BOIREAU
Le 27 juillet 1835, la veille de l'attentat, à onze heures et demie du soir, le commissaire de poïice Dyonnet adressa à M. le Préfet de police la lettre suivante :
« Monsieur le Préfet,
«. Un honnête fabricant, électeur, père de famille, et a qui désire n'être pas nommé, est venu ce soir me trou- «ver à l'Opéra, où j'étais pour la surveillance de la répétition du ballet de Vile des Pirates, et m'a dit que des «conjurés avaient préparé une nouvelle machine infer- «nale pour attenter, demain, aux jours du Roi, pendant «sa revue sur les boulevarts; que cette machine était pla- «cée à la hauteur de l'Ambigu.
« On croit qu'il s'agit d'un souterrain pratiqué dans «quelque cave avancée sous les boulevarts, et où des ton- «neaux de poudre ont été introduits.
« Un ouvrier en bronze, travaillant dans un atelier si- «tué rue Neuve-des-Petits-Champs , n° 31, et où il est «seul, ou bien avec un second seulement pour travailler,
( 74 ) «a reçu pendant ia journée ïa visite de plusieurs conjurés richement vêtus. Cet ouvrier est abondamment «pourvu d'argent depuis quelque temps. Comme il s'est «vu presque surpris par i'un des commis, il lui a dit: «Prenez garde à vous , vous êtes mort si vous dites un «mot. Je veux bien vous dire d'engager votre père à ne «pas aller à la reçue. Vous êtes le seul en dehors de la « conjuration qui en ayez vent; s'ilm'arrive quelque chose, «vous périrez de la main des conjurés.
« Cet ouvrier, ni aucun autre, ne couche au n° 31. Cet «atelier, et ceiui du n° 2 7, même rue, appartiennent à «M. Vernert, fabricant de bronze, demeurant rue du «Faubourg-Poissonnière, n° ; personne ne couche la «nuit dans ces deux ateliers, si ce n'est, peut-être, un «homme de peine.
« L'homme qui a travaillé à la machine infernale dont «il s'agit y a, dit-on, mis beaucoup de temps; c'est un «évadé des bagnes ou libéré; on le dit très-ingénieux.
« L'ouvrier est un républicain qui a déjà été arrêté et «qui a subi quelques mois de prison; il est petit et blond, «bien vêtu, mais on n'a pu nous dire ni son nom ni sa de- « meure, ni même le numéro de M. Vernert.
« Le forçat a beaucoup d'argent. Nous n'avons pu en «savoir davantage.
«Nous avons prié ïe déclarant d'aller chez lui et de «nous obtenir de plus amples renseignements; il craint «beaucoup pour son fils qui est ïe commis de la maison «n03 27 et 31.
«Nous avons envoyé notre inspecteur à sa porte pour «attendre en dehors qu'il vint remettre un billet contenant « ce que nous lui demandions; il nous répond, à onze heures «et demie , que, son fils n'étant pas rentré, iï n'a pu obtenir «ce que nous désirions.
«Ces renseignements nous paraissant importants, nous «nous empressons de les transmettre à M. ïe Préfet, en
« ajoutant que demain, à sept heures , les conjurés doivent «se réunir dans un lieu qui n'est connu que d'eux.
«Je suis avec respect, Monsieur ïe Préfet, etc., etc.
« Dyonnet.
«27 juillet, onze heures et demie du soir.»
Cette lettre , qui contenait des révélations si importantes, n'est que ie développement d'une note remise le même jour dans la soirée au commissaire de police par le sieur Suireau père; cette note est ainsi conçue :
«Rue Neuve-des-Petits-Champs , n° 31, succursale du «n° 27 (même rue), chez un marchand de bronze (M. Ver- «.nert), est un ouvrier qui a reçu aujourd'hui quantité de «visites de personnages trop bien vêtus pour sa classe.
«Cet ouvrier, qui est seul, ou second, dans l'atelier du «n° 31, est un républicain qui a déjà subi plusieurs mois «de prison; il a de l'argent, il en reçoit de gens riches.
«H a fait la confidence à un commis de la maison, que «demain, lors de la revue du Roi, sur les boulevarts, à la «hauteur de l' Ambigu-Comique , il y aurait explosion «d'une seconde machine infernale. On croit que depuis «quelque temps (par quelque cave) on a pratiqué un souterrain dans iequei on a placé de la poudre à laquelle «serait mis le feu lors du passage du Roi.
«L'homme qui travaille depuis longtemps à cette ma- « chine est un échappé des bagnes ou libéré, auquel on «attribue beaucoup de talent en ce genre. Ce soir il a dû y «avoir une réunion, à sept heures, des conjurés. Celui des «hommes, le mieux vêtu, qui sont venus le voir aujour- «d'hui lui a bien recommandé de ne pas manquer d'être «au rendez-vous de demain, à sept heures du matin.»
to.
A une heure du matin, M. le préfet de police, averti par îa lettre du commissaire Dyonnet , donna ordre d'arrêter immédiatement l'ouvrier en bronze qui lui avait été signalé: avant cinq heures du matin, son nom est indiqué par Suireau père; mais, malgré les plus actives recherches, Boireau ne put être arrêté qu'après l'attentat.
Suireau fils connaissait, dès le 27 juillet, le jour, le lieu du crime et le mode d'exécution; il y a plus, il connaissait l'assassin, ou du moins il savait que c'était un condamné libéré, un homme avidacieux et capable de tout.
Qui donc a donné à Suireau ces notes si précises et plus tard si complètement vérifiées ? Tout démontre que c'est Boireau lui-même.
En effet, les renseignements parviennent à l'autorité dès le 27 au soir. Or, de deux choses ï'une : ou Suireau fils a reçu la confidence d'un des complices de l'attentat, ou bien (hypothèse ridicule !) il aurait deviné, le 2 7 , tout ce qui devait arriver le 2 8 ; il aurait deviné l'attentat avec tous ses détails, la machine infernale , le lieu, l'auteur du crime ! -
Suireau fils n'a donc pu recevoir ces détails que d'un homme parfaitement initié au complot. Cet homme, il l'a nommé dès sa première déposition : c'est Boireau. Cette désignation est-elle suspecte ? Suireau fils est-il l'ennemi àe Boireau? A-t-i\ quelque raison de l'impliquer dans un procès si grave ? Tout au contraire : il était son camarade , son ami. Et remarquons-le encore , la révélation de Suireau avant l'attentat n'a pas été dirigée contre Boireau; il n'a parlé que pour empêcher son père d'aller à la revue, et pour détourner de lui le danger qu'il croyait imminent : c'est dans cette seule pensée qu'il l'a fait avertir par sa domestique. Ou voit dès lors combien les paroles
de Suireau fils tirent d'autorité et de leur exactitude et de l'intention qui les a dictées.
Mais voyons ce qu'est Boireau, quels sont ses antécédents? Connaissait-il Fieschi , Pépin, Morey? Son rôle a-t-il été celui d'un simple confident, ou celui d'un complice? L'instruction va répondre à toutes ces questions.
Victor Boireau est âgé de 25 ans, il travaillait rue Neuve-des-Petits-Champs, dans l'atelier du sieur Vernert, marchand de bronze, et demeurait rue Quincampoix, n° 77.
Dans ie cours de l'instruction , il n'a pas dissimulé ses opinions républicaines; ses relations intimes avec le sieur Martinault suffiraient pour les constater; d'ailleurs il a déclaré qu'il était sur le point d'entrer dans la société des Droits de l'homme ; il est même très-vraisemblable qu'il en faisait partie, puisqu'on le voit, ie 25 février 1834, parmi les sectionnaires arrêtés au café des Deux - Portes, où furent saisies des armes et des munitions de guerre.
Le 28 février 1835, un sieur Lafosse lui disant : « Vous devez avoir beaucoup d'ouvrage, car on n'entend « parler que de bals et de fêtes, » Boireau répondit : « Ah! « oui, de l'ouvrage! nous ne gagnons rien, les ouvriers « sont malheureux, et ce sera toujours comme ça, aussi « longtemps que nous conserverons ce s.... Gouverne- « ment; il nous faudrait bien mieux une République. »
Un autre jour, se trouvant au café des Sept-Billards avec Fieschi et un sieur Maurice , ex-inculpé de l'affaire d'avril, il adressa au premier des reproches sur sa patience à supporter le système politique qui nous régit et ajouta : « Si je trouvais six hommes qui voulussent tirer « au sort avec moi, à qui se chargerait de tuer le Roi, « et si le sort me désignait, je n'hésiterais pas à le faire. »
Il allait habituellement chez la femme Petit; c'est là probablement l'origine de ses relations avec Fiesclii.
Dans le courant de juin, on voit celui-ci le conduire chez le sieur Talman, fabricant de couvertures; il le présente comme l'un de ses amis, et lui procure ainsi le moyen d'acheter à crédit quelques objets. Boireau remet au sieur Talman trois biliets payables à différentes échéances, et lorsque le marchand se présente, le 2 5 juillet, à son atelier, pour toucher le premier de ces billets, il ie trouve avec Fieschi et deux jeunes gens que l'instruction n'a pu découvrir.
Les relations étroites de Boireau et de Fieschi sont établies par toute la procédure; de nombreux témoins les ont vus ensemble; ils se tutoyaient, et, dans leurs dernières confrontations, ils ont repris cette habitude.
Dans le courant de juillet, Boireau donna plusieurs fois à coucher à Fieschi; il savait (il ie nie en vain) que celui-ci se faisait appeler Girard; il ie savait si bien qu'il l'appelait lui-même de ce nom, lorsqu'il venait le demander à son domicile, bouievart du Temple, où Fieschi n'était connu que sous le nom de Girard. De son côté , Boireau, sans cacher précisément son nom, ne se faisait cependant appeler, dans cette maison, que de son prénom Victor.
Dans les trois jours qui ont précédé l'attentat, Boireau avait l'air fort préoccupé; dès le samedi 25, il avait fait couper sa barbe et ses moustaches.
Le dimanche et le lundi, plusieurs jeunes gens vinrent ie demander à son atelier; le lundi, il n'y arriva qu'à neuf heures, deux heures plus tard qu'à l'ordinaire; et le soir, il quitta le travail dès six heures, au lieu de rester, comme d'habitude, jusqu'à dix.
Maintenant nous allons voir Boireau prendre une part active aux préparatifs de l'attentat.
Ce même jour, lundi 27 juillet, vers dix ou onze heures du matin , il prit dans l'atelier un foret d'acier et prétexta une course rue Richelieu, à l'hôtel d'Espagne.
( 79 ) Iî devait, disait-il, percer des trous à une commode; il resta environ une heure absent.
Le 1er septembre, le sieur Suireau fils déclara que, ie 27 juillet, Boireau, en revenant de cette course, lui avait avoué qu'il n'était pas allé à l'hôtel d'Espagne , mais qu'il était allé percer des trous à leur machine ou à leur affaire ; Suireau ajouta qu'un peu plus tard un autre ouvrier de l'atelier avant reproché à Boireau de ne pas travailler, celui-ci , lorsque cet ouvrier se fut éloigné, lui dit : « Qu'ai-je besoin de travailler? j'aurai peut-être « plus de 100,000 francs demain!... Si je voulais rendre « compte à M. Qisquet de ce qui se passera demain , il « me donnerait tout ce que je voudrais. »
Les déclarations de Suireau fils , le 1er septembre, ne se bornèrent pas à ce fait déjà si grave , il fit une autre révélation bien autrement importante , et que rien dans l'instruction n'avait fait jusque là soupçonner; c'est lui quia fait connaître cette promenade de Boireau, le 2 7 au soir, sur le boulevart, lorsqu'il y passa monté sur un des chevaux de Pépin, pour donner le pointage à Fieschi; voici à cet égard la déclaration de Suireau:
« Boireau a quitté l'atelier à sept heures du soir; le v. 27, il m'avait dit qu'il devait aller sur le boulevart, à « cheval, pour la répétition du pointage de la machine* « qu'il devait être avec un autre, qu'il devait y aller au «pas, au trot, au galop; qu'il devait prendre les chevaux « dans une écurie. II a ajouté : Le maître des chevaux a « laissé la clef pour le cas où il ne s'y trouverait pas; « d'après ce que m'a dit Boireau, celui qui a dû prêter «ses chevaux est un épicier. Le lendemain matin, Boi- « reau m'a dit : Nous sommes sûrs de notre affaire. »
Il faut remarquer que ces révélations n'ont pas été faites spontanément \k\v Suireau fils; il les avait d'abord confiées à son père, qui, comme il le devait, en a instruit la justice; Suireau fils les a confirmées.
Au surplus, elles ont été complètement vérifiées par l'instruction, ainsi qu'on va le voir.
Et d'abord, sur le fait du foret, il est constant que Bohême n'est pas ailé à l'hôtel d'Espagne, il i'avoue luini(*me ; or, il est sorti emportant son foret : pour quel usap i dans quelle intention ? C'est ce qu'il ne peut expliquer. An contraire, il est démontré que l'instrument a servi à percer les lumières de trois canons ; Fieschi l'a ainsi déclaré ; il a donné d'avance une désignation exacte du foret , ajoutant qu'en perçant le troisième canon il s'était émoussé; et cette dernière circonstance, si spéciale et si positive , s'est encore trouvée exacte. Ce n'est pas le fait seul de l'altération du foret qui a été constaté, c'est aussi la cause de cette altération : en effet, une expertise faite par un officier supérieur d'artillerie, plein de savoir et d'habileté, a démontré que ce même foret avait été émoussé en perçant un des canons. Cette preuve a été acquise au moyen d'une mèche en plomb introduite dans la lumière; la mèche en est sortie portant l'empreinte d'une altération absolument semblable à celle qui se remarque sur le foret deBoireau; c'est donc ce foret qui a servi à percer ce troisième canon.
Combien ces preuves, portées à un si haut point d'évidence, ne donnent-elles pas de force et d'autorité à la déposition de Suireau, qui avait parlé du foret et de sa destination avant que la procédure eut révélé ces faits. Maintenant, que Boireau ait prêté son foret à Fieschi, sachant l'usage que celui-ci en devait faire, c'est ce qui n'est pas douteux, et ce que démontrent d'ailleurs plus évidemment encore les dénégations et les mensonges de cet accusé.
Sur le fait du pointage de la machine, l'instruction n'a pas confirmé moins positivement la déclaration de Snireau.
D'abord, dans la note remise, le 27 au soir, par Suireau
père au commissaire de police Dyonnet, il est dit que les conjurés ont dû se réunir ce même soir, à sept heures. Ce fait, annoncé d'avance par Suireau, se trouve aussi compris dans ses révélations antérieures à l'attentat ; rappelons en outre que, le 2 7, Boireau a quitté ï'atelier à six heures du soir pour n'y plus revenir, contre son habitude.
Voici maintenant, sur ce même point, les déclarations de Fieschi.
II était au secret , et le 5 octobre il déclare de luimême qu'il était convenu avec Pépin et Morey que, le 27, entre sept et huit heures du soir, Pépin se promènerait à cheval en face du jardin Turc, pour lui permettre de pointer sa machine; il ajoute qu'à cette heure il était occupé avec Morey à charger les canons; que déjà il les avait pointés, en se réglant sur des cavaliers qui passaient à l'endroit même où devait passer ïe Roi. H n'a pas vu Boireau, dit-îi; mais le soir, se trouvant au café Périnet, il le vit entrer. Boireau lui parla très-ouvertement de l'attentat du lendemain, et lui dit que, le soir même, entre sept et huit heures, il s'était promené à cheval devant sa fenêtre, à la place de Pépin, qui était malade et lui avait tout révélé.
Cette déclaration de Fieschi a d'autant plus de poids, qu'il a toujours mis une grande réserve dans ses paroles, quand elles pouvaient compromettre Boireau; il avait beaucoup d'amitié pour lui; et tandis qu'il ne ménageait pas ses deux autres complices qui s'étaient d'eux-mêmes jetés dans le complot, il semblait considérer le troisième, à raison de sa jeunesse, de son caractère fougueux et des services qu'il lui avait rendus, comme digne de son intérêt.
Outre les révélations de Suireau, relatives au foret et au pointage, il en existe une autre que nous ne devons pas
ti
omettre. Le 27 juillet, Boireau l'avait chargé de lui acheter un quarteron de poudre, et lui avait donné 1 fr. à cet effet. Le 28, au matin, Suireau iils en prévint son père; celui-ci lui conseilla d'acheter la poudre; elle fut en effet achetée , enveloppée dans un paquet sur lequel fut écrit le nom de Victor Boireau, et déposée chez le sieur Villon, portier de la maison rue Neuvedes-Pctits-Champs , où travaillait Boireau.
Au moment où Suireau fils prévenait son père du désir de Boireau, celui-ci arrive accompagné de Martinault; il prend Suireau fils à part, et lui demande si la poudre est achetée. Suireau lui répond qu'elle sera déposée dans une heure chez son portier.
Boireau n'est pas venu chercher cette poudre; le paquet est dans les mains de la justice.
Dans cette même matinée du 2 8 juillet, Fieschi rencontra Boireau, sur le boulevart du Temple, près de la rue Chariot; il était avec un autre individu. En quittant Fieschi, Boireau lui dit à voix basse: «Nous serons tous par- « là et nous attendrons l'affaire. »
L'instruction constate, en effet, la présence d'un grand nombre d'anciens sectionnaires de la société des Droits de l'homme, sur le boulevart du Temple, au moment de l'explosion; Boireau lui-même, cherchant à expliquer les révélations de Fieschi , déclare qu'il savait que les carlistes devaient faire un coup, et que les patriotes devaient se tenir prêts.
Il nia longtemps sa présence sur le boulevart du Temple au moment de l'attentat; mais, forcé d'en convenir, il dit qu'il était alors avec un ouvrier ferblantier, nommé Joullain; ce témoin fut entendu: il déclare qu'il vit Boireau sur le boulevart, à l'extrémité de la rue du Temple; qu'il l'aborda en lui disant: «Nous allons voir «passer le Roi et son état-major; » et que l'accusé répon-
dit: « Je me moque bien de cela: c'est un c ; vous
«qui êtes un jeune homme, vous devriez apprendre à «connaître vos droits et ne pas être juste-milieu comme «ceia. » La foule les sépara.
Ainsi Boireau était dans le complot; il a participé à l'attentat; ces deuxfaits, étroitement liés, sontétablis dans l'instruction par des preuves également fortes ; mais qui l'a entraîné? sous quelle influence a-t-iï agi?
Fieschi, malgré la crainte qu'il montra d'abord de nuire à Boireau, ne put nier qu'il fût initié au complot; mais il prétendit que la connaissance lui en était venue par Pépin seul, et non par lui; en quoi il ne dit que la moitié de la vérité. Sans doute Boireau connaissait Pépin, plusieurs faits l'établissent; mais ses liaisons, et par suite sa complicité avec Fieschi, ont été beaucoup plus étroites; tout l'atteste, et les nuits où Fieschi a trouvé asile chez Boireau, et les coniidences qu'il lui a faites, et le pistolet qu'il lui a donné, et surtout cet emprunt du foret qui, avec l'explication mensongère de Boireau, suffirait seul pour établir la complicité ia moins équivoque : mais cette complicité ressort encore d'un fait dont ïa gravité surpasse peut-être toutes les charges qui déjà pèsent sur Boireau; ce fait , nous allons l'exposer.
La membrure de la machine est maintenue et comme embrassée par une barre de fer très - forte qui s'étend sur les cotés, et qui, à cet effet, a été pliée en coude aux deux extrémités ; elle devait aussi soutenir le bout des canons; cette partie importante de la machine ne pouvait être fabriquée (pie par un serrurier : Fieschi l'a commandée; Boireau est allé avec lui chez le serrurier, non pas en spectateur ignorant ou indifférent, mais avec ia connaissance positive de l'usage auquel la barre de fer était destinée ; il y a plus, il a donné lui-même des instructions pour la confectionner.
( 84 ) Voici l'analyse des dépositions du serrurier, de sa femme et de ses ouvriers.
Le sieur Pierre et sa femme déclarent et prouvent, par la représentation de leur registre de vente , que , le dimanche 2 6 juillet, deux individus se sont présentés chez eux pour y commander une harre en fer battu ; ces deux hommes, qui se tutoyaient, expliquèrent, l'un et l'autre, ce qu'ils désiraient avoir ; le plus âgé avait apporté une règle pour lui servir de mesure; ils tracère?it avec de la craie ce qu'ils voulurent prendre ; c' était autant l'un que l'autre qui examinait ce dont ils avaient besoin; ils dirent qu'il fallait que la barre de fer fût coudée : le plus jeune tira de son portefeuille une adresse qu'il plia ; le plus âgé dit qu'il fallait que la barre de fer fut également coudée par le bout, et prit la carte pour montrer comment il fallait que cela fût. En partant, le plus jeune dit au plus âgé de donner des arrhes ; celui-ci remit 40 sous.
Les sieur et dame Pierre donnèrent les signalements de ces deux individus; ils se rapportent parfaitement à Fieschi et à Boireau.
Les ouvriers du sieur Pierre font la même déclaration ; ils disent que ces deux hommes se passèrent la craie l'un à l'autre; que le plus âgé dit au plus jeune : «Tu vois bien «que ca ne sera pas bien comme cela; » que tous deux se rendirent ensemble au magasin pour y faire choix d'une plaque de fer.
On remarque combien, dans cette démarche, le rôle de Boireau a été actif, et comme il s'entendait avec Fieschi.
Le lundi matin, vers huit heures, le plus âgé de ces deux individus revint et emporta la barre de fer.
La dame Piem*e, confrontée avec Fieschi et Boireau, les a reconnus tous deux; c'est bien à eux, dit-elle, que sa déposition s'applique.
Ramé, l'un des ouvriers, les a également reconnus , et d'une manière non moins positive. Brache , autre ouvrier, a déclaré, en voyant Boireau, qu'il ne ie reconnaissait pas au juste.
Fieschi avoue être allé chez le sieur Pierre avec Boireau et avoir parlé au serrurier, à sa femme et aux ouvriers.
Boireau, lors de sa première confrontation avec la dame Pierre , comprenant sans doute qu'il ne pouvait nier un fait que plusieurs témoins attestaient , l'a reconnu; mais ii a cherché à l'expliquer : «J'étais près de l'étau, «dit-il; celui qui était avec moi disait que c'était pour «mettre à une croisée, vous devez vous en souvenir; il «a longtemps causé avec vous; vous avez dû même re- « marquer que j'étais impatient de m'en aller. »
Depuis, Boireau a vainement essayé de rétracter ses aveux sur cette démarche faite avec Fieschi chez le serrurier; les témoignages que nous venons de rapporter démontrent évidemment qu'il l'a faite. Dans ses aveux, il a prononce une parole qui seule ferait preuve; il a dit : Celui qui était avec moi disait que c'était pour mettre à une croisée. Or, cette circonstance de la croisée est aussi mentionnée par Ramé, l'un des ouvriers; il dépose qu'en parlant de la plaque de tôle, le plus âgé des deux hommes a dit que c'était pour une croisée, sans s'expliquer davantage. La présence de Boireau chez le serrurier n'est donc pas douteuse, ie hut de sa démarche n'est pas moins certain.
H importe d'ajouter que la harre de fer confectionnée par ie serrurier a effectivement servi à supporter les canons sur la machine.
Si Boireau a été dans l'intimité de Fieschi pour le crime , il a eu aussi des relations non moins coupables avec Pépin.
Deux mois environ avant i'attentat, il fut conduit par
( 86 ) Fieschi chez Pépin. Le sieur Magnier , garçon épicier chez ce dernier , le reconnaît pour l'avoir vu deux ou trois fois chez son maître; il ignore ce qu'il venait y faire; mais ce qu'il sait, c'est qu'il n'y a pas acheté de marchandises.
Pépin, comme on l'a dit, devait passer à cheval, le 27 au soir, sur le houlevart, pour donner à Fieschi \e moyen de pointer sa machine; ne voulant ou n'osant y aller, il y envoya Boireau à sa place , et lui prêta un cheval. Fieschi l'affirme et se trouve d'accord avec Suireau fils qui, le 28 juillet, avait eu connaissance de ce fait par Boireau lui-même.
Dans ses nombreux interrogatoires, l'accusé n'a rien fait pour sa justification; ou il se retranche dans de sèches dénégations, ou, s'il veut expliquer quelque chose , il tombe dans des contradictions tellement grossières, qu'il fournit lui-même les preuves de son crime. Relever ces contradictions serait maintenant un travail inutile : la culpabilité de Boireau n'est pas moins constante que celle des trois autres accusés.
BESCHER.
A l'époque où le complot fut formé, Fieschi était sous le coup de poursuites judiciaires; il fallait assurer sa liberté jusqu'à l'attentat, et sa fuite aussitôt après. II y allait de l'intérêt de tous les complices.
Un îivret d'ouvrier et un passe-port, tous deux sous un faux nom, remplissaient ce double objet.
Le 5 janvier 1835, lorsque déjà le crime se tramait, Bescher, relieur, ex- chef de la section Marat de la société des Droits de l'homme, inculpé d'avril, prend un
livret et un passe-port pour Auxerre. Les deux témoins qui l'accompagnent sont Vayron, ex-chef de la section des Gueux, et Morey.
Morey remit le livret à Fieschi qui, peu de jours après, s'en servit pour se faire admettre comme ouvrier chez le sieur Lesage. Bescher reconnaît avoir vu quelquefois Fieschi chez Morey ; mais il prétend être resté étranger à la remise du livret : il prétend même l'avoir perdu , il pense qu'il serait possible que ce fût chez Morey.
A l'égard du passe-port , Nina dépose que dans la conversation qu'elle eût avec Morey, à ïa barrière de Montreuil le 29 juillet, il lui dit: « II faudra que je remette « à ce pauvre Bescher son passe-port qu'il avait prêté à « Fieschi pour se sauver ».
Nina ne connaissait pas Bescher, elle n'a donc pu inventer un fait qui l'inculpe aussi gravement. D'un autre côté, Fieschi, tout en disant qu'il n'a pas eu le passe-port en sa possession, avoue néanmoins que Morey s'était occupé de lui en procurer un.
Or, ce passe-port ne pouvait être sous ie nom de Fieschi poursuivi par la justice, ni sous celui de Girard, le locataire de la maison du boulevart du Temple; il devait donc être nécessairement sous le nom d'un tiers, et toutes les circonstances établissent que ce tiers est Bescher.
II eût été imprudent que Fieschi fût porteur du passeport, au moment même de l'attentat; car il pouvait être arrêté dans la maison, et dès lors Bescher, qui avait prêté son nom, se trouvait compromis; Morey l'aurait été également, puisque son nom se trouvait sur le passeport.
Morey attendait Fieschi dans la rue des Fossés - du- Temple ; c'était alors qu'il devait lui remettre le passeport et favoriser sa fuite.
Bescher ne peut ou ne veut représenter cette pièce dont on produit la souche à la date du 5 janvier 1835.
A l'en croire, elle aurait été brûlée par sa femme longtemps avant l'attentat.
La déclaration de Nina prouve la fausseté de cette excuse. D'ailleurs, Bescher reconnaît que Morey est venu chez lui après le 29 juillet, et il est probable qu'il lui a remis alors le passe-port.
On a demandé à Besche?' pourquoi il avait pris un passe-port pour Auxerré; il a répondu qu'il se proposait d'aller travailler à Auxerre chez le sieur Bottier, relieur, à qui, toutefois, comme il a été obligé de l'avouer, il n'avait pas donné avis de son projet.
Le sieur Bottier a déclaré qu'il n'avait pas entendu parler de Bescher depuis 1831 , et que jamais cet ouvrier n'avait du travailler chez lui.
Il a d'ailleurs été démontré qu'à aucune époque, depuis quatre ans, le sieur Bottier n'avait employé d'ouvrier, n'ayant de travail que pour lui et deux apprentis.
Ajoutons que Bescher, qui est marié, n'avait nul motif pour aller se fixer à Auxerre; le mensonge est évident et devient une charge de plus ; car Bescher ne pouvant expliquer pour quel motif il a pris le passe-port et le livret, il en résulte la preuve qu'il ne les a pris que pour les faire remettre à Fieschi, et assurer ainsi sa fuite et l'impunité de son crime.
Telles sont les charges que l'instruction a produites contre les cinq accusés. Si, après avoir considéré chacun d'eux dans son rôle individuel , on veut les mettre en présence et les voir agir simultanément, voici comme ils se présentent.
Pour l'exécution il fallait ou un fanatique exalté, ou quelque nature audacieuse dont toute l'énergie fut tournée au crime, et aspirât à quelque grand forfait; Fieschi s'est
trouve là sous la main de ceux qui pouvaient l'enrpïoyer. Morey le connaissait, il avait compris ce caractère résolu et profondément dissimulé ; il lui donna asile, et de leur rapprochement naît la pensée du crime. Le plan de la machine est préparé , on s'adi'esse à Pépin, car on a besoin de sa bourse; elle s'est ouverte plus d'une fois pour de mauvais desseins. Pépin n'hésite pas ; on le trouve tout prêt, au premier mot, comme s'il attendait la confidence. < Si l'homme est solide, dit-il, on peut faire les frais, je « les ferai, moi, » et aussitôt l'homme est appelé chez Pépin; le pian de la machine est exécuté en bois; les dépenses que le crime peut entraîner sort fixées et la répartition convenue.
Mais Fieschi est déjà en butte aux poursuites de ia justice; il faut l'y soustraire, le tenir caché sous un faux nom, et comme en réserve pour ïe jour de l'attentat; il faut aussi, i'acte accompli, assurer sa fuite; Bescher, initié au complot, prête son nom, et avec l'assistance de Morey et de Vayron il obtient un livret et un passeport; Morey donne ïe livret à Fieschi qui en use aussitôt; il garde le passe-port en dépôt.
Après d'assez longues recherches durant lesquelles Fieschi reçoit asile chez Pépin, un appartement est trouvé; Pépin ie visite, en approuve le choix, en paye le loyer et les meubles.
II s'agit de construire la machine.
Le bois est acheté ; Pépin et Fieschi sont ensemble ; Pépin le paye; Fieschi l'emporte et le fait travailler.
Comment la machine sera-t-elle armée ? c'est ici qu'il faut déployer une grande adresse pour éviter toute révélation, toute imprudence. Fieschi pourvoit à tout; des canons de fusil produiront, dit-il, le même ell'et (|tie des fusils : l'expérience de la traîné'* de poudre, faite eiitre les trois complices, confirme ses prévisions . De simples canons sont d'une acquisition aisée, il les introduira lais
cilement chez lui, sans éveiller de soupçons. Fieschi achète donc les canons; la veille, il est allé au Temple, avec More y, pour se procurer la malle dans laquelle il les portera.
Alors paraît Boireau ; c'est lui qui prête à Fieschi l'instrument dont il a besoin pour percer les canons; c'est lui encore qu'on voit avec Fieschi chez le serrurier auquel ils vont tous deux commander la barre de fer qui doit maintenir les canons et recevoir la traînée de poudrel
Les canons sont chargés par Morey, et aussitôt mis en place; Boireau passe à cheval sur le boulevart pour donner le point de mire; Pépin n'ose y passer lui-même; la seule pensée de la machine le fait frissonner, non de remords, mais de peur.
Le moment de l'exécution arrive; Fieschi entre dans son logement; Morey l'attend dans les environs pour lui remettre le passe-port de Bescher ; Pépin se tient à l'écart ou plutôt il est déjà caché; Boireau est sur le boulevart, au milieu de ses amis tout prêts pour l'événement.
Que si maintenant , tous les faits étant connus , on veut assigner au crime son vrai caractère sous le point de vue politique, il faut reconnaître qu'il est le fruit naturel des doctrines de la société des Droits de l'homme. C est là que devaient conduire ces frénétiques prédications des clubs, ces ordres du jour sanguinaires, ces pamphlets où le régicide était érigé en acte de morale et de haute politique, ces noms réveillant sans cesse des idées de poignard et d'échafaud.
Aussi dans l'attentat qui voyons nous ? Des membres de cette association :
Pépin , chef de la section Bomme;
Morey, de la même section;
Bescher, chef de la section Marat.
Les deux sections Bomme et Marat dépendaient du même arrondissement.
Boireau , de son propre aveu , était sur îe point d entrer dans la société lorsqu'elle s'est dissoute , et son arrestation au café des Deux-Portes , dans une émeute républicaine, avec un grand nombre de sectionnaires, ne permet pas de douter que déjà il en fît partie.
Quant à Fieschi , il ne paraît pas qu'il ait été sectionnaire , mais il affichait des opinions républicaines , et dans l'attentat il a été instrument autant qu'auteur principal.
Ce n'est pas tout ; les individus qui , sans participer au crime, se trouvent mêlés aux actes qui s'y rapportent, sont aussi de la société des Droits de l'homme.
Vayron , dont le nom figure avec celui de Morey sur le passe-port de Bescher , était chef de la section des Gueux.
Nolland, qui reçoit la malle de Fieschi le 28 juillet, était membre de la section Romme dont Pépin était chef.
Martinault qui , de l'aveu de Boireau , a passé avec lui presque toute la journée du 28, était un ancien chef de section.
En présence de ces faits , deux vérités resteront constantes : le ci'ime est né des doctrines de la société des Droits de l'homme; la société des Droits de l'homme devait profiter du crime.
On voit dès lors combien il était sage et nécessaire d'arrêter la propagation de ces principes qui ne tendaient à rien moins qu'à bouleverser par le plus horrible des forfaits, non pas telle forme de gouvernement, mais l'ordre social tout entier.
En conséquence,
Les susnommés sont accusés,
1° Fieschi (Joseph) Morey (Pierre),
Pépin (Pierre-Théodore-Florentin), Boireau (Victor), Bescher (Tell),
D'avoir concerté et arrêté entre eux la résolution de commettre un attentat contre la vie du Roi et contre celle des membres de la famiUe royale, ladite résolution suivie d'actes commis ou commencés pour en préparer l'exécution ;
2° Fieschi ( Joseph ),
De s'être rendu coupable, 1° d'attentat Contre la vie du Roi et contre la vie des membres de la famille royale ; 2° d'homicide volontaire commis avec préméditation et guet-apens , sur la personne du maréehal duc de Trévise, du général Lâchasse de Vérigny , du colonel RaJJé , du comte Villatte, des sieurs Rieussec , Léger, Ricard, Prud'homme , Benêt ter, Inglar, Ardoins, Labrouste, Leclerc; des dames Briosne, Ledhemez, Langorct ; des demoiselles Remy et Rose Alyzon; 3° de tentative d'homicide, commise volontairement, avec préméditation et guetapens, sur la personne du général comte de Colbert, du général baron Brayer, du général Pelet, du général Heymcs, du général Blein, des sieurs Chamarande, Marion, Goret, Chauvin, Royer, Vidal, Delepine, Ledhemez, Amaury, Bonnet, Baraton , Roussel, Frachebond; de la veuve Ardoins , de la dame Ledhemez, et de la demoiselle François.
Laquelle tentative, manifestée par un commencement d'exécution, n'a manqué son effet que par des circonstances indépendantes de la volonté de son auteur;
3° Morey ( Pierre ) ,
Pépin ( Pierre-Théodore-Florentin ) , Boireau ( Victor ) , Bescher ( Tell ) ,
De s'être rendus complices des crimes ci-dessus spécifiés, soit en donnant des instructions pour les commettre, soit en provoquant à les commettre, par dons, promesses, machinations ou artifices coupables, soit en procurant des armes , des instruments ou tous autres moyens avant servi à les commettre, sachant qu'ils devaient y servir, soit en ayant, avec connaissance, aidé ou assisté l'auteur de l'action dans les faits qui l'ont préparée ou facilitée , et dans ceux qui l'ont consommée;
Crimes prévus parles articles 59, GO, 86, 88, 89, 295, 296, 297 et 298 du Code pénal.
Fait à Paris, au parquet de la Cour des Pairs, palais du Luxembourg, le 1 1 janvier 18.'>6.
Ae Procureur général du Roi , MARTIN (tu Xord .
COUR DES PAIRS