouces de hauteur y elle paraissait peser de soixante-dix à quatre-vingt-dix livres. On la plaça dans la voiture : un seuï des deux hommes qui avaient apporte' fa malle monta dans le fiacre; sa taille était, toujours selon le cocher, de cinq pieds un pouce environ, il pouvait avoir trente-cinq ans d'dg-e; il était plutôt mince que gros. La rue Boucherat fut indiquée comme le but de ïa course'', le cocher s'e'tant enquis du numéro de la maison devant laquelle iï devait s'arrêter, l'homme qu'il menait repondit : A liez toujours, je vous le dirai. Dans la rue Boucherat, il fit déposer ïa malle devant la boutique de marchand de vin, située au coin de la rue Chariot et de la rue de Vendôme. Le cocher reçut 36 sous pour sa course et un verre de vin.
L'armurier Meunier et le cocher Pierron ont reconnu dans Girard, le premier, l'individu qui était venu lui (iemander des canons de fusil; le second, l'inconnu qu'il ;( conduit, avec ïa malle, au coin des rues Chariot et de Vendôme; Bury , ïa dame Bury et Doudet ont pareillement reconnu en lui , lors de leur confrontation , l'inconnu qui s'était d'abord pre'sente' de la part de Meunier, et qui ensuite, sous le nom d} Alexis, avait conclu ïe marche des vingt-cinq canons de fusil et en .iN.u'l pris ïivraison. La dame Bury a reconnu la malle
( 36 ) saisie chez la fille Lassave ; elle a affirme que c'était la même clans laquelle elle avait place les canons de fusil vendus à Alexis ou Girard. Pour prouver son assertion , elle a indiqué, dans l'intérieur de la malle, les taches d'huile produites par les bouts graissés de quelques canons. La malle n'était pas de la même longueur que les canons )j'ai ètc, dit la dame Buryy obli- .','vt' de les mettre obliquement et de les forcer un peu; je les ai conlmiriésj c'est bien cette malle-là. Un des canons de fusil delà machine a été en effet posé dans la malle, et il a été reconnu qu'on ne pouvait l'y faire entrer qu'en le plaçant un peu de travers \ les canons ont environ deux pouces de plus en longueur que l'intérieur de cette malle.
II est difficile d'arriver a plus d'exactitude dans une information. On était parvenu, en retrouvant l'itinéraire exact de la malle qui avait servi de véhicule aux principaux instruments du crime, à découvrir par quelles mains elle avait successivement passé, et cette découverte devait puissamment contribuer à faire connaître les complices apparents de l'attentat.
Pour ne plus revenir sur ce qui concerne la malle, nous devons dire ici que Fieschi l'avait achetée au Temple, chez un marchand fripier nommé Beaumont, le 24 juillet dans l'après-midi, et vint en prendre livraison le lendemain matin, accompagné d'un homme dont le signalement et les vêtements étaient semblables au signalement et aux vêtements de Morey. Le 24 juillet Fieschi avait donné 20 sous d'arrhes; le 25, il a payé la malle 1 1 francs, et l'a fait transporter chez le quincaillier Bury par le commissionnaire Pessain. Beaumont a déclaré , en voyant la malle qui lui a été repré-
sentce > qu'il pensait que c'était fa même qu'il avait vendue. I! a rseonn'.i Fi&seïii ci 3forev; Pessam a eprJement reconnu Fieschi '. Les dépositions des témoins et les déclarations de Ficsclii se ^ont trouvées parfaitement concordante;.
Quoique les divers fe'moins qui ont porté, rempli ou xidé la m aï Je cfu prétendu Gh'atrl ne fussent pas parfaitement d'accord dans fa description qu'ils en donnent, quoiqu'ils aient diversement estimé son poids, H ne pouvait exister aucun doute sérieux sur l'identité de la malle. En eifet , îes témoins étaient unanimes sur ses dimensions, sur sa coufeur, sur le nombre des traverses ou voîiges en bois posées sur son couvercle. En pareil cas, ce que îes témoignages rendus par des personnes qui n'avaient aucun motif d'observer attentivement les circonstances de fait dont elles déposent, peuvent avoir de divergent, loin de contribuer à les infirmer, donne en quelque sorte une nouvelle autorité à ce que ces dires ont de conforme; car on y trouve la preuve évidente que de telles dépositions, franches et indépendantes, ne sont ni le résultat d'un concert frauduleux, ni ï'écbo ou la répétition service les unes des autres.
La même observation est applicable aux variations qui se trouvent dans l'indication des heures et des jours, et que, pour plus d'exactitude, nous avons cependant pris soin de relever minutieusement, rien nVtant si naturel que cette espèce de désaccord entre différentes personnes qui se souviennent du même fiait. La vie s'écoule si rapidement que la moindre confusion dans la mémoire, la plus petite lacune dans un souvenir d'ailleurs subsistant, suffisent à nous faire iné-
1 Drposition de Bcaumont, 21 octobre: de Pcssnin , 82 octobre.
Rapport. 8
prendre sur les circonstances de temps qui ne sont présentes à notre pense'e que par des rapports de succession ou de simultanéité. Si les témoignages concordent quant aux circonstances de ïieu et d'action, et si la diversité' du temps auquel elles sont rapportées n'implique avec elles aucune contradiction, cette diversité est inconcluante, elle peut être négligée et ne saurait atténuer la probabilité qui résulte de la concordance des témoins en ce qui concerne les faits qu'ils rapportent.
Relativement au signalement des personnes, il convient de distinguer les signes qui ne se composent, en quelque sorte , que de nuances, de ceux qui, comme la hauteur de la taille, les apparences de l'âge, ïa couleur décidée de la chevelure, celle des vêtements, ïa forme et la nature de ïa coiffure, forment des circonstances saillantes sur lesquelles ceux qui ont réellement vu ne peuvent guère différer. La diversité des témoignages sur les premières de ces choses ne saurait affaiblir leur concordance sur les secondes, ni infirmer la probabilité qui en résulte; mais ici toutes les ombres s'évanouissent devant ïa lumière qui jaillit des aveux circonstanciés de Fieschi; c'est ce qui vous sera démontré par la suite de ce rapport.
En cet état de la procédure, les rapports de confiance entre Fieschi et Morey semblaient suffisamment établis par ïa découverte de la malle commise aux soins de celui-ci, et par ses relations, actuellement bien constantes , avec Nina, Lassave. D'un autre côté, les témoins habitants de ïa maison, nd 50, boulevart du Temple, et qui avaient vu venir chez Fieschi le seul homme qu'il reçût dans ses appartements, disent que cet homme, qu'il appelait son oncle , pouvait avoir une
soixantaine d'années, qu'il était petit de taille, assez g?'os, que sa figure était ronde , qu'il grisonnait, et qu'habituellement assez bien mis, il portait une redingote de couleur foncée et des pantalons : ces renseignements, qui se rapprochent du signalement de Morey, pouvaient induire à penser que c'était en effet lui qui avait accompagne Fieschi ou Girard lorsqu'il était venu louer un appartement dans ia maison de M. Billecocq, et qui s'était présenté comme son oncle. Ce commencement de preuve recevra de plus grands développements.
Nous devons nous contenter en ce moment de recueillir, dans diverses dépositions très -explicites, les circonstances suivantes , que nous vous prions de retenir. Celui que Girard ou Fieschi appelait son oncle, et qu'iï ne voyait que rarement à l'époque qui suivit de pies son établissement au boulevart du Temple, était venu au contraire fort souvent , presque journellement , durant les dix ou douze jours qui avaient précédé le 28 juillet. Aussi, quand le prétendu Girard sortait, avait-il soin de dire à quelle heure il rentrerait, pour qu'on en informât son oncle , si celui-ci venait le demander en son absence. Dans la matinée du lundi 27, fa portière, Sophie Salmon, ne voulut pas laisser monter la fdle Lassave chez le faux Girard, parce qu'il était avec son oncle. Cet oncle revint le soir, et la femme Elisabeth Andrener, qui habitait la maison, après avoir entendu Girard cogner longtemps dans sa chambre, le rencontra encore sur l'escalier avec son oncle, qui en descendait. Elle remarqua que celui-ci détourna la tête, en passant devant elle, pour cacher sa ligure; Girard emprunta un parapluie à la portière pour reconduire cet individu. C'étaient là autant d'in-
dices d'où l'on pouvait conclure que ce personnage était au moins dans la confidence de Girard.
On ne pouvait plus douter que la fiifo Lassave ne fût une des trois femmes désignées comme les bonnes amies de Fieschi. Leur destinée semblait étroitement liée. C'était à elle qu'après la consommation du crime, et par une sorte de fidéi-commis, More y avait remis les dépouilles ou l'héritage de Fieschi. Dans l'ignorance où elle était du sort de celui-ci, elle renonçait à la vie. On savait de plus qu'elle parlait souvent du dessein qu'elle avait forme d'aller vivre avec un Corse nomme Fieschi, qui avait pris, disait-elle, le nom de Girard , et avait loué sur le bouïevart du Temple, dans la maison n° 50, un appartement un peu cher pour un homme qui n'avait point d'état fixe; c'était au commencement de juillet qu'elle devait aller se réunir a son amant. Aussi, depuis quelque temps, enlevait-elle successivement de l'hôpital qu'elle habitait, à chacune de ses sorties, quelques-uns des effets qu'elle possédait; c'est ce qui explique comment une partie de ses hardes s'est trouvée dans la malle de Fieschi.
Depuis, on avait appris que, le "1Q et le 27 juillet1, elle était venue demander dans son logement le prétendu Girard, et qu'elle lui avait parlé ces deux jours; le même lundi, elle avait dit à la femme Roux et à la fille BeaitvillierS} deux personnes qui comme elle habitaient l'hôpital général de la Salpétrière , qu'il pourrait bien se passer quelque chose à la revue'1. Elle avoue elle-même qu'elle avait répété ce que Fieschi lui avait dit, qu'il y aurai! ] eu'-clre dulruit; qu'on demanderait l'amnistie; que, si elle était accordée, on crierait vive le Roi! mais que, si elle était refusée, on se battrait. Comme on lui
1 Interrogatoire de la GIIc Nina Lassavc, 1 août.
2 De'c'anition de la tille Nina Lassacc , 5 août.
repondit qu'on ne croyait point à ce bruit , eiîc répliqua ; On ne sait pas.
Elle sortit le mardi 28 pour aller à cette revue avec ia femme Roiuv. A mesure qu'elles approchaient Je la rue du Pont-aux-Choux, elles apprirent ce qui venait de se passer. La fille Nina , saisie, agitée, se mit à courir vers la rue Basse; mais elle ne tarda pas à venir retrouver la femme Roux. Elles continuèrent leur route vers le Jardin Turc; à la hauteur de la rue d'Angoulême, la fille Lassave traversa le boulevart, entre un régiment de cavalerie et la 8e légion de la garde nationale, et disparut. Elle ne reparut à l'hospice que vers trois ou quatre heures de l'après-midi; elle y arriva en nage et toute tremblante. Elle dit à la femme Beauvilliers qu'elle était fort malheureuse. Interrogée s'il fallait attribuer son trouble à la catastrophe dont elle avait été presque témoin, elle repondit que ce n'était pas là la cause de son cliagrin, mais qu'elle en avait beaucoup. Elle tremblait si fort, qu'elle ne put jamais parvenir à dénouer son bonnet. La fille Beauvilliers crut qu'elle avait perdu sa mère. La fiiîe Lassave ne repondit point à ses questions, et, après avoir change de vêtements, elle disparut pour ne plus revenir.
Vous savez comme on l'a retrouvée depuis rue de Long-Pont, n9 11, sous la protection de iMorey , quoiqu'elle semblât l'accuser de l'avoir abandonnée. Il était indispensable de pousser plus loin l'information. Cette fille pouvait être complice de l'attentat; eiîc pouvait avoir été la confidente de Fiescln et connaître ses complices; il était évident que, dans tous les cas, son témoignage serait d'une grande importance. Arrêtée le .'{août, en vertu d'un mandat d'amener, elle dut être interrogée. Pendant deux jours, elfe refusa de donner les éclaircissements qu'on lui demandait.
Le 5 août, elle fit une déclaration importante. Il en re'sulte que, le dimanche 26 juillet, à midi, la fille Lassave étant Aenue chez Fieschi , le trouva *eul chez lui. Elle aperçut, dans la chambre qui donne sur le boulevart, une machine qu'elle prit pour un métier. Celaient quatre morceaux de bois montes en carre et retenus par des traverses; elle croit pouvoir affirmer qu'il n'y avait pas de barres de 1er. Elle demanda à Ficschi ce qu'il voulait faire de cet appareil; il lui repondit que c'était un métier pour jabriquer des cordons. Elle lui représenta qu'il avait peut-être tort de se livrer à d'aussi grandes dépenses; qu'il lui faudrait acheter du coton et faire diverses avances dans lesquelles il était à craindi'e qu'il ne rentrât jamais. Il répliqua à cette observation : Cela ne le regarde pas; ce ne sont pas des affaires de femme : quand je me mêle de quelque chose, je sais bien ce que je fais. Ces circonstances ont éîe' pleinement confirmées par Ficschi dans, son interrogatoire du 18 août. La fille Lassave ajoute ici une grave circonstance, c'est que, vers la fin du mois d'avril, elle avait vu dans la même pièce, rangés contre le mur, à droite, plusieurs morceaux de bois détachés et plusieurs planches; que Fieschi lui avait tenu le même langage sur leur destination fu~ ture, et qu'elle a la conviction que ce sont ces mêmes pièces de bois qui ont servi en juillet à la construction de la machine.
Ce même jour, 26 juillet, Fieschi recommanda à la fille Lassave de ne pas venir à Paris pendant les fêtes, parce qu'il y aurait des troubles f et qu'il aimait autant qu'elle n'y fut pas. Comme elle insis-^ tait beaucoup pour venir, il la prévint que sa porte lui serait fermée si elle s'y présentait : il avait la figure altérée, l'air soucieux et préoccupé ; elle lui en fit la
( 63 ) remarque; il répondit qu'il était dans une mauvaise position; que d'ailleurs ii ne voulait entendre aucune question sur ce sujet. La fille Lassave lui demanda s'il craignait d'être arrêté : Ce n'est pas ce qui m'inquiète f lui dit-il; j'ai d'autres affaires qui ne te regardent pas ; ainsi me questionne pas plus longtemps. Plus tard , il lui répéta de ne pas venir le lendemain, en lui promettant d'aller la voir, s'il le pouvait, vers midi. Elle, qui ne comptait pas sur l'exécution de sa promesse, vint à sa porte, et, religieuse observatrice de ses ordre?, ne demanda pas à monter; elle se contenta de prier la portière de lui dire, quand elle le verrait, qu'il pourrait ia trouver rue Mcslay, n° 65, chez une de ses amies. La portière lui apprit que Girard était dans sa chambre avec son oncle; que ce vieux monsieur ne le quittait pas, et qu'ils avaient défendu qu'on laissât monter personne. La fille Lassave n'ayant pas trouvé son amie, poussée par une secrète inquiétude ou par la curiosité, revint rôder autour du logis de Fieschi. A quelque distance de sa demeure, et du côté du théâtre de l'Ambigu, elle l'aperçut attablé avec More y sous la tente d'un calé: il pouvait être une heure et demie; ils buvaient ensemble de la bierre. Fieschi , qui de son côté aperçut Nina, vint à elle sur le boulevart, laissant Morexj à table; iï s'excusa de n'être point allé la chercher la veille, et la conduisit dans l'allée de sa maison, où ils causèrent très-peu de temps ensemble; il lui répéta qu'il ne pouvait la faire monter chez lui, et la congédia. La ligure de Fieschi était encore plus sombre qu'auparavant. A trois heures, il alla rejoindre la lille Lassfaw chez une de ses amies, où il lui avait donné rendez-vous; mais à peine arrivé, ii voulait s'en aller. Elle le pria d'attendre un instant, afin qu'elle put sortir avec lui: jamais il n'avait montré tant d'impatience; sa physionomie était
toute décomposée. Dès qu'il eut fait quelques pas «avec ees femmes , il s'éloigna précipitamment, après avoir dis à fa fille Fassave : J?îrai ie prendre demain à la Salpêtrierc ; tu ?nf attendras ISfirH midi. En se retournant^ elle remarqua qu'il s'était tout à coup arrêté. // ?><>us )-egardail nous en aller? dit-elle; ce regard était, «fans sa pensée, comme un dernier adieu : c'était, en effet] le moment où la fille Lassare voyait jFYcsc/i* pour la dernière fois.
Le lendemain, en apprenant qu'on venait de tirer des coups de £usiïs sur le Roi , du 3e étage d'une maison attenante au café des Mille Colonnes, précisément en face du Jardin Turc, un affreux pressentiment s'empara d'elle; l'air égaré de Fieschi , le soin qu'il avait mis à l'empêcher de monter chez lui depuis deux jours , ne lui permirent presque plus de douter qu'il ne fût l'auteur du crime.
Arrivée sur les lieux, on lui montra la fenêtre d'où étaient partis les coups : elle la reconnut pour celle de Fiesehi ; on disait qu'il avait été tué- La tète de Nina Lassave se perdit; uhandonnée par sa mère depuis longtemps, Fiesehï était son seul soutien. L'énormité du crime qu'il venait de commettre la glaça d'effroi; la crainte d'être poursuivie comme sa complice, parce qu'elle était sa maîtresse, s'empara d'elle. Ne se croyant plus en sûreté là où elle était connue, elle se hâta d'aller recueillir ce qui lui restait encore à la >Saïpétrière, et revint se réfugier auprès d'une de ses amies, chez laquelle elle passa la nuit. Dénuée de toutes ressources, le lendemain, la fille Lassare engagea, pour la somme de 5 francs, chez un commissionnaire au Mont-de-piélé, quelques-uns de ses effets; ensuite, elle chercha à mettre à profit un avis que Ficschi lui; avait donné au mois d'avril: à cette époque, se croyant ap-
paremment menacé do quelque péril imminent, il lui avait dit que si elle v ruait à le perdre, elle pourrait s'adresser à son ami Intime , le sieur Pépin, qui aurait soin d'elle; elle courut chez Pépin avec empressement : il était absent. M Pépin, t\ui avait sans doute entendu Fieschi parier quelquefois de la filïe Lassave, la reçut avec froideur, et lui répondit sèchement qu'elle ne connaissait ni Fieschi, ni Girard. Alors elle se décida à recourir à Morey, qu'elle avait vu, deux ans auparavant, venir souvent chez Fieschi, quand il habitait avec Laurence Petit, le moulin de Croullebarbe; c'était, après Pépin, h- seul ami qu'elle connût à Fieschi :elle espéra trouver en lui un consolateur et un appui. Ar rivée à sa maison, n° 23, rue Saint-Victor, elle monta au premier étage ; elle y trouva Morey : e\\e l'aborda toute en pleurs, ÏI est impossible d'abréger le dialogue qui eut lieu entre ces deux personnes; nous le reproduirons : Eh bien! qu'est-ce qu'il y a donc?\u\ dit Morey. — Vous le savez tout aussi bien que moi. • — C'est donc Fieschi qui a tiré le coup? Est-il mort? — On dit que oui.'vous étiez avec lui lundi? — Non; je suis sorti, mais je n'étais pas arec lui.' — Pourquoi cherchez-vous à me le cacher? je vous ai vu de mes propres y eux: vous étiez dans un < afé, sur le boulevart , avec Fieschi. — Oui , c'est vrai. Elle exposa alors à Morey toute l'étendue de son malheur; ses sanglots étouffai eut ses paroles. Après une pause de quelques instants, il lui dit: Montez à la barrière du Trône f vous m'y attendrez, et je vous parlerai.
Avant qu'elle sortit, Morey ajouta qu'il avait brûlé un portefeuille appartenant à Fieschi , et qui contenait des condamnations. La lille Lassave a dit plus tard que ce portefeuille avait été brûle devant elle, et .qu'il contenait de vieux papiers qui ressemblaient , en effet, à ce qu'a-
Rapiort. 9
vaitdit Morey. Hïui recommanda de ne rien dire à sa femme1. La fiiïe Lassave se rendit sur-le-champ au lieu indique'; Morey ne se fit point attendre. Ils étaient à portée de la manufacture de papiers peints de Levage ; Fieschi y avait travaillé sous le nom de Bescher, pendant qu'il se dérobait aux recherches de la police. Morey quitta un instant la fille Lassave pour aller, disait-il, remettre à Lesage le livret du véritable Bescher et son passeport, qui, ainsi que nous aurons lieu de l'exposer plus loin , avait été prêté à Fieschi, suivant toute apparence, pour favoriser sa fuite. Quand Morey fut de retour, il fit entrer la fille Lassave chez un marchand de vin traiteur, à gauche, hors de la barrière; ils se mirent à table, et Morey dit à la fille Lassave: Vous ne savez rien? — Je ne sais que ce qui n'est ignoré de personne. Quel malheur est arrivé ! Il y a eu beaucoup tle victimes. On dit que ce général Mortier était si bon! — C'était une canaille comme les autres. — C'est bien mal s'y prendre ; pour tuer une personne , vous en avez tué cinquante. Moi, qui ne suis qu'une femme , si j'avais voulu tuer Louis- Philippe, j'aurais pris deux pistolets, et, après avoir tiré dessus, je me serais tuée. — Soyez tranquille ; il ne perdra rien pour attendre, et il descendra la garde. Fieschi est un imbécille; il a voulu se mêler de charger trois fusils , et ce sont ceux-là justement qui ont crevé; c'est moi qui ai chargé tous les autres. J'avais recommandé à Fieschi de bien charger son pistolet, et il devait se brûler la cewelle : ce n'est qu'un bavard; il a dit en certains eiulroits qu'il y aurait du bruit le jour de
la revue ; il a eu tort J'ai une malle à vous remettre,
elle est chez un de mes amis ; je n'ai pas voulu l'avoir chez moi ; elle aurait pu. me compromettre. Je vais vous la faire envoyer tout de suite; vous la jerez
' Interrogatoire de la tille Lassave , 8 août.
ouvrit* par un serrurier ; vous verrez ce qu'il y a
dedans) mais vous ne vendrez rien à Pa?'is Je
vous procurerai , le plus tôt que je pourrai, soixante francs ; vous emporterez la malle ; vous partirez pour Lyon, où vous poiwez sans danger vous débarrasser des
effets de Fieschi Je m'en vais vous procurer
une chambre, et j'aurai soin de vous jusqu'au moment de votre départ. — Comment Fieschi , qui n'était pas mécanicien , a-t-il fait pour arranger cette machine comme cela? - — C'était moi qui avais tracé le plan; il n'y a qu'un instant' que je l' ai déchiré ; sans cela je vous l'aurais encore montrée. Morey ajouta que les fusils étaient bourres de manière à ne pas manquer leur coup, mais que Fieschi avait mis le feu trop tard* II avoua avoir passé avec Fieschi une partie de la nuit du 27 au 28; mais il dit que Fieschi e'tait seul au moment décisif, qu'il avait voulu être seul. Morey dit encore à la fdle Lassave : C'est bien malheureux que l'affaire n'ait pas réussi ! si elle avait réussi, vous seriez devenue bien riche y vous auriez au moins vingt mille francs maintenant. On aurait j'ait une souscription pour Fieschi; elle aurait été bientôt re?nplie r c'était chose convenue.
En revenant, après le dîner, Morey s'arrêta pour jeter, au coin d'un mur, des balles qu'il avait dans sa poche; ensuite il accompagna la fiHe Lassave, et ils allèrent ensemble chercher un logement pour elle. Ils trouvèrent d'abord , rue de Fourcy, dans la maison n" 5, une chambre à louer qui leur convint, et ils donnèrent des arrhes , un faux nom et une fausse adresse. Mais Morey réfléchit que cette ehambre, se trouvant dans une maison garnie, jouirait n'être pas un asylr sûr, et cjn'il valait mieux perdre les arrhes
données et chercher un autre appartement. Après de nouvelles recherches, ils parvinrent à se procurer un cabinet, rue de Long-Pont, dans ïa maison n° 1 l. Morey ayant témoigné îe désir de celer la retraite de la fille Lassave f la maîtresse du logis lui répondit qu'il pouvait être tranquille, «pie sa maison n'était pas garnie, et qu'elle donnerait la chambre de son propre fils. Morey promit à la fille Lassave de lui faire apporter la malle îe lendemain. II lui remit quinze francs et donna dix francs pour le loyer du cabinet pendant quinze jours. Le lendemain , il revint avec la malle.
La fille Lassave avait cru que Fieschi était mort; le journal lui apprit qu'il vivait encore: elle parla de cette circonstance à Morey ; il lui répondit : Malheureusement il n'est pas mort; mais c'est égal, il n'aura jamais besoin de ses effets , vous pouvez les vendre ; mais il ne faut pas que ce soit à Paris : attendez que je sois parti pour faire venir un serrurier pour ouvrir la malle y je ne veux pas être là. Il ajouta que, dans deux ou trois jours, il lui apporterait soixante francs pour qu'elle pût se rendre à Lyon, où était son frère. Elle se plaignit de ce procédé. Ce n'est pas cela f lui dit-elle , que vous avez promis à Fieschi : vous lui avez promis d'avoir soin de moi; et quand vous m'aurez donné ces soixante francs f vous serez débarrassé de moi. Pour la tranquilliser, Morey lui promit de ne la laisser qu'un ou deux ans à Lyon , et de ïa faire revenir à Paris aussitôt qu'il n'y aurait plus aucune rumeur à craindre.
Il est remarquable qu'il savait parfaitement. ce que là malle contenait. La fille Lassave avait laissé chez Fieschi une robe de laine; elle témoigna la crainte de ne pas la trouver dans la malle, Morey affirma qu'elle y était.
Morey revint îe soir; la malle était ouverte depuis onze heures du matin. Il prit trois ou quatre volumes
( 69 ) qu'elle renfermait, savoir : trois tomes d'un ouvrage intitule' la Police dévoilée, et un autre ouvrage en un volume, intitulé la Femme, paj: Virey;S\ s'empara aussi d'un carnet vert, à dos rouge, dans lequel se trouvaient diverses adresses et diverses notes de la main deFieschi. Selon la fille Lassave iï y avait écrit : Bua, treize francs. EHe a dit que c'était îe prix dii bois employé à fa construction de la machine. Eile proposa à Morey de déchirer les feuilles de ce carnet sur lesquelles il y avait de ï'écriture; il répondit : // a écrit partout ; sur le dos; il n'y a pas moyen jje l'emporte ; je m'en débarrasserai. La fdie Nina ayant demandé à Morey si sa femme ne serait pas curieuse de savoir d'où provenaient ces objets, iî lui répondit : Les livres n} entreront pas chezmoi. Suivant une autre déclaration, Morey aurait dit à fa fille Lassave qu'il briderait fe carnet deFieschi.
A ce propos, cette jeune fif le rappela à Morey qu'elle avait laissé sur fa cheminée de Fieschi des lettres tic son frère, Amédée Lassave : elle craignait que ces lettres ne fa fissent arrêter; Morey s'efforça de fa rassurer, en fui disant que, fa veiïïe de l'événement, il avait fait brûler ces lettres par Fieschi, ainsi que d'autres papiers, même un papier auquel il tenait. Fieschi eut d'abord de la peine à consentir à brûler celui-là, mais iï s'y décida, en disant : Oui, vous avezraison , cela ne me sera plus bon à rien.
Morey n'étant plus revenu (il avait été arrêté), la fille Nina, se crut abandonnée, et le bille! qu'on a saisi le 3 août, en la découvrant dans sa retraite, ténioigne du désespoir Ôt\ cet abandon l'avait réduite et delà résolution violente qu'il lui avait inspirée.
Vous venez d'entendre que Vieschv avait pris le nom de Bescher, et qu'il avait emprunté à un individu ainsi nommé un livret et un passeport. Bésèher à1 été arrêté ;
nous vous rendrons compte plus tard de la partie de l'instruction qui se rapporte à lui , il n'est lie au reste à la cause que par la circonstance que nous venons d'indiquer.
Virginie ou Nina Lassave est une jeune fille de dixneuf ans, née à Cette, département de l'Hérault, de Louis- Joseph Lassave , receveur aux déclarations des douanes, et de Laurence Petit, née à Balaruc, dans le même département. Elle perdit son père de bonne heure, et sa mère ne tarda pas à contracter une nouvelle union avec François Abot, négociant en rouenneries, établi à Lyon.
Le mari et la femme furent traduits ensemble devant la cour d'assises du département du Rhône, et condamnés pour crime de banqueroute frauduleuse. En conséquence de cet arrêt, Laurence Petit subit cinq années de réclusion dans la maison de détention d'Embrun.
Il paraît par une lettre de son frère, saisie avec les effets de Nina, que leur mère était sévèrement jugée par ses propres enfants, et que la jeune fille ne trouvait point en elle cette tendresse providentielle et éclairée des mères, qui sait si bien faire naître et développer dans l'âme d'une jeune fille le sentiment du devoir, l'instinct de la pudeur et le goût des vertus de son sexe. La santé de la fille Nina fut longtemps languissante. Une maladie d'enfance l'a privée de trois doigts de la main droite, et probablement de l'usage de l'œil qu'elle a perdu. Fieschi assure s'être attaché à elle à cause des soins qu'il lui avait prodigués durant une dangereuse maladie, qui avait duré neuf mois l. Elle n'avait que quatorze ans quand elle vint à Paris, en 1831, rejoindre sa mère, réputée depuis plusieurs années la femme de Fieschi, qui avait em-
' Interrogatoire de Fieschi, 17 août.
prunté sou nom (car il se faisait souvent appeler Petit); ifs vivaient maritalement ensemble f pour parler leurpropre langage. Durant un voyage que fit plus tard, à Lyon , Laurence Petit, elle laissa sa fille Nina seule avec Fieschi} à son retour, Laurence Petit prit un logement dans la maison n° 49 de la rue Saint- Victor; la fille Nina demeura avec Fieschi au moulin de Croullebarbe. L'instruction, d'où résultent tous ces faits, nous apprend encore que, dans un ëpanchement de confiance, la fille Lassavc aurait laisse échapper le déplorable aveu que ses relations avec Fieschi étaient l'ouvrage de sa mère.
Nous avons eu besoin de vaincre une vive répugnance pour vous entretenir de ces circonstances honteuses : si vous n'aviez des devoirs si étroits et des fonctions si rigoureuses à remplir, elles seraient sans doute indignes de vous; mais il faut, dans l'intérêt sacré de la manifestation de la vérité, que vous en soyez informés, pour bien connaître les personnes et apprécier leurs témoignages. C'est avec un sentiment de dégoût et de profonde tristesse qu'on arrête ses regards sur l'affligeant spectacle que présente cette partie de la société où fermentent les mauvaises passions, dans l'oubli de toutes les croyances religieuses, de tous les devoirs sociaux, et de tous les liens de famille; car c'est là que, dans l'atmosphère du vice, on voit poindre et germer tous les crimes.
Quand la passion de Fieschi pour la fille Lassave eut éclaté, Laurence Petit fit admettre sa fille à la Salpétricre ' : elle y fui reçue comme indigente et infirme, et placée auservice de la dame aSo/vjcY, marchande mercière. Fieschi continua à lui témoigner un vif attachement; elle passait avec lui et chez lui les journées du dimanche,
1 Interrogatoire de Fieschi, 17 août.
mais elfe n'y 'Icniciirait jamais la nuit , parce que fa régie de la maison qu'elle habitait voulait qu'elle lut rentrée à neuf heures du soir. ïl fournissait à ;,on entretien , et lui donnait souvent quelque argent.
Les deux autres femmes qui venaient chez Fiesclii sont Annette Bocqitin, ou celle que l'on a désignée sous le nom de la Brune, et qui portait habituellement des vêtements de deuil ; et Marguerite D aurai ', dite Agarithe, ou celle qui portait un chapeau, et que l'on appelait la fjt/onnaise.
Comme la lille Lassave, Annelte Bocquin a dix-neuf ans : elle est lingère de son état, et native de Goron, commune du département de la Mayenne. Sa mère est une pauvre femme qui file du lin pour le bureau de charité du 1 Ie arrondissement. Annette venait travailler à fa journée chez Laurence Petit , qui demeurait alors dans ïa maison n° 5 de la rue du Battoir. La jeune ouvrière y fit connaissance avec Fieschi, qu'on ne désignait là que sous le nom de Petit, et qui était cru le mari de fa maîtresse du logis. Elfe y connut aussi, mais plus intimement encore , un jeune homme nommé Janot, neveu de M. Cannes? ingénieur des ponts et chaussées. Ce jeune étudiant en droit était en pension chez Laurence Petit; l'oncle et fe neveu étaient tous deux fort liés avec :e prétendu Petit.
L'a Cille Bocquin quitta fedomicife de sa mère pour s'attachera Janot. Avant discontinuéde travailler chez Laurence Petit, elle perdit de vue le mari supposé de cette femme : celui-ci d'ailleurs tarda peu à rompre tout commerce avec sa femme prétendue. Us se quittèrent fort irrités l'un contre l'autre :elle, inconsolable, a-t-clfe écrit depuis, d'avoir pu partager sa couche arec nn tel monstre, malheur qui abreuvera de dégoût le reste de sa vie; lui, convaincu que la conduite perverse de cette
femme, et l'abus qu'il l'accuse d'à voie fait de sa confiance, en le dépouillant du fruit de son travail et de ses économies, l'ont précipite' dans le crime. M. Cannes, de son côté, désirait que son neveu retournât dans sa province. Une lettre de son père vint annoncer à ce jeune homme que sa mère était dangereusement malade : elle détermina son départ. II quitta Paris, débiteur envers Laurence Petit ou Fieschi d'une somme que celui-ci évalue à plus de 500 francs. II laissa la fille Bocquin chez un de ses cousins, appelé Brocard , et se chargea de son entretien; elle quitta bientôt cet asile équivoque1, pour des motifs qu'elle n'a pas fait connaître. Une fausse honte, ou peut-être les habitudes d'indépendance qu'elle avait récemment contractées, l'empêchèrent de retourner chez sa mère. Cette infortunée se trouva livrée sans défense aux poignantes sollicitations de. la misère et aux suggestions décevantes de la débauche. Janot, instruit de sa situation, en fut affligé; il désira lui en procurer une meilleure; il voulut la détourner du désordre, car il la croyait dans une mauvaise maison, et pour cela il s'adressa à Fieschi : c'est celui-ci qui l'a raconté. Ce qui est certain, c'est que, vers la fin du mois de mai, Fieschi alla chercher la fille Bocquin, qui demeurait rue Saint-Honoré, près la rue Jeannisson , hôtel de Normandie; eîlesut a lors qu'il portait le nom de Git ard. II fa mena chez lui, boulevart du Temple, n° 50. Pendant un mois, ils n'eurent qu'une même table et un même logement -. Fieschi , malgré les apparences les plus fortes, a nié cependant que ses rapports avec elle aient eu le caractère d'une intimité coupable5.
' Interrogatoire île Fifischi, 17 août.
Interrogatoire d'Annette Bocyhin , 5 août, 7 août. Interrogatoire de Fieschi, il septembre.
Report. 10
Vers le 15 juillet, ii ïa plaça chez la daine Billet, marchande lingère, qui demeurait rue Saint -Sebastien, n° 48. Pendant le temps que la fille Bocquin a partagé l'appartement de Fieschi, ii ne lui donnait que la nourriture et le logement; en échange, elle raccommodait son linge et ses bardes.
Elle n'a jamais vu d'homme chez lui; mais elle sait que très-souvent il dinait chez Movey j qu'il y ailait quelquefois le soir, et qu'il le regardait comme un ami solide. II y avait un autre homme sur lequel Fieschi comptait beaucoup : c'était Pépin. II trouvait dans sa boutique tout ce qu'il de'sirait et sans le payer.
La fille Bocquin a rencontre' deux ou trois fois Aga~ rithe chez Fieschi, et elle y a vu souvent ïa fille Lassave, sa maîtresse en titre ; elle a recueilli celle-ci chez elle pendant la nuit du 28 au 29 juillet; c'est cette fille qui lui a appris en pleurant que Fieschi était l'auteur de l'attentat.
Marguerite Daurat , dite Agarithe , est une raccommodeuse de châles, âgée de vingt-trois ans; elle est née à Tarare, département du Rhône. Elle est arrivc'c de Lyon à Paris le 4 juillet, et n'a apporté avec elle que 40 francs. Elle avait connu, à Lyon, Amédée Lassave, qui lui a donné une lettre de recommandation pour sa sœur Nina : celle-ci fa conduite chez Fieschi. En y arrivant, Agarithe fut frappée de ne voir dans son appartement qu'un si petit nombre de meubles. H n'y avait dans la chambre du fond, la seule qui fût garnie, qu'une table ronde, quatre chaises, un lit de peu de valeur, et sur la cheminée une glace d'un pied de large, suspendue à un clou. Près de la glace, était un poignard dans un fourreau vert, auquel était attaché un cordon de même couleur.
Dans une promenade qu'il fit plus tard avec Agar il lie , Fieschi lui confia que ce poignard ne le quittait jamais. C'est ce que repètent un grand nombre de témoins entendus dans l'instruction : vous avez vu que Fieschi portait ce poignard le jour de l'attentat.
Le 10 ou le 12 juillet, Agarithe dina chez le prétendu Girard y avec la fille Bocquin et la fille Lassave : le repas fut peu recherche. La fille Daurat dit qu'il se composait d'un potage de vermicelle au maigre, d'un plat de viande en ragoût, d'une salade et d'une bouteille de \m blanc. Fieschi s'occupa très-activement, et d'une manière fort désintéressée , à chercher un logement et de l'ouvrag-epour Agarilhe ; il la recommanda dans ce but a un Corse, nomme' Sorba, qui cohabite avec une fille Michel, marchande de modes, et demeure rue Meslay. Iï est à pre'sumer qu'il s'e'tablit certains rapports d'intimité et de confiance entre Fieschi et la fille Daurat , car elle reçut de lui 5 fr. un jour où il n'y avait que 1 7 fr. dans sa bourse. De plus, elle connaissait ses relations avec Boireau; le prétendu Girard lui avait confie' qu'il était connu de diverses personnes sous un autre nom, qui n'était pas celui de Petit ; elle savait même que le nom de Ghard était un nom emprunté, et que celui qui l'usurpait s'appelait Fieschi.
La fille Daurat a vu le poignard trouve' au poste du Chàteau-d'Eau, et l'a reconnu: c'était celui qu'elle avait vu sur la cheminée de Fieschi.
Pour arriver à la connaissance de ces faits, les circuits ont été longs, et les recherches multipliées. \Jn grand nombre de personnes ont été interpellées, une multitude d'actes d'instruction sont intervenus, et pourtant les progrès étaient lents; c'était péniblement (pi'on arrivait à la découverte imparfaite des complices
probables, du caractère et de ïa situation de relui que l'on pouvait considérer comme le principal auteur mi l'instrument capital de l'attentat: les circonstances qui pouvaient établir la préméditation du crime et o qui en avaient aide' ou accompagne' la consommation se révélaient cependant peu à peu.
Les interrogatoires de Nina , tVAnnctle, d'Agarithe, et les informations qui ont été prises pendant que ï'on était en quête de ïa malle, avaient constaté que Fiesclri , qui déclinait son nom avec une sorte d'arrogance lorsqu'il demeurait rue CrouIIebarbe, cherchait, depuis quelque temps, à Taire perdre les traces de son existence antérieure et même à dissimuler son existence présente, en se multipliant , pour ainsi dire, dans différents quartiers de Paris, sous plusieurs noms supposés. C'est ainsi qu'il se nommait Petit, dans les domiciles successifs de la femme au sort de laquelle il s'était lié; Bescherf à la manufacture de papiers peints de Lesage ; Alexis } chez l'armurier Bury et le tailleur Foumier ; Girard, au boulevart du Temple.
II paraissait également constant, d'après ces informations, que de premiers préparatifs avaient été faits dès le mois d'avril pour ïa construction de la machine infernale, et il devenait tout à fait probable que l'appartement du troisième étage de ïa maison n° 50, boulevart du Temple, avait été loué un peu avant l'anniversaire de la fête du Roi, dans ï'attcnte d'une revue qui devait être passée à cette époque.
Il demeurait établi que Fieschi, dont ïe véritable nom a été découvert le 1er août, par la déclaration des femmes Dranville et Ramangê , avait cessé de travailler de ses mains quelques semaines avant l'époque fatale. Sans avoir à sa disposition des sommes d'argent
considérables , il pouvait toujours suffire à ses besoins, entretenir la lille Àina, nourrir et secourir Annette fQt même donner à l'occasion cinq francs à la bile Danral : d'ailleurs, Fiescliif uniquement possède par deux passions, î'amour des femmes et le désir immodéré d'élever son nom, par une voie quelconque, au niveau de cette haute supériorité qu'il croyait être en Im" , se montrait sobre et rangé, et manifestait la ferme confiance de ne jamais manquer de fonds, d'avoir en Pépin un fournisseur complaisant, et en Pépin et Morey des amis solides, prêts à l'aider en toute occurenee, comme à prendre soin de sa bonne amie favorise, si, par cas fortuit, elle venait à le perdre.
On se trouvait sur ïa voie des rapports intimes de Ficschi avec Morey e( de l'active coopération qu'aurait, eue celui-ci à la préméditation et à l'exécution de l'atteint at: on pouvait entrevoir déjà îes relations de Pépin avec Fiescltij c'est dans la suite tïe l'instruction cjue vous verrez la gravite: de ces indices se développer et s'accroître. Enfin le nom de Boii-eau avait été prononce: Boireau se nomme aussi Victor} n'avait-il rien (['.- commun avec ce jeune Vicier, que quelques témoins déposent 4ivoir vu venir chez Fieschi presquimméd-iatement avant l'attentat ?
Pour elemceirer fidèles à la méthode que nous avons adoptée et dérouler devant vous l'instruction dans l'ordre progressif des faits et des actes de la procédure qui les ( nt révélés, nous devons continuer à vous faire connaître e'abo d quelles lumières la premièic partie de l'instruction, celle où Ion a recueilli les renseignements extérieurs et les témoignages des personnels étrangères à la prévention, répanel sur les problèmes judiciaires que \ous avez à recoudre. Nous aborderons ensuite cette
( ;8 ) partie de la procédure, siège des charges plus graves et des présomptions de culpabilité' j)Ius concordantes', (jui se compose des interrogatoires, des confrontations des inculpe's, et des divers actes d'instruction qui servent de contrôle à ces documents.
Le 27 juillet, à onze heures et demie du soir, le commissaire de police Dyonnet écrivit à M. ïe préfet de police pour l'informer qu'un honnête fabricant , électeur, père de famille , et qui désirait n'être pas nommé, était venu le trouver à l'Opéra , où son service l'avait appelé, et lui avait révélé que des conjurés préparaient une machine infernaîe pour attenter le lendemain aux jours du Roi, pendant la revue, sur les boulevarts : cette machine devait être pïacee à la hauteur de ^Ambigu. Cette indication, imparfaitement donnée, fut mal comprise. Iï s'agissait de l'ancien Ambigu-Comique : foute la surveillance de l'administration se porta sur les alentours du théâtre qui porte actuellement ce nom. On croyait qu'il s'agissait d'un souterrain pratiqué dans quelque cave avancée sous les boulevarts , et où des tonneaux de poudre auraient été introduits.
L'auteur de ï'avertissentent avait été instruit de ce qu'il rapportait par son fils, commis dans la maison de M. Vernert, fabricant de lampes, dont les magasins et l'atelier sont situés rue Neuve-des-Pctits-Champs, nos 27 et 31. Ce jeune homme avait, à ce qu'on disait, urpris, en quelque sorte, un ouvrier de M. Vernert pendant qu'il recevait ia visite de plusieurs conjurés richement vêtus. Après leur départ, cet ouvrier aurait dit à son compagnon : Prenez garde à vous , vous êtes mort si vous dites un moi! Je veux bien vous dire d'engager votre père à ne pas aller à la revue. Vous ries le seul en dehoi'S de la conjuration qui en ayez
vent: s'ilm' arrive quelque chose, vous périrez delà main des conjurés.
On avait ajouté que îes conjurés devaient se réunir le lendemain à sept heures du matin en un lieu qu'eux seuls connaissaient : cette indication a été rectifiée plus tard. II paraît que la réunion indiquée devait avoir eu lieu le 27, à sept heures du soir; c'est par erreur que ïe commissaire de police Dyonnet avait compris qu'elle était indiquée pour le lendemain matin. La machine infernale devait être l'ouvrage d'un forçat évadé on libéré, 1res -ingénieux, qui y travaillait depuis longtemps.
Aussitôt après avoir reçu ces avis, M. le préfet de police donna les ordres nécessaires pour qu'on recherchât et surveillât l'ouvrier que désignait la lettre du commissaire de police Dyonnet. On ne sut son nom et son adresse que le 28 à huit heures du matin; il se nommait Boireau, et demeurait rue Quincampoix, n° 77. ïl était sorti à sept heures, portant un chapeau gris; il fut aperçu sur le boulevart des Italiens vers neuf heures, en compagnie d'un sieur Marlinault.
A onze heures du soir, une perquisition, oui ne produisit aucun résultat, eut lieu dans le domicile de Boireau, peu après son arrestation. Le 29, un juge d'instruction reçut la déposition d'un commis du sieur Vernert, nommé Edouard Su ire au : c'était le premier auteur de l'avis donné au commissaire de police Uijonnet,
De ce témoignage il résulte que Boireau affichait d«'s opinions très -républicaines; qu'il avait fait disparaître, dès le samedi 25, son collier de barbe et ses moustaches; (pie, le lundi 27, il était venu à l'atelier du
sieur Veruerl, deux heures pins tard que de coutume; qu'il avait paru préoccupé, et n'avait pas travaille' comme à son ordinaire; que, vers deux ou trois heures, et lorsqu'ils s'étaient trouvés seuls ensemble; il avait laisse entendre au témoin, par des demi -confidences, qu'il y aurait probablement du bruit le lendemain, et même une machine infernale sur le passage du Roi; et que, comme Suireau avait désire savoir en quel lieu, pour que son père, qui faisait partie de la garde nationale, ne s'y trouvât point, Boireau lui avait dit : Ne dépassez pas V Ambigu; ce doit aire entre l'Ambigu et la place de la Bastille.
C'est Suireau qui a présume que la machine devait être sous terre. Boireau ne le lui avait pas dit : ce qu'il avait affirme', c'est que le fabricateur de la machine était un homme dévoué , un criminel, un galérien. II avait ajouté : Surtout n'en dites rien. II n'aurait point parlé de conjuration, et Suireau n'a point répété la circonstance des conjurés richement vêtus qui seraient venus trouver Boireau. A la suite de cette confidence, celui-ci aurait remis vingt sous à Suireau y en le priant d'acheter pour lui un quarteron de poudre et de le lui remettre dans la journée; Suireau l'aurait promis, et serait allé tout de suite rapporter à son père ce qu'il venait d'apprendre. Le mardi matin, à sept heures, Boireau serait venu demander sa poudre à Suireau; celui-ci, d'après le conseil de son père, lui aurait répondu qu'il la trouverait à sa porte dans une heure; et , en effet, après l'avoir achetée, Suireau aun.it déposé chez le portier ce quarteron de poudre à l'adresse de Victor Boireau. Boireau serait revenu le soir, à dix heures, prendre son parapluie qu'il avait laissé à l'atelier, mais n'aurait point réclamé de poudre. Il portait ce jour-là
( «i ) un chapeau gris et un pantalon blanc, une redingote vert-russe et des bottes.
Cette déposition confirme, dans plusieurs de ses circonstances importantes, le rapport du commissaire de police Dyonnet, Plus tard, les sieurs Sairc.au père et fils ont donne' des détails ampïiatifs et confirmatifs de leur première déclaration.
Le sieur Sebire, avocat, qui fait partie, dans la garde nationale, de ïa même compagnie que ïe sieur Suh'eau père, a déclaré que celui-ci lui avait dit, immédiatement après l'événement, ce qu'il en savait avant qu'il fût accompli, et ïes démarches qu'il avait faites auprès de l'autorité compétente , afin qu'elle pourvût a la sûreté' du Roi.
Ce n'était pas la première fois que Victor Boireau était impliqué dans une affaire de ce genre ; il a déjà été arrêté, comme prévenu de complot, ïe 28 février
H paraîtrait qu'il avait eu connaissance du coupable projet de Fiesc h£y puisqu'il avait, à l'avance, désigné le lieu, l'instrument et l'auteur du crime; car, si Fieschi n'était pas un forçat évadé, c'était au moins un condamné libéré, comme nous le dirons bientôt.
Fieschi ayant dit à la fille Daurat qu'il connaissait Boireau, et le signalement de celui-ci se rapprochant du signalement du jeune homme portant comme lui le prénom de Victor, qui était venu chez Fieschi le 26 et ïe 27, il ('tait naturel de conjecturer que Victor Boireau et cet autre Victor pouvaient être une seule et même personne. C'est ce que la suite de ce rapport vous mettra mieux ù portée d'apprécier.
Cependant, la Cour des Pairs ayant étésaisie de l'affaire Rapport. n
par son arrêt du 29 juillet, dès le lendemain 30, M. le Président interrogea Girard.
Ici commence une longue se'rie d'interrogatoires, qui seront imprimes et distribues, ainsi que toutes ïes pièces importantes de la procédure ; car nous avons jugé que chacun de vous, Messieurs, doit connaître toutes les questions qui ont clé adressées aux prévenus et toutes leurs réponses, ainsi que les actes d'instruction qui contiennent quelque chose de substantiel; et, parmi les dépositions des témoins, celles qui peuvent jeter quelque jour sur les circonstances d'un crime si énorme. II convient en effet que vous soyez mis à portée d'apprécier ce qui a été fait, ce qui pourrait avoir été négligé et ce qu'il serait peutêtre convenable de faire encore , dans l'intérêt de îa vérité et du complet éclaircissement de i'affaire; car, dans l'instruction d'un procès de cette nature, on peut dire qu'il n'y a que ce qui surabonde qui suffise; et l'on n'a point poussé les recherches assez loin, si on ne les a étendues jusqu'où peuvent atteindre les conjectures d'hommes impartiaux et raisonnables. Toutefois nous vous devons une analyse rapide de ces interrogatoires; elle vous guidera dans l'étude consciencieuse que vous en ferez. A son aide, vous saisirez sur-lechamp ïes principaux traits dvi Caractère des inculpés; vous déduirez mieux les conséquences de leurs aveux; vous pressentirez, avec plus de facilité, ce que leurs réticences laissent présumer, et ce que l'on doit conclure de leurs dénégations. C'est ici le cœur de la procédure.
Le 30 juillet, Fieschi, qui était encore Girard aux yeux des interrogateurs, ne changea point de système; il déclara qu'il était bien fâché de ce qu'il avait Jait, et qu'il ne l'aurait pas fait s'il n? avait pas bu un verre
d'eau-de-vie dans le café de sa maison; qu'il était trescontent de n'avoir pas tué le Roi, et que, quand il serait sur l'échafaud , il dirait au Roi des choses qu'aucun autre que lui ne pourrait dire. II ajouta qu'à l'avenir le Roi pouvait se tenir tranquille; qu'ils y regarderaient à deux fois} que d'ailleurs il ne se trouverait pas facilement un homme comme lui : les C03IPLICES com.me cela sont bien rares. Mais il refusa d'indiquer qui l'avait pousse' au crime, et de designer ses complices. Il soutint que c'était à lui que la pense'e en était; venue, que c'était une idée folâtre; qu'il ne parlerait pas pour obtenir sa grâce, mais qu'il y viendrait pour être utile} qu'il avait des sentiments patriotiques, quoiqu'il eût commis un grand crime £ que si, pour l'espoir de sauver sa vie, il faisait des victimes dans ses amis, ce serait un crime plus horrible que celui qu'il avait commis; que s'il avait dit qu'il avait des complices , il ne pouvait rien affirmer; qu'il avait agi comme un homme égaré, qui donne un coup de hache à un autre homme qui est devant lui; enfin, qu'il ne nommerait personne. II ajoutait qu'il estait sûr de sa condamnation.
Au reste, il affirma qu'il était seul dans sa chambre au moment de l'attentat , et qu'il ne connaissait ni Roireau, ni B ara ton ; mais loin de démentir sa première Table, il la confirma. II laissa entendre, et dit même explicitement, qu'il était de Lodève, qu'il y avait sa femme , qu'il e'tait malheureux d'avoir des enfants , et que ses enfants étaient bien malheureux d'avoir un père comme cela; qu'au reste, ils avaient des métiers, et que quand son affaire serait faite ils travailleraient' (ix.v draps à Lodève.
Quel spectacle, que celui d'un homme couvert de profondes et cruelles blessures, gisant sur un lit de douleur,
sous les voûtes sombres et imposantes de la Conciergerie , luttant contre les convulsions d'une vive souffrance, le glaive de la foi suspendu sur sa tète , et feignant une affliction qu'il n'e'prouvait pas, pour exciter la compassion de ses juges, et, en leur donnant le change, se jouer doublement de la vérité!
Le 31 juillet, nouvel interrogatoire. Le même système de dénégation continue. II nie avoir acheté les canons de fusil chez Bnry; il affirme les avoir trouvés de côté et d'autre; toute question l'importune. // ne m'est dû que la mort} je ne puis nommer personne y faites-moi juger bien vite ; vous verrez ma loyauté et si je sais tenir un serment.
Vous vous souvenez , Messieurs, qu'en procédant à la recherche de la malle, on avait recueilli le 1er août deux déclarations desquelle il résultait que Girard avait été connu sous le nom de Fieschi? quand il demeurait au moulin de Crouïlebarbe. L'inspecteur général des prisons, en faisant sa visite à la Conciergerie, reconnut effectivement en lui, le même jour, un individu nommé Joseph Fieschi l.
Ce fonctionnaire désigna plusieurs personnes qui pouvaient également le reconnaître , et entre autres, M. Lavocatf membre de la Chambre des Députés, lieutenantcolonel delà 12e légion de la garde nationale de Paris, et directeur de la manufacture royale des Gobelins : c'était à lui qu'il était réservé de changer les dispositions de l'inculpé, de vaincre son obstination et de triompher de son silence.
On ne perdit pas un instant; et, le 2 août, M. Lavocat fut introduit auprès du lit de Girard, en présence d'un
1 Déposition de M. Dukcmr, 4 août.
juge d'instruction. II l'appela du nom de Fieschi; Girard simula d'abord ïa surprise et feignit ne pas savoir qui lui parlait; H lui demanda même, avec une naïveté apparente, s'il était de Lodève. M. Lavocat , rappelant alors à Fieschi l'intérêt qu'il lui avait autrefois témoigné, se plaignit d'être méconnu au moment où il lui donnait une nouvelle et si sensible preuve de cet ancien intérêt. A ce reproche, Girard fut saisi d'une violente agitation; il éclata en sanglots et fondit en larmes. Le souvenir d'une époque de sa vie où il avait joui de l'estime d'hommes honorables brisa son cœur ; il convint qu'il reconnaissait M. Lavocat. Interrogé alors sur son véritable nom, il se contenta de répondre: // le sait bien, hii\ La certitude consolante de n'être pas renié par tous ceux qui l'avaient connu en des jours meilleurs, malgré l'horreur qu'inspirait son crime et l'état d'abjection où il était descendu par sa faute, amollit son caractère et le disposa à plus d'ouverture et de franchise : touché de la visite de M. Lavocat, il annonça l'intention de s'expliquer devant lui avec sincérité2.
Pour s'expliquer l'ascendant exercé par M Lavocat sur Fieschi, et pour faire connaître Fieschi tout entier, il convient de retracer brièvement les circonstances qui les rapprochèrent l'un de l'autre.
Après 1830, une portion de terrain dépendant de l'établissement desGobelins fut cédée à la ville de Paris pour l'élargissement de la rue Saint-Hyppolite, et pour faciliter la canalisation de la Bîèvre; par suite de cette cession, on dut construire dans l'enclos des Gobelins deux ponts et un barrage.
Fieschi était alors surveillant de la rivière de Bièvrv
' Déposition de M. Lavocat, 2 août.
' Interrogatoire de Fieschi, 3 août.
et gardien du moulin de OouHebarbc, appartenant à la ville de Paris; il y avait été' plaee' par M. Emen/, ingénieur en cbef de la ville, et sous les ordres de M. Cannes, ancien professeur de mathématiques au lyeée de Reims, sous lequel M. Lavocat avait étudié. Les travaux que nous venons d'indiquer donnaient oceasion à Fieschi de venir très - souvent, soit avee M. Emery , soit avec M. Caunes , chez le directeur de la manufacture des Gobelins.En 1832 , M. Caunes, ayant été vivement atteint du choléra, se fit porter chez Fieschi, pour lequel il avait pris une grande confiance; ce dernier l'installa dans sa propre chambre et lui prodiga les soins les plus affect ueux et les plus attentifs. Une somme assez considérable fut remise à la discrétion de Fieschi} il en usa avec épargne et discernement pour les besoins du malade et rendit de sa gestion un compte exact et fidèle. A îa même époque, le frère de M. Lavocat lut frappé de la même maladie : comme il ne pouvait être convenablement soigné dans une maison que l'on s'occupait de reconstruire presque en entier, il se fit porter dans une maison de santé; Fieschi offrit d'aller le soigner, et lui fit en effet plusieurs visites. La capacité de Fieschi avait fait concevoir à M. Lavocat des impressions favorables : une telle conduite devait les accroître. Les poursuites pour délits politiques, dont il prétendait avoir été la victime dans les premiers temps de îa restauration, sa position d'employé de la ville de Paris, les noms des hommes dont il assurait avoir été connu , tels que MM Didier (de Grenoble), Vivien, Baudex, le général Franceschetti, ajoutèrent encore à l'intérêt que lui portait M. La-
1 Déposition de M. Baude. 15 août.
vocaty et, sur sa demande, plusieurs secours furent accorde's à Fieschi. Dès cet instant celui-ci lui voua, pour parier son langage, une protection de Corse.
Fieschi étai tassez avant dans plusieurs socie'te's républicaines, mais iï e'tait, par-dessus tout, fanatique de l'Empereur; pour le ramener à des opinions conformes à l'ordre de choses actuel, M. Lavocat lui fit observer qiïè l'Empereur n'avait jamais aimé les républicains, et qu'ils avaient été la cause de sa chute; aussitôt il les prit, disaitil, en hoTh*ëkr} et ne resta clans leurs rangs, que pour savoir ce qu'il:; méditaient. A chaque émeute, Fieschi était toujours un des premiers à venir offrir ses services à M. Lavocat, qui, plusieurs fois, l'envoya reconnaître la position et le nombre des révoltés, mission périlleuse dont il s'acquittait avec zèle, intelligence et intrépidité. Souvent il donna des renseignements utiles à M. Lavocat pour sa sûreté personnelle; plusieurs fois il l'informa que, dans certains clubs, on avait manifesté l'intention d'attenter à sa vie.
Fieschi aurait eu l'ambition d'être employé en première ligne dans la police politique?; car, se disant désormais également hostile aux carlistes et aux républicains, depuis que M. Lavocat l'avait éclairé sur l'éioignement réciproque de l'Empereur pour les républicains et des républicains pour l'Empereur, à l'entendre, il ne connaissait que Louis-Philippe , et il exprimait le désir de le servir d'une manière efficace. II aurait voulu être envoyé en Vendée ou en Italie, et il prétendait pouvoir y rendre de grands services, à cause des relations qu'avait sa femme, qui, selon lui, recevait une pension de quelques carlistes puissants, et pouvait aisément se mettre en rapport avec tout le parti. M. Lavocat, car c'est lui qui a fait connaître tous ces détails, ne voulant pas se mêler de
police, résista à toutes les instances de Fieschi, et refusa, quoiqu'il ne doutât nullement de sa bonne foi, de le mettre en rapport avec le préfet de police. Ce fut seulement après les premiers mois de 1834 que M. Lavocat apprit que Fieschi l'avait trompe. II sut alors qu'il avait usurpe' le titre de condamne politique en forgeant de faux certificats, que la justice le poursuivait et qu'il avait pris la fuite; depuis ce moment, il ne le revit plus l.
Plusieurs autres témoins, qui avaient connu Fieschi, furent entendus et confrontés avec lui; tous le reconnurent et levèrent ainsi le voile dont il avait voulu se couvrir sous le faux nom de Girard2. Il est inutile d'ajouter que les recherches que l'on avait faites, tant à Paris qu'à Lodèvc, pour avoir des renseignements, soit sur Jacques, soit sur Joseph - François Girard, furent toutes infructueuses3; on ne trouva aucune trace réelle de ce pseudonyme.
Cependant des négociants de Lodève qui se trouvaient à Paris avaient connu dans cette ville un ouvrier mécanicien du nom de Gérard, qui avait inventé une bobineuse ; ils furent appelés. Deux de ces témoins, les sieurs Vitalis et V allât, auxquels Fieschi fut alors représenté, déclarèrent que la figure de cet homme ne leur était pas inconnue, sans pouvoir affirmer toutefois qu'ils reconnaissaient en lui le Gérard inventeur de la bobineuse. Un troisième, le sieur Caplie?', reconnut Fieschiy>our l'avoir vu à Lodève, et Fieschi le nomma
' Déposition de M. Lavocat , 4 août.
' Déposition de la femme Radiguet , 5 août; de Claude Martin, 2 août; de Bernard, 3 août; de M. Fieschi , prêtre, 7 août; de Maupas, 24 août; de Krclz, ?8 août.
' Déposition de M. Vitalis, 31 juillet; de M. Vallat, idem; de M. Cartier, idem; de Fabreguclte, 4 août ; de Fournier, idem ; de Vaillant, idem ; de Labranche , idem ; de Girattrl, idem; de la femme Giraud, idem; procès-verbal du juge d'instruction de Lodève, 3 août; de M. Jac , conseiller de la cour royale de Montpellier, 4 août; lettre du Procureur du Roi de Lodève, 6 août.
quand it le vit entrer dans sa prison. Le séjour que Fieschi a fait en re'aïite' dans cette ville, et dont il sera parle plus tard, explique cette circonstance.
Le principal acteur de ce drame sanglant étant bien connu , il devient ne'cessaire de reprendre les choses de plus haut, et d'exposer rapidement l'histoire de sa vie ; elle aidera à mieux comprendre la suite des faits du procès.
II existe à Vîco, en Corse, ou dans les environs de ce bourg-, deux familles, d'origine italienne, venues de Rome ou de Gènes, mais établies dans l'île de temps immémorial ' : l'une porte le nom de Fieschi, l'autre celui de Guelfi ; ces familles se sont plusieurs fois alliées. Joseph Fieschi appartient à la famille Guelfi. Son grand-père , Ignace Guelfi , e'pousa d'abord Marie -Fieschi, dont il eut trois enfants, savoir : Je an- Antoine , Louis et Marie- Anne ; il se maria une seconde fois : quatre fiîs naquirent de cette seconde union, et deux d'entre eux ont laisse' de nombreux descendants. La partie de l'instruction faite en Corse a donne' sur cette famille les détails généalogiques les plus circonstanciés mais qui seraient ici sans intérêt.
H suliit de savoir que Louis , dit Petusecco, fils d'Ignace Guelji ', berger de profession, domicilié à Renno, canton de Vico, se maria deux fois. H eut de sa première femme, Lucie Gentile, de la commune de Rapaile2, trois enfants, savoir : deux fils et une fille. Ses fils furent nommés, l'un Jacques-Toussaint , et l'autre Joseph (c'est l'auteur de l'attentat) ; la fille eut nom Marie. Après ïa mort de Lucie Gentile, Louis
Lettre <!u procureur gênerai près la cour royale Je Bastia, 1er septembre. Lettre du procureur général près la cour royale de Bastia, 14 août; déposition de Marie Riitonclli, 13 août.
Rapport. 19
épousa Xavière Casalta, de laquelle il n'eut qu'un seul enfant, sourd et muet, nomme' Antoine.
On ignore par quel motif Louis Guelfi dit Petusee&Oy quitta le nom de son père pour prendre celui de sa mère : ce qui est certain c'est qu'il se fit appeler Fiescki. Par arrêt de la Cour de justice criminelle du département du Golo , il fut condamné , le 30 thermidor an xn, à six ans de détention avec exposition , pour s'être rendu coupable d'un vol de nuit, en faisant partie d'une bande qui ravageait plus particulièrement la ville de Bastia et ses environs, et qui s'était rendue fameuse, en Corse, sous le nom du brigand Martin Pietri, son chef1.
Jérôme Fieschi f son cousin germain,- fut condamné avec lui. Louis Fieschi a subi sa peine dans la maison de réclusion d'Embrun; il y est décédé le 8 mars 18082.
Jacques-Toussaint Fieschi est mort sous ïes drapeaux, durant les guerres de l'Empire. Marie est "veuve de Joseph Ristorcellif laboureur; elle est âgée de 48 ans et habite, depuis son mariage, la commune de Biguglia, canton de Borgo, arrondissement de Bastia. Elle n'entretenait aucune relation avec son frère Joseph, et n'avait plus entendu parler de lui depuis qu'il avait quitté la Corse pour n'y plus retourner : sans que personne le lui eût écrit, elle croyait qu'il était mort lors de l'invasion du choléra à Paris. Le sourd-muet Antoine réside à Murato, canton de Bivineo.
M. Dominique Fieschi , curé à la Cour-Neuve, près Saint-Denis, entendu comme témoin dans la procédure, est Corse comme l'inculpé, qu'il a eu occasion de
1 Arrêt de la cour de justice criminelle du département de Golo, du 30 thermidor an xn. - — De'position d'Antoine-Simon Guelfi, 23 août. 1 Acte de décès de Louis Fieschi, 8 mars 1808.
(91 ) voir à Paris et de secourir, et dont H a concouru à établir l'identité'; mais il n'appartient pas à îa même famille1.
Joseph Fiesclii a e'te' baptise' à Murato, le 3 décembre 1790, sous les noms de Joseph-Marie; l'extrait baptistaire ne porte point la date de sa naissance ; ses parents y sont seulement nomme's Louis et Lucie2, l'usage e'tant alors en Corse de ne désigner les personnes dans de tels actes que par leurs prénoms; ïe procureur gênerai près la cour royale de Bastia dît même, dans une de ses lettres, qu'à cette e'poque un grand nombre d'habitants n'avaient pas encore de nom patronymique.
Tant qu'il demeura en Corse, Joseph fut berger comme Pavait été son père. A l'âge de 18 ans,ïe 15 août 1808 (c'est par erreur sans doute qu'il a dit qu'il n'avait alors que 13 ou 14 ans)3, il s'engagea volontairement, selon lui, dans un bataillon qui allait en Toscane, au service de la grande-duchesse Elisa-Napoléon , et dans le régiment corse, selon le Ministre de ïa guerre4; il s'embarqua à Bastia, et il débarqua à Livourne. La troupe dont il faisait partie fut envoyée à Naples, et y fut incorporée dans la légion corse.
Fiesclii a fait la campagne de Russie. C'est en Pologne, à ia fin de 1812, qu'il fit connaissance avec M. le comte Gustave de Damas f alors aide-de-camp de M. ïe marc'chal duc de Daïmatie. Fiesclii était, à cette époque, sergent dans un régiment que commandait le général Fraiweschctti. II déclare que, dans une affaire qui eut lieu à Polosk, pendant la retraite de Russie, il fit,
1 Déposition de M. Fieschi , prêtre, 7 août.
' Extrait baptistaire de Fieschi, 3 décembre 1"
5 Interrogatoire de Fieschi , 21 août.
* Lettre du Ministre de la guerre au pre'fet de police, C août 1834.
sous les ordres de M. Gustave de Damas, une action vigoureusedont il paraîtrait que cetofficier n'a jamais perdu le souvenir1. La légion dans laquelle servait Fieschi fut cédée plus tard au roi de Napies; il passa au service de ce prince le 14 avril 18 13. H s'y fit remarquer parune adresse et une subtilité remarquables. Un certain esprit d'intrigue et une grande bardiesse d'exécution le distinguaient. C'était à Fieschi qu'on recourait, dit un de ses compagnons d'armes, quand il y avait quelques prouesses à faire ou quelques mèches à éventer'1.
Le corps dont il faisait partie ayant été licencié à Ancône en 1814, après la paix, Fieschi reçut son congé à Macerata le 1er août. Aucun étranger ne pouvant être conservé dans l'armée du roi de Napies, s'il ne se faisait naturaliser sujet napolitain, Fieschi revint en Corse le 8 septembre. Il entra dans un corps nommé le ré^hnent provincial corse , que l'on composait alors, dans cette île, de tous les militaires qui se trouvaient dans une position analogue à celle de Fieschi.
Au mois de janvier 1815, Fieschi 'était sergent dans ce régiment, que commandait le colonei Monneret?. II était décoré de l'ordre royal des Deux-Siciles. Lorsque l'empereur Napoléon revint de l'île d'Elbe, Fieschi fut commandé pour aller en détachement aux environs de Cervioni. Le bruit courut que, dans l'incendie de la maison de MmC Cervoni , veuve du général de ce nom, il s'était emparé d'un peigne de grande valeur qu'il avait vendu pour une centaine de francs4. Fieschi demeura dans le même régiment jusqu'après les cent jours; à cette époque ce corps fut dissous. Dans le même
1 Interrogatoire de Fieschi, 28 octobre.
* De'claration du capitaine Gabriclli , 27 août.
s Certificat du colonel Monneret, 30 novembre 1834.
4 De'claration de Sallicettc.
temps, M. le comte Gustave de Damas , poursuivi en France à cause de son dévouement à l'Empereur, se réfugia en Corse; Fieschi eut occasion de le voir, et ses parents purent l'obliger. Le roi Joachim Murât était aussi venu chercher un asile en cette île : il s'efforça de rallier autour de ïui quelques soldats. Le général Franceschetti ' , après lui avoir donné l'hospitalité, se dévoua a sa cause : Fieschi suivit son ancien colonel ; ils firent voile ensemble le 28 septembre pour la Calabre. On sait ïa sanglante catastrophe qui termina cette aventureuse expédition. A une époque où tout semblait commander aux arbitres du monde de fortifier le principe monarchique, en consacrant plus que jamais ^inviolabilité des personnes royales , et de conserver ' au moins à la royauté ses droits imprescriptibles, lorsqu'on ne pouvait lui rendre tant de prestiges évanouis, un brave guerrier que presque tous les souverains de l'Europe avaient salué du nom de frère, subissait une condamnation capitale, au lieu même où il avait porté la couronne ! Triste et funeste exemple qu'il n'aurait pas fallu donner aux nations !
Fieschi fut fait prisonnier avec les débris de la petite armée du roi Joachim. Généraux, officiers, soldats, ils avaient tous été pris les armes à la main : on les considérait comme des rebelles ; ils furent tous condamnés à mort. Ferdinand IV se refusa à l'exécution de cette rigoureuse condamnation; il ordonna qu'elle serait regardée comme non-avenue à l'égard des soldats français qui faisaient partie de l'expédition; ils furent mis à ïa disposition du Roi de France.
Après avoir relâché à Livourne, Fieschi et ses compagnons d'infortune touchèrent à Saint-Florent, en Corse,
et de là furent conduits au fort laMalgue, à Toulon. Le général Franceschciti et les officiers français qui l'avaient accompagne' furent mis en jugement et acquittée à Draguignan; les soldats qui avaient fait partie de l'expédition recouvrèrent leur liberté. Alors .Fïesc/Mretourna en Corse, au hameau de Nera, pour y revoir ses nombreux parents. II y fut précédé par une assez mauvaise réputation1. Un de ses cousins germains se plaint d'avoir été trompé par lui , et toute la famille atteste cette circonstance. Il aurait vendu à cette époque, à Quiriens Quelfi y boucher à Vico, et à Antoine Simon, son frère, un mulet volé à Ajaccio : dix-huit gros ècus lui furent comptés pour prix de cette vente; mais quelque temps après, le véritable propriétaire ayant revendiqué son mulet, les frères Guelfi, se virent contraints de le restituer sans indemnité2. Indignés de cette mauvaise action, à dater de cette époque ils ne regardèrent plus Fieschi comme leur parent. Toutefois la puissance de ces liens de famille qu'il venait de relâcher, par sa mauvaise conduite, le préserva de toute poursuite judiciaire3. Il se retira, à ce que disent ses parents, dans l'ancienne province de Nebbio.
Peu de temps après, il fut arrêté près de Bastia, comme prévenu d'avoir volé, le 17 décembre 1815, dans un enclos situé dans le territoire de Murato, un bœuf appartenant à Mathieu Murati y habitant de la même commune; de l'avoir vendu sous un faux nom; d'avoir en outre imité et falsifié l'écriture et la signature du maire de la commune d'Oïonetta, canton de
1 Déposition de Bonaventure Fieschi, 24 août.
* Déposition deQuincus Fieschi, 55 août; d'Antoine-SiiHpn<rtW/î, id.f de Joseph Fieschi, 26 août; de Louis Fieschi, 28 août.
' De'position de la veuve Poggi, ne'e Fieschi, 1 2 août.
Tuda; d'avoir contrefait le sceau de cette commune, et de s'être servi de ces pièces fausses.
Le faux en écriture authentique ne fut pas prouve' ; Fieschi ne fut déclaré coupable que de vol dans les champs, de faux en écriture privée, et de fabrication et contrefaçon du sceau d'une mairie : il fut, en conséquence, par arrêt de la cour de justice criminelle du département de ïa Corse, en date du 28 août 1816, condamne' à dix ans de réclusion et à l'exposition J.
Interrogé sur cette circonstance de sa vie, voici comment Fieschi a essayé de l'expliquer. Quand iï était rentré en Corse , il ignorait la rigueur des lois ; il avait voulu se payer de ses mains avec son beau-frère, et iï ïui avait volé un bœuf. Très-Iié avec le neveu du maire, il avait confié à son ami qu'il avait besoin d'argent pour partir, et afin qu'il pût s'en procurer sans dang-er, ceîui-ci lui avait fait avoir le sceau de son oncïe, pour qu'il put l'apposer sur un certificat attestant que le bœuf volé appartenait à Fieschi. A ïa vérité, iï timbra ïe certificat, mais il se garda bien d'y mettre le nom du maire; iï le signa d'un nom en l'air , dont il ne se souvient plus, et c'est à cette circonstance qu'il doit de n'avoir point été condamné aux fers. Iï a ajouté qu'il avait alors dix-neuf ou vingt ans, et que sa conduite, depuis ce temps-là, a prouvé qu'il n'était point noyé dans le vice 2.
Ces explications cadrent mal avec les faits constatés par l'arrêt ou connus par l'instruction. Fieschi n'avait point de beau-frère du nom de Murati ; il ne paraît pas que le mari de sa sœur unique, Ristorcelli , fût son débiteur. Son propre récit induit à penser qu'il était plus instruit
' Arrêt de la Cour de justice criminelle tle Corse, 28 août \1Ï<1<. 5 Interrogatoire de Jueschi, 9t août:
de la rigueur des lois qu'il ne le prétend, puisqu'il eut soin de ne pas contrefaire la signature d'un fonctionnaire public , pour éviter l'application des peines graves dont le Code punit le faux en écriture authentique ; et il paraît certain qu'étant né en 1790, il était, en 1815, âgé de vingt-cinq ans.
L'arrêt fut exécuté, et Fieschi fut transféré dans la maison de réclusion d'Embrun , pour y subir sa peine; son écrou sur les registres de cette prison est à la date du 10 novembre 1816 '. II s'y fit remarquer par son intelligence, et, au bout de deux ans , il capta la confiance des entrepreneurs du service, qui l'établirent contre-maître de l'atelier des draperies. A ce titre, il était admis à circuler librement dans toute la maison. Durant la dernière année qu'il y demeura, il devint chef de cuisine de l'infirmerie2. II parlait souvent de son attachement à l'Empereur et se vantait sans cesse des services qu'il avait rendus à la cause impériale. Ceux qui avaient étudié son caractère, le représentent comme un homme opiniâtre , fier, orgueilleux, fort accessible à la flatterie, entreprenant, intéressé, et peu susceptible d'un dévouement fanatique 3. Pendant le temps qu'a duré sa détention, la conduite de Fieschi a été bonne ^ il parait n'avoir encouru d'autres punitions que celles qui lui ont été plusieurs fois infligées à cause des relations qu'il savait entretenir, malgré la vigilance des gardiens, avec Laurence Petit f veuve Lassave , femme Abot, alors détenue comme lui, et condamnée à cinq ans de réclusion.
1 Lettre du directeur de la maison centrale d'Embrun, 19 septembre.
' Interrogatoire de Fieschi , 17 août
' Lettre du sous-préfet d'Embrun, 7 août.
4 Certificat du directeur de la maison centrale d'Embrun, 4 septembre 1826.
Fieschi fut mis en liberté après l'expiration de sa peine, le 2 septembre 18261. H partit d'Embrun pour se rendre à Vienne et y travailler de son e'tat. II faut cependant qu'il y soit demeuré bien peu de temps, puisqu'après avoir travaillé environ deux mois dans la fabrique de Villeneuvette, près de Lodève, iï en sortit le 29 novembre 1826.
Fieschi fut renvoyé de cette manufacture parce qu'on avait appris qu'il était récemment sorti de la maison centrale de détention d'Embrun. II se fit remarquer de ses camarades par l'ostentation dersa passion pour une femme, qu'il disait se nommer Emilie, dont il montrait des lettres et le portrait qu'il ne quittait jamais. ÎI disait qu'elle était recluse pour l'amour de lui, et qu'il n'avait jamais pu 3a voir qu'à travers les grilles et 1rs barreaux. C'était évidemment une allusion à ses relations avec Laurence Petit, qu'il déguisait sous plusieurs noms, comme il sut plus tard se déguiser luimême.
Ouvrier peu laborieux, il raisonnait très- pertinemment et d'une manière supérieure à sa condition, écrivait avec facilité, et se montrait chaud partisan de Napoléon, dont il parlait toujours avec enthousiasme, mais sans haine pour la maison de Bourbon. En partant de Vilieneuvette, iï y laissa des dettes; il passa quelques jours à Ciermont, près Lodève, et de là il alla travailler à Lodève même2. ÎI paraît que, le 28 décembre 1 826, iï était employé, comme fabricant de peignes, dans la manufacture de draps de MM. Vitalis et Lagure. Là aussi iï parlait de ses amours. Une jeune personne, qu'il
Lettre <lu directeur de la maison centrale d'Embrun, 10 septembre. Déposition de M. Maistre, 4 septembre; de Benecke, id. ; de Granicr, id.; de I» veuve Albands, ici.; de Flavas, id.; de M. Hercule M:ti$lrc , 19 août.
Rappob 1 3
nommait Rosalie , et qu'il disait enfermée dans un couvent, en était l'objet. II se déclarait napoléoniste et se prononçait fortement contre la dynastie régnante. If quitta vers le 15 mars 1827 la ville de Lodève, pour se rendre à Sainte-Colombe, département du Rhône1; il partit sans avoir payé son aubergiste.
Le 15 avril suivant, M. le préfet du département du Rhône apprit par M. le directeur de la police que le nommé Joseph Fieschi f condamné libéré, était autorisé à venir résider à Sainte-Colombe. En l'avertissant que Fieschi n'était pas assujetti à la surveillance de la haute police, le directeur de la police prescrivait au préfet, par mesure de précaution, de veiller attentivement sur la conduite de ce condamné libéré, qui paraissait fort suspect sous le rapport politique. Fieschi arriva en effet à Sainte-Colombe dans les premiersjours du mois de mai, muni d'un passe-port délivré à la mairie de Montpellier le 24 avril précédent; il était désigné, dans ce passe - port, comme tisserand de drap, natif de Biguglia en Corse, et demeurant à Lodève2.
Ne trouvant pas d'occupation à Sainte-Colombe, il se rendit sans autorisation à Vienne, département de l'Isère, qui n'est séparé de Sainte-Colombe que par le Rhône3. Le 1 1 mai, il était dans cette ville, ainsi que le constate un livret qui lui a été délivré le même jour à la mairie deVienne. II y fut employé dans la fabrique de draps de M.jRomiguièrej mais n'ayant pu justifier de l'autorisation de résider en cette ville , il fut obligé de retourner à Sainte -Colombe. Peu de temps après, il revint à
1 Déposition Je Vigonot, 1 août; de M. Lagusc, id.; de la femme Fromrnt, id. ; de Bousquet, id.; de Couvrat, id ; de David dit Moulin, id.
! Lettre du préfet du département du Rhône, 5 août; passe-port de ta mairie de Montpellier, 2 4 avril 1827.
5 Lettre du préfet du département du Rhône, 9 octobre.
Vienne, et travailla successivement dans les fabriques de draps de M. Chapit et de M. Anselme. II quitta furtivement ce dernier, chez lequel iï avait travaille' quatre mois, sans lui rembourser une somme de 24 francs dont l'avance lui avait été faite1.
On trouve, dans les archives de la préfecture du Rhône, une décision du Ministre de l'intérieur, à ïa date du 2 août 1827, qui refuse à Fieschi l'autorisation de se rendre à Biguglia, en Corse, parce qu'il v était connu sous des rapports trop défavorables pour pouvoir espérer d'y trouver des moyens d'existence.
Le 19 janvier 1828, Fieschi vint à Vaise; iï a travaillé dans ce faubourg chez un fabricant de couvertures, qui a disparu depuis 1833; il n'y est connu que d'un ouvrier couverturier qui y travaillait avec lui. Dans le courant du mois de juin, iï vint à Lyon , où il logeait chez un ouvrier en soie, qui avait été porte-clef à Embrun, pendant que Fieschi y était détenu. II y travailla comme tisseur2. Au mois de septembre de la même année, il se trouvait à Saint-Symphorien-d'Ozon, près Lyon, où iï exerçait ï'état de couverturier3. Iï était connu parmi les ouvriers sous ïe nom du Corse , ou dû Gi*ec. II parait (jue de Saint-Symphorien, qui est entre Vienne et Lyon, Fieschi serait retourné dans cette dernière ville, où iï aurait retrouvé Laurence Petit, qui disait arriver de Toulon, où elle était aïîée voir son mari détenu au bagne.
Laurence Petit était sortie de ïa maison centra le d'Embrun le 7 avril 1829. Elle avait son domicile à Lyon. Eîïe y revint trouver son fils et sa fille. Abat vivait encore, et Fieschi), auquel les inventions de ce genre sont
1 Lîtret de Fieschi, 11 mai 1827.
1 Déposition de Moulin , 1 1 août.
' Déposition de Rougeard, 1 4 août ; de Long , 1 3 août.
( ioo ) familières, faisait passer Laurence pour sa femme et pour la veuve d'un sieur Petit.
A la fin de 1828, et en 1829, un colporteur corse, frère d'un prêtre habitue' de ïa paroisse Saint-Polv carpe, à Lyon, dit avoir vu Fieschi àGivors, où il travaillait comme tisserand. II paraît aussi avoir été employé à Villeurbanne, département de PIsère, chez un fabricant de couvertures, et à Caïuire, près Lyon, chez un fabricant de chapeaux de paille, à la veuve duquel il devrait encore 200 francs, suivant une reconnaissance qu'il aurait signée du nom de Girard.
En 1830, on le retrouve à Lyon, où il fut employé pendant deux mois et demi environ, avril, mai et moitié de juin, dans une fabrique de toile que montait un sieur Fermer^)1 y qui le congédia, parce qu'il s'était engagé à faire par jour sept ou huit aunes de toile, et qu'il n'en faisait pas deux aunes et demie. M. le préfet du Rhône2 certifie que Fieschi n'a quitté la ville de Lyon qu'en novembre ou décembre de la même année. Fieschi5 a déclaré qu'il avait rencontré à Lyon, à la fin d'août , M. Gustave de Damas qui l'avait engagé à partir pour Paris, où il devait se rendre aussi. Il n'en fallut pas davantage pour déterminer Fieschi. C'est alors qu'il vints'établir à Paris; il y arriva le 8 ou le 14 septembre.
A dater de cette .époque, l'instruction a dû soigneusement rechercher les allures et les relations de Fieschi. C'était à leur aide qu'on pouvait éclairer ses démarches ultérieures, étudier les inspirations qu'il avait pu recevoir, et découvrir, pour ainsi dire, l'esprit et l'intention du crime.
1 Déposition de Charles-Guillaume Fcrmcnj, 14 août. '' Lettre du préfet du Rhône, 8 août.
" Interrogatoire de Fieschi, 28 octobre.
( loi )
En 1830, f 'époque n'est pas certaine, un te'moin dit que c'était à la fin d'août (il paraît dans tous les cas que Fieschi n'était pas à Paris au mois de juillet1, il a déclaré lui-même n'y être arrivé qu'en septembre), Fieschi se présenta au sergent-major de la lre compagnie des sous-officiers sédentaires. Il était porteur d'un ordre du commandant de la place, pour être reçu en subsistance dans la compagnie, et de diverses pièces qui prouvaient qu'il avait été sous-officier dans les troupes napolitaines.
A l'inspection générale, on lui proposa d'entrer dans un régiment avec ïe grade de sergent; il refusa : il voulait être sous-lieutenant2. Il avait d'ailleurs trouvé à Paris le général France 'schelti ', son ancien compagnon d'armes et d'infortune, et celui-ci l'avait honorablement aidé de sa bourse et de son crédit3. II parait qu'il fe iit admettre dans la compagnie des vétérans employée à la garde de la maison de détention de Poissy. Fieschi se plaignit d'être à Poissy, loin de toutes ressources, et hors d'état d'utiliser son industrie; il voulait venir à Paris. Un huissier du cabinet du Roi", ancien militaire lui-même, prit intérêt à la position d'un ancien militaire, son compatriote, qui, de plus, se présentait comme un de ces condamnés politiques que l'on admettait, à cette époque, non-seulement à réclamer des indemnités, mais des récompenses. II recommanda Fiesc/iin un de ses amis qui connaissait M. le général Pelct / et ce fut, chose remarquable! à la demande de ce général, qui devait être un jour une de ses victimes, que
' Déposition de Paillard , G aoiît ; de Char!cs-Guil!aunic Fermera, C août. ' Déposition de M. Gigan, 4 août.
1 Déposition de Devert, 7 août.
4 Déposition de Santini, 20 août.
Fieschi obtint d'être incorpore dans la troisième compagnie de sous-officiers sédentaires, en garnison à Paris1. II retrouva, au mois d'octobre, M. Gustave de Damas qui lui prêta aussi son appui.
François A bot étant mort le 20 janvier 1830, Laurence Petit vint à Paris demander une pension à l'administration des douanes, en qualité de veuve du sieur Lassave ; elle ne put l'obtenir, mais elle retrouva Fieschi. Ils se réunirent. C'est alors qu'elle s'abaissa jusqu'à lui pour l'élever jusqu'à elle /nous empruntons ses propres expressions. A la fin de 1830, ils étaient concierges de la maison n° 7 , dans la rue de Buffon , près du Jardin du Roi. Cette maison appartenait à un sieur Dubief) charpentier; il ne donnait que ïe logement à ses portiers et point de gages; mais ce logement était commode à Fieschi) que son service appelait au Jardin du Roi , et il lui devint bientôt très-avantageux.
M. Cannes, ingénieur des ponts et chaussées, inspecteur de l'assainissement et des travaux de canalisation de la Bièvre, vint se loger dans cette maison avec ses bureaux. Fieschi et la veuve A bot parvinrent à se faire employer tous deux à son service. La veuve Abot soignait l'intérieur de l'appartement; Fieschi était employé comme garde des travaux le jour et même la nuit. La ville de Paris avait acheté en 1827 , pour faciliter la canalisation de la Bièvre, les quatre moulins situés sur cette rivière et construits intramuros. II était devenu nécessaire de constituer deux gardiens, tant pour la conservation des objets mobiliers que ces usines renfermaient, que pour en manœuvier les vannes, lors du passage du ilôt qui s'échap} ait
; De'pojiiion de M. Buhs , 18 août; de For.'in, 26 auut.
des moulins supérieurs. Une de ces places de gardien , celle du moulin de CrouIIebarbe, étant venue à vaquer en 1831 , à la demande et sur la recommandation du gênerai Franceschetti , M. Cannes en pourvut Fieschi le 7 novembre1.
Laurence Petit a pre'tendu que c'e'tait à elle que les profits de la garde du moulin de CrouIIebarbe avaient été destines, et que Fieschi n'était que son prète-nom. Quoi qu'il en soit, il transfera alors au moulin son domicile et celui de sa famille d'adoption. Par suite de ses nouvelles fonctions, il jouissait d'un salaire quotidien de deux francs : il continua à servir M. Cannes.
Le 2 1 septembre 1 830, une de'cision du Ministre de la guerre l'avait admis à la solde de sous-lieutenant d'étatmajor, sans accessoires2; il a touebé cette solde jusqu'au 3 février 1 83 1 , et il n'avait été raye' du contrôle des subssistants dans la première compagnie des sous-officiers sédentaires3 que le 20 janvier de cette même année. Par décision ministérielle du 2S du même mois, il devait être incorporé, en qualité de sous-officier, dans le 6 Ie régiment de ligne, et cette décision, qui n'a jamais été exécutée, n'a cependant été révoquée que le 8 août 1834.
Abusant des circonstances antérieures de sa vie et de la condamnation qu'il avait subie, pour s'en faire un titre, Fieschi racontait aux uns qu'il avait été condamné à mort pour crime politique, et gracié après une longue détention; aux autres, qu'il avait joué un rôle en 1810 dans la conspiration de Didier, près de Grenoble, et qu'après avoir enduré les plus rudes épreuves pour
1 Rapport tle M. Emtnery, 7 août.
' Certificat de M. le baron Ledru , 20 février 1831; [ettre de Fieschi à M. Didier, 5 novembre 1833.
1 Dépositions de M. Gigan, 1-10 août.
( io* ) être amené à vendre la mèche* , comme il le disait, on lui avait fait souffrir les pïus cruels traitements pour prix du silence qu'il avait garde : il eut recours alors au même procédé qui lui avait si mal réussi en Corse, quinze ans auparavant.
Une ordonnance, rendue par la chambre du conseil du tribunal de première instance du département de fa Seine2, constate que, le 24 octobre 1831, il avait adressé à la commission des condamnés politiques une pétition dans laquelle il exposait que, s'étant trouvé enveloppé dans la conspiration de Grenoble en I8l6; il avait été condamné pa£ In Cour d'assises deDraguig-nan l\ la peine capitale; que cette peine avait été commuée, et qu'il avait en conséquence subi dix années de réclusion dans la prison d'Embrun. A l'appui de ses assertions, il produisit deux copies de certificats, énonçant que sa détention avait pour unique cause des délits politiques; par l'un de ces certificats, le directeur de la maison centrale de détention d'Embrun aurait attesté que Joseph Fieschi , qui avait subi dans cet établissement une détention de dix années,^ow délits politiques, v avait tenu une conduite régulière. II s'y trouve une faute de langue grossière. La seconde attestation devait être l'ouvrage du maire de Sainte-Colombc-Iès-Vienne. Ce fonctionnaire public y certifiait que Joseph Fieschi, Corse, condamné libéré, seulement pour opinion politique, s'était conduit en homme probe et d'honneur5; une faute d'orthographe assez choquante trahissait la supposition de cette pièce. On peut considérer comme certain que les originaux de ces certificats n'ont jamais
1 Déposition de Bernard . du 3 août.
1 Ordonnance du 23 avril 1835.
5 Dossier de Fieschi , police correctionnelle.
existe. Cependant ils paraissent avoir procuré à leur auteur une pension de 550 fr.1.
A la fin de 1831, la fiiie Nina Lasscwe , était venue joindre sa mère à Paris, à la trc'fiïerie de Crouiiebarbe.
Fieschi ne négligeait aucun moyen d'améliorer sa position; il obtint, d'après son propre aveu, par l'entremise de M. Chauvin, d'être compris au nombre des porteurs du journal la Révolution-, ce qui lui assurait une rétribution de 30 à 40 sous par jour5. Fieschi, qui faisait profession d'un dévouement exalté pour l'empereur Napoléon, s'était attaché à M. Chauvin, parce que celui-ci avait suivi son héros à Sainte-Hélène.
Au journal la Révolution , Fieschi se lia avec l'ancien chef d'escadron Lennox, sous les auspices duquel la publication de cette feuille périodique avait été entreprise , cl il fut dénoncé à M. le Président du conseil et à M. le Ministre de la guerre, comme facilitant les intelligences que MM. Lennox et Gustave de Damas cherchaient à nouer dans les régiments de ïa garnison de Paris, afin d'y propager l'esprit d'insurrection et de révolte qui venait de se manifester si malheureusement à Tar&seoii'1.
Dans le même temps, un autre Corse, le sieur Giacoobi, ancien procureur du Roi à Calvi , qui avait é'é signalé à ïa police comme s'étant jeté dans le le parti jésuitique avant la révolution, fonda à Paris, en 1 83 1 , la société des Amis de l'Egalité , et en devint le président. On assure que Fieschi lut admis dans cette Hociété politique, ainsi que dans plusieurs autres sociétés
1 Déposition de Paillard, 10 août.
' Interrogatoire de Fieschi , 19 août.
Déposition de M. Cliauvin, 5 août.
' Lettre du Ministre de In guerre, <5 juin 1831; lettre de M. le Président du im.iseil , idem.
Raï i I ■
populaire?. Le sieur Giacobbi1 nie que Fiesclii ait jamais été membre de la société qu'il avait fondée et qu'il déclare avoir dissoute lui-même, parce qu'il fut accusé d'être en rapport avec la police. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il connaissait particulièrement Fiesclii, qui lui a servi de témoin dans un duel.
A cette môme époque, Fieschi eut quelques rapports avec le préfet de police de Pans, alors M. Baude, actuellement membre de la Chambre des Députés; l'instruction à dû constater la nature de ces rapports, qui ont donné naissance à des bruits de diverse nature.
ÏI parait que M. le préfet de police avait conçu le projet de diriger sur Alger un grand nombre d'hommes dont la présence pouvait troubler l'ordre public à Paris. Ce projet reçut de la publicité ; M. Gustave de Damas, qui habitait alors le département de la Loire, écrivit à M. Baude pour lui demander à être employé dans cette opération; iï vint à Paris pour avoir son appui. Dans un de ses entretiens avec M. le préfet de police2, M. Gustave de Damas lui parla d'au homme qui lui était dévoué, dont l'intelligence, le sang-froid et l'adresse pouvaient être fort utiles. M.- Baude n'hésita pas, sur un tel éloge, à remettre à M. Gustave de Damas un billet, à l'aide duquel cet homme put parvenir jusqu'à lui. Cet homme était Fiesclii ; il se présenta dans un état misérable; il parla de îa condamnation qu'il avait subie pour délit politique; il dit qu'il y avait dans cette affaire un peu de vengeance; ce qui, à cause des moeurs de son pays, atténuait le caractère de gravité des actes de violence auxquels il pouvait s'être livré. M. Baude ne
1 Déposition de M. Giarobbi, 21 août.
5 Déposition de M. Baude t 6 août.
tarda pas à se convaincre que Fieschi avait une grande valeur pour certaines expéditions.
II l'empïova après lui avoir donne quelques directions. Paris était aïors fort agite'; des de'sordres graves se succédaient; le sang -avait couïé. Fieschi bravait les plus grands dangers pour rapporter des renseignements exacts. Son amour-propre, exaitépar la confiance qu'on lui témoignait, le pénétrait d'une vive reconnaissance pour les rapports directs qu'il avait avec M. ïe préfet de poiiee, et qui n'étaient connus que de celui-ci et de son secrétaire intime. Fieschi a parlé iui-mème de ses rapports avec M. Eaude; il paraît que ce magistrat i'avait chargé de surveiller quelques sociétés politiques qui voulaient y dit Fieschi , renverser à droite et à gauche. Il se vante d'avoir rendu de notables services, surtout à l'occasion du pillag-e et de la destruction de l'Archevêché '.
Quand j,L Bande quitta la préfecture de police, Fieschi x'mt le trouver et lui dit: Je suis Corse ; je suis fier; je ne suis pas j ait pour être un instm?ne72t oi'dinaire de la police, et je n'y retournerai pas. Oa a dit cependant à M. Baude que Fieschi avait été employé par son successeur, M. Jrivien; nous inclinons bruire que ce sont les ciïbris infructueux qu'il fit pour communiquer directement à ce magistrat quelques lettres qu'il s'était procurées, et dont nous vous entretiendrons plus tard, qui ont donné naissance à cett;supposition , qu'aucun autre indice n'est venu coi mer dans le cours de l'instruction. M. Vivien -a depuis fait connaître d'une manière authentique qu'il ne iïùïi
Interrogatoire de Fieschi, 18 août.
servait aucun souvenir de Fieschi, et qu'il n'avait jamais eu de rapports avec lui comme préfet de police1.
Après que la Chambre des Députes eut adopte' la proposition faite par M. Bande d'accorder des secours aux condamnes politiques, Fieschi vint le voir et le prier de s'intéresser à lui, pour le faire participer à ces secours. M. Boude le recommanda à M. Didier, alors secrétaire général du ministère de l'intérieur; à M. Teste, membre Je fa commission de répartition des secours, et à quelques autres personnes. A l'aide de ces recommandations, il obtint une allocation de 30 à 40 fr. par mois. Nous ne savons si cette allocation doit se confondre avec les secours provisoires que Gigan et quelques autres témoins ont dit que Fieschi avait obtenus, en 1830, de la commission des récompenses nationales, et qui se montaient, selon eux, à la somme mensuelle de 25 à 30 fr. On peut considérer comme certain qu'elle se rapporte à la pension de 550 fr. dont nous avons déjà fait mention, sur la foi du témoin Paillard.
En 1832, le choléra vint affliger Paris; M. Caunes en fut violemment attaqué. Nous avons déjà appris de M. Lavocat les services que Fieschi rendit à cette occasion, et comment M. Caunes lui dut la vie2. Il paraît qu'à l'époque des déplorables journées des 5 et G juin, Fieschi fut violemment tenté de se jeter parmi les révoltés et de prendre un fusil comme lesautres. Le témoin0 qui rapporte ce fait l'explique facilement par ce propos que Fieschi lui avait tenu : Les Français sont las des rois; mais il se contint ou fut contenu, car il passa la soirée du 5 juin et la nuit
J Lettre de M. Vivien, 14 novembre.
" Déposition de M. Caunes, 3 août.
' Déposition de Gaudio, 6 octobre.
qui la suivit chez M. Cmwes; soit qu'il pensât, comme on assure qu'il l'a dit depuis, que le moment n'était pas encore venu, soit que la crainte de perdre son emploi ou quelque autre obstacle l'arrêtât, car M. Camws ' affirme l'avoir retenu plusieurs fois au moment où son caractère inquiet et hasardeux l'entraînait dans î es émeutes. Cette disposition paraît naturelle dans un homme qui disait à Gaudio : Quelque chose me dit que /:> passerai à la postérité ? et qui, selon M. fkk i'iait profondément %iicéré contre l'état de la soc/nr.
Cependant il assiérait de ses pétitions et le -Ministre de la guerre2 et la commission des secours à distribuer aux condamnes politiques3. Il exploitait ses services militaires et ses pre'tendus services politiques; il se représentait comme un père de famille intéressant, ayant à sa eharge une femme et une fille de 14 ans, infirme; et cette fille c'était cette même fille Nina dont nous venons de vous entretenir!
On le voit exercer sa profession de tisserand pendant les instants qu'il dérobait à ses fonctions de gardien4 : il avait acheté à cet effet un métier et un équipagede tissage ". Dans les trois derniers mois de cette même année 1832, il s'engagea à faire pour le sieur Ferret6, marchand de molleton, une chaîne d'environ cent aunes de cette étoile. C'est au neveu de celui-ci qu'il disait, en lui montrant des cicatrices que les fers qu'il avait portés avaient laissées à ses jambes : Si jamais vous avez des enfants, tâchez qu'ils n'aient point de fanatisme poli-
' Déposition de M. Cannes, 12 août.
' Pétition de Fîeschi, 16 juin 1832.
5 Lettre de Ficschi, 28 murs 1832.
1 Rapport de M. llemmerij, 7 août.
1 Déposition de la femme Radiguct, 5 août.
1 Déposition de M. Ferra, 20 août; de Chalet, 21 août.
( no ) 1i<[ue\ II trouvait encore le temps défaire des commissions dans ses moments perdus, et même de donner des leçons au gymnase militaire, où il était instructeur des exercices à la baïonnette2. Le 28 septembre, son congé de libération du service militaire lui ayant été expédié, il dut quitter la compagnie des sous-officiers sédentaires, dans laquelle il était encore incorporé, quoiqu'il n'y fît plus de service et qu'il payât pour s'y faire remplacer. II paraît que l'expédition de ce congé fut provoquée par le capitaine de la compagnie, à cause des opinions républicaines que Fieschi manifestait, et probablement aussi à cause de son absence constante du corps.
En 1834, M. Cannes eut besoin d'un chef d'atelier pour le dégravellement de l'aqueduc d'Arcueil : il choisit Fieschi. Chargé de diriger une douzaine d'ouvriers, il le fit avec tant d'activité et d'intelligence, qu'ils exécutèrent sous ses ordres l'opération dont ifs étaient chargés, sur 4,000 mètres d'étendue, moyennant la même somme environ qui avait à peine suffi, l'année précédente, au dégravellement d'une étendue i\e 1,200 mètres. Mais, vers la fin du travail, M> Cannes fut averti que son chef d'atelier n'acquittait pas exactement ïes dépenses qu'il était chargé de solder, et qu'il détournait les deniers destinés à leur payement. II vérifia le fait et l'ayant trouvé exact5, il en témoigna une vive indignation à Fieschi : celui-ci convint qu'il avait joué et qu'il avait perdu , non-seulement l'argent qui lui avait été confié, mais une plus forte somme. M. Cannes n'ayant point admis
1 Déposition de Chatcl, 20 août.
' Déposition de Pinette, 7 août.
' Déposition de -M. dunes, 29 août.
cette excuse comme valable, Fieschi leva le poing et lui dit : J'ai perdu l'honneur près de vous; il ne me reste qu'à me détruire y je vous quitte } vous ne me verrez plus. M. Cannes f en homme d'honneur et de probité, se jugea responsable de l'abus de confiance qu'avait commis un homme qu'il avait placé. Il rem- (>oursa ce qui était dû aux fournisseurs et aux ouvrier-, <'t résolut en même temps de se débarrasser de Fie.%çh\ saiîs le compromettre. Au ïîeu de le renvoyer, iï iéiirnh de dissoudre l'atelier tout entier, et reprit tous les ouvriers quelques jours après, moins ceiui qu'il awiii "ouïu exclure'. Ce fut le 9 octobre que Fieschi ers i. tPêttè employé au dégravelîement de l'aqueduc d'Arcueil : cet emploi îui valait 80 francs par mois ?.
II paraît que Fieschi s'était lassé <ïes habitudes paisibles d'une vie rangée, et qu'il subissait les triâtes <i ordinaires conséquences de l'union désordonnée qu'il avait contractée. Au commencement de cette année, ïâ fille Nina- avait dû quitter le domicile commun de sa mère et de Fieschi pour entrer à la Saïpéirière, le 15 janvier. Laurence Petit disait de lui : On ne sait jhis ce que c'est que cet homme-là ; c'est iin monstre. Elle se plaignait d'être battue, les voisins étaient souvent troublés par des cris, des pleurs, des gémissements, et n'osaient intervenir. Toutes les fois qu'il y avait des scènes violentes dans l'intérieur de ce ménage, on entendait des coups de pistolet que Fieschi tirait, apparemment pour effrayer Laurence Petit. Il inspirait une égale terreur à ses voisins. Dès le mois de juin, cette femme avait transféré son domicile,
Rapport <Ie M. Hemmery, 7 août.
Déposition de Bernard, 3 août.
d'abord ru« Copeau, n° 10, ensuite rue du Battoir'. Fieschi Vy avait suivie. Là, elle tenait une table d'hùw ])Our de jeunes étudiants, et leur donnait même à loger. C'est chez elleque Janot connut Amiette Bocquin. On ne voyait presque plus Fieschi au moulin de Croullebarbe; les clefs en étaient abandonnées aux voisins. II abusait de la permission de découcher, qu'il avait obtenue de ses chefs, et ne passait presque plus une seule nuit à son poste 2.
Ses manquements furent signalés à ses supérieurs ; en même temps ils avaient été avertis que leur subordonné était doublement poursuivi, et par la police et par la justice. En effet, ïes mensonges de Fieschi et les nouveaux faux qu'il avait commis avaient été découverts; ses pensions et ses traitements furent suspendus. Dès le mois de mars, M. le procureur du Roi de Paris avait chargé, par commission rogatoire,M. le procureur du Roi d'Embrun de vérifier les faits relatifs à la détention de Fieschi dans la maison centrale de cette ville. Au mois d'octobre, par suite de cette vérification, Fieschi fat inculpé d'avoir créé de fausses pièces et de faux certificats censés émanés de l'autorité publique , d'avoir apposé de fausses signatures sur ces actes, et d'en avoir fait usage sciemment1. Une procédure fut instruite en conséquence, sur la plainte du ministère pubiie.
De son côté, M. Emmery fit procéder à une enquête administrative sur la conduite de Fieschi. Alors il conçut un grand mécontentement et il en affecta un plus grand encore. H disait que ses occupations étaient
1 Déposition de la femme Thévenot, 12 août.
2 Déposition île Paillard, 6 août.
5 Réquisitoire du procureur du Roi, 2t octobre 183i.
au-dessous d'un hoinnietel que lui; il ajoutait, d'un ton significatif, qu'il ne souffrirait pas toiijours , mais qu'avant de mourir1!.. En toute occasion, il se montrait irrite' contvele gouvernement, qui nefaisaitpas assez pour lui2. Quand il apprit que sa pension était supprimée, on ï'entendit dire que, s' il arrivait quelque sédition, il serait le premier à pénétrer aux Tuileries pour assassiner le Roi et les princes , et partout où il y aurait quelque chose à piller'3.
C'est dans le courant de cette année, et quand sa bonne fortune l'abandonnait, que Laurence Petit rompit ouvertement avec lui ; elle l'accusait d'avoir fait violence à sa fille4. Alors les liaisons de Fieschi avec la fille Nina Lassave devinrent plus intimes. Pour atténuer ce qu'elles avaient d'odieux, iï faisait adroitement circuler que la fille Nina n'était que la fille adoptive de Laurence Petit. De son côté, les reproches de celle-ci étaient sans mesure. Elle se lia avec un sieur Bourseaux , d'abord détenu à Sainte-Pélagie, comme impliqué dans les troubles d'avril, et chercha à s'en faire un appui contre Fieschi.
Elle a d'abord fait remonter sa rupture avec Fieschi au temps où celui-ci aurait commencé à négliger les devoirs que lui imposait son emploi, et où elle serait allée successivement demeurer rue Saint-Victor, n° 49, rue du Battoir, n° 5, et en dernier lieu rue S-Jacques, n° 17. Elle avait alors pour pensionnaires Isidore Janot, neveu de M. Cannes, étudiant en droit, et deux étudiants en médecine, Salis et Offray. Plus tard, elle a
1 Déposition de Carlotti, 1 août.
' Déposition de Berlin, G août.
Déposition de Claude Martin, 2 août.
' De'position de Bourseaux, 12 août.
Rapport. 15
fini par reconnaître qu'elle n'a cessé de vivre avec Fieschi qu'au mois de novembre1.
Fieschi a prétendu, en 1835, que Salis a et sa femme devaient venir habiter, conjointement avec lui et une autre femme, ïe logement qu'il avait pris sur le boulevart du Temple; mais c'était une de ces défaites qu'il inventait perpétuellement au commencement de l'instruction, pour dérouter les recherches et dissimuler ïa vérité. II paraît certain que Fieschi partageait encore assez souvent le logement de Laurence Petit , quand elle demeurait dans les rues du Battoir et Saint-Victor; il ne serait plus revenu dans son dernier domicile que pour la quereller et lui faire des scènes.
Fieschi, de son côté, se plaint d'avoir été indignement trompé par Laurence Petit. Elle avait loué sous son nom ïeur logement commun. Elle s'est approprié son mobilier, qui valait de 1,700 à 1,800 francs, et les économies qu'il avait pu faire ; car il îui remettait religieusement tout ce qu'il gagnait. II a dit avoir acheté ses meubles chez un marchand de la rue Saint- Victor 3. Ce marchand a été entendu deux fois ; il a à peu près confirmé ïe récit de Fieschi; iï lui a vendu, pendant environ trois années, différents meubles, pour une somme de 8 à 900 francs, qui lui ont été payés. Fieschi se libérait en donnant un à-compte chaque mois \
Nous insistons sur ces détails; car sa rupture avec Laurence Petit et ïes torts qu'il impute à cette femme
' Interrogatoire de la femme Petit, 2 août.
* Interrogatoire de Fieschi, 30 juillet.
' Interrogatoire de Fieschi, 1 7 août.
1 Dépositions de Loppinct , 17 août, 22 septembre.
paraissent avoir exercé une grande 'influence sur les résolutions désespérées de Fieschi1.
Ancien militaire sans grade ni retraite, ouvrier sans occupation certaine; dépouillé de la pension qu'il avait usurpée ; expulsé d'un domicile qu'il prétendait être le sien, par la femme qu'il avait choisie et qui s'était librement attachée à lui ; possédé d'une passion violente pour une jeune fille, qui joignait à l'inexpérience de son âge la légèreté de son caractère; sous le poids d'une inculpation grave et de poursuites judiciaires: Fieschi, pour comble de disgrâce, au commencement de l'année 1 835, se trouvait à la veille de perdre son dernier emploi et sa dernière ressource ; car, le 27 janvier, un arrêté du préfet du département de la Seine, en supprimant le poste de gardien du moulin de Croullebarbe, consomma sa ruine et détruisit ses dernières espérances. De si funestes auspices ont tenu ce qu'ils semblaient promettre.
C'est alors qu'on le rencontrait toujours soucieux, préoccupé et manquant d'argent ; c'est alors qu'il empruntait les noms d'Alexis et de Bescher, pour se dérober aux agents de police qui le poursuivaient; qu'il travaillait, en se cachant, à la manufacture de papiers peints de Lesage, près de la barrière du Trône ; qu'il demandait successivement à ses amis un asyle où il pût reposer sa tête à la fin du jour, et du travail pour occuper ses mains et gagner son pain quotidien; c'est alors que tour à tour il alla cacher ses nuits sans sommeil chez Boireau f chez Moi'cy f chez Pépin. En ces jours de détresse, il ne sortait plus sans joindre au poignard qu'il portait toujours, le fléau redoutable dont il était encore
' Interrogatoire de Fieschi, 19 août.
muni dans sa fuite, le 28 juillet, et à l'aide duquel H prétendait défier vingt assaillants1.
Le 25 avril, une ordonnance de la Chambre du conseil l'avait renvoyé devant le tribunal de police correctionnelle, pour délit d'escroquerie, et, le 30, un mandat d'arrêt fut lancé contre lui.
Cependant, à mesure que le ressentiment fermentait dans son cœur , la pensée du crime s'emparait de son esprit; il s'efforçait à donner un corps à ses projets de vengeance. Vous verrez qu'il conçut dès le mois de janvier le plan de la machine infernale.
Sans conviction et même sans passions politiques, il aurait été disposé à les exploiter toutes à son profit. Le valet de chambre de M. Lavocat*1 a déclaré que Fieschi lui avait montré, huit mois environ avant l'attentat, une médaille représentant Henri V , qui lui avait été donnée par un personnage dont Laurence Petit lui avait fait faire la connaissance; il disait que ce portrait lui servirait à obtenir de l'argent, et que peu lui importait le parti auquel il s'attacherait. D'un autre côté, les vétérans, ses camarades, ïe représentent comme un partisan déclaré de la république 3. Ses voisins de la rue CrouIIebarbe le désignaient sous le nom du vétéran républicain1" . II blâmait un de ses amis d'entrer dans la garde municipale, parce qu'il serait exposé au feu des républicains 5. II disait au marchand de vin Travault qu'il n'y avait que la république elle gouvernement des États-Unis6. Selon Marguerite Daurat , les femmes
1 Déposition de Broissin, 8 août.
* De'position de Claude Martin, 2 août.
5 Dépositions de Lchmann, 6-7 août; de Robinot , 6 août; de Magalon, G août; de Floriot, 1 1 août.
1 Dépositions de Barre, 18 août; de la femme Barre, 20 août. b Déposition de Bernard, 3 août.
6 Déposition de Travault, 29 juillet, 10 août.
avec lesquelles il dînait s'ennuyaient de l'entendre toujours parler république \ Néanmoins, il paraît avoir dit à d'autres qvCaprbs Napoléon , il n'y avait que Louis- Philippe, et qu'il le dépendrait h Dans son profond dédain pour tous les partis, poussé par ses dispositions aventureuses et ce mépris de la vie qu'il porte au plus haut degré, depuis qu'iï n'y avait plus de chances poulies partisans de l'Empire, ce qu'il désirait surtout, c'était un grand bouleversement social, au sein duquel il pût développer ses facultés intellectuelles , dont il a une si haute idée, et l'énergie de son caractère. Mais iï lui fallait^ pour accomplir ces desseins, des confidents et des auxiliaires ; vous apprendrez de sa bouche comment et dans quels rangs il les choisit.
Cependant, même cette périlleuse et criminelle entreprise, qui aurait suffi pour absorber les soins et l'attention des conjurés les plus résolus et des plus audacieux conspirateurs, n'était pas suffisante pour l'occuper tout entier; il avait voulu se réconcilier avec Laurence Petit, et H eut avec elle une entrevue chez une dame veuve Micoulot, qui vit maritalement avec un sieur Dec le. La femme Petit y vint accompagnée de Bourseaux. Ses efforts furent infructueux, et leur mauvais succès exaspéra sans doute encore cette âme déjà si irritée.
Fiesehi prétend qu'il conçut à cette époque l'idée de publier un plan de Paris, sur lequel toutes îes rues parcourues par les voitures publiques, allant d'un point fixe à un autre, suivant des directions déterminées, seraient indiquées, ainsi que les lieux où
' Interrogatoire «le Marguerite Danrat.
1 Déposition de Saillarj, G août.
( 118 ) ces voitures stationnent, et leur point de départ et d'arrivée. Mais il ïui fallait un bailleur de fonds pour mener à bien cette entreprise; il s'adressa à un docteur en me'decine, nomme' Perreve^, qu'il avait rencontré chez un de ses compatriotes, nommé Querini. II savait que M. Perreve avait fait , de concert avec M. Querini y une spéculation infructueuse, et il pensa, à cause de cette circonstance, qu'il le trouverait facilement disposé à accueillir son projet, et à se prêter à une combinaison qui pouvait lui devenir profitable.
L'attente de Fieschi ne fut point trompée : M. Perreve l'encouragea à exécuter son entreprise, et réunit luimême un assez grand nombre de matériaux qui devaient y être employés. A compte sur leurs futurs bénéfices , Fieschi demanda, par avance, quelques objets de première nécessité : une redingote, un gilet, un pantalon furent en conséquence commandés au tn\\\ex\r Fournier f et des souliers au cordonnier Hache. M. Perreve paya le tout. Fieschi ne voulut pas indiquer le lieu de sa demeure; il disait à M. Perreve qu'il était obligé d'aller déjeuner à droite et dîner à gauche % et il pria son tailleur et son cordonnier, qui ne le connaissaient que sous le nom d3 'Alexis , de porter les effets qui lui étaient destinés chez M. Pépin, épicier, rue du faubourg Saint- Antoine, n° 1er. Ils y furent effectivement portés et reçus. Une petite dame répondit: M. Alexis reste ici5. H paraîtrait que c'était la dame Pépin, qui depuis a déclaré qu'elle connaissait le faux Bescher sous le nom d' Alexis11. Cette circonstance est remarquable; car c'est
1 Interrogatoire de Fieschi, 1 7 août.
3 Interrogatoire île M. Pinçon, 3 août.
3 Déposition de Valade, 7 août.
'' Interrogatoire de la dame Pépin, 28 août.
pour la première ibis que ïe nom du sieur Pépin a été prononce dans l'instruction.
Nous devons ne'anmoins remarquer, pour être exacts, qu'il paraîtrait que Fieschi s'est faussement attribue l'honneur de l'invention du plan de Paris avec itinéraire des Omnibus. L'instruction e'tablit que c'est le sieur Copin, employé' à ïa Caisse d'amortissement, qui en a îe premier suggère' ï'ide'e au docteur Perreve. Celui-ci, qui ne pouvait l'exécuter par lui-même, en aurait charge' Fieschi , dont l'esprit et l'intelligence l'avaient frappe', quand il l'avait rencontre' chez ïe sieur Querini. Vous avez vu que, peu de jours avant J'attentat, Fieschi s'occupait encore de l'exe'cution et du dessin de ce plan.
Ces circonstances aident à expliquer comment, cinq ou six semaines avant cette époque, le sort de Fieschi semblait améliore', et pourquoi il était proprement vêtu au commencement de juillet '. II est certain que, soit à cause des secours qu'il avait reçus en nature ou en argent du docteur Pe?Teve, soit à cause de ceux qui lui venaient d'ailleurs, et dont nous dirons la source plus tard, son aisance semblait augmenter depuis qu'il ne travaillait plus à ïa manufacture de Lesage.
Mais il est temps de le laisser compïe'ter lui-même sa propre histoire.
Depuis que Fieschi eut avoué son véritable nom, et qu'il eut librement communiqué, selon son désir, avec M. Lavocat, iï dut être interrogé de nouveau. Voici
1 Déposition de Dcvart , 7 août.
! Déposition de Julien, 7 août.
quelles furent alors ses premières paroles. J'aurais voulu que M. Lavocat ignorât rua situation. Quand il estvenume voir, j'avais honte de paraître devant lui) je me suis mis à pleurer, et je lui ai dit : Je vous raconter-ai à vous tout ce qui s'est passé, non comme à un juge d'instruction, ni comme au Président de la Chambre des Pairs, ni comme à un Ministre de Sa Majesté, mais comme à un homme quim'aj'ait beaucoup de bien y je vous dirai tout. Vous en ferez ensuite ce que vous voudrez. M. Lavocat n'est jias aussi puissant que vous ; mais il m'aj'ait plaisir de venir me voir, et je lui dirai tout. C'était M. le Président qui l'interrogeait. M. le Ministre de l'intérieur, M. le duc Decazes, l'un des Pairs désignés pour assister ou suppléer M. le Président, M. le Procureur général près la Cour des Pairs, et M. Lavocat étaient présents.
Cependant le moment n'était pas venu : Fieschi prétendit qu'il ne pouvait rien dire maintenant ; que plus tard il avertirait M. Lavocat et lui dirait dans quel endroit on pouvait atteindre Sa Majesté ; que, du reste, personne n'avait vu sa machine, ni ne lui avait fourni de l'argent; qu'il en avait gagné en travaillant; qu'après avoir conçu la première idée de son projet, il s'était dit d'abord : Il faut attendre au mois de mai; qu'il en avait ensuite ajourné l'exécution jusqu'au mois de juillet, dans l'espérance d'avoir le temps de lever le pied; il serait parti s'il avait pu emporter ses canons de fusil; car pendant les sept ou huit jours qui avaient précédé l'attentat, il était décidé à partir. Mais ne pouvant avoir de passe-port pour l'extérieur, il s'était dit : « Il faut jouer de son reste,» et il avait mis le feu à sa machine.
II était évident qu'il y avait jusque là peu de sin-
cérité clans les discours de Fieschi. Le produit de son travail, insuffisant pour soutenir son existence, n'avait pu fournir aux frais de son loyer et de sa machine; il était faux que les canons de fusil qu'il avait achetés le 25 l'eussent empêché de partir vers le 20.
M." Lavocat intervint dans l'interrogatoire , pour faire sentir à Fieschi que la confiance qu'il disait avoir en lui serait entièrement stérile s'il se bornait, comme il l'avait fait jusqu'alors, à raconter en détail le plan ou la description de sa machine; que ce qui importait à la justice, c'était de savoir le nom des personnes avec lesquelles il avait été en rapport et qui pouvaient l'avoir poussé à l'acte qu'il avait commis. Fieschi se contenta de lui répondre : Les hommes que j'ai connus sont les ennemis du Gouvernement, ne se plaisent sous aucune couronne ; viendrait Charles X, viendrait la république, ce serait la même chose : ce sont des gens con'ompus.
M. le Président reprit la parole et s'efforça de faire comprendre à Fieschi que, s'il avait des complices , il devait les faire connaître et déclarer tout ce qu'il savait et qui pouvait intéresser la sûreté du Roi et de l'Etat. Fieschi biaisa encore dans sa réponse. Il était toujours dans son lit, enveloppé de bandes et de cataplasmes; il dit que ; quand il serait levé et qu'il y verrait des dcu.v yeux, il parlerait à M. Lavocat, parce qu'il était recon naissant des démarches que son ancien bienfaiteur avait faites pour le voir; que tout ce qu'il demanderait serait d'être envoyé à trois ou quatre cents lieues, sous un autre nom; qu'il avait fait une sottise, mais qu'il était dévoué à Sa Majesté. Pressé par M. le Président, il prit l'engagement formel de dire à M. Lavocat tout ce
Rapport. I0
qu'il savait, et de ne lui dire que la vérité; il ajouta : Si M. Lavocat n'était pas venu, un quart d'heure avant de monter sur Vèchafaud, j'aurais dit au Roi : méfiez-vous de cela et de cela1.
De'sormais on n'avait pas le choix des moyens; la marche de l'instruction e'tait déterminée par la nécessité. L'état des blessures de Fieschi faisait une loi de le ménager. Les médecins ordonnaient d'entretenir sans cesse de la glace sur sa tête, et la pïus légère contrariété pouvait rendre inutiles tous les soins et tous les remèdes. Son caractère extraordinaire ne commandait pas de moindres précautions : iï fallait l'aborder par le seul côté qui semblait accessible, et, si l'on pouvait espérer d'obtenir de lui la vérité, la saisir au passage, pendant qu'elle s'échapperait de ses lèvres, dans les épanchements de sa confiance reconnaissante pour M. Lavocat. Il eut en effet avec ce dernier plusieurs entretiens. M. Lavocat recueillait avec soin ses paroles ; il s'assurait, en les lui répétant, qu'il les avait bien comprises, et il portait ensuite ces renseignements à M. le Président pour qu'il y puisât au besoin, ainsi que dans les pièces de l'instruction, le texte des questions qu'il devait adresser à Fieschi.
Il n'y a rien dans une telle manière de procéder qui s'écarte des règles ordinaires de la procédure. Les matériaux mis en œuvre par les juges d'instruction, dans leurs interrogatoires, se composent habituellement de renseignements extra-judiciaires; c'est ainsi qu'ils vérifient les avertissements et les diverses notions qui leur parviennent, et qu'il est de leur devoir de recueillir, à la charge de constater judiciairement l'existence
1 Interrogatoire de Fieschi, 3 août.
ou fa supposition des faits et des circonstances qui leur sont signales. A la vérité, un tiers ne s'interpose point journellement entre le magistrat et l'homme qu'il examine; mais si cette interposition a lieu du consentement du magistrat, par son ordre, dans l'intérêt unique de la vérité' ; si le tiers est un homme digne de la confiance dont il reçoit une si haute marque; si ses rapports sont ensuite contrôlés, en son absence, par le magistrat même qui l'avait en quelque sorte délégué; si, tout à fait hors de la procédure, ils deviennent seulement l'occasion d'arriver à une instruction plus complète et plus approfondie, on ne peut que donner son assentiment à l'usage d'un moyen qui réunit tant d'avantages et présente si peu d'inconvénients.
L'interrogatoire dont nous venons de vous rendre compte avait eu lieu le 3 août; il ne fut continué que le 17. II importait que l'instruction fût achevée sur certains points, et suffisamment avancée sur d'autres, pour que M. le Président pût reprendre utilement l'examen de Fieschi. II fallait en savoir assez pour lutter avantageusement contre lui, s'il essayait de nouveau de dissimuler la vérité.
Durant les premiers jours de sa détention à la Conciergerie, Fieschi se plaignait des soins qui lui étaient prodigués. Ce n'était pas la peine de le déranger si sou-r vent et de le fatiguer si péniblement pour en finir par la guillotine. Quand on lui recommandait de prendre patience, autant vaut mowir aujourd'hui que demain , répondait-il; si on l'exhortait à dire la vérité, il s'écriait : Quand j'aurai parlé } on ne m'en coupera pas moins la tête. Une fois il demanda un prêtre, et dit qu'il avait besoin de se confesser. En d'autres instants, il paraissait ressentir de grands remords: il donnait à entendre que,
quand il serait mieux, il écrirait au Roi, et quoiqu'il prétendît être descendant des Romains, ce qui l'avait déterminé, disait-il, à servir en Italie plutôt qu'en France, ii paraissait appréhender ia mort, et H répétait souvent : J'agirai comme on agira envers moi.
Peu à peu ses forces revinrent et sa santé se rétablit. Un de ses premiers soins, le 10 août, fut d'écrire à Nolland ', pour savoir ce qu'étaient devenus sa malle et son linge. Si i'on n'avait déjà su complètement tout ce qui concernait la malle , cette lettre eût été un document bien important : elle est venue confirmer ce que la procédure avait appris.
Cependant l'interrogatoire de Fieschi, qui suivit ses premiers entretiens avec M. Lavocat, fut encore rempli de dénégations et de réticences.
M. ïe Président dut l'interroger d'abord sur ses relations avec Boireau, qui avait paru si bien informé, Je 27 juillet, du lieu où devait se commettre l'attentat du lendemain, et de sa nature; ensuite sur ses ressources pécuniaires et sur les frais qu'il avait dû faire pour établir la machine infernale; enfin, et par voie de conséquence, sur ses relations avec Morey et Pépin.
Fieschi ne fut ni franc ni explicite à l'égard de Boireau : il prétendit n'avoir cherché qu'une fois, et dans ïe courant de juiïïet , un asile nocturne chez ce jeune homme ; il soutint avec fermeté que Boireau n'avait eu aucune connaissance de ses projets; il prétendit, pour justifier sa dénégation, qu'il se serait bien gardé de se confier à un jeune homme ivrogne et parleur} il ajouta qu'il n'avait pas connu un seul homme qu'il eût voulu mettre dans sa confidence , et qu'il ne se serait ouvert à
Lettre de Fieschi à Nolland, 10 août.
quelqu'un que s'il y avait eu à Paris un Corse qu'il eût bien connu^ et qui eût été un homme et non un homme le t. H conclut de là que les propos qu'avait pu tenir Boircau étaient complètement insignifiants; que d'ailleurs Boircau était informé de choses que lui Fieschi ne connaissait pas; qu'ii lui avait parlé de cinq personnes qui seraient ailées sur la place de la Révolution pour assassiner le Roi; qu'il lui avait dit leurs noms, et qu'au nombre de ces cinq personnes , qui avaient été arrêtées depuis, Boireau comptait un de ses bons amis. H raconta aussi que Boireau lui avait parlé d'un homme de cinquante ans, brocanteur de son état, récemment sorti de Sainte-Pélagie, d'un caractère décidé, et qui réunissait les chefs des ennemis du Gouvernement hors des barrières. Mais Fieschi n'avait retenu aucun nom et n'avait jamais accepté ia proposition que Boireau lui avait faite de se réunir à ces gens-là; ii a nié également qu'un jeune homme fût venu chez lui après onze heures du soir, lé dimanche 26 juillet; et comme M. le Président insistait sur cette circonstance, que Boireau avait dit formellement ia veiïie de l'événement qu'un coup devait être fait contre ie Roi au moyen d'une machine infernale, du côté de l'Ambigu-Comique , il répondit catégoriquement : // peut avoir dit tout ce qu'il a voulu. Que voulez-vous que j'y fasse? je ne pouvais pas l'empêcher déparier. ,
II y avait de l'habileté dans cette manière d'écarter de Boireau ie soupçon de complicité qui pesait sur lui, en ayant l'air de l'impliquer indirectement dans une autre accusation sur laquelle Fieschi ne pouvait donner aucun renseignement positif : c'était dire, en d'autres termes, qu'il ne ménageait pas son complice prétendu ,
et que l'intérêt de la ve'rite' l'empêchait seul de le charger.
Les explications que Fieschi donna, tant sur ses moyens d'existence depuis le mois de juin, époque à laquelle il avait cessé de travailler à la manufacture de papiers peints de Lesagc, que sur ses dépenses habituelles, et celles qu'il avait dû faire pour établir sa machine, ne furent pas plus satisfaisantes : soit qu'H'ne se fut pas encore arrêté au parti de tout avouer, soit qu'il voulût en quelque sorte distiller ses aveux goutte à goutte. Ses réponses furent presque toujours enveloppées et quelquefois divagatoires ou évasives.
Dans ï'énumération de ses ressources, il compta d'abord une couple de cents francs, qu'il dit avoir reçus du docteur Perrève, pour l'exécution du plan de Paris, dont il lui avait donné, disait-il, l'excellente idée. Ensuite, les économies qu'il avait faites sur ses salaires lorsqu'il recevait 2 francs 50 centimes par jour chez Les âge y le remboursement de quelque argent prêté, provenant de ses anciennes épargnes , fruits de son travail et de sa sobriété; cent francs représentant un billet tiré sur Janot, et escompté par Morey; enfin, 120 ou 130 fr. reçus de Pépin par Fieschi, et inscrits sur le carnet qui, disait-il, devait avoir été trouvé dans sa malle.
Comme M. le Président lui faisait observer que le docteur Perrève avait déclaré lui avoir donné beaucoup moins de 200 tra?cs, Fieschi, importuné par la contradiction, répondit : il peut bien dire qu'il ne m'a rien donné du tout , car ce que j'ai fait pour lui valait bien 600 francs.
Quant aux dépenses que devaient entraîner ses liaisons avec les jeunes femmes qu'il fréquentait, il prétendit n'avoir gardé Agarithe chez lui que quelques
jours , et ne lui avoir rien donne. La fiile Nina ne recevait jamais de ïui plus de cinq francs à la fois, et venait seulement dîner chez ïui une fois par semaine.
Pour l'achat et les frais de construction de la machine, il a assuré n'y avoir employé que son propre argent; il venait cependant de laisser entrevoir que Morey et Pépin lui avaient avancé quelques fonds ; et en reconnaissant l'existence de ce carnet enfermé dans sa malle , qu'on n'y avait plus retrouvé et que la fille Nina assurait avoir été soustrait par Morey, il confirmait un fait grave à la charge de ce dernier. . Nous devons rappeler en ce lieu une circonstance dont nous venons de parler, et qui pourrait paraître relative à la somme de 120 ou 130 francs que Fieschi prétend lui avoir été remise par Pépin, et dont il sera question plus tard en termes plus explicites. Il résulte d'une déclaration de Laurence Petit1 que, vers le mois de mai, dans une entrevue qu'elle eut avec Fieschi chez la dame veuve Micoulot , celui-ci aurait offert de ïui faire prêter par un de ses amis une somme de 200 francs, et il ressort d'une question adressée à Fieschi par Pépin, pendant l'une de leurs dernières confrontations, que Fieschi aurait demandé à Pépin d'avancer 200 francs à sa femme, qui était inquiétée pour le payement de son loyer et pour d'autres dettes.
Fieschi aurait-il mis Pépin à contribution sous ce prétexte? Pépin aurait-il cru ne rendre à son protégé qu'un service d'ami en lui remettant une somme qui «levait l'aider à se réconcilier avec sa femme? C'est un doute que nous avons dû proposer à vos consciences, et que vous serez plus à portée de résoudre lorsque vous connaîtrez la procédure tout entière.
In terrogaloirede la femme Petit, 4 août.
La partie de l'interrogatoire de Fieschi relative à Morey et à Pépin est pi os concluante. II avoua que Morey l'avait accompagne, comme son oncle, quand il était allé louer son appartement; mais il affirma qu'il avait paye' lui-même son loyer sans l'assistance de Morey. Leurs relations remontent à l'année 1830 : ils habitaient aiors le même quartier. Depuis l'époque où Fieschi était poursuivi et durant l'espace de deux mois, il a trouve' fréquemment chez Morey un asile pour la nuit. Morey est venu le voir quelquefois dans son logement du boulevart du Temple, mais il n'a jamais rien su de mes affaires, s'est empressé d'ajouter Fieschi. Vous verrez plus tard quel fond il fallait faire sur cette assertion; néanmoins Fieschi est convenu qu'il avait bu de la bierre avec Morey , le lundi 27, sur le boulevart, sous une tente , entre la Gaîté et Franconi. Cet aveu remarquable confirmait en ce point la déclaration si importante de la fille Nina.
Dans le temps où il couchait tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, depuis qu'il était poursuivi, et avant le 8 mars, époque à dater de laquelle il a eu un domicile certain , Fieschi avait passé trois ou quatre nuits chez Pépin. M. le Président lui ayant demandé si l'argent qu'il avait reçu de celui-ci ne lui avait pas servi à acheter les canons de fusil de la machine, il fit cette réponse remarquable: II n'y en avait pas assez , j'ai fourni le reste; le tout a coûté 150 et quelques francs. Quant je lui ai emprunté cet argent, je lui ai dit d'être assez discret pour ne pas me demander ce que j'en voulais faire. Cependant, comme il voulait absolument en connaître l'emploi , pour m'en dèbaiTasser,je lui ai dit que c'était pour armer des Corses , afin que s'il arrivait quelque chose nous fussions tous ensemble. Fieschi a d'ailleurs
( 129 ) prétendu que s'il prenait de temps à autre quelque marchandise à cre'dit dans le magasin de Pépin, il payait quand il y retournait, et qu'il ne le voyait pas trèssouvent, parce que ce n'était pas trop son affaire d'aller chez lui. II est convenu cependant y avoir dîne, une fois, avec trois personnes marquantes , dont on ne lui fit connaître qu'une seule, qui se nommait Recurt r et qui était un accusé d'avril} iî y avait aussi un député , président d'un tribunal du Nord et un avocat. Le député était de l'opposition, mais pas très-exalté. Fieschi reconnaissait avoir vu Pépin une huitaine de jours avant ï'attentat. M. le Président ayant fait observer à Fieschi que sa liaison avec Pépin devait être bien plus intime qu'il n'en convenait, puisque la fille Nina avait déclare' que Morey ou lui s'e'taient engages à prendre soin d'elle, en cas qu'il arrivât malheur à Fieschi, il repondit avec quelque impatience : Je ne puis répondre que de ce que je dis ; ce que les autres disent ne me regarde pas ; on vous a trompé; s'il m'était arrivé malheur, la petite aurait eu à gagner sa vie comme tant d'autres , et ce n'est pas ce qu'on aurait pu me dire ou me promettre là-dessus qui m'aurait tranquillisé ; elle s'apercevra bien de ma peinte quand je n'y serai plus1.
Le dîner dont il est ici question est devenu l'objet d'une information spéciale. Nous aurons l'honneur de vous en rendre compte lorsque nous serons parvenus à cette partie de la procc'dure qui concerne Pépin, car elle roule sur un fait qui, ne pouvant constituer une charge contre Fieschi , n'a d'importance que pour établir les relations, coupables ou non, qui existaient entre Pépin et lui.
' Interrogatoire Je Ficsclu, M août.
Rapport. 17
Les interrogatoires de Fieschi prenaient beaucoup de temps; il s'y montrait prolixe, causeur; il était évident qu'il cherchait souvent à él uder les questions pose'es, par des divagations. II fallait e'viter de le fatiguer, irihis il était urgent de suivre sans délai le fil qu'il avait remis aiLX mains de M. Lavocat et de l'amener à des révélations franches et complètes. Occupé de ce soin, M. le Président continuait àl'examiner chaque jour.
Le 18 août, il l'interrogea de nouveau sur ses relations avec Morey. H fallait s'assurer du degré de confiance que méritait la fille Lassave } et contrôler ses assertions par le témoignnge de Fieschi. II avoua que le lundi 27, ainsi que la filïe Lassave l'avait déclaré , il avait quitté Morey sur le boulevart, pour aller parler à la jeune fille. M. le Président lui ayant demandé si la fille Lassave était allée chez lui le dimanche matin, il répondit: Elle est vernie, je crois, vers une heure , si elle est venue. Comme on lui fit remarquer qu'elle affirmait elle-même y être allée, il répliqua: Si elle le dit, cela est vrai; car elle ne ment pas: paroles remarquables qu'il importe de retenir , et par lesquelles il s'était engagé plus qu'il ne pensait. En effet, quand M. le Président lui eut demandé s'il n'avait pas brûlé, le lundi 27 juillet, une assez grande quantité de papiers par le conseil de Morey, il reconnut avoir brûlé des papiers , entre autres les lettres de Janot; mais il se récria sur fa part que l'on supposait que Morey aurait prise à sa détermination. Je lui en revendrais à Mo7'eyf s'écria-til, si cela était nécessaire; je n'avaù; pas besoin de ses conseils. Mais sur ce qu'on lui fit observer que c'était Nina qui avait déposé de ce fait et qui avait dit le tenir de Morey lui-même, il répondit: Cela m* étonnerait que Nina fit un mensonge ; il est possible que Morey
( 131 ) lui ait dit cela, mais Morey ne m'a pas donné à moi le conseil dont vous me parlez.
On voyait clairement que Fieschi persistait à vouloir compromettre Morey le moins qu'il lui serait possible. C'est sans doute dans cette vue qu'il soutint que lorsqu'il avait porté sa niaiie chez Nolland, il n'avait point parlé de Morey, et qu'il avait recommandé seulement qu'on ne la rendît qu'à la petite, s'il ne venait pas la reprendre en personne. ïl ajouta que si Nolland affirmait le contraire, il disait ce que lui, Fiescla', ne lui avait pas dit.
Selon une déclaration de la fille Nina1, Morey aurait raconté que, le mardi 28 juillet, il avait rencontré près des greniers d'abondance, sur le boulevart Bourdon, à onze heures du matin, Fieschi qui revenait de porter sa malle, et qu'il lui avait dit : Comment, vous êtes encore là? A quoi Fieschi aurait répondu : On ne bat pas encore (le tanibour),j'a« le temps d'arriver chez moi. Fieschi a complètement nié le fait. En revenant de la demeure de Nolland, il n'a point passé devant les greniers d'abondance, ce n'était point son chemin; mais à ce propos, il a dit d'abord que Morey et lui s'étaient promis, le lundi 27, de dîner ensemble le mardi, hors la barrière de Montreuil, et il a fini par avouer que Morey avait promis de l'attendre, après l'attentat, rue Basse-du-TcmpIe, et qu'ils devaient l'uir ensemble vers la barrière de Montreuil ou de Charonne, celle des deux qui se trouve la plus voisine de la barrière du Trône, et ou ils avaient déjeuné ensemble huit jours auparavant^ circonstance notable, et que nous retrouverons plus tard. Comme M. le Président lui demandait si, au moment où ils étaient ainsi con-
Interrogatoiie de la fille Nina Lassaie, 7 août.
venus de leurs faits, Morey n'avait pas dit : Nousj
le feu attx barrières, et dans la banlieue, nous briserons les télégraphes, et nous Verrons* Fieschi se contenta de répondre : Le père Morey aurait peut-être fait comme les autres} il n'aurait pas été plus délicat qu'eux.
H a reconnu l'exactitude du récit de Bury en ce qui concernait l'achat des canons de fusil, et il est convenu eu avoir 111011116 la facture à Morey. Interrogé sur re qu'il avait fait du pistolet qu'il avait reeude/?wn/ lors de l'achat des canons de fusil , il a déclare que Boireau lui ayant dit quVZ n'avait pas d'aunes, il le lui avait donné sur le bouîevart, près de son logis. M. le Président lui ayant fait observer qu'il résultait de ses paroles que Boireau pouvait avoir bientôt besoin d'armes pour se battre y il a répondu : Cela est bien possible, et puis les jeunes gens aiment à avoir des armes, quand ce ne serait que pour faire les fanfarons.
Il a persisté à nier, avec protestation, qu'aucun homme fût entré dans sa chambre après que la machine avait été montée ; il a déclaré avoir travaillé chez un armurier nommé Dugene, demeurant à la Gare, et avoir percé lui-même, avec un foret qu'il avait chez lui, la lumière de trois ou quatre des canons de fusil qu'il avait achetés. En effet, a-t-il ajouté, je suis assez hardi, et j'ai la prétention comme cela de faire tout ce que je veux.
M. le Président, voulant éclaircir une circonstance importante que nous avons signalée au commencement de ce rapport , a adressé à Fieschilcs questions suivantes : N'aviez-vous pas un portrait du duc de Bordeaux dans votre cliambi'e? il a répondu : Oui, je ne l'aime pas beaucoup, mais je ne lui veux pas de mal. — Pourquoi aviez-vous ce portrait? — Je l'avais depuis deux ou trois jours ; je me disais que si on ne me prenait pas, on dirait que c'était un carliste qui avait fait le coup. —
Combien aviez-vous acheté ce portrait? — Quinze sous. — Ou V aviez-vous acheté? — Rue du Petit-Rcposoir, chez un marchand d'estampes. Ces faits ont été vérifiés : le portrait avait en efi'et été acheté par Fieschi ' , chez îc sieur Troude , marchand d'estampes , demeurant au lieu indique'. L'adresse imprimée de Troude ainsi qu'une lettre insignifiante qui lui était adressée et qui servait probablement d'enveloppe à la gravure, ont été trouvées, malheureusement pour lui, dans la chambre de Fieschi, car cette circonstance a motivé l'arrestation de ce marchand.
Ainsi s'explique la présence, dans la chambre de Fieschi f de cette lithographie du duc de Bordeaux f qu'on aurait pu prendre un instant pour le signe caractéristique de ses opinions politiques et comme une indication du parti qui aurait exploité l'énergie de son caractère et les résolutions de son désespoir , si la dissimulation , et une dissimulation profonde, n'était pas la condition nécessaire de ces conspirations détestables dont l'assassinat est le movcn, et si ceux qui les ourdissent dans l'ombre, loin de laisser le crime arborer les enseignes de la faction à laquelle ils appartiennent, ne se réservaient toujours la lâche et hypocrite ressource d'en désavouer les auteurs.
Cependant il était facile de voir que Fieschi prétendait compenser les dénégations dans lesquelles il persistait en étendant le cercle de ses révélations, hors des limites de son attentat : soit qu'il s'efforçât d'atténuer l'horreur qu'inspirait son crime en cherchant à se rendre utile, soit qu'il prétendit donner le change à M. le Président et détourner son attention du véritable objet de ses recherches.
On ne peut expliquer que de cette manière lu longue et parasite histoire d'un Hongrois nommé Krawski, et
de sa maîtresse nommée Victoire, qu'il est venu mêler a la sienne.
Il avait connu ce Krmvski en Italie; il Je rencontra, à Paris en 1 830 , et continua à le fréquenter. En 1 831 ? il le voyait nager dans l'or et l'argent, et ii apprit, en le grisant, qu'il servait à la fois la préfecture de police, occupée par M. Bande; la préfecture de la Seine, qui i'e'tait par M. Odillon- Barrât ; l'ambassade d'Autriche et celle de Sardaignc. Krawshi offrit à Fieschi de partager ses profits en rendant les mêmes services. Fieschi lui repondit fièrement qu'il préférait moins de richesse et plus d'indépendance. Cependant Krawski partit bientôt pour l'Italie : il disait avoir reçu la mission d'aller surveiller les mouvements de la duchesse de Berry ; mais il finit par s'ar^ ranger avec les agents de cette princesse, et il écrivit à sa maîtresse qu'il était en état de se moquer du gouvernement de Louis-Philippe. Avant.son départ, il disait à Fieschi: Tu crhveias toujours de faim avec ton patriotisme; moi je sers pour de V argent. Fieschi lui répondait: Toi, tu jais comme les confiseurs f qui vendent des dragées à tous les baptêmes ; moi je ne sers qu'un parti. Comme il était dans la confidence de Victoire et des trahisons de son mari, le patriotisme de Fieschi inspira son adresse, et il parvint à enlever du secrétaire de la prétendue baronne de Krawshi les lettres qu'elle recevait d'Italie. H en retint des copies, et iï assure en avoir parlé à M. Cannes , à M. Lavocat et au général Franeeschetti. II remit ces copies de lettres à un employé de la préfecture de police, pour les faire parvenir à M, Vivien , qui avait alors succédé à M. Baude f et auquel il aurait bien voulu les montrer lui-même. Depuis, il n'a plus revu Kraioski; il sait seulement que ce Hongrois a été arrêté, au mois de mai dernier, à Chaillot, avec
( 135 ) cinq ou six Polonais, et sur-le-champ remis en liberté. A cette occasion, Fieschi a déclaré qu'on lui avait propose', un mois ou un mois et demi avant l'arrestation delà duchesse de Berry , et pendant que cette princesse e'tait en Bretagne, de lui donner cent mille francs, et dix mille francs pour ses frais, s'il voulait se charger d'aller l'arrêter. II pre'tend avoir refuse' en répondant : Ufë suis fatigué; si elle arrivait ici je nie battrais avec vous autres y mais voilà tout.
On a cherché h vérifier ce qu'il pouvait v avoir de réel dans cette déclaration de Fieschi touchant Krawski. Les témoignages de Laurence Petit, de Julien, de Chauvin, confirment ce qu'a dit Fieschi sur les lettres dont il s'était emparé, et établissent les efforts infructueux qu'il a faits pour être admis à les présenter à M. Vivien.
II convient de dire à cette occasion que plusieurs personnes avaient supposé, à cause des opinions légitimistes qu'elles prêtaient à Laurence Petit , que Fieschi devait être dévoué au parti qui professe ces opinions. Rien n'est moins établi que ïe dévouement de Laurence Petit au parti légitimiste, malgré ce que Fieschi avait voulu faire entendre lui-même à M. Lavocai. Iln'y a que de sois j)ro- )>os tenus par elle, c'est ainsi que les qualifie îe témoin qu i tes rapporte, qui viennent à l'appui de -otte supposition, et, comme le remarque encore ce témoin \ ils étaient tenus par une femme très-bavarde et très-vaniteuse, qui pouvait bien faire des contes pour avoir l'occasion de parler d'elle1, (''est ainsi qu'on lui entendait dire : qu'un grand personnage ayant été surpris par la pluie, lui, ses domestiques et ses chevaux, dans la rue de Buflbn, près de la porte qu'elle gardait, elle leur avait procuré un abri. Ce grand personnage, reconnaissant d'un service aussi
1 Dépositions de !a funnie Dtibief, 13 ao'tj de la femme Dcbof, 12 août; de Dubicf, 12 août.
( 136 ) ^ signale, se serait hâté de confier à Laurence Petit le secret de sa fuite; il l'aurait complaisamment informée qu'il quittait Paris clandestinement, pour éviter les recherches de la police, et qu'il se rendait en Vendée ; il lui aurait promis sa protection et des récompenses.
On trouve ailleurs un témoin qui déclare que les opinions républicaines de Laurence Petit étaient encore plus exaltées que celles de son prétendu mari; on lit dans une autre déposition qu'à la suite des attentats commis à Lyon, en avril 1834, elle s'était vivement prononcée en faveur des rebelles.
Iï est constant, par ses propres aveux, que, si elle a reçu des secours et de l'argent de diverses personnes attachées à l'ancienne dynastie , et entre autre de M. Peyrecavef elle en a également sollicité et reçu de M. Voyerd'Argenson: enfin son ami Bourseaux est venu spontanément demander à être entendu une seconde fois, uniquement pour déclarer que Laurence Petit n'était point légitimiste.
Fieschi ' fut enfin amené à reconnaître qu'il s'était logé boulevart du Temple, dans l'appartement qu'il y occupait, avec l'intention de commettre l'attentat. Que voulez-vous? a-t-il dit, ça été mon tombeau. Il convint qu'iï avait hésité entre le projet qu'il a exécuté et celui d'aposter un certain nombre de Corses ou d'autres, qui auraient tiré sur le Roi. Mais il pensa qu'il trouverait difficilement un nombre suffisant d'hommes discrets et courageux j il préféra sa machine, et il fut assez injuste ou assez inconstant , c'est toujours fui qui parle, pour ne se fier à personne.
Il a déclaré que, le lundi 27 juillet, après avoir quitté Morey, il avait rôdé d'un côté et d'autre, cherchant une
' Interrogatoire de Fieschi, 19 août.
distraction ou une âme charitable qui eût de l'empire sur lui. Je ne l'ai pas rencontrée f a-t-il dit, avec î'accent du regret.
Le 28 au matin, avant de faire ïe coup, sa préoccupation, ou, comme il parle lui-même, son embarras continuait. II était aile de très - bonne heure chez son compatriote Sorba, qui demeurait rue Meslay, et ils sortirent ensemble. ïî jhii proposa de venir lui servir de second dans un duel. Etait-ce dans son crime , qu'il aurait voulu dire? Ce fait n'a pas été avoue' d'abord par Fieschi; il le repoussait en disant : Je n'aime pas les duels, parce que, quand je me bats, je suis sûr de réussir. Deux jours après , Fieschi a complété cette explication en ces termes : A vous dire vrai, j'avais quelque envie de confier mon affaire a Sorba, peut-être pour m'en détourner. Sa figure trop jeune m'en a e?npêché; et puis f je ne le connaissais pas à fond. Je me serais plus facilement ouvert à Sorba qu'à Morey ou à tout autre f parce qu'il était mon compatriote. Je savais d'ailleurs qu'il n'était pas un lâche, pitisque j'avais été avec lui témoin dans un duel entre Giacobbi, l'avocat, et un jeune américain , condamné à trois ans pour les affaires des Amis du Peuple, et qui avait pour témoins Piagniol et Desjardins1. — Toutefois je me disais : Fieschi, est-ce que tu seras un lâche? Et le courage l'a emporté sur tout le reste.
Triste et mémorable exemple des funestes effets que peut produire le renversement de toutes les notions morales ! -FV^sc hi donne le nom de courage à son endurcissement dans le crime; il rejette les salutaires inspirations du repentir, comme ii aurait pu faire les lâches suggestions de la peur. On voit clairement qu'à ses yeux
' Interrogatoire de Fieschi , 21 août.
Raipout. 1 8
c'est la persévérance dans les résolutions arrêtées, bonnes ou mauvaises, qui constitue la vertu.
Cependant une circonstance imprévue faillit triompher de sa résolution : iï aperçut M. Punis qui partait à M. Lavocat ; il y avait onze mois qu'il n'avait aperçu ce dernier. A son aspect, une émotion si vive s'empara de l'âme de Fieschi, que sa vue se troubla, et dans son trouble il baissa la machine de quatre ou cinq pouces. — Si AI. Lavocat était resté là, a-t-iî ajouté, je n'aurais rien fait. Je voulais descendre , le faire monter chez moi , lui tout montrer, me jeter à ses pieds, lui dire que fêtais un malheureux et qu'il me jit expatrier; mais sa légion changea de place; mon mauvais destin Fa emporté; fêtais comme un désespéré. Alors, il prit un tison dans sa cheminée et il mit le feu à la machine par le milieu. Il ne s'est pas souvenu d'avoir allumé une chandelle chez un voisin pour faire son feu ; il ne le croit pas, parce qu'il avait un briquet phosphorique chez lui.
Pressé de nouveau de déclarer ses complices, il a répondu ces paroles remarquables: J'ai dit à 31. Lavocat des choses passées, je lui ai nommé des gens qnisont des traîtres; quiontpris l'argent du parti car liste en le jouant, et qui ont fait travailler les républicains ; je F ai autorisé à donnerces renseignements au Gouvernement, non pour me sauver, je ne Fespbrepas, mon affaire est trop grave, mais pour être utile. Il y a des lâches qui, à ma place , se seraient détruits ; mais quand un homme a fait une faute, il doit un exemple, et je dois donner un grand exemple sur l'échafaud. Si j'avais été avide d'argent, je me serais adressé aux ennemis du Gouvernement ; mais je n'ai jamais rien voulu faire pour de l'argent ; en tout pays j'étais siir de vivre en t?'availlant.
Il devenait évident qu'il ne pouvait plus nier ses rela-
( 139 ) tions avec Pépin d'une manière absolue; il a été' force' de convenir qu'il avait fait porter chez ce dernier les vêtements et la chaussure que le docteur Perreve avait commandes pour lui, etque c'e'taitle père Morey qui l'avait introduit chez Pépin pendant que lui, Ficschi, travaillait chez Lesage , près de la barrière du Trône. Iï a ajouté que la boutique de Pépicîer se trouvant sur son chemin, il y entrait quelquefois pour prendre un petit verred'eaude-vie; mais Pépin n'était pas plus son homme de confiance que les autres, et voici la raison qu'il en donnait : J'avais adopté un système téméraire, qui était de n'avoir que des connaissances et pas d'amis; je ne me conjiais à personne ; si j'avais été aussi sage que discret, vous ne m'interrogeriez pas.
II y avait évidemment progrès dans ses aveux relativement à Pépin. H avait dit d'abord qu'il ne le voyait pas très-souvent, parce que ce n'était pas son affaire d'aller chez lui. Il reconnaissait maintenant qu'il y venait quelquefois. En ce qui concerne Morey? il persistait à nier qu'il lui eût confié son projet. Si cela était, je vous le dirais , ajoutait-il. Morey d'ailleurs s'enfonce assez lui-même , à ce qu'il paraît. Je lui ai dit que je voulais faire monter les canons. Voilà tout.
Cependant, il ne pouvait contester qu'il eût donné un rendez-vous à Morey pour le 28 juillet, à une heure; mais il chicanait sur ïelieu. Iï prétendait que c'était à la barrière qu'ils devaient se rejoindre, et non dans la rue Basse-du-Tempïe, où Morey avait été, en effet, aperçu à l'heure indiquée. Il prétendait que c'aurait été un vilain rendez-vous; qu'iï avait les jambes plus dégourdies que Morey, et qu'il n'avait pas besoin de lui pour se sauver.
Il a déclaré avoir acheté au marehédu Temple, une boutique qu'il a indiquée, la malle qui a servi au
transport des canons de fusilj'dï'a paye'e 1 2 ou 13 francs; eîfc lui fut livrée en donnant 20 sous d'arrhes. C'est Morey qui lui en avait remis ïe prix. II la fit porter chez Dur y par un commissionnaire qui reçut 15 sous pour sa commission. II a également déclaré que, lorsqu'elle avait été remise à Nolland, elle contenait trois volumes de la Police dévoilée , par MM. Delaveau et Froment, et un volume intitulé de la Femme, par Virey, le tout bien relie; et enfin un petit carnet, couvert en carton, qui contenait une ou deux adresses, celle d'Annette Bocquin et d'une marchande chez laquelle Fieschi espérait la placer; diverses notes de dépenses, peutêtre celle des canons de fusil et du bois qui avaient servi à la confection de la machine; à coup sûr, celle du loyer de l'appartement, et peut-être encore la note de l'argent payé au tailleur Foiamicr par le docteur Perreve.
Aous reviendrons plus tard sur ces indications qui avaient besoin d'être vérifiées et éclaircies. Nous avons eu l'honneur de vous rendre compte de l'enquête laborieuse et difficile qui a fait enfin décourir le marchand qui avait vendu la malle à Fieschi , et, sous ce rapport, sa déclaration a été reconnue parfaitement exacte.
Quant au carnet , nous vous avons appris plus haut comment Morey s'en était emparé en le retirant de la malle de Fieschi. Vous vous rappelez la proposition faite par la fille Lassave d'en décliner les feuillets écrits, et cette réponse de Morey : Il n'y a pas moyen) il a écrit partout, jusque sur le dos, je l'emporte : je m'en débarrasserai. Le 24 août, ce carnet fut retrouvé dans les lieux d'aisances de la maison habitée par Morey, rue Saint -Victor, n° 23. Les procédés de la chimie moderne ont permis de le désinfecter et de le ïaver
( 141 ) sans en faire disparaître ce que Fieschi y avait écrit, soit à la plume, soit au crayon; c'est une des pièces du procès. Ce carnet fut représente' à Fieschi, qui l'a reconnu : iï contenait des renseignements sur les voitures dites Omnibus , quelques adresses sans noms propres, quelques noms propres sans adresses, la note de divers objets mobiliers, des. chiffres paraissant indiquer des sommes reçues et dépensées, enfin une phrase écrite à demi-mots, qui semblait vouloir dire: Le mois de juillet effrayera la France. On y a trouve', comme fa fille Lassave l'avait annoncé, un article conçu en ces termes: Bua, 13 fr. 23 cent.
Fieschi n'a pu expliquer les divers articles inscrits sur son carnet qu'après de longues méditations.
Les indications des sommes dépensées se rapportaient assez bien au payement des divers demi-termes de son foyer, au prix des pièces de bois qu'if avait achetées pour fa confection de sa machine, au prix de maind'œuvre pour fa façon de ces pièces de bois, enfin au prix de fa malle dans faqueîfe les canons de fusif avaient été transportés. La difficulté consistait à rendre compte des recettes. On y voyait plusieurs fois répétée une somme de 218 fr. 50 cent. : on a retrouvé fa signification certaine de ces chiffres dans une des dernières confrontations de Fieschi et de Pépin, ainsi que nous aurons occasion de l'expliquer plus tard.
Mais, entre plusieurs petites sommes qui pouvaient exprimer différents secours reçus de Pépin par Fieschi, à diverses époques, se trouvaient dans fe carnet d'abord une somme de 4,750 , 40 et puis une autre somme de 21850 18. 50. Fieschi ne pouvait en trouver fa signification qu'en les décomposant en plusieurs nombres; car il a toujours soutenu, et il soutient encore qu'il n'a jamais reçu que 500 fr. ou 525 fr. environ.
II a fait observer, en dernier ïieu, qu'il a porte' plusieurs fois les mêmes articles en recette, comme ïes mêmes articles en dépense, ce qui a occasionne' dans son carnet de fréquents doubles emplois. II paraît que cette re'pe'tition des mêmes choses était pour lui une habitude; car on trouve" l'état de son indigent mobilier recopié deux fois sur ce petit registre.
Les adresses inscrites sur ce carnet ont été reconnues tout à fait insignifiantes; on a entendu diverses personnes qu'elles semblaient indiquer, et on s'est convaincu que ces personnes n'avaient eu aucune relation avec Fieschi.
Quant à la phrase mutilée, Fieschi a dit avec franchise qu'il ne se rappelait pas de l'avoir écrite, mais que, puisqu'il avait fait la c/wse , c'est-à-dire puisqu'il avait commis le crime, il avait bien pu écrire une phrase qui semblait ïe prophétiser. *
Un fac simile de ce carnet, accompagné des explications qu'en a données Fieschi lui-même, sera joint au présent rapport.
Après ï'avoir interrogé sur un grand nombre d'individus signalés pour avoir été connus de lui, à l'égard desquels il a fait des réponses catégoriques, et qui démontrent évidemment que ces individus sont complètement étrangers à l'attentat, M. le Président a été naturellement conduit à lui faire remarquer qu'ayant connu beaucoup d'ennemis du Gouvernement, on devait croire qu'il avait instruit de ses projets queïques-uns d'entre eux, il a répondu : Mon Dieu, non. Je me serais bien donné de garde de leur rien dire ; c'étaient des cens qui voulaient avoir Voir de tout faire et qui n'étaient bons qu'à faire des c?'édits dans les cabarets: c'étaient des Iwmmes corrompus , à corrompre les filles, les femmes , les onze mille vierges ; ce sont des ennemis de tout gouvernement f disposés à aller dans toutes les
émeutes } mais incapables de conduite et de secret, Fieschi1, comme vous le voyez, Messieurs, en disait assez pour que les indices qui existaient contre Boireau, Morey et Pépin conservassent toute ieur gravité, et que ses dénégations quelque absolues qu'elles fussent, ne détruisissent point l'impression profonde que devaient faire les sérieuses apparences de culpabilité ou de complicité qui étaient à leur charge.
Dans le plus prochain interrogatoire qu'il lui fit subir, M. le Président crut devoir présenter à Fieschi le résumé de ces indices, afin de le mettre à portée de les discuter avec précision. H fallait nécessairement («ne Fieschi les détruisit par ses explications ou qu'il les con-~ firmàt par ses aveux. — Vous allez voir avec quelle adresse et quelle constance il cherchait encore à les éluder :«Boi- « rem/, lui dit M. le Président, vivait avec vous dans une «grande intimité, puisque vous alliez coucher chez lui, « et que, de votre aveu, il est venu plusieurs fois vous cher- « cher dans votre domicile (ou près de votre domicile), « Cela est, en outre, prouvé par le don que vous lui avez «fait d'un pistolet. Boire au savait que l'attentat devait «être commis; il avait annoncé, la veille, le lieu où il «le serait, et par quel moyen. De plus, au moment où «l'attentat a été commis, il se tenait dans le voisinage; il «convient même que vous lui avez dit qufil fallait que aies patriotes se tinssent prêts : que pouvez-vous dire «pour nier sa participation à l'attentat?»
Fieschi s'est contenté de répondre qu'il avait fait connaissance avec Boireau au mois de décembre 1834, fju'à cette époque, quand Boireau ne savait où aller dîner, il venait manger à la table de Fieschi, c'est-àdire à celle où dînaient les pensionnaires de Laurence
1 fntrirogntoire de Fieschi, 21 août.
( 14i ) Petit; que depuis ce temps-là il Pavait assez pratiqué pour s'être aperçu que c'était une tète chaude, aussi ivrogne qu'il était jeune : qu'il n'était capable de prendre un fusil que quand il était saoul , et qu'on savait par expérience qu'homme de vin, homme de rien; qu'il n'avait donc jamais rien confié à Boireau; et que ce jeune homme, quoi que pussent dire des témoins menteurs, n'était point venu chez lui , ni aucun autre, dans la nuit du 27 au 28 juillet. Vous verrez plus tard, Messieurs, quel fond on pouvait faire sur une dénégation aussi positive. Fieschi a donné en preuve de ses assertions le récit d'une soirée qu'il avait passée au café des Sept-Biiïards, avec Boireau et Maurice, officier au 54e régiment de ligne, détenu - depuis à Sainte- Pélagie pendant dix mois.
M. le Président a fait alors observer à Fieschi deux circonstances remarquables : d'abord, on n'avait pas trouvé dans sa chambre le foret qui avait dû servir à percer ïa lumière des trois canons de fusil qui n'en avaient pasj ensuite Boireau était sorti du magasin de son maître le dimanche 26 juillet, emportant un foret et la. plaque en bois nécessaire pour s'en servir; il a représenté à Fieschi qu'il résultait de ces deux circonstances une grande probabilité que c'était Boireau qui lui avait fourni le foret nécessaire à son opération. Fieschi a répondu qu'il s'était servi d'un foret qu'il avait acheté chez un féraiileur, jdans une rue qui est entre la rue Saint-Louis et la rue Chariot, et d'une plaque en bois de chêne qui lui appartenait, et qui devait avoir été trouvée chez lui ; enfin, que si le foret n'y avait pas été saisi , c'est qu'après l'avoir brisé, ainsi que son archet, il avait jeté le tout dans les ïieux d'aisances,
Les indices qui inculpaient Morey furent exposés en ces termes : « Votre intimité axee Morey était encore «plus grande, puisque pendant deux mois vous avez «couché chez lui; puisque vous lui avez montré ïa «facture des canons de fusil que vous aviez achetés, « dans le but, vous en êtes convenu , d'obtenir de lui, au « moyen de cette facture un peu enflée, un peu pïus d'ar- «g-ent; il vous en fournissait donc, et dans le but de «l'attentat? De pïus, Morey s'est vanté d'avoir chargé « une partie des canons de fusii ? Ii vous attendait rue «des Fossés-du-Temple , au moment même où vous « commettiez l'attentat ; il était là de votre consentement, «vous en êtes convenu une fois; et si vous avez depuis «cherché à atténuer cet aveu, en disant que vous n'aviez «pas ïa certitude de ne lui avoir donné rendez-vous «qu'à ïa barrière de Montreuiï, vous n'en avez point «détruit l'effet, puisque votre intelligence avec lui el «sa complicité dépendent bien moins du lieu du ren- «dez-vous que du rendez-vous même? »
Fiesehi ne répondit à des arguments si pressants que par des défaites qui équivalaient en partie à des aveux; il croyait bien avoir donné rendez-vous à Morey. rue des Fossés-du-Temple, mais ceux qui ÏV avaient vu l'avaient vu avant le passage du Roi; il n'avait i ion confié à Morey ; si Morey se vantait d'avoir chargé quelques canons de fusil, il en avait menti ; d'ailleurs , ajoutait-il en ricanant, s'il le veut , je lui céderai bien volontiers ma place et je lui dirai comme ce condamné auquel un prêtre disait qu'il était, bien hcu?'cu.r d'aile/voir les anges : Si vous voulez y aller je vous donne m/r place.
Quant à Pépin, M. le Président a fait remarquer à Fiesehi qu'après avoir été introduit par Morey dans
Rapport. 19
la maison de ce nouvel ami, il y avait été cache, et qu'il prenait à cre'dit dans son magasin tout ce oui lui était nécessaire. C'était là qu'il avait fait déppser les vêtements que lui avait donnes le docteur Perreve y c'était P<^>m qui avait remis à Fiesehilvï, 130 francs qui lui avaient servi à acheter les canons de fusil, et Fieschi était convenu lui-même que c'était dans l'intention de lui en montrer la facture ainsi qu'à Morey , et de tirer par ce moyen un peu plus d'argent de l'un et de l'autre, qu'il y avait fait inse'rer un prix au-dessus du prix véritable. II était impossible de n'en pas conclure que Pep in comme Morey, était dans la confidence de l'achat des canons de fusil. Fieschi ne fit que répéter ce qu'il avait déjà dit : il n'avait connu Pépin que trois ou quatre mois avant l'événement, et il lui avait fait un conte pîutôt que de iui confier la véritable destination de l'argent qu'il lui avait demandé.
Fieschi déclara incidemment qu'il n'avait employé que vingt-quatre des vingt-cinq canons de fusil qu'il avait achetés chez Bury , et qu'il avait laissé le vingtcinquième dans un ^/Zacart/ près de la cheminée. Sa déclaration, ainsi que vous le savez déjà, est conforme à la, vérité. H a dit également et l'instruction l'a prouvé, qu'il avait barricadé les portes de son logement; mais ce qui paraîtra plus extraordinaire, c'est qu'il ne se souvient plus de quelle manière il en est sorti; iï ne croyait point être descendu par la fenêtre, et quand ii ne lui a plus été permis d'en douter, iï a répondu : J'avais reçu un tel atout f qu'il y a de quoi oublier. Si les gardes municipaux ont dit cela f ils n'ont point d'intérêt à ment ir\
L'enquête la plus scrupuleuse a eu lieu chez tou<
1 Interrogatoire de Fieschi, 21 août.
les marchands de vieux fers qui se trouvent dans ïes rues adjacentes aux rues Saint-Louis et Chariot. Aucun n'a vendu de foret vers l'époque indique'e. La fosse des lieux d'aisance, de la maison qu'habitait Fieschi a été vidée1, on y a trouvé un foret brise et en mauvais état, mais la mèche de ce foret rapprochée de la lumière des canons de fusil qu'elle aurait dû percer ne s'y rapportant pas, il a été démontré que ce n'était pas cet instrument qui avait servi à forer les canons de fusil ; il est possible qu'il ait été employé à un premier essai et que Fieschi après s'être assuré de son insuffisance, l'ait jeté comme il l'a dit. La suite de l'instruction et des interrogatoires de Fieschi vous fera connaître de quel foret il s'est effectivement servi.
A mesure que îes dépositions des témoins assignes indiquaient quelques nouvelles circonstances qui pouvaient mettre sur la voie des relations de Fieschi avec d'autres personnes, de nouveaux interrogatoires devenaient nécessaires.
Un sieur Ribeyrolles2 , piqueur dans les travaux publics , qui avait été employé avec Fieschi à l'assainissement de la Bièvre, avait déclaré que le dimanche 26 juillet, vers huit heures et demie du matin, se trouvant an carrefour de la rue Chariot, il avait aperçu Fieschi ? venant du boulevart du Temple, en compagnie d'un homme d'environ cinquante ans, d'une forte corpulence, d'une taille d'environ cinq pieds deux ou trois pouces, avant la figure ronde, la barbe et les cheveux bruns. Cet homme était vetu d'une redingote bleue et d'un chapeau noir. Ce pouvait être Morey : on voulut s'en éclaircir, on Je demanda à Fieschi; celui-ci dit qu'il ne se souvenait pas
Procès-verbal <lu commissaire do police Milliet, <îi et 22 août. Déposition de Rilinjrollcs, c août.
précisément du fait, mais que si ce jour-là, à cette heure et dans ce quartier, on l'avait rencontré avec quelqu'un , c'était sûrement avec Morey \ Que la circonstance dont il s'agit fût vraie ou non, et il paraît quelle ne l'était pas , puisque le sieur Ribeyrolles, confronté avec Morey, ne Pa pas reconnu et a même positivement déclaré que ce n'était pas ïui qu'il avait vu avec Fieschi, l'aveu de ce dernier n'en dénote pas moins la fréquence de ses rapports avec Moj'ey , durant les jours qui ont immédiatement précédé l'attentat.
Une dame veuve Marlineau avait déclaré2, le 22 août seulement, que le lundi 27 juillet, vers six heures moins un quart du soir, elle avait vu sur la place Royale trois individus qui causaient près d'un arbre. Elle crut entendre en ce moment qu'ifs parlaient de serments qu'auraient faits entre elles plusieurs personnes , et du sort qui aurait désigné l'une d'elles. Autant qu'elfe en put juger, ils se servaient d'une espèce tf argot; le plus petit disait : J'ai la mauvaise chance , et faisait entendre qu'il risquait tout. Les deux autres ïui répondaient : Tu as ton serment et nous avons les nôtres ; la chose ne peut manquer. L'un d'eux fit observer qu'ils étaient près d'un poste : ils répétaient : Tout est sûr, tout est bien confectionné. L'un de ces individus pouvait avoir cinq pieds quatre à cinq pouces, de grands yeux bleus, un nez saillant du milieu, le teint blond, les cheveux châtains, les épaules voûtées, la poitrine un peu rentrée; iï portait un habit noir et un pantalon blanc. Le second était moins grand et d'une grosseur ordinaire ; il était souvent son chapeau, et passait sa main dans ses cheveux noirs. H portait un pantalon bleu et un
1 Interrogatoire de Ficschi, 24 août.
* Déposition de la dame veuve Martincau , 22 août.
habit râpe et brun. Le troisième était beaucoup plus petit: il avait les cheveux noirs, crépus et relevés sur le devant; le front découvert et bombé, le nez droit, les yeux un peu enfoncés, ainsi que la naissance du nez, le teint un peu brun. Le témoin remarqua celuici plus que les autres, parce qu'il avait une mauvaise physionomie, et que c'était celui qui avait dit qu'il avait la mauvaise chance. II proposa aux autres d'aller dîner, en disant que ce serait la dernière fois.
La dame veuve Martineau, à laquelle on a représenté Fieschi, a cru le reconnaître pour le troisième interlocuteur; Fieschi unie absolument le fait: il allait quelquefois rue des Tourneîles et rue Royale-Saint-Antoine, mais il ne s'est jamais arrêté sur la place Royale. La dame veuve Martineau avait cru reconnaître, parmi les individus qui causaient avec Fieschi, un sieur Piet de Saint-Hubert , ancien garde du corps du Roi, compromis dans les troubles de la Vendée, qui s'était évadé de Nantes un an auparavant, avec une fille Rozier, et qui depuis vivait très-caché, ou ne sortait qu'habillé en femme. Rien n'est venu à l'appui de la déposition de la dame veuve Martineau, et jamais aucun individu du nom de Piet de Saint-Hubert , et auquel pourraient s'appliquer les indications données par cette dame n'a eu en aucun temps des relations avec Fieschi. H a dit à cette occasion : Ce sont, des phraseurs qui ont dit cela; j'ai eu une vie agitée, mais je n'ai d'ailleurs point eu de chance. Je ne voulais pas qu'on fit de l'argent avec ma tête, et je ne me suis confié à personne.
Mais à ce propos il a déclaré une circonstance qui tendait à prouver de plus en plus l'intimité de ses rapports avec Pépin ; Fieschi , en se rendant à la manufacture de papiers peints où il travaillait, s'arrêta un
jour chez Pépin : c'était le matin. Celui-ci fui dit : .J'attends aujourd'hui un grand personnage , le comte ou le baron de Rohan , un parent de Louis-Philippe. — Tiens , c'est un carliste , reprit Fieschi. — Il fait le républicain, mais je ne me fie pas à lui.
Pépin informa Fieschi (\uc ce monsieur était à Paris avec sa femme, et qu'il habitait ordinairement la Suisse. Fieschi "conçut alors ï'ide'e d'écrireune lettre à M. Gustave de Damas, qui était également établi en Suisse, pour lui faire connaître sa position et lui exprimer le désir qu'il avait de sortir de France, où il était poursuivi. II demanda k Pépin s'il ne croyait pas que M. de Rohan se chargerait de sa lettre. Pépin dit à Fieschi qu'il pouvait écrire, mais qu'avant de remettre sa lettre il convenait de sonder le terrain , parce cjn'il était possible que M. de Rohan ne fût pas bien avec M. G. de Damas. Le lendemain, Fieschi retourna chez Pépin; il vit arriver une voiture de place d'où descendit un monsieur assez gros, la tète grise, la figure assez fraîche. Un jeune homme l'accompagnait. Pépin dit à Fieschi : Monte là-haut. Il y resta jusqu'après le départ de M. de Rohan ; alors Pépin, sans s'expliquer sur la cause ou l'occasion de la visite qu'il avait reçue, dit à Fieschi que M. de Rohan connaissait, en effet, M. G. de Damas , mais qu'ils ne se voyaient pas. M. de Rohan reprochait à cet officier général, dit Pépin, d'avoir fouillé dans toutes les familles pour faire une biographie; je soupçonne , ajouta-t-iï, que ce personnage y est pour quelque chose. Fieschi supprima sa lettre. Pépin raconta à Fieschi que M. de Rohan lui avait dit: Louis-Philippe et moi,nous étions amis autrefois j mais depuis la, révolution de juillet , j'ai vu que c'était un ambitieux, et nous ne nous voyons plus. Je suis venu à Paris oh mes pai*ents me doivent
( 151 ) de l'argent ; mais ils me contrarient pour le recevoir : il suffit que je sois républicain. M. de Rohan ne voulut pas donner son adresse à Pépin.
Celui-ci, interrogé pins tard sur ce récit de Fieschi, a déclaré que ïe prince Cluxrles de Rohan , était, en effet, venu deux fois, chez lui, pour le voir, dans le courant du mois d'avril dernier, et ne l'avait rencontré qu'une fois. L'origine et ï'histoire de leurs relations était toute simple: Pépin , auquel il avait été accordé divers brevets d'invention , en avait, entre autres, obtenu un pour la décortication des légumes secs ; il fit annoncer sa découverte dans les journaux. Le prince de Rohan Jui demanda des produits de sa manufacture, et eut occasion d'en faire placer une certaine quantité en Suisse, où il demeurait. Une correspondance assez amicaie s'établit entre eux, à ce sujet. De plus, Pépin voulant obliger, il y a environ deux ans, un ancien grenadier au 16e régiment de ligne, le recommanda et l'adressa, en Suisse, au prince de Rohan. Ce soldat avait servi dans îa garde municipale, et il était obligé de sortir de France, parce qu'iï s'était compromis; Pépin paya son voyage. La visite du prince de Rohan n'était que de pure civilité. II n'existait entre Pépin et lui aucune relation politique.
Au reste, tout ce qu'avait rapporté Fieschi au sujet de la lettre destinée à M. Gustave de -Damas, et aux relations de famille du prince de Rohan, se trouve confirmé, quoique d'une manière indirecte, par les hésitations, les demi-aveux, et même les demi-dénégations de Pépin. II a prétendu, néanmoins , en parlant de la lettre , qu'il ne savait pas qui diable lui avait donné cette commission \
1 Interrogatoire de/' ipin, 2 8 août.
La dame Pépin1 est convenue , comme son mari, des deux visites que le prince Charles de Rohan aurait faites à Pépin , ïe printemps dernier; il n'a vu Pépin qu'une fois, pendant une demi-heure tout au pins; la dame Pépin était présente à une grande partie de l'entretien ; il roulait alors sur la mécanique.
II a été vérifié que, ie 10 août 1834, M. le prince Charles de Rohan-Rochejort avait pris, à l'ambassade de France en Suisse2, un passe-port pour Aug'sbourg, et que, pendant le printemps dernier, iï était venu à Paris au moyen de ce passe-port, qui a été visé le 1 1 mai 1 835, au ministère des affaires étrangères. Ce voyage paraît avoir été déterminé par des motifs purement domestiques. M. le prince de Rohan, après avoir habité pendant plusieurs années une maison de campagne aux environs de Vevev, est actuellement établi dans cette ville. H est de retour dans son domicile depuis le commencement de septembre, et il a repris ses occupations habituelles. On assure qu'il partage son temps entre des expériences pour la carbonisation de la tourbe, le creusement des puits artésiens et les jouissances matérielles de la vie.
Il paraîtrait que M. le prince de Rohan- Rochefort , dont les opinions et la conduite, à l'époque de notre grande révolution, auraient entièrement différé de la conduite et des opinions des autres personnes de son nom, a peu de relations avec sa familîe.On assure même qu'il allie, à un sentiment de prédilection pour la branche aînée delà maison de Bourbon, des idées républicaines. Ses fils habitent la Bohême.
Le gouvernement du canton de Vaud ne s'est jamais
1 Interrogatoire de la dame Pépin , 28 août.
s Lettre du charge d'affaires du Roi en Suisse, 1G septembre.
cru oblige de surveiller sa conduite. Aucune circonstance ultérieure de ^instruction n'a rappelé le nom du prince Charles de Rohan, ni attiré l'attention des magistrats instructeurs sur sa personne. II n'y figure que pour signaler un fait, qui forme un des anneaux de la chaîne qui lie Pépin à Fieschi.
II paraîtrait que Pépin, qui voulait peut-être sonder les dispositions de Fieschi, ne manquait pas , selon ce dernier, lorsque les visites de l'ouvrier en papiers peints, coïncidaient, avec quelques articles un peu solides des journaux contre le Gouvernement, de les lui faire lire. A la fin du mois de mai, c'est-à-dire quelques semaines après la visite de M. de Rohan, Pépin dit à Fieschi, en parlant au Roi : Est-ce qu'on ne trouvera pas quelqu'un pour lui f. . . . un coup de fusil? Il y en a tant qui, pour un billet de 1 ,000 francs se sont fait condamner aux galères à perpétuité , et il n'y aura pas un homme pour délivrer le pays d'un brigand comme celui-là.
Cependant Fieschi persistait toujours à soutenir qu'il n'avait point confié son projet à Morey ni à Pépin. C'étaient eux et bien d'autres qui lui disaient qu'il y aurait quelque chose aux fêtes de juillet, et qu'il fallait que les patriotes se tinssent prêts. M. le Président lui ayant demandé quels étaient les autres, il a répondu : Voulez-vous que je vous cherche deux ou trois mille personnes peut-être ? Quand je me trouvais avec des jeunes gens, des républicains, des bavards comme il y en a tant, ils disaient qu'il y aurait du bruit aux fêtes de juillet1.
Cependant, le 28 août, après de longues et infructueuses recherches, Pépin qui, comme il nous lap-
1 Interrogatoire de Fieschi , 24 août.
Rapport. 20
prend lui-même, ne se cachait pas directement , depuis l'attentat du 28 juillet, mais qui, à raison des persécutions qu'il dit avoir éprouvées, ne se montrait pas , pour laisser passer V effervescence de ce triste événement f et qui? ayant l'habitude de n'être jamais chez lui les jours de revue } quittait comme cela son domicile par instant et rentrait de temps à autre, pour ne pas se trouver en face de gens qui pouvaient lui causer des vexations, fut arrêté à Paris, dans son propre domicile. II fut interroge' sur-le-champ, ainsi que sa femme, son garçon de magasin et sa servante. li est utile de donner quelque étendue à l'analyse de son premier interrogatoire, afin que le caractère de 1 inculpé et son système de défense vous apparaissent dans tout leur jour et sous leur véritable aspect. Pépin s'efforça d'abord de repousser les inductions qu'on pouvait tirer contre lui de sa disparition préventive. Le seul motif', dit-iï, qui m'ait empêché de paraître publiquement chez moi , c'est que je voyais qu'on arrêtait tout le monde , et je craignais qu'on ne m'arrêtât aussi. II déclara ensuite qu'il ne connaissait pas Fieschi, ou que, s'il le connaissait, Une le connaissait pas du moins sous ce nom-là. Après les malheureux événements de juin, il avait vendu son établissement pour aller demeurer dans le 1 2e arrondissement, qui est le quartier de Morey. Il y rencontra celui-ci , et l'employa comme bourrelier. H y avait au moins deux mois qu'il ne l'avait vu à l'époque de l'attentat; après tout, il ne le connaissait que passagèrement. Pépin avait rétabli sa résidence dans le quartier Saint-Antoine au commencement de la présente année. Quand Morey passait dans ce quartier, il entrait chez Pépin pour savoir si on avait besoin de lui. A la vérité, il présenta une fois à Pépin, il
( 155 ) y a environ six mois, et soi-disant pour le placer, un patriote , qui avait besoin de travailler et de se soustraire. Le nom de ce patriote poursuivi était Bêcher ou Béchot ; ii n'inspira point de confiance à Pépin, qui ne voulut pas s'en charger. II y a au moins trois mois qu'il ne l'a vu. Cependant ce Bêcher est venu peut-être quelquefois chez Pépin , lorsque celuici n'y était pas ) Pépin peut lui avoir offert de coucher à la maison, parce qu'il le croyait poursuivi} mais il n'en est pas bien sûr : ce qui est certain, c'est que cet homme n'y à jamais couché que deux nuits. D'ailleurs, plus d'une fois des patriotes sont venus chez Pépin lui demander asile, et il leur a offert un matelas. Tout le monde peut-être f étant pris à V improviste } aurait fait ce qu'il a fait. Ce Bêcher ou Béchot couchait sur un matelas , dans une petite pièce sur le derrière.
M. le Président ayant fait observer à Pépin qu'ïi paraissait incroyable qu'il eût donné asile chez lui aune personne dont il ignorait le nom , Pépin a répondu : Je jure par ce qu'il y a de plus sacré pour un homme d'honneur } que je' ne savais pas directement son nom. H a dit qu'il lui serait difficile de donner le signalement de la personne que lui avait présenté Morey, de crainte de se tromper; qu'il ne pouvait rien préciser sur la question de savoir si cette personne avait ou non un accent particulier ; c' est-là, a-t-il ajouté, le résida lat de sa conscience.
Tout en disant que Bêcher ne venait, pas souvent chez lui, et que plusieurs fois même il lui avait fait refuser la porle , Pépin est convenu que cet homme était importun, qu'il entrait quelquefois malgré qu'on en. eût , nxi'W s'asseyait , et que quand il y avait là it.-t journal, if le lisait. Toutefois il a ajouté, qu'après ['a-
voir admis à coucher chez lui, il iui avait interdit sa maison, parce que la bonne eïle-même disait qu'elle ne voulait pas faire son lit et qu'il avait l'air d'un voleur. M. le Président lui ayant demande' s'il n'avait pas prêté de l'argent à son hôte, Pépin a répondu-: Si je lui en avais donné, ce serait bien peu de chose; mais je ne lui en aipas donné. J'ai obligé beaucoup de monde, mais je ne pouvais donner de l'argent à un homme que je ne connaissais qu'en passant. Quand il a vu qu'on lui j'aisait mauvaise mine , il a disparu. Comme on a fait alors observer à Pépin qu'on avait des raisons de croire qu'il n'avait pas cessé de voir cet homme , il a répondu qu'il ne le vouait pas directement, mais qu'il entrait quelquefois le matin à la maison pour boire la goutte.
M. le Président ayant jugé à propos de lui demander quelles étaient les autres personnes qui avaient cherché un asile chez lui, Pépin a répondu : J'ai eu affaire à des patriotes, pour le procès d'avril; mais je ne pourrais pas entrer dans de grands détails, encore je ne crois pas qu'ils se soient cachés à la maison.
Ce qu'il venait de dire du procès d'avril conduisait naturellement M. le Président à interroger i'inculpé sur ses relations avec le docteur Recurt. Vous n'avez pas oublié que Fieschi prétendait avoir dîné chez Pépin avec cet accusé et d'autres personnes marquantes / et c'était le moment d'éclaircir îa circonstance de ce dîner, qui semblait placer Fieschi si avant dans l'intimité et si haut dans l'estime de Pépin, et qui établissait, en outre, leurs communes relations avec Morcy.
Pépin répondit qu'il avait connu le Dr Recurt quand ils étaient en relation de garde nationale, ayant été l'un et l'autre capitaines de la 8e k'gion l ; qu'il Pavait
1 Déposition d? Recurt 1 4 août.
( 157 ) vu une ou deux fois depuis le procès d'avril ; que Recurt, pendant qu'il était dans une maison de santé, était même venu un jour dîner chez ïui, en quelque sorte à son corps défendant , uniquement parce qu'on lui avait dit qu'il se trouverait en compagnie de M. Levaillant , membre de ïa Chambre des Députés, qui avait rendu des services à Pépin, pour des recouvrements. Pépin ajouta qu'il ïui serait bien difficile de dire s'il y avait d'autres personnes / cependant il croit qu'il y avait un avocat qui fait ses affaires, nommé Me Lorélut , et un négociant, M. Fauveau} s'il y avait encore d'autres personnes, elles sont venues accidentellement à lajin du dîner; et sans être engag-ées. Le dîner avait été en quelque sorte improvisé ; car à quatre heures on ne savait pas qu'il dût avoir ïieu : il était tard quand M. Levaillant fit dire qu'il viendrait dîner chez Pépin ce jour-ïà.
Ce récit n'est conforme ni à la vraisemblance ni au récit de M. Levaillant. En effet , seïon ce dernier, aussi souvent que ses fonctions de député le ramenaient à Paris, Pépin, qu'il avait obligé, lui faisait beaucoup de politesses et l'invitait à dîner. M. Levaillant n'accepta pas d'abord; il accepta enfin, et c'est après ces itératives invitations qu'il a assisté au dîner à l'occasion duquel on a dû requérir son témoignag-e K
M. Levaillant avait dit qu'il y avait parmi les convives un homme de petite taille, assez commun, décoré de juillet, qui parlait surtout de son amour pour ïa chasse et de son habileté à tirer. On lui a représenté Morey, et il l'a parfaitement reconnu. M. Fauveau avait dit à peu près les mômes choses 2.
1 Déposition de M. Levaillant, 85 août. ' Déposition de M. Fauveau, 98 août.
M. le Président ayant demande à Pépin s'il n'y avait pas à ce dîner une personne connue pour son adresse à tirer, et qui avait beaucoup parle' de ses prouesses à la chasse : Si cela était, a répondu Pépin, ce ne pourrait être que M. Morey, qui tire tres-bien aux prix ; mais je ne puis rien affirmer à cet égard. Au surplus, il ne croyait pas qu'il fût venu quelqu'un à la fin du dîner; c'était cependant bien possible y il était même très-possible , s'il était venu quelqu'un , que ce fût la personne qui lui avait été présentée par Morey} mais il ne se le rappelait pas.
M. Loï'élut l et M. LiCvaillant croient se souvenir qu'une septième personne est venue pendant le dîner. II paraîtrait que Fieschi s'est vanté, en se plaçant au nombre des convives; il n'est venu que pendant le dîner ou quand le dîner finissait, au dessert, pour prendre du café et un verre de liqueur2. Au reste, cette réunion est un indice grave de la liaison étroite de Pépin , de Morey et de Fieschi, et de l'importance que Pépin, négociant établi, manufacturier, propriétaire, ancien capitaine de la garde nationale, donnait à un simple ouvrier, forcé d'emprunter un faux nom pour se dérober aux poursuites de la justice, après avoir subi de graves condamnations.
Pépin a soutenu qu'il ignorait que l'on eût porté chez lui des vêtements pour un individu nommé Alexis. H ne savait pas que cet Alexis fût le même que Bêche?') et encore moins que Bêcher fût une seule et même personne avec Girard ou Fieschi. II ignorait également que le prétendu Bêcher eût demeuré chez Morey ; il a soutenu que Morey n'avait eu avec le soi-disant
1 Déposition de M. Lorélut, 28 août.
1 Interrogatoire de Morry, 2G août.
condamne politique que des relations fort indirectes; que d'ailleurs lui Pépin n'e'tait pas véritablement lié avec Morey, qu'il ne l'avait pas invite' à dîner, que Morey était probablement venu sans invitation; qu'à la vérité ils avaient été tous deux membres de la société de V Union de Juillet , mais qu'il ne croyait pas que Morey fit partie de la société des Droits de V Homme f et que quant à lui, il n'appartenait pas à cette société, quoi qu'on le lui eût imputé à crime, ainsi que d'avoir caché Guinard, Cavaignac , Marrast et Raspail , ce qui était également faux.
Il est impossible de ne pas remarquer en passant et ce qu'il y a de contradictoire entre cette déclaration de Pépin , qui nie avoir été lié avec Morey et l'avoir invité à dîner, et qui admet que Morey est venu dîner chez iui sans invitation : et ce qu'il y a de faux dans ce qu'elle contient relativement à l'affiliation de Pépin à la société des Droits de l'Homme, puisqu'il a reconnu plus tard avoir été membre de cette société, et y avoir exercé des fonctions actives.
II résulta de l'interrogatoire de la dame Pépin une circonstance importante , c'est que Pépin n'a pas dit la vérité lorsqu'il a déclaré qu'il ne connaissait Morey que comme bourrelier et parce qu'il l'avait fait travailler de son état. La dame Pépin a déclaré qu'elle avait les factures de tous les bourreliers qui avaient travaillé pour sa maison , même quand elle et son mari demeuraient à la Gare, et qu'on n'en trouverait aucune au nom de Morey *. L'interrogatoire de la servante des sieur et dame Pépin vient à l'appui de l'assertion de sa maîtresse?; elle a nommé les deux bour-
1 Interrogatoire de la clame Pépin, 28 août.
reliers qui ont travaille pour la maison , lorsque ses maîtres habitaient le 12e «arrondissement, et depuis qu'ils sont de retour dans le 8e. H résulterait cependant d'une déclaration de Fieschi y que Morey aurait, au moins une fois, fourni à Pépin un harnais , ou quelque autre objet de sellerie ou de bourrelerie, puisque celui-ci vouïait en compenser Je prix avec ce qu'il restait devoir, pour sa part contributive des frais de construction de la machine infernale.
La servante de Pépin a également déclaré que ïe docteur Recurt n'avait jamais été le médecin de la famille Pépin , elle a nommé les médecins auxquels on recourait au besoin \
C'était donc sous d'autres rapports que ceux indiqués par Pépin f que Pépin et Morey s'étaient connus. Vous apprendrez ultérieurement qu'ils faisaient tous deux partie d'une même association qui n'était pas celle de Y Union de Juillet y ainsi que Ficschi i'a affirmé2.
Un incident remarquable suivit le premier interrogatoire de Pépin. II avait été ramené le jour même chez lui pour être présent à la vidange et à ia fouille des lieux d'aisances de sa maison; il parvint à tromper la surveillance des deux inspecteurs de police à la garde desquels le commissaire de police Milliet l'avait confié, et il s'évada.
Cependant les interrogatoires de Fieschi conti^ nuaient; il précisa qu'il avait couché quatre ou cinq fois chez Pépin, dans une chambre située sur le derrière de la maison ainsi que l'avait dit celui-ci. Selon la fille Patoutj cette chambre était destinée aux parents
1 Interrogatoire de Marianne Patout, 28 août. * Interrogatoire de Fieschi, 29 août.
<f aux amis qui survenaient, et Fieschi ajouta qu'il avait toujours couché dans le lit, circonstance qui est encore confirmée par le témoignage de la servante , et qui dément ce qu'avait dit Pépin, qu'on ne lui donnait qu'un mateîas. Suivant Fieschi, Pépin savait le véritable nom du prétendu Bêcher f il savait également qu'il portait le nom de Girard au boufevart du Temple, et qu'il ne fallait ïe désigner sous celui de Bêcher qu'au faubourg Saint-Antoine. La dame Pépin ne le connaissait que sous le nom de Bêcher ou à} Alexis, et lorsqu'il prenait quelque chose à crédit, dans la boutique, elle i'inscrivait sous le nom du peintre, parce qu'il travaillait dans une manufacture de papiers peints, et même une fois elle lui a donné le nom de barbouilleur ' pour le désigner. Cette dernière circonstance, dénotait la fréquence et la familiarité des rapports de l'homme, qu'on indiquait sur les livres de cetteananière grotesque avec la famille Pépin /elle a été vérifiée ; les livres ont été compulsés; ils contiennent, du lerjanvier au 28 juillet 1835, divers articles de crédit faits uupeinde pour fourniture de fromage , d'eau-de-vie de Cognac, de macaroni, d'épices, et l'un de ces articles est inscrit au nom du barbouilleur.
Fiescûi a déclaré n'avoir jamais été ni franc-maçon ni carbonaro. On avait supposé qu'il avait pu avoir des rapports avec deux Corses, les frères Giovellina , et par l'un d'eux, qui a été quelque temps attache: au parquet <iu procureur du Roi à Paris, avec un ancien magistral, autrefois procureur général en Corse, depuis chef du parquet du tribunal de première instance du département de la Seine, avant la révolution de
• Interrogatoire de Fieschi, 29 août.
R M'i'ORT.
juillet, et connu par son dévouement pour la branche aîne'e de la maison de Bourbon. Fieschi n'a jamais eu de rapports habituels avec celui des frères Giovellina que nous venons d'indiquer; il s'est adressé à lui une seule fois pour solliciter la permission de voir Janot, qui était arrêté, et cela à une époque où M. Billot, qui n'est allé en Corse que bien longtemps après la condamnation et le départ de Fieschi, n'était plus à Paris '. Fieschi ignorait que ïes Giovellina fussent deux frères -
Cependant il recueillait ses souvenirs, et déclarait chaque jour quelque nouvelle circonstance de son crime. H avait acheté le plomb qui lui a servi à charger les canons de fusil chez le j'èrailleur qui lui avait vendu le foret et son archet; il a fait fondre les balles chez lui, dans un inouïe qu'il a jeté dans le canal. Cette déclaration ne semble pas d'accord avec ce qu'il a dit une autre fois que Morey lui avait apporté les balles et le plomb nécessaires pour charger ses canons de fusil; d'autre part, elle expliquerait pourquoi les balles que Morey aurait jetées hors de la barrière du Trône ou de Montreuiï ne seraient pas de même calibre que celles que Morey avait fondues dans les moules trouvés chez lui.
Fieschi et Morey, confrontés ensemble, se sont mutuellement reconnus.
En présence de Morey, Fieschi a soutenu que celui-ci le connaissait depuis long-temps sous le nom de Fieschi j qu'il l'avait accompagné en se disant son oncle, quand Fieschi était aller louer un log-ement au boulevart du Temple, sachant bien que Fieschi
1 Déposition de la dame Billot , 39 août.
prenait alors le nom &ç Girard} que Je lundi 27 juillet, Morey avait bu de la bière avec lui, sur ïe boiilevart du Temple, sous une tente, entre midi et une heure; qu'il avait certainement montré ou donné à Morey la facture de ses canons de fusil; enfin qu'il avait donné rendez-vous à Morey, ïe 28, dans la rue des Fossés-du-TempIe, vers midi, et en tout cas, à la barrière de Montreuil.
Morey, de son coté, a soutenu que Fieschi pouvait croire lui avoir confié qu'il prenait le nom de Girard, mais qu'il ne l'avait jamais fait; qu'il ne ï'a point accompagné quand il a été louer son appartement, et qu'il n'y a jamais mis les pieds; que c'est faussement qu'on prétend l'avoir aperçu sur le boulevartdu Temple, le lundi 27 juillet, et que Fieschi s'est trompe quand il a cru le voir; qu'il n'a aucune connaissance de la facture des canons de fusil, et que, depuis plus de cinq semaines avant l'attentat, il n'avait point rencontré Fieschi.
Fieschi et Boireau , confrontés ensemble, se sont reconnus.
Fieschi a persisté à dire, en présence de Boireau, que ce jeune homme était venu plusieurs fois le demander, boulevart du Temple, n° 50; qu'il ne sait pas sous quel nom il le demandait au portier, mais qu'il s'arrangeait toujours de manière à le faire descendre; que, dans une de ces visites, Fieschi avait donné à Roireau le pistolet qu'il avait reçu de l'armurier Bunj ; qu'il avait couché une fois chez Boireau assez récemment et qu'il y était allé une autre fois, pour y cbiifchèr encore, mais qu'on ne l'y avait point reçu; que Roireau lui avait parie du complot de Neuilly comme quelqu'un qui en connaissait les auteurs.
M. le Président a rappelé' à Boireau que pour expliquer ïes révélations qu'il avait faites à Suireau, la veille de l'attentat, il avait dit que Fieschi lui avait annoncé que les carlistes devaient faire un coup, et qu'il fallait que les patriotes se tinssent prêts. Boireau s'est borné à répondre qu'il était innocent de l'attentat qui avait été commis; qu'il n'avait rien à dire de plus, et qu'il ne répondrait à aucune question.
II était difficile de croire, si les aveux de Fieschi étaient sincères, qu'ils fussent complets. Le logement qu'il avait pris semblait avoir été eboisi à dessein de commettre le crime dont H avait été le théâtre. L'époque de la location de ce logement coïncidait avec l'époque du 1er mai,jourde la fête du Roi. Si la déclaration de la fille Lassave, qui affirme avoir vu, à la fin d'avril, dans l'appartement de Fieschi f des morceaux de bois semblables à ceux qu'elle y a revus le 26 juillet, et qui ont servi à ïa construction de la machine, était exacte, iï était permis d'en conclure que le logement avait été loué et les pièces de bois achetées dans l'intention de s'en servirpourl'exécution de détestables projets, s'il y avait une revue le jour de la fête du Roi.
Fieschi, en avouant que Morey l'avait assisté dans .e choix et dans la location de l'appartement, et avait eu connaissance de l'achat des canons de fusil; que Morey était venu le voir le lundi 27, et lui avait assigné un rendez -vous pour le lendemain 28, à une heure de la journée qui devait coïncider avec i'instant où l'attentat aurait été commis, en disait trop ou n'en disait pas assez, car il était évident que Morey ne pouvait à la fois être dans sa confidence et n'y être pas. Celui-ci était plus conséquent en niant tout; mais les déclarations de Nina, et surtout les circonstances qui
( 165 ) avaient accompagna la découverte de la malle et du carnet de Fieschi, demeuraient, il était certain que Morey e'tait le dépositaire des dernières volontés de Fieschi; qu'il l'avait vu faire sa nialle; qu'après s'être empare' de son carnet pour le détruire, il i'avait jeté dans les latrines de la maison qu'il habitait; enfin, qu'il avait cherche' à dérober Nina à toutes les recherches, et à l'éloigner de Paris.
H en e'tait de même à l'égard de Boireau et de Pépin. Les indices qui ressortaient contre eux des déclarations de Fieschi devaient être complètes ou démentis. Boireau e'tait lie avec Fieschi ; il venait le voir; Fieschi allait eouelier chez lui. Peu de temps avant l'événement, Fieschi, s'apercevant que ce jeune homme n'avait point d'armes dans un moment où il avait été dit entre eux qu'il fallait que les patriotes se tinssent prêts , lui faisait présent d'un pistolet. Boireau avait annoncé, la veille, l'attentat qui devait être commis le lendemain; il était instruit du complot de Neuilly.
Il y avait là des circonstances que Boireau ne pouvait détruire par dépures dénégations, et il fallait qu'il les expliquât, ou qu'elles fussent expliquées à son avantage, pour qu'elles ne constituassent pas des faits à sa charge. En effet, en écartant même ce qu'on ne savait que par les interrogatoires de Fieschi, la déposition de Suireau et tous les témoignages qui concouraient avec le sien subsistaient. H ne suffisait pas d'accuser Suireau d'imposture, puisque Suireau n'était pas un témoin isolé; puisqu'il avait dénoncé un fait qui s'était vérifié, il fallait indiquer d'une manière plausible la cause de son eirreur ou de son mensonge, ou démontrer clairement sa haine et la fausseté de son témoignage.
( 1Ô6 ) Quant à Pépin, ses relations avec Fieschi étaient constantes, indépendamment des déclarations de (•<•iui-ci. C'était chez Pépin que le tailleur Fournier avjiit porté les vêtements destinés à Fieschi sous le fimx nom à' A lexis, et ià on les avait reçus pour le compte iYA lexis et remis à Fieschi. Fieschi avait été caché chez Pépin y il y venait souvent; il y lisait les journaux; il y prenait des marchandises à crédit : tous ces faits étaient établis. De plus, Fieschi prétendait avoir reçu de Pépin une somme d'argent pour acheter les canons de fusil , et, s'il n'avait pas instruit Pépin de la véritable destination de cet argent , il lui avait dit qu'il s'en servirait pour armer des Corses. Il déclarait d'aitfenrs qu'il avait fait falsifier la facture des canons de fusil dans l'intention de tromper Pépin, qui devait concourir à en rembourser le montant.
Dans cette situation, le soin qu'avait pris celui-ci de se dérober à tous les regards dès le 28 juillet, avant l'attentat, l'embarras évident de son langage, le peu de netteté de ses réponses, venaient fortifier les indices qui s'élevaient contre lui; mais il y avait encore, en ce qui le concernait, bien des nuages à percer pour arriver à la vue distincte, soit de la paît qu'il pouvait avoir eue au crime, soit de son innocence.
Il devenait déplus en plus urgent d'obtenir de Fieschi des déclarations nouvelles : c'était le meilleur moyen de contrôler celles qu'il avait faites jusqu'alors. S'il ne disait pas la vérité, il devait se couper et s'embarrasser dans ses récits; s'il la disait, il ne pouvait que répéter les mêmes choses, d'une manière plus explicite, et la justice réclamait évidemment de plus amples développements.
M. Bouvier, ancien directeur de la maison centraJe de
détention d'Embrun, était venu à Paris. M. le Président jugea qu'il pouvait être utile à la manifestation de la vérité qu'il vit Fieschi. Fieschi se louait singulièrement de lui, et le plaçait au preniier rangde ses bienfaiteurs ; et, s'il faut l'en croire, la reconnaissance est pour lui une religion. C'est ainsi qu'il disait à M. Bulos , qui l'avait appuyé, en 1831, auprès de M. le général Pelet : Vous avez maintenant un Jusil et un sabre à votre disposition ; si quelqu'un vous déplaisait, adressez-vous à moi1. Il était probable que les exhortations de M. Bouvier achèveraient ce qu'avaient commencé celles de M. Lavocaty et que Fieschi, s'il avait réellement des révélations à faire, ne les retiendrait plus suspendues à ses lèvres.
Cette attente n'a point été trompée. M. Bouvier trouva Fieschi occupé à dicter ou à faire écrire l'histoire de sa vie, et précisément il en était au chapitre qui traite de son séjour à Embrun, il s'étendait sur les services qu'il avait reçus de M. Bouvier, et sur les éloges que méritait, selon lui, ce bienfaiteur de l'humanité. Fieschi a vu deux fois M. Bouvier. Après lui avoir témoigné combien ii trouvait flatteur et consolant que des hommes aussi honorables que M. Lavocat et lui vinssent ïe voir jusqu'aux pieds de i'échafaud, Fieschi lui parla de son repentir, de son amour pour Laurence Petit, dont ii lui a paru toujours très-épris , quoiqu'il ne cesse de lui reprocher son crime et ses malheurs ; et enfin de la construction de sa machine, dont ii s'est dit l'inventeur et ie principal ouvrier. M. Bouvier lui répondit qu'il ne cherchait pas à connaître ses secrets, qu'il voulait demeurer étranger à son procès; mais, puisqu'il le mettait
Déposition de M. Bulo.i.
( «es ) sur la voie, qu'il l'invitait à dire tout ce qu'il importait à la justice de connaître. H lui conseilla d'abandonner le système de réticence dans lequel il semblait persévérer, et de ne plus rien dissimuler à M. Lavocal.
La première visite de M. Bouvier à Fieschi avait eu lieu le 7 septembre et la seconde le 10. Le lendemain 1 1 , Fieschi fit à M. le Président une déclaration qui peut se résumer ainsi qu'il suit :
« Quelque temps après qu'on eut commencé à le poursuivre, désespéré de la perte de sa place et des mauvais procédés de Laurence Petit à son égard, Fieschi conçut la. mal heureuse idée de sa machine; comme il connaissait Moret/ pour un ennemi du Gouvernement, il alla le trouver et lui en montra le dessin , avant d'avoir formé encore le projet de le mettre à exécution. Morey en fut enthousiasmé, et lui dit : Si j'avais assez de fonds , je fournirais aux dépenses nécessaires. Ce projet revint souvent dans leurs conversations. Cependant Fieschi n'avait pas d'ouvrage; le temps lui pesait, il avait besoin de se distraire; il lui fallait trouver uu emploi de ses facultés et de son énergique activité. Morey le mena chez Pépin en lui disant : C'est un homme qui fait travailler beaucoup d'ouvriers et il pourra vous occuper, soit à Lagny ou il a une fabrique , soit ici. Pépin promit de s'occuper de Fieschi, mais ses promesses tardaient à se réaliser. Alors Morey parla à Pépin du dessin de la machine, et le lui fit voir; l'enthousiasme de Morey gagna Pépin; il dit : Si l'homme est solide, on pourrait faire les dépenses qui seraient nécessaires ; moi je les ferais. Morey rendit compte à Fieschi de ce qu'il avait fait. Pépin s'informa ai Fieschi n'était pas un homme à tourner le dos dès qu'il aurait engagé sa parole. H fit appeler Fieschi; alors, dit celui-ci, nous nous trouvâmes tous les trois
ensemble; ils me demandèrent à quelle somme pourrait monte?* la dépense de la machine y je me séparai d'eux un instant et fis un calcul détaillé , qui montait à peu près à 500 fr. »
« Ces choses s'étaient passées vers la fin de février ou au commencement de mars. H fut décide que Fieschi irait chercher un logement; il en trouva un qu'il jugea propice : mais lorsqu'il voulut l'arrêter, iï prit Moreij avec lui : Je logement convint à tous deux. Fieschi donna cinq francs d'arrhes; le prix du loyer annuel fut fixé à 315 francs. Pépin fut engagé à venir voir si, lui aussi, trouvait le local propice y iï y vint, et c'est la seufe fois qu'il y soit venu. Fieschi exposa alors qu'il était nécessaire de meubler i'appartement : il n'avait rien; Laurence Petit Pavait dépouillé de tout; il fit le détaiï des meubles indispensables à un ménage de garçon. Son devis se montait à cent trente et quelques fiancs; Pépin lui remit cette somme. Fieschi acheta quelques meubles.»
Le détail s'en est trouvé sur son carnet; la fille Damât nous en a donné l'inventaire.
<rlï prit possession de l'appartement le 8 mars. J'avais encore , dit-il, quelque argent qui m'appartenait} je me suisprocuré de l'ouvrage pour gagner ma vie. Par amourpropre, je disais à Pépin que je gagnais plus que je ne gagnais réellement , ne voulant pas passer pour un sicaire qui agissait pour de l'argent. «On s'attendait à «une revue pour le 1er mai : par conséquent vers iv «6 avril, je voulus acheter du bois. Je fus avec Pep&i, «sur le quai qui va du pont d'Austerlitz à la Râpée. «■ Autant que je puis me le rappeler, j'avais un habit de «drap bleu, Pépin avait une casquette en tissu de crin «gris et une blouse de toile grise, qui à force d'avoir
RiPl'OBT. oa
<tété lavée était devenue blanche. Nous avons tous les «deux ensemble marchandé le bois qui était nécessaire, «en nous adressant tant au garçon qu'au maître du «chantier. Nous achetâmes quatre chevrons en chêne, «épais de deux pouces à-peu-près, et une membrure «en bois de hêtre, de trois pouces d'épaisseur, six « pouces de largeur et huit pieds de longueur. Je don- «nai trois pièces de cent sous; on me rendit trente on «trente -deux sous. » Fieschi aïla ensuite chercher un commissionnaire et fit prendre son bois. Pour qu'on ne sut pas où ii le faisait porter, il le fit déposer au coin d'une borne, près de la boutique où il voulait le faire façonner; ensuite il porta ce bois, deux pièces à deux pièces, à l'ouvrier qu'il avait choisi, en lui expliquant comment ii fallait le travailler. »
Depuis, il a été prouvé que ces pièces de bois n'avaient point été portées directement dans la rue où demeurait l'ouvrier qui devait les façonner, mais avaient d'abord été déposées à la manufacture de Lesage.
«Cette façon coûta six francs. L'ouvrage achevé, Fieschi emporta les morceaux de bois chez lui; il ne fit pas façonner la membrure; ii déposa le tout dans sa chambre. »
Nous continuons à résumer la déclaration de Fieschi.
« Il s'agissait de se procurer des fusils. Pépin, d'abord sans nommer personne, dit qu'il savait quelqu'un qui pourrait en procurer; plus tard, il s'expliqua : c'était Cavaignac, alors détenu à Sainte-Pélagie, qui, selon Pépin, connaissait quelqu'un qui avait des fusils en dépôt; mais voyant qu'il n'y avait pas de revue annoncée pour le Ie' mai, Pépin ne demanda point de fusils, et nous dîmes, continue Fieschi: attendons en juillet. Vers cette époque, Pépin obtint, sous un faux nom, une permission pour
aller voir Cavaignac. H raconta à Fieschi qu'en parlant à Cavaignac de cette affaire , il lui avait dit qu'il avait besoin de vingt à vingt-cinq fusils , et qu'il fallait que, Cavaignac , fût assez discret pour ne pas demander à quel usag-e ils devaient servir. Cavaignac aurait répondu qu'il attendait quelqu'un qui le devait venir voir et qu'il en parierait. On n'eut pas de réponse. »
«Quand Pépin allait à Sainte - Pélagie pour voir Cavaignac y il voyait aussi Guinard. Pépin écrivit vers ce temps-là à Cavaignac une lettre signée d'un nom qui n'était pas le sien : il y demandait à celui-ci, si V homme pouvait compter sur la remise prochaine des 20 ou 25 francs f parce qu'il n'attendait que cela pour partir. Ces 20 ou 25 francs f c'étaient les fusils nécessaires au service de la machine. J'ignore; dit Fieschi, si Pépin avait confie l'affaire à Cavaignac, mais c'est ma pensée f et je crois que c'est pour ce motif qu'a été résolue l'évasion de Sainte-Pélagie y puisqu'elle a eu lieu peu de jours avant les fêtes, Ma pensée à moiy au sujet de Cavaignac, de Guinard et des autres évadés y est que, s'ils ne sont pas sortis de France au moment de leur évasion y c'est qu'informés par Pépin de ce qui devait se passer f ils devaient rester à Paris pour attendre l'événement. »
e Fieschi a ajouté que la résolution de commettre l'attentat était arrêtée avant la visite du prince de Rohan à Pépin. II s'est quelquefois demandé si Pépin n'était pas carliste : ses relations avec le prince de Rohan l'avaient porté à le croire ; car il pouvait difficilement comprendre que le prince de Rohan fût républicain, et il avait entendu Pépin dire qu'on était plus heureux sous Charles X que sous Louis-Philippe. Dans tous les cas, l'opinion de Fieschi est, qu'en dehors de la raa-
chine, dont l'invention et l'exécution fui appartiennent, on ne peut s'empêcher de regarder Pépin, en cette affaire, comme fe principal agent des partis ennemis du Gouvernement. »
Pour Fieschi, tour à tour napoléoniste et républicain, il pouvait être sans conviction politique, mais à coup sûr il n'c'tait pas carliste. Un jour, lorsque la duchesse de Berri était à Blaye, le menuisier Vincent lui ayant dit, en plaisantant, que Charles X reviendrait bientôt, Fieschi lui répondit, en faisant, selon ses mœurs et avec sa canne, fe geste d'un homme qui met en joue : S'il revenait, je l'aurais bientôt tué , quand même ma tète devrait sauter ; je l'ai risquée deux ou trois fois* . L'ensemble de sa conduite ne dément point ce propos.
«Quand Pépin , Morey et Fieschi furent certains qu'il y aurait une revue pour les fêtes de juillet, ce dernier, toujours selon sa déclaration, se procura les canons de fusil, et, aussitôt que Pépin le sut, if donna cent quatre-vingt-sept francs et quelques centimes poulies payer. Fieschi ayant apporté chez fui les canons de fusil, fit lui-même tout -le travail de l'assemblage des pièces de bois et de la traverse de derrière sur lesquels reposaient les culasses des fusils. Il fit le modèle de la ferrure et mit tout en règle. »
«Sept ou huit jours avant le 28 juillet, lorsque le marché des canons de fusil était déjà conclu, Pej)in , Morey et Fieschi se donnèrent rendez-vous au bouïevart de la Salpétrière, près du corps de garde de la Poudrière, sur le chemin qui conduit à la Garre, derrière l'hôpital général. Fieschi arrivé le premier, fut rencontré en ce lieu par un nommé Caillot, caporal delà 3e compagnie des sous-officiers sédentaires, dans laquelle avait
Déposition de Vincent.
servi Fieschi, et par un autre homme qui avait soin de ses effets lorsqu'ils étaient camarades; ces militaires îe reconnurent, et il les accompagna jusques dans un jardin où ils allaient acheter de la salade. Morey joignit Fieschi; ils allèrent au devant de Pépin, qu'ils rencontrèrent sur la place de la Salpe'trière ; ils prirent alors la ruePoliveau, sortirent par le moulin de la Papeterie, et allèrent s'asseoir tous les trois auprès des arcades, ou sous les arcades du pont d'Austerïitz , en amont. Là , tout ce qui concernait l'achat des canons de fusil fut combine'. Le lendemain Pépin remit l'argent a. Fieschi; c'est la dernière fois qu'il a vu Pépin. »
Depuis , Fieschi a dit que l'argent lui avait été donne' par Morey auquel Pépin l'avait remis.
a Morey était venu sept ou huit fois voir Fieschi depuis qu'il habitait le boulevart du Temple ; il a vu la machine toute montée, avant que les canons de fusil fussent poses; ce fut lui qui apporta les balles, les chevrotines et la poudre.
Fieschi avait dit , peu de jours auparavant, qu'il avait fait fondre lui-même les balles; et on a trouve' dans les fusils des lingots de plomb qui n'étaient point réduits en halles.
«Le matin du 28 juillet, dans l'agitation où se trouvait Fieschi, il alla donner audience à ses réflexions , sur le bord du canal ; en rentrant chez lui, il rencontra Morey, rue des Fossés-du-Temple, et lui demanda ce qu'il faisait là; Morey lui dit qu'il venait voir ce qui se passait; c'est alors qu'ils se donnèrent définitivement rendez-vous pour l'après-midi à la barrière de Montreuil. »
II résultait d'une déclaration qui fait partie de la procédure que, la veille ou l'avant-veille de l'attentat, un homme ou deux, montés sur des chevaux, devaient
passer devant la fenêtre de Fieschi, sur le boulevart du Temple, pour qu'il pût e'tabïir la mire de sa machine. M. le Pre'sident interrogea Fieschi sur cette circonstance; il la nia, et il repondit que les hommes à cheval, qui passaient tous les jours sur le boulevart, lui suffisaient pour prendre ses hauteurs. Vous vous convaincrez plus tard qu'au moment même où il venait de dérouler une si grande masse de circonstances nouvelles, il en tenait quelques-unes encore en reserve, dont il ne s'est de'cide' qu'ultérieurement à révéler ou à reconnaître l'existence. C'est ainsi qu'il persistait à soutenir que Boireau n'avait, en aucune manière, concouru à la confection de sa machine, qu'il ne lui avait point confie' son projet, et qu'il lui avait seulement dit, le 27, qu'il y aurait quelque chose le lendemain.
Cette déclaration de Fieschi rendait de nouvelles enquêtes nécessaires; il fallait que la sincérité de son récit fût mise à l'épreuve, et pour cela, on devait rechercher et constater avec soin toutes les circontances de fait qui y étaient rapportées.
La difficulté de trouver le chantier où Fieschi avait acheté ses chevrons a été fort grande. On a soigneusement exploré les nombreux dépôts de bois qui se trouvent sur le quai de la Râpée, et les livres de tous les marchands auxquels ces dépôts appartiennent. Durant plusieurs mois qui s'étaient écoulés, l'état des lieux était changé dans quelques chantiers, ce qui rendait les vérifications plus difficiles. Enfin la description qu'avait donnée Fieschi a paru s'appliquer assez exactement au chantier du sieur Poucheux , situé quai de la Râpée, n° 17 l. On a trouvé dans le livre-journal de ce marchand
1 Déposition de Poucheux père, 20 septembre
quelques articles qui pouvaient se rapporter aux pièces de bois que Fieschi a employées; mais elles paraissent avoir été' vendues le 26 mai, et c'était au pïus tard vers le 26 avril que l'achat de celles-ci devait avoir été fait. Cependant Fieschi a reconnu M. Poucheux père pour îe marchand qui lui avait fourni ses pièces de bois, et ïe commissionnaire qui est venu les prendre a à peu près reconnu le chantier du sieur Poucheux.
Ce commissionnaire, nommé Chanut1 , croit se rappeler qu'après les fêtes de Pâques, et ïe lendemain de la foire de ïa barrière du Trône, un inconnu vint ïe trouver à la pïace de ïa Bastille, dans la matinée, et lui dit de prendre une voiture et de venir avec lui chercher quelques pièces de bois qu'il avait achetées quai de la Râpée.
II est nécessaire ici de bien fixer la date de ce fait. La foire de ïa barrière du Trône commence îe jour de Pâques, et dure quinze jours. Pâques se trouvait cette année ïe ï9 avril; la foire n'aurait dû finir que ïe 4 mai. Le lendemain de ïa foire serait donc tombé ïe 5, et dès lors ïe récit de Fieschi et celui du commissionnaire Chanut seraient contradictoires; car on n'aurait pu acheter ie 5 des bois qui devaient être employés à fabriquer une machine destinée à fonctionner ïe 1er. Mais ïe commissaire de police du quartier a affirmé que les préparatifs que l'on avait dû faire pour ïa célébration de ïa fête du Roi, à ïa Barrière du Trône, avaient obligé l'administration municipale à faire retirer ïes marchands de l'emplacement qu'ils occupaient ïe 26 ou le 27 avril; qu'ainsi ïa foire avait fini en réalité un de ces jours-là, ce qui met d'accord
Procès-verbal de transport, de M. Jourdain, 89 septembre.
Fieschi et Chanut, puisque c'est le 27 oq le 28 que peut avoir eu lieu le transport des morceaux de bois. L'inconnu accompagna le commissionnaire au ch antier, et chargea dans ïa voiture à bras de Chanut des bois e'quarris*. H lui prescrivit ensuite de les voiturer jusqu'à une fabrique de papiers peints, située avenue des Ormes, où il déchargea sa voiture. Chanut a parfaitement reconnu la manufacture de papiers peints de M. Lesage , pour la maison à ïa porte de laquelle il avait de'chargé les morceaux de bois qu'il apportait de ïa Râpée. L'inconnu l'attendait là; et, avec son aide, a porte' ses bois e'quarris dans la cour de cette maison, où il les a déposés, près de ïa porte cochère, contre ïa cïoison d'un petit hangar construit à gauche en entrant dans la cour. Apres cette opération, le commissionnaire fut payé et renvoyé. Chanut a été confronté avec Fieschi; ils se sont mutuellement reconnus1. La dame Lesage a déclaré qu'un lundi, elle ne saurait affirmer si c'était après Pâques ou avant ïa fête du Roi (or, le 27 avril était précisément un lundi), un ouvrier, qu'elle connaissait sous ïe nom de Bescher, et que son mari avait occupé dans sa fabrique, était venu lui demander ïa permission de déposer quelques pièces de bois dans sa cour; elle y consentit, et presque aussitôt cet homme entra avec un commissionnaire portant quatre ou cinq pièces de bois équarries, qu'iï déposa près de ïa porte cochère; il dit qu'iï voulait en faire un métier pour sa fiïïe , et paya ïe commissionnaire. Pendant plusieurs jours il vint les chercher ïe soir pour les emporter2.
1 Confrontation de Chanut et de Fieschi, ;îo septembre. * Déposition de la dame Lesage .
( ïn )
On avait remarque, dès le conimenccmeni de l'instruction, surï'un des chevrons qui scrvak-ntde montants à la machine infernale , ces mots écrits au crayon noir
et à demi cfface's : Rue de Mofit , n° 41 . On voulut
suivre ce premier renseignement pour découvrir, s'il était possible, le lieu où les chevrons avaient c'te' achetés, et trouver ainsi une nouvelle trace de l'auteur ou des auteurs de ï'attentat. Des perquisitions furent faites chez tous ïes menuisiers, charpentiers, marchands de bois qui demeuraient dans les rues de Montmorency y Montorgueilf Montmartre, Montaigu } Montholon f Montpensier, et généralement dans toutes les rues dont le nom commence par ces quatre lettres '.
Enfin, on trouva, rue de Mon treuil , n° 4 1 y un menuisier nomme' Josscrand^ f qui se souvint très-bien d'avoir confectionne', dans le courant d'avril ( il a dit plus tard du 5 au 10, ce qui est e'videmment une erreur puisque le bois n'a pu être acheté' avant le 27 ) un châssis pour un individu qui disait se nommer Girard et exercer la profession de mécanicien ; cet homme avait refuse' de faire connaître à quel usage il destinait ce châssis; le menuisier crut que c'était une espèce de métier. II était monte' sur quatre pieds ou chevrons de trois pieds six à huit pouces , ils e'taient ïie's par un bâtis compose' de six traverses et d'une barre en forme de T. La traverse de devant était mouvante, et les deux pieds de derrière à coulisses. Le menuisier demandait 6 francs pour la façon; Girard n'en voulut donner que 5; et 10 sois, au lieu de 20 pour la barre du T.
Girard transporta chez lui ces pièces de bois de'mon-
Procès-verbal de perquisition du commissaire de police Vassal, 1er août. Dépositions de Josscrand, Bridault , la femme Mogct, et les confrontations avec Fieschi (33 août).
Rapport. 33
tées, en différentes fois, ou plutôt il emporta lui-même trois morceaux de bois et envoya chercher le reste par un commissionnaire. II dit au menuisier que les chevrons lui avaient coûte' 13 fr. 10 sous. Fieschi a dit en effet que c'e'tait le prix qu'il en avait donné et son carnet contient une note qui est à peu près conforme à cette donnée. La première fois qu'il était venu chez Josserand, ii avait écrit aveede la pierre noire, l'adresse du menuisier sur une des pièces de bois. Josserand a reconnu Fieschi et sa machine. II a fait observer que les pieds avaient dû être sciés depuis qu'il les avait façonnés, parce qu'ils étaient plus hauts quand ils étaient sortis de sa boutique. If a ajouté que ce n'était pas chez lui qu'avait été travaillée la traverse qui supportait les culasses des canons de iûsif -.
Le marchand de bois Poucheux f ni aucune des personnes employées à son chantier ne se souvenant d'avoir vu Fieschi venir acheter ses chevrons et sa membrure, on ne pouvait, à l'aide de feur témoignage, vérifier si Fieschi était on non accompagné de Pépin quand il avait fait cet achat.
Mais une dame Moget dépose que, dans le courant du mois d'avril, trois individus se sont transportés dans son chantier pour marchander un morceau de bois de charpente. Deux de ces individus paraissaient être des ouvriers, le troisième était un Monsieur qui se tenait un peu à l'écart; il paraissait âgé de 60 ans, ses vêtements étaient noirs et en bon ordre; sa taille était de cinq pieds un ou deux pouces. Ce signalement se rapproche de celui de Morey; toutefois Fieschi a dit expressément que Morey n'était pas venu avec lui pour
1 Confrontation de Josserand avec F ieschi, l" août.
acheter le bois. Pépin pourrait bien à sa blouse avoir été pris pour un ouvrier, mais non pas Fieschi , qui portait un habit de drap bleu. Quand Morey aurait été présent, iï serait donc encore difficile de reconnaître dans les hommes qui seraient venus chez la dame Mogety Fieschi et ses compagnons. La dame Moget ayant demande' où elle devait envoyer la pièce de bois, l'un des acheteurs, qu'elle suppose avoir e'te' un menuisier, dit : rue de Mon treuil ; comme il allait indiquer le numéro, un autre l'interrompit et le marche' ne fut pas conclu.
M. Burghf marchand de bois, quai de la Ràpe'e, n° Ie', croit se rappeler que deux ou trois individus de taille moyenne sont venus chez iui , vers la fin d'avril , pour acheter des chevrons et du bois de hêtre; comme il ne vendait pas de bois de hêtre , il les renvoya chez un autre marchand, le sieur Poucheux1. II est remarquable que M. Burghf qui a déclare' avoir fourni souvent du bois à Pépin f pour son hangar de la rue de Bercy, et l'avoir vu plusieurs fois dans son chantier, en blouse blanche, avec une ceinture de cuir verni et coiffé d'une casquette en crin gris et à visière noire, ne dit point l'avoir reconnu au nombre de ces deux ou trois individus.
Pour ne plus revenir sur l'origine et la façon des pièces de bois qui ont servi à la construction de la machine infernale, nous devons rapporter ici les dépositions du menuisier Du branle et de l'ouvrier en menuiserie France f qui complètent tout ce qui se rapporte à cet objet.
Dubranle* a déclaré que Fieschi était venu dans
1 Procès-verfcal Je transport de M. Jourdain . 2i septembre. * Déposition de Dubranlt, 3 août.
sa boutique, le 22 ou le 23 juillet, pour y acheter un morceau de membrure long de trois pieds et demi à quatre pieds. H apporta en même temps deux montants ou chevrons de bois de trois pieds environ de hauteur, et de trois pouces carre's d'épaisseur. On avait pratiqué deux mortaises dans la traverse de ces chevrons. Fieschi désirait qu'on en substituât deux autres à celles-là , et il avait marque' au crayon les places où il voulait que les mortaises fussent faites. II est venu le lendemain prendre la membrure et les chevrons; la membrure était rabotée des quatre faces, les mortaises étaient faites; il a payé 2 fr. pour le tout. Iî a dit qu'il voulait s'en servir pour monter un dévidoir. Le samedi 25 juillet, à sept heures du soir, il est revenu avec la membrure; il y avait fait une entaille qui avait fait éclater le bois. H demanda qu'il fût fait, sur la face opposée à celle qui était ainsi ébréchée, vingt-cinq entailles conformes au modèle dont il donna le dessin au crayon sur un morceau de papier. H avait besoin de sa pièce de bois pour le lendemain dimanche 26 à dix heures du matin; il ne put l'avoir qu'à une heure et demie de l'après-midi. Il paya cet ouvrage 3 francs; on lui en avait demandé quatre.
Le menuisier Dubranle a reconnu dans la machine la membrure qu'il avait fournie, avec son entaille accompagnée d'un éclat, sur le côté opposé aux vingtcinq créneaux, et les fausses mortaises qui y avaient été originairement pratiquées. France a pleinement confirmé cette déposition de son maître \ Fieschi, en s'en allant, demanda l'adresse d'un serrurier. II alla en effet commander la ferrure de sa machine chez le sieur Pierre, entrepreneur de serrurerie. Nous aurons à vous entretenir plus tard de cette circonstance, dans laquelle Boire au est intéressé.
1 Déposition de France, 30 septembre.
II résulte des renseignements recueillis que la menuiserie de la machine a coûté à Fieschi 24 f V., savoir : 1 3 fr. 50 c. pour prix d'achat des chevrons en bois de chêne, 5 fr. pour la façon de ces mêmes chevrons, 50 c. pour le T, 2 fr. pour prix d'achat et façon de la membrure en bois de hêtre, 3 francs pour le crénelage de la membrure.
H ne sort de cette partie de l'instruction aucune charge contre Pépin. Poucheux ne se souvient de rien. Chanut , la dame Lcsage , Josserand, , Dubranle et France n'ont vu que Fieschi; la déposition de la dame Moget serait plutôt à la charge de Morey que de Pépin, si Fieschi n'assurait pas que Morey n'était pas alors avec Pépin et lui1. Celle du sieur Burgh, qui connaît Pépin et qui ne l'a pas reconnu, viendrait à la décharge de celui-ci.
Ou a cherché à vérifier les circonstances relatives à l'entretien qu'auraient eu Pépin, Morey et Fieschi , près des arches du pont d'Austerlitz , en amont, dans ïa huitaine qui précéda le 28 juillet. Fieschi avait dit qu'il avait été rencontré, comme il se rendait au lieu convenu, par deux vétérans, ses anciens camarades. lis ont été entendus: leurs dépositions ont confirmé le récit de Fieschi. Le 24 ou le 25 juillet ils l'ont rencontré entre quatre heures et demie et cinq heures du soir, Fieschi n'avait pas précisé i'heure, sur ie boulevart de fa Salpétrière, à cent cinquante pas environ du poste, en face de la Poudrière; ils lui ont parlé. II semblait attendre quelqu'un2. Toutefois Fieschi était seul en ce moment, et cette confirmation d'une partie de son récit, (jui ne les concerne pas, ne saurait tourner à la charge
1 Interrogatoire de Fieschi, 14 septembre.
* Dépositions de Caillot et de Zinger, l 4 septembre.