‹ Attentat du 28 juillet, 1835Chapitre 3 sur 17 · FIESCHI · texte numérisé non relu

FIESCHI

Le 2 8 juillet, le Roi, dédaignant les bruits sinistres qui avaient pénétré jusqu'à lui, sortit des Tuileries pour passer en revue la garde nationale et la troupe de ligne rangées sur les deux côtés des boulevarts. Ce jour-là ses enfants avaient voulu le couvrir de leur corps; M. le duc

d'Orléans, M. le duc de Nemours, M. le prince de JoinviUe, entouraient le Roi et le serraient de près. A ia suite de Sa Majesté étaient M. le duc de Broglie, président du conseil, M. le maréchal marquis Maison, ministre de ia guerre, M. Thiers , ministre de l'intérieur, MM. les maréchaux duc de Trcvise, comte Molitor, comte Lohau, et un grand nombre de généraux et d'officiers supérieurs de ia garde nationaïe et de l'armée.

A midi, ie cortège, se dirigeant vers la Bastille, était arrivé devant le Jardin-Turc : les yeux du Roi se portent par hasard sur la gauche; il aperçoit de la fumée sortir d'une fenêtre; et par une pensée rapide comme l'éclair, JoinviUe , ceci me regarde f dit-il; en même temps une forte détonation, semblable à un feu de peloton mal dirige, se fait entendre; un vide est fait autour du Roi! Le duc d'Orléans se jette sur son père qui le rassure à l'instant. Tous les regards effrayés cherchent aussitôt le Roi : on leyoit debout! Ni lui, ni aucun de ses enfants n'est atteint! La mort les a enveloppés sans les toucher. Leurs chevaux sont blessés, et une balle a passé si près du front du Roi qu'elle y a laissé une longue trace noire. Mais quel déplorable spectacle! un illustre maréchal, plusieurs généraux, des officiers étaient tombés; des citoyens de toutes les classes, des femmes, des enfants accourus à cette fête nationale, avaient aussi été frappés parla mitraille, comme s'il eût fallu que toutes les conditions sociales et tous les âges concourussent, au prix de leur sang, à l'acheter la vie du chef de l'État!

Allons, Messieurs , marchons: telles furent en ce moment les paroles du Roi.

L'histoire dira ce calme héroïque du prince qui, maîtrisant les poignantes émotions auxquelles son grand cœur était en proie, voulut poursuivre sa marche et se montrer à tous comme un vivant témoignage de la protection de Dieu sur la France; elle dira l'effet soudain et électrique

de ïa nouvelle de l'attentat; ce cri mille fois répété : le Roi est sauce! cette joie mêlée de larmes, cet enthousiasme de tendresse accueillant de toutes parts le prince miraculeusement conservé; elle dira aussi l'indignation universelle contre les auteurs de cet abominable forfait! Mais ce qui attendrit profondément les âmes , ce fut la scène qui se passa à la Chancellerie, lorsque la Reine, recevant de la Providence le prix de ses vertus, revit et serra sur son cœur son royal époux et ses enfants; dans le même moment d'autres mères et d'autres épouses cherchaient en vain leurs maris et leurs fils morts glorieusement pour le Roi et à ses côtés !

Le crime avait eu d'épouvantables résultats; le maréchal duc de Trévise, le général Lâchasse de Vérigny, le colonel Raffé, le lieutenant-colonel de la garde nationale Rieussec, le capitaine d'état-major comte Villate, et auprès d'eux d'honorables citoyens, les sieurs Léger, Prudhomme , Ricard, Benetter, gardes nationaux; Iuglaj', Ardoins, la dame Langoret, la demoiselle Louise Rem y , tous frappés à mort, gisaient pêle-mêle sur le sol ensanglanté.

Plus tard, à différentes époques, le sieur Labrouste, le sieur François Leclerc, les dames Briosne etLedhernez, la demoiselle Rose Alizon, ont succombé à leurs blessures.

Vingt-quatre autres personnes, frappées plus ou moins grièvement, ont survécu; ce sont les généraux Blin , Colbert, Brayer, Heym.es, Pelet; les sieurs Charamande, Marion, Chauvin , Royer, Michel Vidal, Delépme, Ledhernez, Amaury , Bonnet, Frachehond, Baraton, Roussel, la dame Ledhernez , le jeune André Goret, âgé de dix ans, la dame A rdoins, les demoiselles Clotilde François, Louise-Adélaïde Joue et Athanase Jone.

M. le duc de Broglie a été frappé au col d'une balle qui a traversé le collet de son habit, et qui heureusement s'est arrêtée dans la cravate.

Cependant aussitôt après l'explosion, au milieu de ia confusion générale, tous les yeux se tournent vers le lieu d'où les coups sont partis: une épaisse fumée s'échappe du troisième étage d'une maison d'assez mauvaise apparence. En un instant on se précipite, on arrive à ce troisième étage; ia porte de l'appartement est barricadée, on la brise, on entre, on cherche avec ardeur; mais déjà fauteur du crime a disparu.

Une trace de sang conduit à ia fenêtre d'une cuisine donnant sur ia cour de la maison qui communique par derrière à ia rue des Fossés-du-TempIe. Une double corde , solidement attachée à une échelle placée en travers de la fenêtre, pendait au dehors.

Un homme était descendu par cette corde jusqu'au niveau d'un petit toit qui longe le deuxième étage de la maison ; arrivé à cette hauteur, il voit du monde dans la cour, et, par le balancement de la corde, il se jette aussitôt sur le toit de la maison voisine; mais la rapidité du mouvement fait tomber un pot de fleurs; à cette chute un agent de police, qui déjà se trouve dans la cour, lève les yeux et aperçoit l'homme qui fuit ; il s'écrie a Voilà l'assassin ! Celui-ci s'élance vivement du toit, se cramponne à une fenêtre ouverte et se jette dans une cuisine. Cet homme était en effet l'assassin; il avait été horriblement blessé par les éclats de son infernale machine; il était tout sanglant; il avait le cou, le front entr'ouverts , la lèvre coupée et pendante , une des mains mutilée : essuyant de l'autre le sang qui lui voile les yeux, il aperçoit une femme : Laissez-moi passer! lui crie-t-il d'un ton menaçant; et cette femme épouvantée lui ouvre elle-même la porte; il fuit à grands pas; mais arrivé dans la cour, et au moment où il gagne avec précaution fa rue des Fossés-du-TempIe, il est arrêté- par un capitaine de fa garde nationale, fe sieur liognet , et par

( 26 ) le sieur Veyssières , garde national. A l'instant on le reconnaît pour le locataire de l'appartement d'où les coups de feu sont partis; on le désigne comme un ouvrier mécanicien , connu sous ïe nom de Girard : tout le monde sait aujourd'hui que tel n'était pas son nom.

Arraché à l'indignation publique , il est conduit au poste du Château-d'Eau; on le fouille: on trouve sur lui un instrument redoutable, un fouet à manche de bois, armé de trois lanières garnies chacune à l'extrémité d'une forte balle de plomb. On trouve aussi deux quittances du loyer de son appartement, un couteau à plusieurs lames, un peu de poudre de chasse et quelque monnaie; on lui demande pourquoi il a cette poudre, il répond : Pour la gloire , révélant ainsi tout d'abord le trait dominant de son caractère , cet orgueil effréné qui conduit au crime.

Plus tard, et sur sa déclaration, on a retrouvé au poste un poignard en forme de stylet que l'assassin portait au moment de son arrestation.

L'appartement d'où les coups de feu étaient partis se composait de trois petites pièces et d'une cuisine.

II ne contenait d'autres meubles qu'une mauvaise table, quelques chaises , dans la chambre sur le bouievart un matelas marqué du nom de Girard, et unepaillasse.

Dans cette même pièce était une machine de grossière structure, présentant un plan incliné, montée sur quatre pieds en chêne, et sur laquelle étaient rangés vingt-quatre canons de fusil ; elle était braquée devant la fenêtre de manière à prendre ïe cortège en écharpe , c'est-à-dire en travers et de biais; à la fenêtre pendait une jalousie à moitié brisée par la mitraille.

Dans la cheminée de cette pièce, du feu était allumé: un tison, qui sans doute avait servi à mettre le feu aux canons, fumait encore au milieu de la chambre.

Cinq canons avaient crevé; deux étaient déculassés,

les vitres presque toutes brisées, le plafond et ies murs sillonnés par les éclats; de larges traces de sang, répandues çà et là sur le plancher, témoignaient que l'assassin avait reçu de graves blessures : sans doute la Justice divine a voulu qu'il portât de son crime des marques assez profondes pour ne pouvoir échapper à la justice des hommes.

Des recherches exactes firent découvrir sous la paille , dans l'alcôve de la même pièce, un canon de fusil qui n'avait pas de lumière.

Dans la cuisine étaient quatre morceaux de bois qui, «'adaptant aux pieds de la machine, paraissaient en avoir été détachés pour en diminuer l'élévation. On trouva également une scie et un maillet qui portait la trace de coups donnés sur une baguette de fer pour charger les armes; ces deux objets furent reconnus par un habitant de la maison, le sieur Paul, qui les avait prêtés la veille au locataire du troisième étage; une forte baguette en fer, quelques balles, une paire de bas de coton blanc marquée J. F., quelques lettres écrites à des dates fort anciennes, et reconnues plus tard pour avoir été laissées par un des précédents locataires; un morceau de papier portant ces mots: Morosini 30554, qui a donné lieu à une longue procédure restée sans résultat, voilà ce qu'on saisit dans différentes parties du logement.

Un objet d'une autre nature fixa particulièrement l'atlention; c'était un portrait du duc de Bordeaux, avec cet exergue :

Si fata aspera rumpas, Tu cris!

L'auteur du crime a déclaré qu'il n'avait acheté et place ce portrait dans son appartement , que pour donner le change à la justice, et la dérouter.

Les investigations les plus minutieuses dans les autres

( 28 ; parties de la maison et dans les maisons voisines ne produisirent aucun résultat important.

Peu de moments après l'attentat, le chef du parquet de la cour royale, accompagné de deux de ses substituts, le px-ocureur du Roi et deux juges d'instruction étaient arrivés sur le théâtre du crime : ces magistrats s'empressèrent de recueillir par l'inspection et la description des lieux, par l'audition des témoins, par l'interrogatoire des personnes arrêtées, tous les renseignements qui pouvaient conduire à la découverte de la vérité.

Le locataire de l'appartement où était placée la machine , celui qui , sans aucun doute , y avait mis le feu , était entre les mains de la justice; mais se trouvait- il seul dans cette chambre au moment de l'explosion ? C'est ce qu'il était de la plus haute importance de rechercher.

La procédure a suffisamment écïairci ce point : les habitants de la maison ont déclaré que Girard était entré dans sa chambre un instant seulement avant le passage du Roi , et quand le tambour, battant aux champs , annonçait l'approche du cortège; il était seul; il rencontre la fille de la portière à l'entrée de la maison : Eh bien ! vous allez donc voir passer votre Roi? lui dit-il; puis il monte et allume sa chandelle chez la dame Charles, locataire, disant qu'il va faire sa soupe. Dans la matinée, personne ne l'a demandé; aucun locataire n'a vu monter qui que ce soit dans sa chambre. Après l'explosion , personne n'a pu s'échapper par la porte de son appartement, qui, comme on l'a dit, était barricadée.

Les témoins qui ont aperçu Girard s'enfuir s'accordent à dire qu'ils n'ont vu qu'un seul homme descendre par la corde; et à cet égard la déposition de la dame Boillot est importante. Habitant sur le derrière de fa

( 29 ) maison , elle travaillait près de sa fenêtre , en face de la cuisine de Girard. Au bruit des coups de fusil elle porte les yeux de ce côté, et presque aussitôt elle voit s'échapper par cette corde un homme couvert de sang; elle le voit marcher sur le toit de la maison voisine, puis se précipiter dans une fenêtre ouverte de la maison n° 52. Cette déclaration établit qu'aucun autre individu n'est descendu par cette fenêtre.

Cependant, presqu'au même moment, on avait vu plusieurs jeunes gens , pâles et effarés , traverser en toute hâte la cour de la maison n° 50, et se diriger vers la rue des Fossés-du-Temple. Ils avaient même forcé une porte sur leur passage. Parmi eux était un homme blessé; on le retrouva bientôt : c'était un nommé Baraton; il déclara avoir été atteint sur ïe côté de la chaussée le plus rapproché de la maison n° 50 ; explication qui parut d'abord invraisemblable et qui pourtant s'est trouvée vraie : l'instruction a d'ailleurs prouvé que Baraton ne connaissait pas Girard.

Quant aux jeunes gens dont nous venons de parler, s'ils avaient des raisons de fuir, il n'en est pas moins certain qu'aucun d'eux n'était descendu de l'appartement du troisième.

Deux chapeaux gris, trouvés dans cet appartement dès les premières recherches, firent supposer la présence d'un complice; mais il est prouvé que l'un de ces chapeaux appartenait à Fieschi, et il est possible que l'autre ait été apporté dans la chambre au milieu du désordre inséparable d'un pareil événement; il se peut aussi qu'il y ait été laissé à la place d'un chapeau noir que Fieschi prétend lui avoir appartenu.

Toutefois, nous devons le dire, de la déposition de trois témoins il paraîtrait résulter que Fieschi n'était pas seul dans sa chambre.

C 30 ) Le premier de ces témoins est le sieur Boguet; il n'a vu, il est vrai, qu'un seul individu descendre par ia corde; mais c'était , dit-ii , un jeuue homme, et il n'était pas vêtu comme Girard, qu'il a lui-même arrêté.

Le deuxième témoin, le sieur Ijefebvre, sergent de ville, déclare qu'il a vu deux individus descendre, l'un après l'autre, par la corde, et s'enfuir sur les toits; Girard ne serait descendu que le second, portant à la main un canon de fusil qu'il aurait laissé tomber dans la cour; il aurait été précédé par un jeune homme habillé tout autrement que lui.

Le même témoin soutient avoir revu, quelques instants après, ce même jeune homme au corps de garde du Château - d'Eau ; mais il n'a pu le reconnaître dans aucun des individus arrêtés à la suite de l'attentat, et qui tous lui ont été confrontés.

II est impossible de ne pas remarquer l'invraisemblance de cette déclaration: les blessures de Girard, et surtout celle de la main , ne lui auraient certes pas permis d'emporter un canon de fusil qui ne pouvait qu'embarrasser sa fuite; d'ailleurs on n'en a pas trouvé dans la cour.

La déposition du troisième témoin pourrait paraître plus grave : c'est celle d'un sieur Martin, entrepreneur de peintures; nous devons la citer textuellement.

«Dans la maison où nous nous trouvons (n° 50, bou- «levart du Temple) habite, au premier étage sur le derrière, un sieur Alphonse Baudon, peintre en décors, «que j'occupe quelquefois. Me trouvant hier sur le bou- «levart, précisément en face de sa maison, et sur le côté «opposé du boulevart, j'y jetais naturellement les yeux «pour voir s'il y était, et peut-être aussi avec un désir va- «gue d'y venir pour voir passer la revue par une des fe- « nôtres de son escalier donnant sur le boulevart.

( 31 ) «Tout à coup, préoccupé de ces idées, j'aperçus lever «une jalousie d'une des fenêtres de la maison au troi- «sième étage, et l'éclat du soleil, qui alors donnait en «plein sur cette partie du boulevart située au midi, fit «briller à mes yeux des objets que je ne pus distinguer; «je le pouvais d'autant moins, que la vue de ces objets «était en partie interceptée par trois tommes qui parais- «saient occupés à regarder à droite et à gauche. Deux de «ces hommes avaient des chapeaux gris; ils avaient envi- «ron cinq pieds deux ou trois pouces, portant des vête- «ments couleur foncée; l'un d'eux était plus mince que «l'autre; le troisième était nu-tête, et m'a paru avoir les «manches de sa chemise relevées; je crois que je recon- « naîtrais un des hommes à chapeau gris. Ces hommes , à «raison de l'éclat jeté parles objets qu'ils avaient derrière «eux, avaient fixé mon attention, et je tenais les yeux at- « tachés depuis un instant sur leur fenêtre, lorsque le cri «de Vive le Roi! se fit entendre; alors ils quittèrent la «fenêtre, et je vis très -distinctement des canons de fusil «rangés en batterie, puis les trois hommes courbés vers «l'extrémité, dans la position d'un artilleur qui pointe «un canon; aussitôt la jalousie tomba et l'explosion se fit «entendre »

Sans attaquer la véracité de ce témoin , on doit faire remarquer combien sa déposition est peu d'accord avqc les faits constatés par l'instruction.

lia vu lever la jalousie : comment admettre que ies auteurs du crime, au moment même de le commettre, eussent eu la témérité de découvrir leur machine, quand un rayon de soleil, réfléchi par les canons, pouvait les trahir!

Trois hommes étaient placés en avant de la batterie des canons de fusil , et V 'empêchaient de lavoir en totalité. Cependant la machine était tellement rapprorbée

de la fenêtre dont elle tenait presque toute la largeur , que les bouches des canons touchaient à la jalousie; il était dès lors impossible à un homme, à plus forte raison à trois, de se placer entre la machine et la fenêtre.

H faut donc le reconnaître, quand Girard soutient qu'il était seul dans sa chambre, rien ne détruit sa déclaration, dans laquelle d'ailleurs il a persévéré.

L'instruction recueillait en a ême temps des renseignements positifs sur les habitudes de Girard, sur l'époque où il avait loué son appartement, sur les personnes qu'il fréquentait et qui venaient le visiter, sur ses démarches le jour même du crime et les jours précédents.

L'appartement avait été loué au commencement du mois de mars; Girard s'était d'abord présenté seul pour le visiter, puis il était revenu avec un homme qu'il appelait son oncle, âgé de 60 ans environ, gros, de petite taille, vêtu d'une redingote et d'un chapeau gris. Il avait arrêté le logement au prix de 300 francs par an ; et payé un demi-terme d'avance. Un mauvais lit de sangle, un matelas, quelques chaises, ce fut là tout le mobilier qu'il apporta; sa femme, disait-il, devait arriver bientôt, alors il achèterai! d'autres meubles. Il se disait mécanicien, et en effet, dans les premiers temps, les locataires crurent remarquer qu'il travaillait de son état. Plus tard il fit ce qu'il appelait des plans, un plan de Paris notamment; enfin il cessa de travailler, prétendant qu'il faisait trop chaud. Malgré cette inaction, dont l'explication était singulière dans la bouche d'un ouvrier, il ne manquait pas d'argent; il disait que sa femme lui en envoyait de son pays.

A une époque assez rapprochée de l'attentat, Girard passait une grande partie de son temps, soit chez Travault, marchand de vins, au rez-de-chaussce de la maison n° 50, soit au café Perinet, qui se trouve dans la même maison, soit enfin au café Barfety, dans la maison voisine.

Le soir, pour rentrer chez lui, il traversait souvent le eafé Périnet, et passait par une porte de derrière qui donnait sur l'escalier de la maison; ii hantait des gens qui aimaient à boire; mais, chose remarquable, il buvait fort peu et payait souvent pour les autres. Cette sobriété, surtout dans une vie oisive, dénote îa voîonté de rester toujours maître de soi.

Quinze jours environ avant l'attentat, il demanda avec une curiosité marquée au marchand de vin Travault, s'il y aurait une revue aux anniversaires de juillet; une t'ois il dit qu'il n'y açait rien de tel que la république ; qu'aux Etats-Unis les enfants mêmes connaissaient leur Code , mais qu'en France on était trop ignorant.

Girard ne confiait jamais sa clef à îa portière ; ii ne recevait habituellement que deux hommes, celui qui était venu arrêter l'appartement avec lui et qu'il appelait son oncle, et un jeune homme de petite tailïe, portant de petites moustaches noires , vêtu ordinairement d'une redingote de couleur foncée, et qui avait dit un jour à la portière s'appeler Victor.

Ce prétendu oncle (qui, comme on le verra, n'était autre que Morey ) le visitait fort souvent dans la dernière quinzaine de juillet; aussi, quand Girard sortait, il ne manquait jamais de dire aux portiers où il allait, afin qu'ils pussent en instruire son oncle.

Le jeune homme nommé Victor (c'est l'accusé Boireau) est venu plusieurs fois chez Girard à la même époque, et notamment comme l'affirme la demoiselle Salmon,i\Uv, delà portière, dans la soirée du dimanche 2G juillet; ce témoin croit même qu'il est resté quelque temps chez Girard, et qu'il est sorti avec lui par le café Périnet; la fille Salmon ajoute que cette nuit- là Girard ne rentra pas.

Trois femmes farerit remarquées pour les visites qu'elles faisaient à Girard; Tune, privée d'un œil et estropiée

( 34) d'une main, était blanchisseuse; elle ntf*Venait le voir que les dimanches. La seconde, signalée comme brune et toujours vêtue de noir, avait passé plusieurs nuits dans son appartement; la troisième venait moins souvent; elle portait un chapeau, on la disait Lyonnaise. Aucun témoin ne put indiquer les noms de ces trois femmes; mais on n'a pas tardé à les découvrir.

Longtemps avant l'attentat, le portier avait vu Girard apporter dans son logement de gros morceaux de bois équarris, dont il disait vouloir faire un établi de mécanicien pour travailler chez ïui. A la fin de juillet, Girard lui emprunta différents outils, ainsi qu'au sieur Paul, locataire, et, pendant plusieurs jours, la demoiselle Andrcner, qui demeure immédiatement au-dessous, entendit des coups de marteau qui lui parurent tomber sur des pièces de bois.

Le 25 juillet Fieschi fit apporter à son domicile une malle fort pesante, et dit au portier, en passant près de sa loge : « Voilà l'avant-garde, ma femme va arriver. »

Le 28 juillet dans la matinée, entre huit et neuf heures, on le vit sortir avec un commissionnaire qui enlevait cette malle.

Tels sont les faits principaux que les premières informations ont révélés.

Cependant l'auteur de l'attentat avait été ramené sur les lieux, et déjà se révèle son caractère astucieux et opniâtre. Arrêté en flagrant délit et grièvement blessé, il ne songe qu'à tromper ïa justice; son noni,iHe cache! ses complices , il n'en a pas ! Mais une série de circonstances, dont nous rendrons compte ultérieurement, conduisit bientôt sur la trace de ses complices, et en même temps écarta le voile dont il voulait s'envelopper.

La Cour connaît déjà les antécédents de l'accusé par le travail lumineux et complet de son honorable rappor-

( 35 ) teur : nous nous contenterons ici de ïe résumer en peu de mots.

Joseph-Marie Fieschi est né à M urato , en Corse , le 3 décembre 1790.

En 1808, après avoir été berger, il quitta Murato pour s'engager dans un régiment corse , et ne sortit du service qu'après les Cent-jours : iï était alors sergent et décoré de la croix de Naples.

Détenu en 1816 dans la prison d'Embrun, par suite de condamnation judiciaire, sa conduite fut assez régulière; ce fut là que, malgré ia surveillance des gardiens, il parvint à se lier avec une femme Petit, qui se trouvait aussi dans cette prison.

La captivité de Fieschi cessa le 2 septembre 1826; il travailla d'abord à Villeneuvette, département de l'Hérault, puis à Lodève, chez un sieur Vitalis, depuis le mois de décembre 1826, jusqu'en mars 1827. C'est pour cela sans doute que, lorsqu'il prenait ïe nom de Girard, il se disait de Lodève; aussi reconnut-il sans hésiter les sieurs Vitalis et Captier, négociants de cette ville, lorsqu'ils lui furent confrontés.

A sa sortie de Lodève il habita successivement les communes de Sainte-Colombe , de Vaise, de Caïuire, de Villeurbanne et la ville de Lyon , oîi il travailla dans diverses fabriques. II était grand parleur, vif et emporté; il répétait souvent qu'il n'était pas né pour être ouvrier; qu'il n'avait pas toujours été malheureux, et qu'un jour on entendrait parler de lai. C'est ainsi qu'il disait à son compatriote Qaudio : «qu'il voulait acquérir de la célé- «brité par des actions surprenantes, et que son nom passât «à la postérité. »

En septembre 1830 il vint à Paris, et le 1 1 octobre il demandait par une pétition au ministre de la guerre, le grade de sous-Iientenant dans le service actif: il présentait, comme titre à cette faveur, une condamnation

( 36 ) prononcée contre lui sous la restauration pour cause politique.

Le 18 janvier 1831 il fut nommé sergent dans le 61e régiment d'infanterie de ligne.

Le 25 du même mois il écrit au ministre pour se plaindre de la modicité de la récompense; on fait trop peu , dit-il, pour un homme qui a tant souffert pour la liberté! If demande à être admis aux sous-officiers vétérans.

Une décision du ministre du 15 février 1831, transmise officiellement à la commission des condamnés politiques, accueille cette demande : Fieschi est reçu conimu sergent dans la cinquième compagnie des sous-officiers vétérans en garnison à Poissy.

On ïe voit ensuite, le 17 mars, passer dans la troisième compagnie des sous-officiers vétérans en garnison à Paris, sur la recommandation de ce même général Pelet qui , plus tard, devait être l'une des victimes de son crime.

A peu près à la même époque il habite la rue de Buffon , et renoue avec la veuve Petit les relations formées dans la prison d'Embrun.

Peu de temps après il est attaché comme porteur au journal la Révolution, et connaît particulièrement le sieur Lemwx, rédacteur en chef de ce journal. On f appelait alors le vétéran républicain.

Quand il quitta cet emploi, le sieur Cannes, ingénieur géographe et inspecteur des eaux de Paris, qui demeurait dans ia même maison que lui, ie préposa à la garde du moulin de Croullebarhe; Fieschi fixa alors son domicile , avec la veuve Petit, rue du Champ-de-I'AIouette.

Ce fut chez M. Cannes qu'il connut M. Lavocat, directeur de ia manufacture des Gobeiins; il se parait auprès de lui de son prétendu titre de condamné politique; et ce fut ainsi que, par son entremise, il obtint plusieurs fois des secours. Ces relations , qu'un sentiment d'humanité a porté M. Lavocat à entretenir, ont eu dans ce procès un résultat fort important.

II a usé de son influence sur Fieschi et a contribué à lui faire révéler son crime et ses complices. C'est un service signalé rendu par M. Lavocat, une nouvelle preuve de son dévouement, déjà si bien connu pour le Roi et pour son pays.

Fieschi paraît avoir vivement senti la reconnaissance; il disait à M. Lavocat: Je vous ai voué une protection de Corse; et, en effet, il le prévint plusieurs fois de mauvais desseins formés contre lui; il lui signala notamment ce môme Morey, aujourd'hui l'un de ses co-accusés.

Quelques dépositions apprennent ce qu'entendait Fieschi par ces mots: une protection de Corse. Il disait à M. Baude qui, dans l'exercice de ses fonctions de préfet de poïice , l'avait quelquefois employé comme agent secret: «Quelle que soit la distance qui nous sépare, vous « avez un ami en Fieschi, et cette amitié n'est point « à dédaigner; si vous avez un grand coup à faire, comptez « sur moi. »

H disait à M. Bulos, qui l'avait fait entrer à Paris dans la troisième compagnie des sous-officiers vétérans : a Ah! « Monsieur, vous avez maintenant un fusil et un sabre à « votre disposition », et il ajoutait : « Si quelqu'un vous « déplaît , vous pouvez avoir recours à moi. »

Cependant l'autorité administrative découvrit par quelle manœuvre Fieschi avait pris part aux secours dont jouissaient les condamnés politiques; il avait, à l'appui de sa demande, produit des pièces fausses. Il sut toutefois se dérober au mandat d'arrêt décerné contre lui le 2 5 avril 1834.

II se réfugia d'abord chez Morey où il resta deux mois environ; puis cbez Renaudin, neveu de ce dernier; puis enfin chez Pépin où iï coucha pendant huit jours, et dont il ne quitta la maison que pour aller habiter l'appartement du boulevart, lorsque déjà le complot était arrêté.

A cette même époque Fieschi, qui se faisait appeler Girard au bouler art du Temple, travaillait chez le sieur JLcsage , sous ie nom de Bescher. Pour couvrir cette fraude, Morey lui avait remis le livret de JBescher, aujourd'hui accusé.

Cette vie aventureuse a déveïoppé chez cet homme une nature redoutable , pleine des plus étranges contrastes. H est à la fois ardent et dissimulé, capable de tout feindre et de tout oser, dévoué à son bienfaiteur, fidèle à une paroledonnée, et en même temps d'une immoralité profonde; la pensée du crime lui est familière, elle le séduit dès qu'elle flatte son orgueil; son orgueil ! Voilà le trait principal de son caractère; c'est parla soif de la célébrité, bien plus que par la soif de l'or qu'il faut expliquer son crime. Tu entendras parler de Fieschi, disait-il un jour; tout l'homme est dans ce mot. Aussi, avec une telle frénésie, plus un forfait se présentait atroce, extraordinaire, capable d'épouvanter le monde, plus iï devait plaire à Fieschi. A ces traits ajoutez une force de corps prodigieuse , une intrépidité que rien n'arrête, et vous aurez un instrument merveilleusement propre à servir les projets de quiconque saura l'employer.

Le système de défense qu'il adopta tout d'abord confirme ce que nous venons de dire. Assumer tout le crime sur sa tête, ne le partager avec personne, se le réserver tout entier, tel a été le but de ses premiers efforts.

Cependant l'information marchait; chaque jour elle faisait un pas vers la vérité; chaque jour aussi l'opiniâtreté de Fieschi fléchissait: il fit un aveu, puis un autre , et enfin une confession qu'on peut supposer à peu près complète.

Nous rendrons compte de ces aveux en nous occupant des complices qu'ils ont signalés; nous ne parlerons ici que de ce qui regarde plus particulièrement Fieschi et l'ensemble de l'affaire.

Le logement du bouîevart du Temple fut loué pour l'exécution du crime. On espérait que le Roi passerait une revue ïe 1er mai, à l'occasion de sa fête; aussi, dès ïe mois d'avril, Fiesc hi s'occupa de construire la machine.

A la fin d'avril il acheta ïe bois au quai de la Râpée , chez un sieur Poucheux selon toute apparence; lors de cet achat Pépin l'accompagnait; ils payèrent 13 francs 50 centimes. Le bois, emporté par le commissionnaire Chanut, fut déposé chez le sieur Lesage , où était employé Fieschi sous le faux nom de Bescher; de là Fieschi le porta lui-même chez un sieur Josserand , menuisier, rue de Montreuil , qui le travailla d'après ses indications; iï lui paya pour son salaire 5 francs 50 centimes. Vers la fin d'avril, vraisemblablement le 27, Fieschi, qui s'était présenté chez Josserand sous ïe nom de Girard, emporta le bois préparé et sur lequel on ïit encore ces mots : Rue de Mont. , qui ont fait retrouver le menuisier.

La revue du 1er mai n'ayant pas eu lieu, la confection de la machine resta suspendue, et ce ne fut que le 22 ou le 23 juillet que F/c*cÀ/ commanda au sieur Dubranle , menuisier, rue de Crussoï, une membrure en chêne, dont il indiqua avec précision la longueur, et qu'il emporta; le samedi 2 5, il la rapporta pour y faire faire vingt-cinq entailles , dont il donna ïe modèle au crayon sur un morceau de papier. Cette membrure est celle qui supportait les culasses des canons.

Le lundi 27 il fit faire chez le sieur Pierre, serrurier, rue du Faubourg- Saint-Antoine, la barre en fer battu, coudée aux deux extrémités, qui supportait ïes culasses, et sur laquelle était placée la traînée de poudre qui devait mettre ïe feu aux canons. Iï était accompagné d'un jeune homme; c'était JSo/reaw.

Quant aux canons de fusil, l'instruction ne tarda pas à découvrir d'où ils provenaient.

Le 25 juillet, Fieschi, sous le nom (S? Alexis, les avait

( 4o ) achetés chez le sieur Bury , marchand quincaiiler, rue de PArbre-Sec.

Le marché, pour lequel on était en pourparlers depuis plus de quinze jours, avait été conclu le 24 juillet; 5 francs d'arrhes avaient été donnés.

Le 25 au matin Fieschi acheta au Temple, au prix de 1 2 francs, chez le sieur Baumont, fripier, une malle longue de 42 pouces; Morey l'accompagnait.

II la fit porter par le commissionnaire Pessain chez Bury, y fit emballer les vingt-cinq canons, la mit dans un fiacre et se fit conduire rue Boucherat; le cocher demande à quel numéro: Va toujours, lui répond Fieschi.

Les canons furent payés comptant à raison de 6 francs; Fieschi , pour gagner la différence, les fit porter sur la facture à 7 francs 50 centimes; l'armurier lui donna un pistolet delà fabrique de Liège, dont le canon était en cuivre. La dame Bury lui fit observer que quatre des canons n'avaient pas de lumières : il répondit que cela n'y faisait rien, que les personnes les perceraient elles-mêmes.

Arrivé rue Boucherat, Fieschi fait arrêter au n° 34; le cocher l'aide à porter la malle jusqu'à la boutique du marchand de vin, à l'angle de la rue Chariot et de la rue de Vendôme : elle est déposée près de la borne. Il fait boire au cocher un verre devin, le paye et le renvoie. Un instant après il fait prendre fa malle par le sieur Bauchet-Merand, desservant de la place de cabriolets de la rue de Vendôme, qui la porte jusqu'à la maison n° 50 du houlevart du Temple, et la dépose dans la première pièce de l'appartement du troisième étage. Cet homme, étonné du poids de la malle, dit kFieschi: « Cette malle doit contenir ou du fer, ou de l'argent, ou des pierres : » Celuici répond qu'il n'en sait rien, que c'est un envoi de sa femme; puis il lui remet huit sous, et le congédie.

C'est cette même malle que Fieschi enleva de chez lui le 2 8 juillet au matin; mais où l'avait-il déposée? C'est ce

(41 ) qu'il était fort important de découvrir : on y est arrivé par de longues et persévérantes recherches. La découverte de la malle a fait connaître à la fois et l'accusé sous son vrai nom de Fieschi, et la complicité de Morey qui fut immédiatement arrêté.

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