‹ Attentat du 28 juillet, 1835Chapitre 4 sur 17 · MOREY · texte numérisé non relu

MOREY

Le sieur Meunier, commissionnaire, stationnant au coin de la rue d'AngouIêrne, déclara, ïe 2 9 juillet, que la veille, vers huit heures du matin, un homme d'une quarantaine d'années l'avait amené bouîevart du Temple, n° 50, au troisième étage; que là il lui avait fait prendre une malle en bois noirci, assez grande, recouverte d'une peau avec son poil, pesant environ soixante-dix à quatre-vingts livres ; qu'il avait paru d'abord hésiter à ïui dire où il fallait la porter, et qu'il avait fini par indiquer le roulage de la Rue-Basse.

Meunier donna le signalement de cet homme, qui se trouva être celui de Fieschi.

Fieschi suivit le commissionnaire, et tournant, tout à coup par la rue Chariot, il prit sur la place de la rue de Vendôme un cabriolet portant le numéro 27; il donna huit sous à. Meunier, et celui-ci l'entendit dire au cocher: « Place Maubert. » Le cocher, à raison du poids de la malle, demanda trente sous pour sa course , et Fieschi lui répondit : « Qu'est-ce que cela te regarde? si je veux t'en «donner davantage.» La malle fut placée sur ïe tablier, en dehors du cabriolet.

La dame Lévéque , propriétaire du cabriolet, donna le nom et l'adresse du cocher; c'était le sieur Vienot ; elle dit que le 2s juillet , vers neuf heures et demie dil matin ,

elle a.vajt rencontré son cabriolet dans la ViejIIe«rue-du- Temple; qu'il était chargé d'une maJfe placée sur le ta* bljer et qu'elle en avait même fait des reproches , le lendemain matin, au. cocher, dans la crainte que sa voiture n'eût été trop chargée. Vienot , pour s'excuser sans doute, répondit que la malle était très-légère, qu'elle venait d'être achetée au Temple.

Ce cocher, immédiatement interrogé, a continué tous ces faits, et sa déposition se trouve appuyée de celle de Bauchet-Merand , que nous avons rapportée , et qui est relative au transport de la malle chez Fieschi.

Vienot ajoute que l'homme se lit conduire place aux Veaux , près du port aux Tuiles, à la porte d'un marchand de vin, rue de Poissy, n° 3; qu'il lui remit trente sous , lui ht boire un verre de vin, en lui disant que pour liii il n'en buvait pas; la malle fut déposée près de la porte par un commissionnaire appelé à cet effet.

Vienot a été confronté avec Fieschi; il a reconnu ses. vêtements; il a cru le reconnaître lui-même,, malgré l'appareil qui lui cachait en grande partie le visage.

Le 29 juillet, Momon , le marchand de vin dont nous venons de parler, a confirmé ces détails et reconnu sans hésiter l'homme qui, la veille, vers dix heures du matin, avait fait décharger la malle à sa porte; il désigna le commissionnaire qui l'avait aidé; c'était le nommé Louis Mary , garçon tonnelier. Momon ajouta que cet homme avait pris la malle sur ses épaules et s'était dirigé du coté de la rue Saint-Victor. Dans la confrontation , Fieschi a reconnu le marchand de vin.

Louis Mary a déposé des mêmes faits, en ajoutant qu'avant d'emporter la malle, et pendant qu'on servait au cocher le vin que l'homme avait demandé et payé, celuici s'était absenté pendant trois ou quatre minutes.

Le jeudi 30 juillet, à 4 heures de l'après-midi, l'autorité judiciaire fut avertie que le matin même, à huit heures,

43 ) une malle &vait été enlevée par un commissionnaire de la maison rue de Poissy, n° 13, habitée par un marbrier nommé Nolland , ancien membre dé la section Homme de la société des Droits de l'homme.

Nolland «voua tout d'abord qu'un des premiers jours de ia semaine , Un individu qu'il avait connu dans la rue de Ooulïebarbe, environ deux ans auparavant, et chez lequel il avait j à cette époque, placé des robinets de fontaine, était venu le prier de recevoir cri dépôt, et pour une heure seulement, une mafïe qui lui appartenait; qu'il y avait consenti, et que la malle en effet y avait été apportée. Il ajouta qu'en la laissant cet individu avait dit : «Dans le eas où le commissionnaire ne viendrait pas la «chercher de suite, vous pourrez la donner sur Fordre « de M. More//. » Nolland connaissait Morey.

Le 30 , dans la matinée, un commissionnaire vint chercher la malle; Nolland était absent : sa femme réfusa de la remettre sans l'ordre de Morey ou de la personne qui l'avait apportée.

Le même jour, vers neuf heures et demie, le même commissionnaire revint; il était accompagné de Morey. Dès lors , Nolland n'hésita pas à remettre la malle; le commissionnaire la chargea sur ses crochets.

La déposition de la femme Nolland fut conforme a celle de son mari, et ses souvenirs plus précis encore; car elle déclara que c'était le mardi marin que la malle avait été apportée par l'homme de la rue Crouilebarbe.

Nolland , confronté le 1er août avec Fiesehi, le reconnut pour celui qui lui avait apporté la malfe dans l;i matinée du 2 8 juillet : c'était bien, ajouta-t-il, fe mêrhe homme qu'il avait vu deux ans auparavant rue Croullebarhe, vivant avec une femme dont la fille était borgne.

Nolland fut arrêté. On le conduisit rue CrouIIebarhe, afin qu'il désignât la maison qu'avait occupée Fiesehi; a l'extrémité de cette rue il indiqua bientôt la maison

(44 ) et même le logement où il avait placé des robinets ; c'était celui de Fieschi.

Au même instant, Camille BranviUe , blanchisseuse, habitant une maison voisine, et la femme Ramangé , journalière, déclarèrent que l'homme qui avait occupé cet appartement s'appelait Fieschi; qu'il devait être Corse; qu'il était d'une taille peu élevée, de l'âge de 34 à 35 ans; qu'il avait les cheveux et la barbe de couleur brune, et un accent méridional assez marqué. Ces témoins firent également connaître le nom et le signalement de la femme Petit, qui habitait alors avec Fieschi, ajoutant qu'elle avait avec elle, à cette époque, une fille borgne, âgée de 14 à 15 ans, qui devait être aujourd'hui à la Salpêtrière ou dans un autre établissement de bienfaisance.

Dès lors plus de doute sur le véritable nom de l'auteur de l'attentat.

Deux points importants dans cette partie de la procédure appelaient encore les investigations de la justice; c'étaient la découverte de la malle et le rôle qu'avait joué Morcy.

Le commissionnaire qui, par les ordres de ce dernier avait enlevé, le jeudi matin, la malle apportée par Fieschi chez Nolland, fut reconnu par celui-ci sur le pont de la Tournelle; c'est le nommé Dubromet.

Cet homme fut conduit dans le quartier où Morey lui avait fait déposer la malle. Le 3 août, après d'assez longues recherches, il reconnut qu'il l'avait portée rue du Long-Pont, n° 11, au quatrième étage, chez Nina Lasscwe; c'était la fille de cette femme Petit, concubine de Fieschi; elle avait succédé au rôle de sa mère.

Cette jeune fille fut immédiatement arrêtée; on saisit dans son logement la malle qu'on cherchait.

On trouva sur Nina une somme de 39 francs 95 centimes; on trouva aussi un billet écrit de sa main; après

( 45 ) beaucoup d'hésitation elle déclara qu'il était destiné à Morey, il est ainsi conçu :

«Vous êtes prié de ne plus aller voir Nina, elle n'existera plus dès ce soir; elle ïaisse dans sa chambre la chose «dont elle est dépositaire : voilà ce que c'est que de l'a- «voir si vite abandonnée. Adieu. Après ma mort arrivera « ce qui pourra. »

La malle était ouverte; Dubromet déclara la reconnaître pour celle qu'il avait apportée ; elle renfermait des effets d'habillement de peu de valeur , à l'usage d'homme et de femme, trois plans de Paris et plusieurs rasoirs.

Les- deux premiers interrogatoires de Nina, quoique pleins de réticences, révélèrent néanmoins trois circonstances fort graves.

La malle saisie chez elle appartenait à Fieschi, elle avait été apportée par un commissionnaire, accompagné de Morey.

Morey l'avait déterminée à partir pour Lyon, en lui promettant 60 francs pour son voyage.

C'était Morey qui, se faisant passer pour son oncle, avait loué pour elle le logement de la rue de Long-Pont, où elle avait été arrêtée.

Ces révélations si importantes, Nina les a développées dans ses interrogatoires ultérieurs dont voici un résumé fidèle en ce qui concerne Morey.

Fieschi axait positivement défendu à Nina de venir le voir le lundi 27 juillet. Cependant elle quitta la Salpêtrière vers midi; mais, ne voulant pas enfreindre cette défense, elle le lit prévenir par la portière qu'il la trouverait rue Meslay , n° G3, chez la demoiselle Agarithe : la portière lui répondit que Fieschi était chez lui avec son oncle , c'est-à-dire avec un vieux monsieur qui ne le quittait pas, et qui avait défendu qu'on laissât monter personne. Niîia se rendit, en effet, chez

( 46 ) Agarithe; mais , ne la trouvant pas , elle revint, vers une heure et demie, sur le boulevart du Temple, du côté des théâtres et à quelque distance du n° 50; elle aperçut Fieschi attablé avec Morey, sous la tente d'un café où ils buvaient de la bière; Fieschi, l'apercevant lui-même, vint à elle et laissa Morey seul à la table. Dans la conversation qui s'engagea entre eux, Fieschi lui dit qu'il ne 'pouvait la faire monter chez lui; qu'il lui était impossible de quitter Morey, et lui promit d'aller la rejoindre chez Annette Bocquin, peut-être dans dix minutes, peut-être dans trois heures.

Fieschi a confirmé tous ces détails, non pas de suite, mais lorsqu'il s'est décidé à dire la vérité. Quant a Morey, il a constamment nié; à l'en croire, il n'aurait même pas vu Fieschi ce jour-là.

Nina déclare qu'elle avait été recommandée a Morey par Fieschi. Le mercredi 29, persuadée que celui-ci était mort, elle se rend chez Morey : celui-ci feint d'abord de ne rien savoir; mais bientôt, renonçant à ce rôle, il brûle en sa présence un portefeuille appartenant à Fieschi, lui recommande un silence absolu envers sa femme, et l'invite à aller l'attendre à la barrière du Trône; elle s'y rend , et Morey ne tarde pas à la rejoindre; il la conduit hors la barrière chez un traiteur; c'était-là , lui dit-il, qu'il avait dîné quelque temps auparavant avec Fieschi, et que, la veille, il l'avait attendu longtemps, parce qu'il devait fuir de ce côté après l'attentat. Morey fit alors à Nina les plus graves révélations, que l'instruction a complètement vérifiées.

Pour faire apprécier la foi due à ce témoin si important, nous rapprocherons ses déclai'ations des documents de l'instruction et du système de défense adopté par Mare y.

DECLARATION DE NINA

k Morey me dit qu'a onze heures (le 2 8 juillet), il avait «rencontré Fieschi au grenier d'Abondance, venant « de porter sa malle; qu'il lui avait dit : Comment! vous « êtes encore là? et que Fieschi 'lui avait répondu : On ne « bat pas encore, j'ai le temps d'arriver chez moi. Fieschi «■ ne fut pas plus tôt arrivé que le Roi passa. »

Fieschi confirme cette déclaration; il prétend seuiement que ce n'est pas auprès du «renier d'Abondance qu'il a rencontré Morey, mais près de chez lux, dans une rue qui donne rue des Fossés-du-Tempîe, à l'endroit où Morey. devait l'attendre pour fuir avec lui aussitôt après l'attentat vers la barrière Montreuil.

La présence de Morey, dans un pareil lieu et à un pareil moment, est un fait de la plus haute gravité : les déclarations de lieux et celle de Fieschi sont corroborées par le sieur Burdet, domestique de M. Panis, qui, le 2 8 juillet, à la même heure, a vu Morey, qu'il connaît parfaitement, dans la rue desFossés-du-TempIe; Morey paraissait venir du côté de la Bastille; il marchait doucement, et jeta un coup d'oeil sur un atelier de menuiserie en décors.

L'instruction prouve d'ailleurs (\uu Fieschi n'est rentre chez lui qu'un instant avant le passage du Roi; et, dans l'un de ses interrogatoires où il a avoué ce fait, il déclare qu'il craignait quelque indiscrétion de la part de ses complices, et que par ce motif il n'a voulu rentrer chez lui que pour le moment de l'exécution.

DÉCLARATION DE NINA

« J'ai dit à Morey : Quel malheur est arrivé! Il y a eu

< beaucoup de victimes : on dit que ce pauvre générai

< Mortier était si bon. H me répondit que le général Mor-

C 4* ) « lier était une canaille comme les autres; alors je lui dis: « C'est bien mal s'y prendre : pour tuer une personne, « vous en avez tué cinquante. Moi, qui ne suis qu'une « femme, si j'avais voulu tuer Louis -Philippe , j'aurais « pris deux pistolets, et, après avoir tiré dessus, je me serais « tuée. II me dit : Soyez tranquille, il ne perdra rien pour « attendre , et il descendra la garde. »

Ces confidences d'un tête-à-tête, révélées par Nina, n'ont pu être vérifiées par l'instruction; mais ce qui leur donne du poids, c'est d'un côté le fanatisme républicain de Morey, le complot contre la vie du roi où il fut impliqué en 1816; de l'autre, le caractère désintéressé du témoin. Nina n'a aucun motif pour accuser injustement Morey : au contraire , elle en a reçu quelques services.

DÉCLARATION DE NINA

u. Je lui demandai comment Fieschi, qui n'était pas « mécanicien , avait fait pour arranger cette macbine « comme cela; il me dit : C'était moi qui avais tracé le « plan; il n'y a qu'un instant que je l'ai déchiré; sans cela, « je vous l'aurais montré. »

Un plan de la machine a d'abord été fait sur le papier, mais Fieschi prétend l'avoir dressé lui-même, pendant qu'il était chez Morey. II ajoute qu'il n'avait pas eu d'abord la pensée d'en faire usage contre la vie du Roi; après l'avoir colorié, il le remit à Morey, en lui disant : Voilà qui vous aurait été bon dans les barricades! Morey l'examina et répondit : Ce serait meilleur pour Louis- Philippe! II garda le plan et le communiqua à Pépin, en lui demandant de l'ouvrage pour Fieschi.

Pépin fut frappé du parti qu'on pouvait tirer de cette machine, ^et c'est à cette occasion que Morey conduisit Fieschi chez lui. « Voilà, lui dit-il, un homme qui peut «exécuter ce projet, soit par son adresse et son aptitude,

( 49 ) « soit par son courage; c'est un homme dont je puis ré- « pondre : je le connais depuis longtemps. » Pépin, regardant Fieschi comme un condamné politique, lui dit : Moi aussi, je suis patriote! Ils déjeunèrent tous trois ensemble.

C'est ainsi que se formèrent , par l'intermédiaire de Morey, les relations de Fieschi et de Pépin, relations que nous verrons bientôt se développer : comme on le voit, elles eurent dès le principe l'attentat pour but.

DÉCLARATION DE NINA

«Je dis à Morey : C'est donc Fieschi qui a chargé «tous ces fusils ? Il me répondit : Non , il n'en a chargé «que trois, et ce sont précisément ceux-là qui l'ont «blessé; il a voulu s'en mêler, il n'y entendait rien; «c'est moi qui ai chargé tous les autres; j'y ai mis des «lingots, et les fusils étaient bourrés de manière à ne «pas manquer le coup; je lui demandai s'il n'avait pas «passé la nuit avec Fieschi; il me dit : J'en ai passé une «partie. »

Morey, très-bon tireur, comme il s'en vante lui-même, est habitué à manier le fusil; tout en repoussant cette déclaration de Nina, il reconnaît qu'il a pu dire que, si plusieurs canons ont crevé, c'est qu'ils étaient mal chargés; dans son opinion, une charge trop forte ne peut jamais faire crever un fusil, lorsque le plomb porte exactement sur la poudre et que la charge ne laisse aucun vide.

Après avoir longtemps nié que Morey eut chargé les fusils, Fieschi finit par en convenir: il déclara que, le 26 juillet, Morey lui avait apporté les balles les chevrotines et la poudre; que le 2 7 au soir il était revenu; qu'alors ils s'étaient mis tous deux à charger les canons; que lui Fieschi mettait la poudre, et que Morey faisait entrer de force les balles avec une baguette de fer. Les canons chargés étaient immédiatement placés sur

( 50 ) la machine. Fieschi ajoute que Morey ie quitta vers neuf heures et se rendit chez lui en cahriolet.

La demoiselle Andrcner, qui habite au-dessous du logement qu'occupait Ficschi , dépose qu'à une époque voisine de l'attentat, et notamment le lundi 27 au soir, elle entendit cogner sur du bois et remuer des planches dans ie logement supérieur. Elle ajoute que ïe même jour, à sept heures et demie , elle vit dans l'escalier, avec Fieschi, un homme de 50 ans environ, que l'on disait son oncle, et qui détourna la tête quand il passa près d'elle.

DÉCLARATION DE NINA

« Comme j'avais laissé sur la cheminée de Fieschi «des lettres à moi adressées par mon frère, je dis à «Morey que je craignais que ces lettres n'indiquassent «mon adresse et ne me fissent arrêter, si elles étaient «trouvées; il me répondit: Soyez tranquille, la veille «dé l'événement je les ai fait brûler par Fieschi, ainsi «que les autres papiers qu'il avait, même un papier «auquel il tenait; j'ai insisté pour qu'il le Brûlât aussi «et il a fini par y consentir en disant : Oui, vous avez «raison, cela ne me sera plus bon à rien.»

Dans son interrogatoire du 18 août, à l'époque où Fieschi dissimulait encore la complicité de Morey , il reconnut que le 2 6 ou le 27 juillet au soir il avait brûlé chez lui une assez grande quantité de papiers et de lettres; mais il prétendit qu'il était seul alors. II a reconnu plus tard que Morey était chez lui et avec lui dans la soirée du 2 7, et qu'ils brûlèrent ensemble ses papiers; il a même avoué cette circonstance particulière qu'il s'était décidé à brûler deux lettres d'un sieur Janot , son ami, auxquelles il tenait beaucoup.

DÉCLARATION DE NINA

«Morey m'a dit que Fieschi était seul dans sa chambre «quand il avait mis le feu à la machine; il ajouta :

( 31 ) «C'est bien malheureux que l'affaire n'ait pas réussi; si «elle avait réussi, vous seriez devenue riche; vous auriez «au moins 20,000 francs maintenant; on aurait fait une «souscription pour Fieschi ; elle aurait été bientôt rem- «pîie; c'était .chose convenue.»

En discutant la déposition du sieur Martin, nous avons établi que Fieschi était seul dans sf\ chambre au moment de l'explosion; nous ne reviendrons pas sur ce point.

En nous occupant de l'accusé Boireau, nous le verrons, la veille de l'attentat, manifester aussi de grandes espérances de fortune pour le lendemain; Fieschi lui-même, tout en protestant qu'il n'a pas agi pour de l'argent, ne dissimule pas cependant que des promesses de cette nature lui avaient été faites, dans l'intérêt de Nina, par Pépin et par Morey.

DÉCLARATION DE NINA

«Après le dîner, nous nous sommes en allés; Morey a «jeté au coin d'un mur des balles qu'il avait dans sa «poche: je vois encore l'endroit; il m'avait dit de l'atten- «dre , c'était hors la barrière. »

Le samedi 8 août, un commissaire de police fit une recherche en présence de Nina; et, à l'endroit indiqué par elle hors la barrière Montrcuil, il. trouva sous des feuilles sèches, au pied d'une haie, un sac de toile contenant soixante-six balles et une chevrotine.

Ces balles sont exactement du même calibre que celles qui ont été employées par Morey pour la charge des canons : ce fait si grave a été constaté de la manière la plus certaine : des canons, comme on l'a vu, ont été trouvés sur la machine encore chargés; ils ont été déchargés long d'une expertise ordonnée à cet effet, et les balles extraites ont présenté cette similitude parfaite que nous venons de signaler.

DECLARATION DE NINA

«Morey me dit : Je vous remettrai une malle qui ap- «partient à Fieschi; elle est chez un de mes amis; je n'ai «pas voulu l'avoir chez moi; elle aurait pu me eompro- « mettre. Je lui dis que j'avais laissé chez Fieschi ma «robe de laine, et que je ne savais pas si elie était dans «la maile; il me répondit qu'elle y était.

Nous savons que la malle avait été déposée par Fieschi chez Nolland, ami de Morey , et membre comme lui de la. section Rommc de la société des Droits de l'homme. Nous savons également qu'elle ne devait être livrée et qu'elle ne le fut en effet que sur l'autorisation de Morey , qui la fit porter chez Nina le jeudi 30 juillet.

H importe de remarquer que Morey annonce d'avance à Nina ce que renferme îa malle; preuve évidente qu'il l'avait vu remplir.

DÉCLARATION DE NINA

«Avant de nous séparer, nous sommes allés pour louer «une chambre : nous en avons trouvé une pour 8 francs; «nous avons donné 20 sous d'arrhes. II me dit Ry porter «mes effets, et de venir ensuite le rejoindre sur le parvis «Notre-Dame; mais bientôt il réfléchit que c'était une «maison garnie, que je pourrais être découverte, et qu'A «valait mieux perdre nos arrhes. Nous avons cherché «une autre maison et trouvé un cabinet rue de Long- «Pon t.»

II a été constaté, en effet, que le mercredi, 29 juillet, Morey et Nina arrêtèrent un logement rue de Fourcy- Saint-Antoine, n° 5 , chez le sieur Adam, marchand de vin logeur, et qu'après avoir donné 20 sous d'arrhes ils se retirèrent, mais qu'ils n'y revinrent pas; ils ont été reconnus par le logeur.

( 53 ) DÉCLARATION DE NINA

«Sur le parvis Notre-Dame, Morey m'avait dit: Je «n'ai pas trouvé ïa malle; tout le monde était sorti; mais «je vous l'apporterai demain à neuf heures. II est venu «le lendemain jeudi , en apportant la malle; il a payé ie «loyer de la quinzaine; il a donné 6 francs, et m'a remis «15 francs pour moi.»

Morey s'est en effet présenté chez Nolland le mercredi dans la soirée, pour faire enlever la malle par le commissionnaire qui l'accompagnait, mais tout le monde était sorti; et ce fut seulement le lendemain dans la matinée qu'il revint avec ie même commissionnaire, à qui il fit porter la malle rue de Long-Pont, au domicile de Nina.

DÉCLARATION DE NINA

« Je croyais que Fieschi était mort : je vis sur le journal « qu'il ne l'était pas. Morey me dit: Malheureusement il « n'est pas mort, mais c'est égal, il n'aura jamais besoin « de ses effets; vous pouvez les vendre, seulement il ne faut « pas que ce soit à Paris. II me dit ensuite que sous deux « ou trois jours il m'apporterait 60 francs pour aller à « Lyon, où j'ai un frère. Je lui dis : Mais ce n'est pas là ce « que vous avez promis à Fieschi; vous lui avez promis « d'avoir soin de moi, et quand vous m'aurez donné ces « 60 francs, vous serez débarrassé de moi. II me répondit « alors qu'il ne me laisserait à Lyon qu'un an ou deux , « jusqu'à ce que tous ces bruits-là soient tout-à-fait passés, « et qu'ensuite je reviendrais.»

Morey a reconnu qu'il avait engagé Nina à partir pour Lyon, et qu'il lui avait promis 60 francs pour son voyage.

DÉCLARATION DE NIXA.

« Morey revint le soir; la malle étail ouverte depuis « onze fleures du matin; je lui donnai les livres qu'elle « renfermait et qu'il m'avait prié de lui résorver : il y

« avait quatre volumes, trois intitulés la Police dévouée, « et le quatrième de la Femme ; il y avait aussi un carnet « que Morey a emporté : ce carnet était vert avec un dos « rouge; il contenait des adresses sans aucun nom; on y « lisait écrits à ïa plume ces mots : bois , 13 francs ; c'est « le bois de ïa machine; et plusieurs autres objets, mate- «las, couvertures; je lui dis que j'allais déchirer les «feuilles écrites; il me dit: « Ii a écrit partout, même « sur le dos, il n'y a pas moyen; je l'emporte et je m'en « débarrasserai; quant aux livres, ils n'entreront pas chez « moi. »

Dans son interrogatoire du 19 août, Fieschi a déclaré qu'il y avait dans sa malle trois volumes de la Police dévoilée , et un volume de la Femme, par Virey, le tout relié, plus un petit carnet couvert en carton contenant la note de quelques dépenses, et particulièrement celle de son loyer.

Morey a nié obstinément qu'il eût vu et surtout qu'il eût emporté les livres et le carnet ; il avait à le nier le plus grand intérêt, tant était grave le fait allégué par Nina! Cependant on a fouillé la fosse d'aisance de la maison qu'il habitait, et on y a trouvé le carnet de Fieschi. Bien plus, sur ce carnet se remarquent toutes les indications données d'avance par Nina. Les livres n'ont pas été trouvés, et c'est ce qui achève de confirmer sa déclaration, car Morey lui avait dit :« qu'il se débarrasserait du carnet, et que, « quant aux livres , ils n'entreraient pas chez lui. »

II faut faire sur les déclarations de Nina cette remarque générale et importante, qu'avant les interrogatoires où elles sont puisées, Nina, alors inculpée, était tenue au secret, que FiescJii y était de son coté, que par suite aucun rapport, aucune intelligence n'a pu s'établir entre eux: lors donc qu'on voit leur témoignage s'accorder sur

des faits aussi graves, on doit nécessairement les tenir pour vrais.

La culpabilité de Morey nous parait démontrée ; résumons en peu de mots les charges qui s'élèvent contre lui.

Ses relations avec Fieschi sont établies ; il le logea chez lui pendant deux mois environ, à l'époque où celui-ci quitta le moulin de CrouIIebarbe et fut poursuivi par la justice.

Morey appartenait à la société des Droits de l'homme; il était membre de la section Homme dont Pépin était^ chef; souvent il manifesta, en présence de Fieschi, les vœux les plus atroces: tantôt il aurait voulu tenir le Roi au bout de son fusil à cent cinquante pas , sûr qu'il était de ne le pas manquer; tantôt il regrettait que sa position de fortune ne iui permît pas de louer la maison la plus voisine du Corps législatif; il l'aurait minée, disait-il, jusque sous la salie des séances, pour ia faire sauter au moment où le Roi serait venu ouvrir la session; inspiration fanatique qui rappeîïe la célèbre conspiration des poudres sous Jacques Ier.

C'est Fieschi qui a inventé la machine; mais c'est Morey qui a conçu i'idée de l'employer contre la vie du Roi; c'est iui qui en a présenté ie plan à Pépin; lui qui a mis Pépin en rapport avec Fieschi, ; lui enfin qui a déterminé Pépin à faire les aA^ances nécessaires.

Quand Fieschi cherche un logement pour la consommation du crime , Morey l'accompagne et lui donne ses conseils. C'est lui qui visite d'abord avec Fieschi un logement boulevart des Filles-du-Calvaire , et te détourne de l'arrêter; c'est lui qui, toujours avec Fieschi, ayant trouvé le logement du boulevart dn Temple, et le jugeant convenable ( l'événement a montré qu'il ne se trompait pas), ie loue au commencement de mars; car, nous l'avons dit, c'était au 1er mai, jour de la fête du Roi, que l'exécu-

( 56 ) tioa du crime avait d'abord été fixée : elle ne fut remise aux fêtes de juiilet que lorsqu'il fut certain qu'il n'y aurait pas de revue ce jour-là. Ce compagnon assidu de Fieschi, qui ne le quitte pas dans ces importantes démarches, se fait passer pour son oncle, afin d'expliquer ses fréquentes entrevues, comme il se donne ailleurs pour l'oncle de Nina Lasscwe.

Fieschi achète chez Bnry les canons de fusil ; Morey fournit les arrhes.

Fieschi achète chez Beaumont la malle pour emporter les canons; Morey l'accompagne dans cet achat et paye la malle.

C'est Morey qui, le 2 6 juillet, apporte chez Fieschi la poudre, les lingots et les balles; c'est lui qui, le 27, charge les canons, au moins pour le plus grand nombre, et de ceux qu'il a chargés pas un seul, dit-il , n'a dû crever.

Après le crime, l'assassin va fuir si la main de ïa Providence ne l'arrête; qui voyons-nous prêt à favoriser sa fuite? C'est encore Morey; il l'attend rue des Fossésdu-TempIe pour le conduire à ïa barrière Montreuil; il lui a procuré d'avance le passe-port de Bescher, passeport pour lequel il a servi de témoin avec Vayron, membre de la société des Droits de l'homme, chef de la section des Gïieux.

Après l'attentat, Morey s'occupe à en faire disparaître les traces; le 29, il se débarrasse des balles qui lui restent, et les cache soigneusement dans une haie.

Le 30, il fait enlever de chez Nolland ïa malle déposée par Fieschi , et la fait porter chez Nina; il prend les livres et le carnet de Fieschi , pour les détruire ; mais toutes ces précautions deviennent inutiles; Morey a près de lui un témoin qu'une main invisible semble y avoir placé tout exprès pour assurer le châtiment des coupables ; une sorte de fatalité ïe pousse à révéler à Nina les préparatifs du crime , ce qu'il a voulu , ce qu'il veut encore, et Nina, n'obéissant qu'à sa conscience , a

( 67 ) fini par révéiekj à la justice tout ce que lui avait appris Morey.

En présence de tels faits, qu'on se demande si Morey est ïe complice de Fieschi? La réponse ne saurait être douteuse.

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