‹ Attentat du 28 juillet, 1835Chapitre 5 sur 17 · PEPIN · texte numérisé non relu

PEPIN

Les premiers éléments de l'instruction n'avaient gravement compromis que trois individus : Fieschi, Morey et Hoireau ; mais comme on les voyait à peu près dépourvus de ressources, et que l'exécution du crime avait nécessité des dépenses assez fortes , on en concluait avec certitude qu'ils avaient au moins un complice.

Le nom de Pépin fut prononcé pour la première fois par le sieur Fournier , tailleur; celui-ci déclara, le 5 août, qu'un sieur Perrève, docteur en médecine, l'avait chargé de confectionner quelques effets d'habillement pour un individu qu'il lui avait adressé. Fournier ajouta que l'homme envoyé par Perrcve s'était présente chez lui sous le nom d'Alexis, et lui avait dit de remettre les effets chez le sieur Pépin , épicier, rue du Faubourg- Saint- Antoine, n° 1 ; Fournier représenta une lettre, signée Alexis, portant le timbre de la poste, à la date du 3 juin. Cette lettre était de Fieschi, qui prenait alors quelquefois le nom d'Alexis.

Le sieur lralade-Bcrnard,o\\yr\er chez Fournier, déposa qu'il avait porté les effets chez Pépin, où ils avaient été reçus pour le compte d'Alexis, par une dame que tout annonce être la dame Pépin. Fieschi a reconnu toutes ces circonstances.

Dans son interrogatoire du 7 août, Nina déclare que, le 28 juillet, aussitôt après l'attentat, elle s'était rendue pliez Pépin , parce qu'elle avait souvent entendu Fieschi

(58 ) parler de lui , comme d'un ami intime qu'il consultait sur toutes choses; Fieschi l'avait prévenue d'ailleurs, dès le mois d'avril, que, s'il lui arrivait malheur, Pépin aurait soin d'elle. Elle ne trouva que la dame Pépin, qui lui dit ne connaître ni Fieschi, ni Girard, ni Bcscher; c'est alors qu'elle s'adressa à Morey.

Fieschi, ajouta Nina, avait dans les derniers temps plus d'argent que de coutume; c'étaient, disait-il, des amis qui lui en donnaient; elle lui demanda si c'étaient des francs-maçons; il l'engagea à ne pas s'inquiéter, assui*ant qu'il n'en manquerait jamais.

La justice ne tarda pas à connaître que Pépin était lié avec Fieschi et avec Morey ; d'abord Nina déclara que Fieschi lui avait dit que son ami Pépin était un républicain condamné pour les affaires de juin; d'un autre coté on sut que Pépin était lié avec Morey; on le sut par un sieur Renaudin, neveu de ce dernier, qui, quatre mois environ avant l'attenta^ avait vu Pépin dîner chez Morey; on apprit encore qu'ilsjappartenaient l'un et l'autre à la même section de la société des Droits de l'homme.

Fieschi, dans l'embarras d'expliquer certaines dépenses qu'il avait faites, et diverses circonstances révélées par l'instruction, ne tarda pas à prononcer lui-même le nom de Pépin, en évitant toutefois, avec une reserve marquée, d'articuler aucun fait de complicité.

II avoua d'abord que, vers le mois de février, après avoir quitté le domicile de Morey, il avait couché plusieurs nuits chez Pépin; bientôt il fut forcé de reconnaître qu'il avait reçu de lui une somme de 120 ou de 130 francs pour payer les canons de fusil, mais il entoura cette déclaration de quelques précautions qui, tout en annonçant les mauvais desseins de Pépin, éloignaient cependant toute idée de participation à l'attentat. « Je lui ai recom- « mandé, disait-il, d'être assez discret pour ne pas m'in- « terroger sur l'usage auquel je destinais cette somme,

« et comme il insista, je lui dis que je désirais armer un « certain nombre de Corses, afin que, s'il arrivait quelque « chose, nous fussions tous ensemble. »

Ces renseignements annonçaient déjà une assez grande intimité entre ces deux hommes; bientôt les preuves devinrent plus évidentes. Fieschi reconnut que, vers le mois de mars, ii avait dîné chez Pépin, non plus secrètement, mais avec quelques personnes qu'il désigna. De ce nombre étaient Morey et le sieur Recurt, ex-membre du comité central de la société des Droits de l'homme, l'un des accusés d'avril, qui, transféré de Sainte-Pélagie dans une maison de santé, avait abusé de cette faveur pour se rendre à ce dîner.

Le 24 août, Fieschi alla plus loin encore, et révéla certaines paroles de Pépin , qui étaient de véritables provocations : « Je ne sais, dit-il, si Pépin voulait me sonder, «mais, quand j'étais chez lui quelquefois, et qu'il y avait «dans les journaux, notamment dans le Réformateur, un «article un peu solide contre le Gouvernement, il me le «montrait et me disait : Est-ce qu'on ne trouvera pas

«quelqu'un pour lui f un coup de fusil? II y en a

«tant qui, pour un billet de 1,000 francs, se sont fait «condamner aux galères à perpétuité, et il n'y aura pas «un homme pour délivrer îe pays d'un brigand comme « celui-là ! »

Pépin savait que Fieschi prenait les faux noms de Bescher et de Girard; Fieschi l'a déclaré dans son interrogatoire du 29 août.

Le 2 8 août, Pépin fut arrêté; ii s'était jusque-là dérobé aux recherches de la justice; et, ce qui prouve sa participation au complot, même avant l'attentat il s'était occupé des moyens d'assurer sa fuite. Dans la perquisition faite à son domicile , on saisit quelques armes de guerre, un reçu de 30 francs pour une souscription en faveur du journal la Tribune, deux lettres du sieur

l'aillant, gérant du Pilori, qui priait Pépin de lui prêter quelque argent pour soutenir son journal; enfin , une reconnaissance de 50 francs pour un prêt fait a ce même individu.

Interrogé le jour même de son arrestation, Pépin prétendit ne pas connaître Ficschi, au moins sous ce nom; mais il convint de ses relations avec Morcy; il avoua que celui-ci lui avait présenté un patriote poursuivi, en l'invitant à lui procurer une place; il croyait même se rappeler que cet homme se nommait Bêcher ou Bechot; sur tous les autres points il opposa des dénégations obstinées.

Dans la nuit du 2 8 au 29 août, Pépin, conduit à son domicile pour assister aune perquisition, parvint à tromper fa surveillance des agents préposés à sa garde, et s'évada.

A toutes les époques, avant sa première arrestation comme après son évasion, Pépin cherchait les moyens de quitter la France.

Ce fut dans ce dessein qu'il chargea un sieur Collet, meunier, demeurant à Thorigny près Lagny, d'aller prendre conseil de deux personnes qu'il lui nomma.

Collet vint au bureau du National; il y trouva le sieur Bergeron, attaché à la rédaction du journal (le même qui, en 1832, fut traduit à la Cour d'assises pour tentative d'assassinat sur la personne du Roi ) ; Collet n'hésita pas à l'instruire de l'objet de sa visite. Un sieur Estibal se trouvait là aussi , c'était le beau-frère du sieur Bichat, qui, frappé de plusieurs condamnations judiciaires comme ancien gérant de la Tribune , était parvenu à s'y soustraire ; Bichat fuyait comme Pépin les recherches de la justice. Cette identité de position détermina Bergeron à mettre Estibal en rapport avec Collet.

Estibal et Bergeron promirent à Collet de s'occuper

( 61 ) de l'affaire, et, en effet, quelques jours après ils se rendirent tous deux à Lagny, pour conférer avec lui; à quelque temps de là , Estihal revint à Lagny pour voir Pépin; il le vit, et ïui proposa un passe- port pour la Belgique; Pépin refusa par crainte de l'extradition.

On lut dans le National du 1 5 septembre : « On dit que «M. Pépin, réputé complice de Fieschi, et qui s'est em- « barque, ie 6, à bord du bateau à vapeur le prince d'O- « range, à Dunkerque , est arrivé à Rotterdam.» Pépin était probablement l'auteur de cet article , car la minute en a été trouvée dans ses papiers.

Le 22 septembre, il fut arrêté de nouveau à la ferme de Belesme près Lagny, cbez le sieur Rousseau , où Collet l'avait conduit. II avait sur lui 880 francs en or, et 100 fr. en argent : on saisit dans ses effets trois cartes du département de l'Aisne, un volume des œuvres de Saint-Jttst, une note de sa main contenant l'itinéraire de Paris à Dieppe et de Lagny à Boulogne -sur-Mer, et une lettre signée de lui, adressée au rédacteur du Messager des Chambres, dans laquelle il annonçait l'intention de se constituer prisonnier le samedi 26 septembre, à sept heures du soir. Les faits qui précèdent démontrent assez que cette lettre, ainsi que celle qu'il avait adressée à M. le Président de la Cour des Pairs et à M. le Procureur général, pour leur annoncer son projet de se constituer prisonnier, n'avaient au contraire pour objet que de détourner les recherches de la justice.

L'instruction cependant avait produit contre Pépin des charges accablantes : dé^k nous en avons signalé une partie en nous occupant de Fieschi et de Morcy ; nous allons les résumer et les compléter.

Fieschi, comme nous l'avons dit, avait communiqué à Morcij le plan de la machine : à cette vue, Morey conçut la pensée de s'en servir contre le Roi; il dit à Fieschi: «Si j'avais assez de fonds, je fournirais aux dépenses né-

« cessaires. » Peu de temps après, Movey communiqué le plan à Pépin; celui-ci en fut enthousiasmé, et dît: « Si l'homme e.st solide, on pourrait faire les dépenses «nécessaires; moi je les ferais. » Morey fit connaître à Fieschi les dispositions de Pépin et alla le voir avec lui: Pépin, pour mieux comprendre la machine, voulut en voir un modèle en hoisj il chargea Fieschi de l'exécution : celui-ci fit en effet ce modèle chez le sieur Bartlie, menuisier. Le plan de la machine étant approuvé, Pépin voulut savoir ce qu'elle coûterait : après quelques instants de réflexion, Fieschi présenta un devis d'environ 500 fr. Pépin promit de faire cette dépense. ^

H fallait trouver un logement favorable à l'exécution. Pépin chargea Fieschi de cette recherche, et lui donna asile pendant huit ou dix nuits. Lorsque le logement du boulevart du Temple fut trouvé, Pépin le vint voir; il consentit à payer ïes meubles que lui demanda Fieschi, il lui remit à cet effet une somme de 130 francs environ*

Ces faits se passaient vers la fin de février et dans les premiers jours de mars; le 8, Fieschi vint occuper le logement.

Au commencement d'avril Pépin se rendit avec lui au quai de la Râpée; ils achetèrent ensemble le bois pour Ja construction de la machine; Pépin remit à Fieschi trois pièces de 5 francs pour le payer; le marchand rendit à Fieschi 30 ou 32 sous. Sur cette démarche de Pépin la déclaration de Fieschi est aussi affirmative qu'elle peut l'être; il l'appuie des détails les plus circonstanciés; il désigne le costume que portait Pépin , celui qu'il portait lui-même.

Le bois étant acheté, on s'occupa des canons de fusil; Pépin déclara qu'il pourrait s'en procurer par une personne qu'il ne fit pas d'abord connaître; bientôt il nomma Cavaignac, président du comité central de la société des Droits de l'homme, détenu à Sainte-Pélagie; celui-ci

( 63 ) était lié, disait- il, avec un individu qui avait des fusils à sa disposition.

La revue du 1er mai ne devant pas avoir lieu, Pépin ne fit alors aucune demande à Caçaignac ; il fut convenu qu'on attendrait les fêtes de juillet.

C'est au milieu de ces pourparlers pour les fusils que Pépin dit à Fieschi qu'il allait, toutes les semaines, à Sainte-Pélagie, au moyen d'une permission obtenue sous un nom étranger; qu'il avait d'ailleurs besoin de voir Cavaignac, qui lui devait 500 francs. Toutes les fois que Pépin revenait de la prison , il s'entretenait du complot avec Fieschi. Celui-ci lui demanda un jour s'il avait mis Cavaignac dans la confidence. Non, répondit Pépin, mais voulez-vous que je le fasse ? Fieschi lui dit que cela n'était pas nécessaire; il présuma toutefois, par la réponse même de Pépin , que déjà la confidence était faite: «C'est ma pensée, dit-il dans un de ses interrogatoires, «et je crois que c'est pour ce motif qu'a été résolue l'é- «vasion de Sainte-Pélagie, puisqu'elle a eu lieu peu de «jours avant les fêtes : ma pensée, à moi, au sujet de «Cavaignac, de Guinard et des autres évadés, est que, «s'ils ne sont pas sortis de France au moment de leur «évasion, c'est qu'informés par Pépin de ce qui devait «se passer, ils devaient rester à Paris pour attendre l'é- «vénement. »

A l'appui de cette déclaration, et pour mieux établir les relations de Pépin avec les détenus d'avril, Fieschi entre dans quelques détails que nous croyons utile de rapporter : « Un soir, dit-il, en allant chez Pépin, vois «la même époque, je le rencontrai sur le boulevart; il «était en blouse et accompagné d'un autre individu- «l'ayant reconnu, je l'arrêtai: il me dit qu'il allait con- «duire le jeune homme avec lequel il était, jusqu'au Jar- «din-Turc, et qu'il me retrouverait en revenant. Effec- «tivement, il nie rejoignit peu de moments après, et

( 64 ) « me dit : Est-ce que vous ne connaissez pas ce jeune « homme? Je répondis que non : C'est, me dit-il, le « fils d'un député. II avait été mis en prison dans l'af- « faire d'avril j son père, avec lequel il est brouillé, lui « a cependant envoyé 600 francs, dont il n'a pas voulu « user, et qu'il a remis à Cavaignac pour acheter des « fusils. Je sus encore de Pépin que le jeune homme « était musicien , et qu'il allait au Jardin-Turc pour voir « s'il ne pourrait pas y être employé. Je puis encore ajou- « ter, comme preuve des visites que Pépin faisait à Sainte- « Pélagie, qu'un jour il m'engagea à l'aider à y porter un « panier de vin ; le panier fut rempli chez lui: il y avait « une ou deux bouteilles d'eau-de-vie , outre le vin. Je ne « voulais pas passer le pont d'Austerlitz , ne me souciant « pas d'être rencontré de l'autre coté de la rivière , où « j'étais très-connu. Cependant, sur ses instances, j'osai « aller jusqu'en face de la porte de la prison , où je le « laissai. Peu d'instants après, il me rejoignit dans la rue «. de la Clef, en face de la porte d'entrée de la Dette. Il <c avait encore son panier, et il me dit que les détenus « venaient d'être transférés au Luxembourg, et qu'il n'avait « pu le laisser. Nous le déposâmes, en conséquence , chez « Morey, où nous étions convenus d'aller, après qu'il « aurait terminé sa visite à Sainte - Pélagie. Le panier « resta chez Morey jusqu'au jour où il fut porté au « Luxembourg. »

Fieschi affirme qu'à l'approche des fêtes de juillet, Pépin lui déclara qu'il avait demandé à Cavaignac les vingt-cinq fusils, en le priant de ne pas l'interroger sur l'usage qu'il en voulait faire : Cavaignac avait promis les fusils , et Pépin lui écrivit un jour sous un nom supposé, pour savoir s'il pouvait définitivement compter sur la remise prochaine des 25 francs , parce que l'homme n'attendait que cela pour partir; Fieschi ajoute que le mot francs f voulait dire fusils.

Cependant Cavaignac ne tint pas sa promesse; et Fieschi se chargea d'acheter les canons de fusil; Pépin en paya le prix.

Morey, et pîus encore Pépin manifestent la crainte que le feu ne puisse être mis simultanément aux vingt - cinq canons; pour lever ce doute, un rendezvous est pris au cimetière du Père - Lachaise ; Pépin apporte un briquet phosphorique , Fieschi un mètre, Morey sa poudrière. Une traînée de poudre , de la même longueur que celle qui devait être étendue sur les lumières des canons, est répandue à terre. « Pépin , « dit Fieschi , allume une allumette et cherche à mettre « le feu; mais ii se tenait à une telle distance, en tendant « le hras et en allongeant le corps, qu'il était impossible « qu'il atteignit la traînée; alors je lui pris l'allumette « des mains et je la mis au milieu; la poudre brûla, et « nous fûmes persuadés que la chose se ferait aussi « promptement que nous pouvions le désirer. Après cette « expérience , nous allâmes tous trois déjeuner à la bar- « rière Montreuil, chez le Sr Bertrand, restaurateur. »

Quelques jours avant l'attentat, les canons étant achetés, mais non livrés, Fieschi, Pépin et Morey conviennent de se réunir sur un chemin qui conduit à la gare d'Ivrv , derrière I?. Salpétrière. Ils s'y trouvent et se rendent sous une arche du pont d'Austerlitz; ils récapitulent les dépenses faites jusqu'alors : Pépin et Morey conviennent de les supporter par moitié. Fieschi, qui rapporte ce fait, en donne pour preuve qu'en se rendant au lieu indiqué il rencontra un nommé Caillot qui avait servi avec lui dans les sous-officiers vétérans. Celui-ci confirme le fait de la rencontre.

Le lendemain de cette réunion, dans la soirée, Pépin fait remettre à Fieschi, par Morey, les 187 francs 50 centimes, prix des vingt-cinq canons de fusil, portés sur la facture à 7 francs 50 centimes.

Pépin s'engage à passer à cheval, le 27 au soir, sur le boulevart, en face de la fenêtre de Fieschi, afin que celui-ci prenne le point de mire et ajuste sa machine : Pépin charge Boireau de le remplacer, et à cet effet il lui prête un cheval.

Nous venons de présenter dans leur ensemble les faits à la charge de Pépin, tels qu'ils résultent des déclarations de Fieschi; l'instruction s'est attachée à vérifier ces déclarations : nous devons en faire connaître ies résultats; mais afin d'éviter des redites , nous ne nous occuperons pas des faits déjà établis ou de ceux qui doivent l'être ultérieurement.

Pépin possède à Paris, rue du faubourg Saint-Antoine, n° 1, un magasin d'épiceries; accusé, en 1832, lors des événements des 5 et 6 juin, d'avoir tiré, de sa maison, sur les gardes nationaux, et d'en avoir tué plusieurs, il fut acquitté, le 16 juin, parle conseil de guerre devant lequel il avait été traduit. Malgré cette décision de la justice, il paraît que, dans le quartier habité par Pépin, son innocence a trouvé des incrédules; car, dans ses interrogatoires, il se plaint, à plusieurs reprises, d'avoir failli devenir, depuis cette époque, la victime de l'effervescence populaire; il explique même son évasion, dans ia nuit du 28 au 29 août, par la crainte de se trouver en présence de quelques groupes qui auraient pu mettre sa vie en danger.

Quoi qu'il en soit , Pépin professait ouvertement des opinions très-exaltées; l'instruction constate ses relations étroites avec un grand nombre d'individus notoirement voués aux plus funestes doctrines; elle constate également ies sacrifices pécuniaires faits par lui à ia cause républicaine. Pépin a fait partie de la société des Droits de l'homme, il était chef de la section Romme du 12e arrondissement; Morey et Nolland en étaient membres; Beseher appartenait au même arrondissement, comme chef

( 67 ) de la section Marat; il est assez remarquable que ce soit encore au 1 2e arrondissement qu'ait appartenu la section Louvel. «

Pépin a avoué cette qualité de chef de section, sans doute parce qu'il a su que les archives du comité central de la société des Droits de l'homme, saisies, lors du procès d'avril, en la possession du secrétaire B errier-Fontaine , ne laissaient aucun doute à cet égard. On remarque parmi les pièces saisies un procès-verbal rédigé et signé par lui , où il rend compte au comité, à la date du 20 décembre 1833, d'une séance du collège du 12e arrondissement, qu'il avait présidée ; on lit dans ce procès-verbal : « Le ci- « toyen Pépin demande au comité quelques exemplaires « du règlement et des écrits, pour former des sections à « la gare d'Ivry. » II avait en effet un établissement à la gara, et cette demande], qu'il adresse au comité, rappelle une déclaration de Fieschi qui, dans l'un de ses interrogatoires , signale à la gare d'Ivry un atelier de charpentiers, où se trouve une vingtaine de jeunes gens armés et décidés à tout. On voit également dans le procès-verbal de cette séance, présidée par Pépin, un dépouillement de scrutin pour la nomination d'un membre du comité central; le résultat en est favorable à ce même Recurt que la procédure nous montre dînant chez Pépin avec Morcy et Fieschi. Ce procès-verbal constate encore les propositions faites par Vayron, chef de la section des Gueux, qui plus tard concourut avec Morey à procurer à Bescher le passe-port nécessaire à la fuite de Fieschi.

Une autre pièce, datée du 5 janvier 1834, offre encore cette coïncidence remarquable de la nomination simultanée de Pépin et de Vayron, en qualité de commissaires de fa société des Droits de l'homme pour la loterie patriotique.

Si l'instruction établit le fanatisme républicain de Pépin, elle prouve également, en dépit de ses efforts, ses

( 68 ) relations intimes avec Fieschi , et le but coupable de ces relations.

Dans son premier interrogatoire, il nie positivement connaître Fieschi ; et lorsqu'on lui parle d'un individu que lui aurait présenté Morey , il feint d'en avoir à peine gardé le souvenir; son nom ne lui est pas présent; il ignore s'il pourrait le reconnaître» Cependant il est prouvé qu'il connaissait Fieschi sous son vrai nom , et aussi sous les faux noms à1 Alexis , de Bescher et de Girard.

Le sieur Collet, son ami, celui qui protégea son évasion , déclare lui-même que , peu de jours après l'attentat, Pépin vint lui demander un asile; qu'il assista à un déjeuner où se trouvaient les sieurs Cosson-, Chaudet , Leblanc et Barbieri ; que la conversation tomba naturellement sur l'événement du 28, et que Pépin n'hésita pas à dire qu'ayant appris par les journaux les relations de Morey avec l'assassin, il croyait connaître cet homme: C'est sans doute, dit— il , un nommé Bescher que j'ai vu chez ïui et qu'il a amené chez moi. Pépin ajouta que l'assassin ne ressemblait en rien aux portraits publiés. Le sieur Collet, dans ce même interrogatoire , est forcé de reconnaître qu'il s'est trouvé chez Pépin avec Fieschi, qu'on lui présenta sous le nom de Bescher.

Pépin lui-même fut bientôt obligé d'avouer certains faits qui démontrent l'intimité de ses relations avec Fieschi, et confirment pleinement les déclarations de ce dernier.

Par exemple, d'après Fieschi, Morey servit d'intermédiaire entre lui et Pépin; et Pépin reconnaît avoir logé Fieschi pendant plusieurs nuits.

Nous avons vu que Pépin s'était engagé à faire toutes les avances nécessaires à la construction de la machine, sous la condition que Morey lui en restituerait la moitié. Nous ne chercherons pas à expliquer les légères variations qui existent dans les interrogatoires de Fieschi sur la quotité des sommes reçues p;;r lui ou sur leur desti-

( 69 ) nation; elles ont peu d'importance, et même jusqu'à un certain point elïes prouvent ïa sincérité de Fieschi : car celui qui ment se tient strictement dans son mensonge. Le seul point important, c'est qu'il soit établi que Pépin a donné des sommes d'argent assez fortes à Fieschi, tandis que Pépin, qui sans doute sentait les conséquences d'un tel fait, l'a constamment nié.

Le carnet de Fieschi a été retrouvé, comme nous l'avons dit, dans la fosse d'aisance de Mprey ; sur ce carnet figurent un assez grand nombre de chiffres , et Fieschi a. déclaré ne pas pouvoir les expliquer tous; mais if en est sur lesquels il a donné les renseignements les plus précis; ainsi, relativement aux chiffres 15, 40, 20, Fieschi a dit que le chiffre 1 5 marque le prix du bois brut de la machine, payé par Pépin; le chiffre 40, le prix du loyer de sa chambre, y compris le sou pour livre du portier, et le chiffre 20, la somme donnée par Morey pour la malle et les arrhes des canons de fusil.

Mais il est sur ce carnet une énonciation qui a d'autant plus fixé l'attention , qu'elle y est répétée trois fois : ce sont les chiffres 218 50 : Fieschi a déclaré que ces chiffres exprimaient la somme de 218 francs 50 centimes, qui lui avait été remise par Pépin pour diverses dépenses et notamment pour l'achat de son mobilier; et comme preuve de la vérité de ses paroles, il a avancé que cette même somme avait été inscrite en sa présence par Pépin lui-même sur l'un de ses registres, que non-seulement la somme y avait été inscrite, mais ïa cause de la dépense ; Fieschi donne une désignation détaillée du registre; il est couvert, dit-il, en papier bleu gomme; il indique même l'endroit de la page où l'inscription devait se trouver; c'est dans le haut d'une page, dit-il; enfin il ajoute que l'inscription était ainsi conçue :remis à M. Besv/irr 248 50.

Certes, si une telle déclaration , si nette et si précise, est vérifiée, ce sera une charge irrésistible contre Pépin.

Sur cette révélation de Fieschi, Pépin est interrogé : il nie obstinément qu'il ait jamais fait sur ses registres aucune inscription semblable à celle indiquée par Fie se ht , il va plus loin; il prétend ne ïui avoir jamais remis pareille somme ni sous le nom de Bescher, ni sous aucun autre nom. Interrogé spécialement sur Je fait qu'il aurait remis à Fieschi une somme de 130 francs environ pour l'acbat des meubles qui devaient être placés dans le logement du boulevart, il répond : « Je prends Dieu et le «Ciel à témoin que cela est faux. »

Mais bientôt les livres de Pépin sont saisis; on les examine avec soin, et sur l'un d'eux, couvert en papier bleu gommé, on trouve au haut d'une page deux lignes raturées, mais encore lisibles, ainsi conçues:

Plus pour bois, loyer. 68 50 }ensemb,e 218 50 M. Bescher 150 0 j

Ainsi se trouve confirmée ïa déclaration si importante de Fieschi.

On demande des renseignements à Pépin sur cette découverte dont il avait si énergiquement nié la possibilité; cette question lui est faite en présence de Fieschi qui est confronté avec lui , et qui soutient avec force la' vérité de toutes les déclarations qu'il a faites précédemment; Pépin répond : « Je ne reconnais pas ces sommes «pour avoir été données à Fieschi pour un usage comme «cela; .... dans ce moment-ci je ne me rappelle pas pour «quel objet ce compte a été fait, peut-être m'en souvien- «drai-je plus tard .... : » puis pressé de questions, il arrive, dans son embarras, à méconnaître pour ainsi dire son écriture; il dit: «En effet, cette écriture ressemble «assez à la mienne, mars je ne pourrais pas affirmer «qu'elle soit la mienne. »

Un tel système de défense confirme évidemment l'accusation ; on ne peut douter que Fieschi n'ait reçu de Pépin les sommes mentionnées tout à la fois sur le re-

( 71 ) gistre et sur le carnet , et qu'elles n'aient été remises pour l'usage criminel que Fieschi a indiqué.

Les faits qui viennent d'être développés démontrent la culpabilité de Pépin; il a pris une part active et directe au complot; et quant à l'attentat, c'est lui seul qui en a rendu la réalisation possible, en se chargeant de toutes les dépenses ; en effet, iï paye le ïoyer de l'appartement sur ïe bouïevart et le mobilier de Fieschi; il paye le bois de la machine, le salaire des ouvriers pour sa construction; il paye les canons de fusil; l'expérience de la traînée de poudre est faite en sa présence, il y prend part; c'est par lui et par son influence que Boireau entre dans le complot; c'est lui d'abord qui doit passer à cheval devant la fenêtre de Fieschi ; mais, comme iï voit un danger dans cette démarche, il envoie Boireau à sa place, et lui prête l'un de ses chevaux ; Pépin est donc tout à la fois l'un des auteurs du complot , l'un des complices de l'attentat. Toutes ces charges, confirmées par ies divers documents du procès, avaient été révélées par Fieschi, et lorsque Monsieur le Président de la Cour lui demanda s'il persistait dans ses déclarations, il répondit:

« Oui, Monsieur, j'ai longtemps hésité; jVvais un cauche- « mar qui m'étouffait, je voulais me purger, je me suis enfin « décidé à tout dire, non pour faire des victimes, mais pour « rendre hommage à la vérité: je n'ai demandé ma grâce ni à « vous, ni à personne, et personne ne me l'a promise. »

Le système de défense de Pépin peut se résumer en quelques mots : aux faits articulés avec précision par Fieschi, ses réponses diffèrent selon le caractère de ces mêmes faits. Si Fieschi parle d'une circonstance connue de lui seul ou de l'un de ses complices, Pépin répond par une dénégation sèche; si, au contraire, Fieschi avance un fait qui puisse s'établir par des preuves étrangères, Pépin, tout en l'epoussant ce qui pourrait l'inculper, avoue ce qu'il craint de voir établi par des témoins ou par des écrits. Ainsi, lorsque Fieschi déclare qu'il s'est rendu

C 72 ) avec Pépin chez Poncheux pour y acheter le bois nécessaire à la confection de la machine , Pépin nie seulement la destination du bois acheté, mais il- convient qu'il- a pu se rendre chez Pottcheux avec Fieschi, et qu'il serait possible que le marchand et son garçon de chantier le reconnussent; ainsi , lorsque FHéscht^avle de la demande de fusils faite à Cavaignac par Pépin, celui-ci avoue ses visites à Sainte-Pélagie et son entrevue avec Cavaignac , mais il nie le but de cette visite; ainsi, lorsque Fieschi affirme que Pépin écrivit à Cavaignac pour lui rappeler la promesse des vingt-cinq fusils, et se servit de ces mots convenus, vingt ou vingt-cinq francs, Pépin avoue qu'il a pu écrire à Cavaignac et lui parler même d'une somme de vingt ou vingt-cinq francs demandée par un patriote, mais il nie avoir voulu parler de fusils; enfin, lorsque Fieschi parle de l'expérience de la traînée de poudre et du déjeuner à la barrière Montreuil, Pépin nie l'expérience faite et le but de la réunion, mais il avoue le déjeuner chez Bertrand avec Moreij et Fieschi.

Cependant si , dans ses réponses , Pépin a quelquefois fait preuve d'une certaine habileté , dans ses confrontations avec Fieschi il est resté comme écrasé sous le poids des charges. Dès ses premiers interrogatoires , il demande une confrontation, il l'appelle de tous ses vœux, dit-il; et lorsque la marche de l'instruction rend cette mesure possible , et qu'il se trouve en présence de cet homme qu'il devait confondre, il n'a rien à lui répondre; il ne sait que gémir et se lamenter: et tel est l'ascendant que Fieschi prend aussitôt sur lui qu'on ne peut l'expliquer que par la puissance de la vérité.

Après cette première confrontation, Pe/?m demande a se préparer avant de paraître de nouveau devant son accusateur: Cet homme lui fait peur, dit-il. H sollicite enfin lui-même cette entrevue qu'il a longtemps retardée; il demande l'autorisation d'interpeller Fieschi, et lorsque

( 73 ) celui-ci persiste avec fermeté dans ses déclarations, Pépin n'a pas une seule objection à lui faire; c'est lui qui interroge, et il ne fait que s'attirer des réponses qui l'accablent! C'est lui qui voulait être accusateur, et jusqu'à ses paroles eiïes-mêmes, tout vient l'accuser; en sorte que ces confrontations , longues et nombreuses , n'ont eu d'autre résultat que de démontrer i'étroite intimité de ces deux hommes et leur complicité profonde.

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