M. Vogel, imprimeur sur étoffés
1 M. le maréchal Molitor a eu son cheval grièvement blesse sous lui.
blessés sur la contre-allée du boulevart, au moment où le Roi passait devant eux1 . Diverses personnes sont atteintes dans la direction du gros arbre placé entre la maison n° 33 bis et ia porte du Jardin Turc, près de la boutique du coutelier Dumont1. Une baiie n'atteint heureusement qu'à ïa surface le front du Roi, où elle a cependant laissé des traces qui ont duré plusieurs jours. La Providence, qui dans cette journée a si miraculeusement veillé sur ïes destinées de la France, n'a pas permis que l'atteinte fût plus profonde. Le cheval de Sa Majesté est frappé à la partie supérieure de l'encolure. Les chevaux de M. le duc de Nemours et de M. le prince de Joinville sont pareillement blessés5, l'un au jarret, l'autre dans le flanc. De tous les côtés on s'écrie : Le Roi est mortk, on assassine le Roi5 ! A la voix de ses chefs, la garde nationale se porte en avant0. Cette foule, naguère si tranquille et si joyeuse7, se disperse épouvantée8, en poussant des cris d'alarme et de douleur9. Au milieu de ce désordre inexprimable, le Roi, déchiré à l'aspect de tant de regrettables victimes, mais surmontant son émotion10, se porte sur la gauche de la compagnie des voltigeurs du 4e bataillon de la 8e légion11: il la rassure par sa présence et ses paroles; et, après une courte halte12, il reprend sa marche et continue la revue '%
1 La femme Ledherncz est morte le 10 septembre, à la suite d'une amputation nécessitée par ses blessures.
' Déposition de Dumont, 30 juillet; de'position de Prévost, 30 juillet.
' De'position de Koutz , 23 octobre ; déposition de VUlate, idem.
' De'position de Sauvcy, 17 août.
' Déposition de David, 13 août.
' Déposition de Sidrac, l" août.
7 Déposition de David, 13 août.
' Déposition de Sacré, 7 août.
' Déposition de Renniau, 7 août.
" Déposition de la femme Hugucnin , 13 août.
" Certificat de ces voltigeurs, 31 juillet.
10 Déposition de Rugon, 7 août.
" Déposition de Besson, 30 juillet.
RAPPORT I. i
( io ) comme si une grêle de balles et de mitraille n'avait pas, à l'instant même, fait pleuvoir la mort autour de lui et de ses augustes fils.
Cependant, en face du Jardin Turc, au troisième étage d'une maison portant sur le boulevart le n° 50, et dont la porte d'entrée est située entre le café des Mille-Colonnes, ou café Pèrinety et le café Barfety, on avait aperçu la jalousie d'une fenêtre se soulever et laisser échapper des tourbillons d'épaisse fumée1: c'était de là qu'étaient partis les coups meurtriers. En une minute, la maison fut investie; les agents de police, les gardes nationaux, des officiers de la suite du Roi, se précipitèrent à l'envi, pour y pénétrer et saisir, s'il se pouvait, en flagrant délit, les auteurs d'un si abominable attentat. La porte de cette maison a-t-eïle été ouverte volontairement par la portière2? a-t-il suffi du moindre effort pour l'ouvrir5? a-t-elle été enfoncée par un sergent de ville'1? par un ou plusieurs gardes nationaux5 ? c'est ce qui ne résulte pas clairement de l'instruction. Toutefois, le plus grand nombre des témoins qui ont déposé sur ce fait s'accordent à dire que , cette porte n'a cédé qu'à l'effort des gardes nationaux , soit qu'ils l'aient enfoncée, soit qu'ils en aient brisé la serrure.
Une pareille incertitude n'existe pas sur la manière dont on est entré dans l'appartement du troisième étage. Il a fallu employer la force, et une vive force pour s'y
' Déposition de Hoquet, 28 juillet; de'position de Bcsson, 30 juillet. ' Déposition de Fromageau, 10 août; dépositions de Salmon, 29 juillet et 8 août. 1 Déposition de Dautrèprc, 2 août.
* De'position de Lcjebvre, 1er août.
1 De'position de Cuvili'ier, 28 juillet et 7 août; de'position de Membre, 10 aout; de'position de Mangin, 6 et 8 août; déposition de Fertay, 10 août; de'position d«
Bri'ere, 10 aout.
introduire. La porte de la seule pièce qui s'ouvre sur l'escalier e'tait soigneusement fermée et barricadée. Des canons de fusils employés en guise de leviers , des crosses1 servant de maillets ou de marteaux, l'ont enfoncée sous l'effort de plusieurs assaillants, presque tous sortis des rangs de la garde nationale.
L'appartement dans lequel tant de zéfés citoyens, conduits par l'horreur du crime et le désir d'en assurer la punition, firent à la fois irruption, est composé de quatre pièces2. Ceîle qui sert d'antichambre, et qui donne sur le pallier de i'escaïier, reçoit la lumière par une fenêtre qui s'ouvre sur le toit du café des Mille-Colonnes.
La seconde est située à droite de la première, dans laquelle elle a son entrée ; elle était destinée à servir de cuisine; une seuïe fenêtre l'éclairé, elle a vue sur la cour intérieure de la maison : une ouverture carrée perce le plafond de cette pièce, et sert d'accès au grenier qui en dépend ; on montait habituellement à ce grenier par une échelle.
En face de la porte de l'antichambre ouverte sur l'escalier, s'ouvre la porte de la troisième pièce. Comme la première, cette pièce est éclairée par une fenêtre qui donne sur le toit du café des Mille-Colonnes y on a de cette fenêtre une vue oblique sur le boulevard. Ces trois pièces étaient absolument dépourvues de tout mobilier. Dans la seconde se trouvaient, eà et là, une corde, de» copeaux, un chapeau de feutre gris à coiffe verte, une échelle renversée. La quatrième pièce s'ouvre, en enfilade sur la troisième, par une porte vitrée. Elle a deux
1 Déposition de Promage au > 10 août.
* Description de, t appartement du nommé GlRARP.^ar M. le juge d'instruction J^egonidcc , en date du 28 juillet.
Procci-verbal de description de* Urujc de lu mniton situ/e boulevard du Temple, n' 50 . etc. , par le commit taire de noliic Haomonet , en dote du 28 juilff
fenêtres; l'une, donnant comme les précédentes sur le toit du café des Mille-Colonnes, est oblique au boulevart, l'autre s'ouvre directement sur le boulevart, en face du Jardin Turc ; toutes les deux e'taient garnies de jalousies. C'était là nécessairement le lieu et le repaire du crime.
Un nuage d'une fume'e dense, exhalant une forte odeur de poudre, empêcha d'abord d'avoir une vue distincte des objets. Maigre' la chaleur de la saison, du jour, de l'heure de la journée, un feu très- ardent brûlait dans la cheminée; de la paille enflammée, un tison fumant et embrasé, gisaient sur le plancher, près d'un ciseau, d'une gouge, d'unvilbrequin, d'une vrille, d'un éclat de fer. Le sol, couvert de morceaux de verre, de fragments de canons de fusils, était souillé d'un sang fluide et fraîchement répandu. Dans un endroit voisin du mur, et près de la porte, une mare de sang en caillots semblait indiquer qu'un homme grièvement blessé y était tombé. Là se trouvait un bougeoir en cuivre, garni d'une chandelle récemment éteinte. Les vitres étaient brisées, le châssis de la jalousie, dépendant de la fenêtre qui donnait sur le boulevart, démonté; cette jalousie, violemment arrachée; plusieurs de ses lames, éparses çà et Ià,circuIaiiementperforées. Une large traînée sanglante, longue de six pieds, souillait le papier de tenture,déchiré sur plusieurs points, où le mur mis à nu portait l'empreinte des halles, des éclats de canon de fusil, et même des vis qui l'avaient récemment endommagé.
Devant la fenêtre, un bâtis en bois rie chêne , de trois pieds et demi de hauteur, s'élevait sur quatre montants ou chevrons à vis, munis de sept traverses. Les traverses étaient de grosseurs différentes ; les plus rapprochées de la croisée se trouvaient de moindre proportion. La plus
haute de toutes, qui e'tait pïacc'e derrière, sans être précise'ment mobile, pouvait, au moyen des vis qui la retenaient, s'élever ou s'abaisser à volonté, selon la direction qu'on voulait imprimer à la machine. En ce moment, elle était posée obliquement à la croisée, de manière à faire face au cortège du Roi, venant de la porte Saint- Martin et se dirigeant vers la place de la Bastille. D'un côté, la machine n'était qu'à un pouce du mur, de l'autre, elle en était distante de douze à quatorze pouces. Elle avait supporté vingt-quatre canons de fusils, disposes en plan incliné vers le boulevart : l'inclinaison ou la déclivité était de neuf à dix pouces. Ces canons de fusils semblaient avoir été fixés sur le bâtis à l'aide de deux bandes de fer, retenues à leurs extrémités par des vis; ils reposaient sur deux traverses crénelées. Les créneaux, au nombre de vingt-cinq ou de vingt-quatre (nous reproduisons ici lès variations des témoins oculaires, depuis rectifiées par l'examen que nous avons fait nousmêmes de la machine), étaient distants l'un de l'autre de quatre à six lignes. Sur chacun de ces créneaux était adapté un canon de fusil, attaché par une corde neuve de la grosseur du petit doigt. La culasse des canons reposait sur la traverse la plus élevée.
Douze , quinze ou seize canons, fumants, brûlants, ensanglantés, étaient encore dans leurs embrasures : quatre f cinq, six, crevés au tonnerre ou éclatés vers la culasse, étaient à terre, fracassés. Deux n'avaient pas fait feu; quelques témoins avaient dit trois. On en a trouvé un autre dans une armoire et sous de la paille; il paraît n'avoir pas été employé. Deux des canons crevés au tonnerre contenaient encore une partie considérable de leur charge. Ce lieu de désolation était désert.
j\ous devons noter ici une circonstance remarquable,
( M ) qui résulte de l'instruction. Un caporal de la garde municipale [Renniau) a dit avoir ramassé ait pied de la machine une feuille de papier représentant le portrait d'Henri V. Un autre témoin, le sieur Placaud, propriétaire, a déclaré qu'en effet on avait ramasse' en cet endroit, sous ses yeux, une effigie du duc de Bordeaux. M. ie juge d'instruction Legonidec, dans un procèsverbal descriptif de l'appartement, en date du 28 juillet, a constate que M. le commissaire de police Haymonet lui avait remis, sur les îieux, une lithographie portant pour exergue : si qua fata aspera rampas eris, et représentant les traits du duc de Bordeaux} mais le procèsverbal ne dit pas que cette lithographie soit celle qu'avait ramassée le caporal Renniau, et qu'il assure avoir remise à l'adjudant Pélissier , ni d'où elle provient; la suite de ce rapport éclaircira cette circonstance.
Cependant, par quelle voie avaient pu se sauver l'auteur ou les auteurs du crime? Quels étaient-ils?
Dans le premier moment, tel dut être l'objet de la préoccupation universelle et le but de toutes les recherches. Mais malgré l'empressement que M. le Ministre de l'intérieur, qui faisait partie du cortège du Roi, mit à se rendre sur les lieux ; malgré la présence presqu'instantanée de plusieurs juges d'instruction et de divers commissaires de police, on ne put maîtriser sur-le-champ, pour le mieux diriger, le zèle impétueux de tous les auxiliaires qui vinrent en aide aux agents de l'autorité, sans autre mission que celle que tout bon citoyen tient, en pareille occasion, de son amour pour le bien public, l'ordre et les lois.
Aussi les premières investigations durent-elles se ressentir du désordre et du tumulte inévitables dans une pareille conjoncture.
Une long-ue allée, placée entre le corps-de-logis faisant saillie sur le boulevart, et d'où est parti le feu , et Je cafë Périnet, forme i'entre'e de la maison n°50 ; l'escalier qui conduit aux étages supérieurs est au fond de l'allée; un peu avant, et à gauche de celui-ci, un autre escalier descend dans une cour plus basse que le boulevart, et de niveau avec la rue des Fossés-du- Temple. La partie de la maison n° 50 qui forme rez-de-chaussëe sur ïe boulevart est élevée au-dessus du sol de la cour comme le serait un premier étage. La cour forme un retour d'équerre à droite , comme le corps de bâtiment sous lequel se trouve placé le café, après s'être prolongée à la suite du corps de logis qui fait aile sur le boulevart. Le fond de la cour, ou le retour d'équerre, est terminé par une clôture en planches. Cette palissade sépare seule la cour de la maison n° 50, boulevart du Temple, de la cour de la maison n° 39, rue des Fossés-du-Tempïe. Cette dernière maison dépend du théâtre des Folies-Dramatiques; .elle sert de magasin et de lieu de dépôt pour les décorations ; elle s'ouvre sur la rue par une grande porte cochère. li n'existe entre les deux maisons aucune communication habituelle et convenue ; mais le passage de l'une dans l'autre était facile, au moyen de matériaux adossés à la palissade, d'une échelle qui se trouvait dans le voisinage, et d'une sorte d'ouverture pratiquée dans l'intérieur des lieux d'aisance d'une de ces maisons, et qui donne dans la cour de l'autre.
A gauche, en entrant dans la cour que nous venons de décrire, se prolongent les bâtiments de la maison portant le n° 52 sur le boulevart du Temple, et sur la rue des Fossés-du-Temple, le n° 41. Le rez-dechaussée delà première partie de cette maison renferme
le café Barfety, ouvert par une porte intérieure sur l'escalier de service; il se compose, en outre, d'un couloir qui conduit du boulevart à i'escalier et à ia cour, dans laquelle on descend par plusieurs marches. Cette cour communique, au moyen d'une porte qui ne ferme qu'à l'aide d'une courroie, avec une autre cour plus particulièrement destinée au service de la partie de la maison située rue des Fossés-du-TempIe. On remarque à droite, en entrant dans cette cour, une terrasse qui forme ïe toit d'une écurie. II est facile d'escalader cette terrasse à ï'aide de constructions qui y sont adossées, et qui dépendent de la maison n° 50. Ces détails topographiques sont nécessaires pour l'intelligence de ce qui suit1.
Tous les appartements de la maison n° 50 furent envahis et visités, précaution indispensablement commandée par les circonstances ; mais les objets plus ou moins suspects qui y furent saisis furent déplacés et transportés d'un lieu dans un autre. Des agents de sûreté, des officiers de paix qui recherchaient les auteurs du crime, furent arrêtés, maltraités, confondus et détenus avec ceux-ci. Toutefois la trace sanglante de ces derniers ne fut pas perdue; elle conduisit à la fenêtre de la cuisine de l'appartement du troisième étage.
Ainsi que nous l'avons indiqué, une échelle servait habituellement de moyen de communication entre cette cuisine et son grenier. Cette échelle était, en ce moment, couchée en travers et engagée dans l'embrasure de la fenêtre de cette pièce, qui s'ouvre sur le toit du café des Miïle -Colonnes : les ventaux de cette fenêtre, qui était ouverte, retenaient encore au besoin l'échelle, à laquelle se rattachait une double corde pendante sur le toit. L'appui de la fenêtre était taché d'un sang- fraîchement
' Voir les pions annexes à ce rapport.
répandu ; le mur extérieur en était également souillé en plusieurs places.
Mais pendant que les caves et les appartements de la maison étaient parcourus, et soigneusement explorés dans toutes leurs parties, les agents de police et les gardes nationaux pénétraient dans la cour intérieure, et quelques voisins, attirés par le bruit aux fenêtres de leurs logements qui donnaient sur cette cour, observaient ce qui s'y passait.
Au moment où la détonation venait de se faire entendre, leur attention fut excitée par Ta. fumée qui s'échappa tout à coup de la fenêtre de la cuisine du troisième étage de la maison n° 501. Presque aussitôt, un homme couvert de sang, blessé au visage, en chemise, et n'ayant pour tout vêtement qu'un pantalon de toile écrue2, suivant un témoin; suivant un antre, revêtu d'une blouse vert-marron3, et portant, suivant un troisième, un habit-veste4 et un pantalon grisâtre, parut à cette fenêtre, se saisit de la double corde qui s'y trouvait suspendue, et se laissa glisser jusqu'au niveau d'un petit toit qui ïonge le second étage de îa maison n° 52. Là, il s'élança pour gagner ce toit, et, selon toute apparence, le mouvement qu'il imprima à la corde en la quittant, fit tomber un pot de fleurs5 qui se brisa dans sa chute. A ce bruit, un agent de police qui faisait ïe guet dans ïa cour, leva les yeux et s'écria : Voilà l'assassin ! Voil ï l'assassin qui se sauve par le toit^. Un garde national, qui était ac-
; ' Déposition de la rfarae Boilht , 29 juillet. 1 Déposition de Boguct , 28 juillet, 7 août.
* De'position de VuXers , 17 août.
* Diiposiiion d;: Ferlât/, 10 août.
1 Déposition de Placaud, 8 août; déposition de Mongin, 6 août.
* Déposition de Villas, 30 juillet.
Rapport. a
couru, somma ïe fugitif de se rendre, et le menaça de tirer sur lui s'il s'y refusait1. Celui-ci, sans se déconcerter, e'cartant de sa main droite (car sa main gauche était blesse'e) le voile de sang qui se re'pandait sans cesse sur ses yeux , après avoir tente vainement de pe'ne'trer dans le magasin du sieur Çkimène*, marchand de rubans, dont la fenêtre e'tait la première qui se présentait à lui sur ïe toit, gagna celle de la cuisine du même appartement, et posant ses deux mains sur l'appui de pierre de cette fenêtre qui e'tait ouverte, sauta, en se retournant, dans cette pièce.
La dame Gomezf belle - sœur du sieur Chimcne, dont elle soignait les enfants, en l'absence de leur mère, - efîraye'e par l'explosion, venait d'abandonner à l'instant la croisée, d'où elle assistait à la revue, pour se réfugier dans la cuisine. En s'avançant vers cette pièce qui s'ouvrait, sur le couloir d'entre'e, par une porte vitrée, la dame Gomez aperçut un homme tout, en sang qui s'y élançait par la fenêtre. Eperdue à ce spectacle , elle se précipita ^ échevele'e , vers la porte de l'appartement , en jetant des cris et appelant au secours; le fuyard hâta sa marche, poussa rudement ïa dame Gomez et lui dit : laissez-moi passer' , en essuyant le sang qui l'aveuglait et l'empêchait de diriger ses pas. II descendit rapidement l'escalier : partout, après lui , des traces de sang indiquaient son passage ; mais il arriva trop tard dans la cour pour pouvoir s'enfuir. Un garde national veillait sur l'issue de la maison du côte' de la rue des Fosse's-du-TempIe , ïe capitaine Boquet avait les yeux sur l'autre issue : un agent de
1 Déposition de Mongin, 6 août.
5 De-position de Solvet, 3 août; de'position de la reuve Gomez, 8 août; Déposition de Chimcne, 8 août; déposition de M. Bcssas-Lamegic , 4 août.
police survint, le fugitif fut arrête'1 et conduit au poste du Château-d'eau 2. De toutes parts on l'assaillit dans sa marche3. L'horreur qu'avait inspire'e le crime dont on ïe supposait l'auteur exaspérait toutes les âmes : sa Aie dut être laborieusement défendue par ces mêmes braves gardes nationaux dont le sang venait d'être répandu avec tant d'inhumanité et de dédain.
Mais quel était cet homme? habitait-il la maison d'où il s'évadait? était-il dans la chambre à ï'instant où l'attentat avait été commis? Y était-il seul? Etait-ce lui qui avait commis l'attentat, ou avait-il seulement aidé à le commettre? Lors même qu'il eût été seul en ce moment fatal, n'avait-il pas des complices? Personne ne l'avait-il aidé ou assisté, avec connaissance de cause, dans fes faits qui avaient préparé ou facilité l'exécution du crime? Personne ne lui avait-il procuré les armes, les instruments, ou tout autre moyen ayant servi à l'action, en sachant qu'ils devaient y servir? Personne enfin ne Pavait-il provoqué à cet attentat , ou ne lui avait-il donné des instructions pour ïe commettre? Et s'il avait des complices, quels étaient-ils ? Quel motif avait pu déterminer les auteurs d'un si grand forfait à s'en rendre coupables?
La tâche de l'autorité judiciaire était désormais de résoudre ces importantes questions, mais à dater de ce moment ce n'était plus du hasard qu'elle allait tenir ses informations. Disposant de tous les moyens que la loi met au pouvoir des magistrats, iï fallait procéder avec méthode , constater les traces matérielles des faits, recueillir tous les renseignements, rechercher
1 Déposition Je Veyssier , G août.
' Déposition de Lefebvrc , 1" août.
* Déposition de Lcvy , 28 juillet; déposition de Moulin, 38 juillet.
tous les indices, approfondir toutes les charges, interroger toutes les personnes suspectes, entendre toutes celles qui pouvaient déposer utilement, consulter, selon ïes occurrences, des hommes experts dans certains arts, ne rien négliger enfin de ce qui pouvait procurer ce degré de lumière capable d'exclure tout nuage et de manifester la vérité avec e'vidence. Nous pouvons affirmer, sans présomption, que c'est ce qui a été fait. Jamais une instruction plus complète n'aura été' offerte à des juges : la netteté des aveux a permis de suivre pied à pied, et dans tous ses détails, ïa préméditation du crime , et de vérifier minutieusement toutes ïes circonstances de fait qui s'y rapportent ainsi qu'à son exécution.
Nous allons analyser d'abord les éléments que nous fournit l'instruction, en commençant par les renseignements et les indices recueillis avant les aveux du principal inculpé, et nous réserverons ceux-ci pour écîaircir, en dernier lieu, la solution définitive des questions que nous avons posées.
Dans la chambre où se trouvait la machine infernale, et nous avons à dessein omis de le dire en son lieu , iï y avait une alcôve, et dans cette alcôve un matelas plié en deux. Surï'un des coins de ce matelas on lisait Girard : c'était le nom du locataire de l'appartement. Girard habitait la maison depuis quelques mois : le portier a dit qu'il y était entré vers lajin d'avril; selon ie locataire lui-même, il s'y serait établi le 8 mars \
II n'avait point garni son logement de meubles ; aussi avait-il payé un demi-terme d'avance, et ce demiterme se montait à 37 francs 50 centimes. II avait ac-
1 Interrogatoire de Fieschi , 11 septembre.
quitté l'autre demi-terme à la fin de juin ou au commencement de juillet. Entre les deux versions et les deux dates que nous venons d'indiquer, il est clair qu'il faut pre'fe'rer la dernière ; car le fondé de pouvoir du propriétaire de la maison a déclaré que le portier, qui faisait les locations f lui avait dit, vers la fin du mois de mars dernier, qu'il avait loué le troisième étage à un individu nommé Girard, qui avait annoncé qu'il garderait ce logement s'il convenait à sa femme, et qui avait payé d'avance un demi -terme1. Girard disait qu'il venait du midi, il en avait l'accent; il attendait, pour se meubler, l'arrivée de sa femme et de ses enfants, qui, selon l'une de ses versions diverses, résidaient en Normandie.
II se donnait pour mécanicien. A\\ moment de son entrée dans la maison, et pendant les premiers temps qui suivirent cette époque, il avait les mains noires comme un manouvrier. II sortait de bonne heure le matin, et ne rentrait que le soir. Plus tard, il ne paraissait plus travailler de ses mains, et quand on l'interrogeait sur ce sujet, il répondait qw 'il faisait trop chaud. H se vantait de ses connaissances en géométrie; il avait emprunté récemment à une de ses voisines une grande table, pour dessiner un plan de Paris. Quand il sortait, il emportait toujours la clef de son appartement. Jamais la portière n'était entrée chez lui : il n'y avait reçu qu'un seul homme, qu'il prétendait être son oncle*1, et trois femmes, qu'il disait être ses bonnes amies.
Néanmoins, selon quelques dépositions , le 26 juillet, à onze heures et demie du soir, après que la porte de la maison eut été fermée, un jeune homme,
1 Déposition de M. Dallemagnc , 89 juillet. ' Interrogatoire de Nina Lussave , 7 août.
qu'on a dit plus tard s'appeler Victor, s'y serait introduit par une porte qui communique avec le café Pèrinet, et, après être demeure' quelque temps dans la chambre de Girard, aurait été reconduit par celui-ci, et serait sorti par la même porte. Ce jeune homme serait venu , Je 27, demander Girard, qu'il n'aurait point trouve' : c'est aïors qu'il se serait nomme'. On signale cet homme comme e'tant brun et de petite taille. II paraissait âgé de 20 à 25 ans. II portait de petites moustaches. II était vêtu d'une redingote de couleur marron, et coiffe' d'un chapeau rond, bas de forme et à grands bords.
Girard ne: recevait jamais de lettres des départements ; il ne paraissait pas avoir beaucoup d'argent, mais il en avait habituellement assez pour subvenir à ses besoins: selon ses assertions, sa femme lui en envoyait de son pays.
Girard, le 28 juillet, se tenait sur le boulevart; il allait et venait, il montait et descendait, il entrait au café et en sortait; contre son habitude, il y but un verre d'eau-de-vie. On battait aux champs qu'il était encore dans l'allée1; il ne rentra dans sa chambre que peu d'instants avant l'explosion. En rentrant, il avait rencontré la fille du portier, qui sortait avec les enfants de la maison pour aller voir la revue. II lui avait dit : Vous allez donc voir passer votre RoP? H alla chez un de ses voisins, qui logeait au même étage que lui, allumer une chandelle qu'il portait dans un bougeoir en cuivre; il lui dit qu'il allait se faire de la soupe. C'est bien lui qui avait été arrêté dans la cour intérieure de la maison n° 50, grièvement blessé à la tête et à la main gauche, au moment où il descendait de
'Interrogatoire tle Ficschi, 18 août.
'Pi-position de Sophie Salmon, 8 août,
ï'appartement du sieur Chimene, situa, dans la maison n° 52. Mais il restait à le mieux connaître; il fallait surtout connaître ses relations.
Nous venons de dire de quelles clameurs, de quelles menaces, de quelles malédictions, de quelles voies de fait Girard avait été accompagne' pendant qu'on le transférait au poste du Château- d'eau. H était blesse, et ses blessures , particulièrement celles de la tête , e'taient extrêmement graves. Au-dessus de ïa partie externe du sourcil gauche, une plaie de 18 lignes de longueur, oblique, irrégulière, à bords déchirés, pénétrait jusqu'aux os. Ceux-ci e'taient fracturés, et les bords de la fracture, e'carte's de plus d'une ligne, laissaient entrevoir les mouvements de soulèvement du cerveau. De la îèvre inférieure, près de ïa commissure droite, s'e'tendait, jusque vers la partie inférieure du tiers supérieur du cou, une blessure d'environ quatre pouces. Les bords de cette plaie étaient irréguliers et déchirés , la lèvre fendue dans toute son épaisseur, l'os de la mâchoire mis à nu. Trois doigts de la main gauche, l'indicateur, Vannulaire et le petit doigt étaient couverts de plaies irrégulières à bords meurtris; le petit doigt et Vannulaire avaient, chacun, deux phalanges brisées.
Le blessé ne pouvait parler qu'avec une extrême difficulté. Arrivé au corps de garde, un garde national lui demande : Qui êtes-vous? — Cela ne vous regarde pas y répondit-il avec assurance :Je le dirai quand Je serai interrogé. On le fouille, on trouve sur lui un fouet ou fléau à manche de bois, portant trois branches composées de Janières en cuir tressé, garnies à leur extrémité de fortes balles de plomb : une paire de besicles en acier, dans son étui en maroquin : une pièce
( 24 ) de cinq francs, et un franc six sous trois Iiards, en menues pièces Je monnaie : un couteau à plusieurs lames : de la poudre à tirer fine, enveloppée dans du papier, et pouvant équivaloir à la valeur de quatre cartouches. Interpelle pour quel usage il reservait cette poudre? — Pour la gloire sont ïes seuls mots qui sortent de sa bouche '. Son esprit était assez pre'sent pour qu'il trouvât le moyen de dérober à tous les regards un poignard dont iï était armé et de s'en débarrasser, en le jetant furtivement sous le lit de camp du violon du poste du Château-d'eau, où il a été retrouvé longtemps après.
Une heure ne s'était pas écoulée, à peine avah^on pu relever et compter les victimes; malgré l'effrayante rapidité aveclaquelle circulent les nouvellesdésastreuscs, une grande partie de la population de Paris ignorait encore qu'un épouvantable attentat venait d'ensanglanter cette grande cité, et Girard subissait déjà son premier interrogatoire. II est utile de mettre sous vos yeux ïes premières paroles qu'il prononça en ce moment solennel. Là commence la série de ces aveux, d'abord si incomplets, dont il se défendit et se préserva pendant si longtemps avec tant d'astuce et de dissimulation, et qu'il a fini par développer d'une manière si explicite et si détaillée. On l'avait ramené dans la maison n° 50 du boulevart du Temple, au premier étage : il put dire son nom-j sa demeure, sa profession de mécanicien. On lui demande : Combien ètiez-vous? à plusieurs reprises, iï lève un seul doigt. Quand avez-vous commencé cette machine? \\ montre deux, trois, quatre, cinq doigts. — Est-ce des jours ou des semaines? II répond : cinq se-
1 Déposition de Bretagne, 30 septembre. — Idem de Thierry, 30 septembre.
inaines, — Qui vous avait donné cette idée-là? — Moimême. — Qui vous a commandé cet attentat? En se frappant sur la poitrine, il répète : Moi-même. — Vouliezvous tuer le Roi? H fait un signe affirmatif et tombe dans un état de faiblesse qui ne lui permet plus de répondre, même par signes, aux questions qui lui sont adressées.
Le temps était précieux , d'une minute à l'autre l'état du blessé pouvait empirer et rendre ^oute instruction impossible. Cependant le salut de l'Etat, la justice et la paix publique étaient intéressés à ce que la vérité fût mise en tout son jour, non pas seulement pour rétablir Tordre par la punition des coupables, mais pour calmer cette fermentation sourde, suite inévitable d'un grand crime qui menace la société tout entière dans l'auguste personne de son chef, dans sors gouvernement, dans ses institutions et dans ses lois, et dont chacun, seion ses sympathies ou ses dissentiments, rattache involontairement les causes aux machinations secrètes et aux pernicieux complots de diverses factions politiques.
Le même jour, vers les six heures du soir, après hue l'inculpé eût été transféré dans les prisons de la Conciergerie , il fut interrogé de nouveau. H ne put repondre que par signes et par écrit. Ii avoua, par signes, qu'il avait établi une machine composée de plusieurs fusils. II répéta de la même manière qu'elle était dirigée contre la personne du Roi. Sommé à plusieurs reprises de désigner les instigateurs de son crime, ii refusa obstinément de s'expliquer à ce sujet. ÏI assure. , par un signe affirmatif, qu'il avait mis le feu à (a machine; par d'autres^ il exprima qu'il était seul dans sa chambré, que c'était lui qui tenait fa jalousie pendan'
BAJPOBT. I. 4
l'explosion, enfin qu'il e'tait l'inventeur et le seul fabricateur de la machine. II montra, par ses doigts, qu'il avait employé deux jours à la construire. Les médecins ayant juge' à propos de le saigner, l'interrogatoire fut suspendu pendant trois quarts d'heure : on le reprit à huit heures moins un quart. Girard éprouvait quelque soulagement; ii pouvait dire quelques paroles. Quand on lui demanda s'il avait des complices , on crut comprendre qu'il voulait faire entendre par signes que oui : on l'interrogea de nouveau pour savoir s'il avait dit oui} H répondit intelligiblement : Oui. Toutefois il ne voulait nommer personne. Le juge continua en ces termes : Seraient-ce les républicains qui auraient fait le complot? Après des réponses faites par signes qui semblèrent équivoques, il articula clairement : Oui. Néanmoins les souffrances qui tourmentaient ïe prévenu laissant encore au juge quelques doutes sur le véritable sens de ses réponses, il lui adressa cette autre question : Seraient-ce les légitimistes qui auraient Jait le complot? il n'obtint aucune réponse. — Vous a-t-il été donné de V argent? — Pas de réponse.
Le malaise du prévenu commanda une nouvelle suspension de l'interrogatoire. Un médecin fut appelé; il était huit heures et un quart. A neuf heures etdemie,Pexamen fut repris en présence et même par l'intermédiaire du médecin. Le prévenu répondit qu'il se nommait Jacques Girard, qu'il était de Lodeve et que sa femme et son Jils y étaient. Les médecins ayant déclaré que la prolongation de l'interrogatoire pouvait fatiguer le malade, et qu'il n'y avait pas de péril en la demeure, le procès-verbal fut clos à dix heures moins dix minutes du soir, et l'opération fut continuée au lendemain 29, à huit heures du matin. A l'heure indiquée, le prévenu
était mieux, il parlait librement : il déclara qu'il se nommait Joseph-François Girard, et non plus Jacques ; qu'il e'tait âgé de 39 ans, mécanicien de profession, et qu'il demeurait à Paris, boulevart du Temple, n° 50. Le juge fui ayant représenté ï'énormité de son crime, Girard s'écria : Je suis un malheureux! je
suis un misérable ! je ne puis rien espérer!
je puis rend?*e service nous verrons j'ai du
regret de l'avoir fait! M. le Garde des sceaux était présent, et joignit ses exhortations à celles du juge, pour engager le prévenu à dire toute la vérité. Le prévenu ne répondit à ces interpellations diverses et multipliées que par ces paroles entrecoupées, et par d'autres
semblables: J'arrêterai peut-être quelque chose je
ne nommerai personne je ne vendrai personne
mon crime a été plus fort que ma raison Comme on
lui demanda si les publications politiques, si les journaux n'avaient pas contribué à égarer son esprit et à l'exciter au crime, il répondit d'abord : pas trop. Par réflexion il ajouta : oui. Ensuite il dit avoir été fanatisé. H parla des événements de la rue Transnonain et de ceux de Lyon.
La Cour des Pairs ayant été saisie de l'affaire, l'interrogatoire de Girard ne fut plus repris que par M. fe Président.
H était maintenant certain que Girard habitait la maison d'où if s'était évadé, et qu'if était dans fa chambre où se trouvait fa machine au moment où l'attentat avait été commis; mais les premiers éléments de fa procédure autorisaient-ifs à penser que Girard était seuï dans cette chambre, et qu'if avait commis fe crime sans l'assistance actuelle d'aucun autre?
Le témoignage spontané d'un homme digne de foi semblait établir ie contraire; d'autres témoins affirmaient avoir vu deux hommes se glisser ie long de ïa corde qui avait servi à ï'évasion de Girard. On parlait d'un second individu aperçu sur le toit par ïequei Gh'ard avait passé : d'un plus grand nombre encore qui, au moment de l'explosion, se seraient échappés dans la rue des Fossés-du-TempIe par ïa porte de la maison n° 39, laquelle, comme vous savez déjà, est jointe à la maison n° 50 du bouîevart du Temple et peut communiquer avec eïïe. On pariait encore de plusieurs personnes qui s'étaient sauvées en escaladant la clôture de divers chantiers de bois à brûler situés dans ïa même direction ; enfin d'un homme blessé à la cuisse, qui était allé se faire mystérieusement panser dans la rue des Fossés-du-TempIe, qu'on avait ensuite porté à l'hôpital Saint-Louis et qui avait donné une fausse adresse.
Ces indices méritaient attention et commandaient des recherches approfondies : nous vous devons un détail circonstancié de leur résultat.
Le 28 juillet, au moment où ïe Roi arrivait sur ie bouîevart du Tempïe, ie sieur Martin f entrepreneur de bâtiments, venait de ï'extrémité de îa rue Chariot où il avait déjeuné chez le traiteur Bonvalet, et se dirigeait vers ie Jardin Turc. Quand il se trouva sur ie bouîevart, en face de ïa maison n° 50, il se souvint qu'un peintre en décors, nommé Beaudon, qu'il employait quelquefois, y était ïogé, et il fut assailli d'un désir vague d'aller ïui demander une place à ia fenêtre de son escalier qui donnait sur ïe bouîevart, afin de voir plus commodément passer ïa revue.
Pour y parvenir, iï pria un gxirde national, de ceux
qui formaient la haie devant lui, de le laisser traverser la chaussée. Préoccupé de son projet, iï jetait naturellement les yeux sur la façade de la maison où il se rendait. II aperçut très-distinctement lever ïa jalousie d'une des fenêtres du troisième étage, et l'éclat du soleil, qui donnait alors en plein sur ce côté du boulevart, fit briller à ses regards des objets qu'il put d'autant moins distinguer, dans le premier moment, que la vue lui en était interceptée, en partie, par trois hommes qui paraissaient regarder à droite et à gauche. Deux de ces hommes portaient des chapeaux gris. Ils avaient à peu près cinq pieds, deux ou trois pouces. Leur vêtement était d'une couleur foncée ; l'un d'eux était plus mince que l'autre : ïe troisième avait la tête nue et les manches de sa chemise relevées.
L'éclat qu'avaient ^eté les objets dont ces hommes dérobaient la vue au sieur Martin, attira ses regards sur eux; et comme il avançait lentement sur ïa chaussée, le cri de vive le Roi s'étant fait entendre, il vit ces hommes quitter précipitamment ïa fenêtre, et devant eux une batterie de canons de fusil sur laquelle ils étaient courbés dans la position d'un artilleur qui pointe un canon. A l'instant ïa jalousie tomba et ï'explosion se fit entendre. Le sieur Martin, hors de lui-même, s'écria aussitôt en montrant ïa fenêtre: c'est de là. II s'aperçut alors qu'il avait été lui-même atteint et que son chapeau venait d'être percé d'une baïle.
Dans le premier moment, en voyant ces canons de fusils ainsi braqués, sa pensée avait été d'avertir les gardes nationaux qui l'entouraient, quoique l'idée du crime ne lui fût pas venue à l'esprit. Mais ïe temps lui manqua, tant ses perceptions s'étaient rapidement suc-
cédé. Tout avait disparu en quelques secondes. Après l'événement, et lorsqu'il eut aide' à relever l'infortune' (fuc de Trèvise, le sieur Martin se rendit chez le commissaire de police du faubourg du Temple pour y faire sa de'claration. Ne trouvant point ce fonctionnaire à son bureau, il rentra sur-le-champ et ïui e'crivit une lettre détaillée. Le lendemain 29, ïe sieur Martin fut entendu par un juge d'instruction et confirma ïe récit contenu dans sa lettre. On reconnut sur son chapeau la trace de ïa balle qui l'avait troué. Les deux chapeaux gris , trouvés dans la chambre de Girard, lui ayant été représentés, il crut les reconnaître pour ceux que portaient deux des personnes qu'il avait vues à la fenêtre de Girard. On lui présenta aussi une blouse verte ensanglantée, il ne la reconnut pas, à moins, dit-iï, qu'elle ne jutportée par l'individu sans chapeau et à manclies retroussées ; cette blouse était celle de Girard.
II est constant que ie sieur Martin, dont rien ne peut faire suspecter la véracité, a employé plusieurs fois le peintre Beaudon, et il a été vérifié que celui-ci habitait la même maison que Girard.
Conduit sur le boulevart du Temple par un commissaire de police qu'en vertu des ordres de M. le Président, un juge d'instruction avait délégué à cet effet, le sieur Martin a désigné les points de la contreallée et de la chaussée du boulevart où il se trouvait le 28 juillet, peu d'instants avant l'explosion, quand il dit avoir aperçu ïa batterie de fusils de Girard. Le premier de ces points est aux pieds des arbres bordant la chaussée du côté du Jardin Turc, précisément en face de ïa maison n° 50; l'autre est au milieu de ïa chaussée, dans ïa même direction. Le commissaire de police a constaté que dans la ligne directe de ces deux
( 31 ) points, le sieur Martin a pu voir les canons de fusils braque's à la fenêtre de Girard, si la jalousie était levée.
Le sieur Martin a renouvelé le 26 août sa déclaration devant M. le Président. Confronté avec les inculpés arrêtés, il a cru, sans pouvoir néanmoins l'affirmer, reconnaître Girard pour le plus petit des trois hommes qu'il avait vus, et notamment pour celui qui avait la tête nue.
Cependant rien n'est venu à l'appui d'un témoignage si positif. S'il paraît à peu près certain qu'il a été saisi deux chapeaux gris dans l'appartement de Girard, l'un des deux, celui qui a été recueilli au pied de la machine, en très-mauvais état, est incontestablement le chapeau de Girard qui s'est sauvé la tête nue, et que l'on sait avoir eu en sa possession un chapeau gris et un chapeau, noir '. Il a déclaré plus tard qu'au moment où il mit le feu à la machine, il avait sur la tête un chapeau gris, dont l'intérieur était vert foncé et vert clair; il a reconnu le chapeau saisi dans sa chambre et déchiré dans sa partie antérieure pour celui que l'explosion avait sans doute violemment arraché de son front. Quant au second chapeau, les uns affirment qu'il a été vu d'abord dans la chambre où était la machine, d'autres, dans la cuisine, un troisième qu'il était dans une armoire, un quatrième qu'il était sur l'appui de la fenêtre de l'antichambre; et cette incertitude sur le lieu où il aurait été trouvé rend moins certaine sa présence dans l'appartement de Girard, au moment de l'attentat, et par conséquent moins concluante sa saisie sur les lieux; d'autant plus que les contradictions des témoins peuvent être expliquées par
1 Interrogatoire de FiescM, S 1 septembre.
<m fait qui diminue beaucoup l'importance de la saisie du second chapeau. Ce fait est la preuve acquise que des chapeaux, trouve's au premier et au second étage, ont été transportés au troisième avant tout acte d'insiniction. D'où il suit que ceux qui n'ont pas pénétré les premiers dans l'appartement de Girard ne peuvent faire foi quand ils attestent que les choses qu'ifs y ont vues s'y trouvaient réellement au moment où ïes portes ont été ouvertes.
En effet, M. Bessas-Lamcgie , maire du 10' arrondissement, une des premières personnes qui se soient introduites dans fa maison, a déclaré qu'un chapeau ciré, tel qu'en portent ïes marins, et un chapeau de feutre gris, ont été découverts dans la cheminée d'une chambre du second étage; ils étaient couverts de poussière et devaient être cachés depuis plusieurs jours, ce qui démontre qu'ils n'ont pu ôtre trouvés chez Girard que parce qu'ils y ont été portés après coup. De son côté, la femme Beaudon a déclaré que les deux chapeaux de marin saisis proviennent d'une perquisition faite chez elle, au second étage, et qu'ils sont les restes d'un assortiment de costumes qu'elfe avait formé à l'époque du carnaval.
II paraît, au surplus, que tous les effets, recueillis durant fes premières perquisitions qui eurent lieu dans fa maison, immédiatement après le crime, furent amoncelés dans l'appartement de Girard. C'est ainsi que l'on y trouva des rôïes de comédie ' et une reconnaissance du Mont-de-piété, qui appartenaient à un artiste dramatique, deux peignes de femme et d'autres objets, plus tard réclamés par leurs véritables propriétaires, totalement étrangers à Girard et à son crime. De ce nombre
1 Déposition de Brossât, 38 et 29 juillet.
furent deux habits d'homme1, auxquels on avait d'abord attaché une grande importance, et qui, ayant e'te' réellement saisis dans le café Barfeli , paraissent être ceux de deux joueurs de billard, qui les avaient quittés à cause de l'extrême chaleur du jour, et qui se sont enfuis sans les reprendre, au moment où la force publique prenait possession de ïa maison , entraînés par ïa crainte d'être compromis s'ifs y étaient trouvés. Ces deux habits ont été depuis réclamés, l'un par ïe sieur Canteloup , et l'autre par ïe sieur Kirchove.
Une dernière observation vient infirmer la déposition du sieur Martin. Ou les hommes qu'il aurait aperçus à la fenêtre du n° 50 sa seraient avancés entre la machine et ïa croisée pour regarder sur le bouïevart, et se seraient ensuite retirés derrière cette machine, ce que sa situation rendait impossible, puisqu'il n'y avait entre eïïe et l'appui de la croisée qu'une distance d'un pouce d'un côté et de quatorze pouces de l'autre; ou ces hommes auraient déplacé la machine pour regarder parla fenêtre et l'auraient immédiatement replacée et ajustée : supposition également inadmissible dans un moment ou il fallait si promptement pointer et amorcer la batterie.
Un homme, François Baraton , avait été vu sortant de ïa maison n° 39, rue des Fossés-du-Tcmpïe. II était blessé. On l'aurait suivi à la trace de son sang-; il ne pouvait aller plus loin. On le fît asseoir dans la rue, près de la boutique d'un perruquier; on ïe pansa, il fut transport à l'hôpital Saint-Louis; il y était arrivé nu-tête et sans habit. Les vêtements qu'on croyait alors avoir été trouvés chez Girard, pouvaient être à son Usage. Son adresse, qu'il donna, fut mal comprise. On ne put trouver son domicile au lieu qu'on croyait qu'il a va il
1 Déposition de ToiUon, 28 juillet.
Rapport. 5
indique. Cette méprise Tortilla les soupçons qu'on avait eonçus. On crut devoir faire arrêter ïe pauvre blessé.
L'instruction a dissipé tous les doutes, et son innocence a été tardivement reconnue. Baraton est un honnête ouvrier, qui se trouvait sur îc boulevart du Temple, devant les théâtres, non loin du café des Miïfe- Colonnes, presque sur le pavé de la chaussée, tout près du Roi et de son état-major; caria fouïe qui était derrière lui le poussait jusque sous les pieds des chevaux. II a été atteint, au moment de l'explosion, à la partie moyenne et postérieure de la cuisse, de haut en bas, par un projectile en plomb, de forme cariée, d'une I rigueur d'un pouce et d'une épaisseur de huit lignes environ. Aussitôt, on s'est empressé autour de lui, on lui disait : Vous êtes blessé , retirez-vous. II est alors entré dans le cale Barfety avec les autres, et il en est sorti, comme eux, par un passage qu'il ne connais» it pas. Ii s'est trouvé dans une rue dont il ne savait pas le nom,. et où l'on a pris soin de lui.
La position de sa blessure avait d'abord inspiré quelque défiance; elle paraissait inconciliable avec son récit. On a procédé à une exacte et minutieuse vérification des faits. 11 a été constaté que les projectiles lancés par la machine avaient pu Tatteindre au lien où il disait s'être trouvé, et le blesser de la manière dont il Fa été. Une perquisition a été faite chez lui, on n'y a i ion trouvé qui pût Lç compromettre. II a été reconnu qu'il n'avait jamais eu de liaisons ni de rapports soit avec Girard, soit avec aucune des personnes impliquées dans ïe procès.
Son arrestation prolongée est un surcroît de malheur, dont la justice veut qu'il lui soit tenu compte; car sa détention l'a seule empêché d'être compris au nombre des victimes qui ont été secourues par un acte de la munificence nationale.
Le flux de fuyards qui entraîna Baraton explique les dépositions des témoins qui disent avoir vu, immédiatement après la détonation , les uns, plusieurs individus, les autres, six jeunes gens pâles, s'échapper dans la rue des Fossés-du-Tempie, par la maison np 39 K Ce fait aiderait même, au besoin, à expliquer une déposition de laquelle il résulterait qu'au moment de l'explosion, neuf jeunes gens, vivement émus et à la figure décomposée, seraient sortis d'un chantier de bois à brûler, dont la porte était en ce moment ouverte, quoiqu'elle soit habituellement fermée, auraient tenu conseil entre eux dans la rue des Fossés -du -Temple qui longe le chantier, et, après deux ou trois minutes de conversation , se seraient séparés. Trois auraient franchi le mur du chantier de l'Etoile, s'enfuyant vers le canal Saint-Martin, et les autres se seraient retirés par le faubourg1 du Temple 2. Mais cette déposition est contredite en partie par celle du garçon qui dessert le chantier qu'auraient traversé les fuyards en venant de la rue des Fossés-du-Tempie et par celle du propriétaire de ce chantier : ils ont fait observer qu'à l'heure indiquée, les deux entrées du chantier étaient fermées, et que deux chiens fort méchants étaient en liberté dans son enceinte, ce qui rendait très-difficilement admissible la supposition qu'on y eût pénétré du dehors". Plusieurs < autres témoignages viennent à l'appui de ceux-ci. De plus, cette déposition, dont il sera reparle' pius tard, croule par la base, car elle supposerait la présence, en ce lieu et à cette heure, d'un individu qu'on a constaté n'y être pas venu. Aucune de ces cireons-
Déposition de la femme Bouilleau , G août ; déposition de Martin , G août ; déposition de la femme Lcrichc , 28 juillet. '' Déposition de Goo'u , 7 septembre.
5 Déposition de Picloux , 7 septembre.
tances ne saurait donc établir la présence de plusieurs personnes dans la chambre de Girard au moment où le feu a e'té mis à la machine.
Il est à peu près certain que l'homme, aperçu sur l'un des petits toits ou terrasses interpose's entre les maisons nos 50 et 52 du bouïevart du Temple et la maison n° 39 deïarue des Fossés-du-Temple était un agent de poïice l qui poursuivait Girard. Ii résulterait , à la vérité, du témoignage du capitaine Hoquet, que deux personnes seraient descendues par îa double corde attachée à ïa fenêtre de ia cuisine de l'appartement de Girard \ et qu'un second individu aurait été arrêté dans la cour intérieure où Girard a été arrêté lui-même. Cet individu aurait depuis disparu , ou aurait été relâché. Mais si cet homme était descendu par la fenêtre, il avait dû nécessairement descendre avant Girard, car ia fenêtre a été trop bien observée, après l'évasion de celui-ci, pour qu'un autre ait pu ie suivre 2; et la darne Boulot 5 a vu Girard sortir par la croisée t au moment où l'explosion retentissait, pour ainsi dire, encore. II est donc impossible qu'un autre ait pu ie prévenir dans ï'cmpïoi de ce moyen d'évasion.
S'il était nécessaire de rechercher comment ces dépositions, dont rien n'autorisait à suspecter la bonne foi, ont cependant fini par être péremptoirement écartées, nous ferions observer que cette apparente inconséquence se renouvelle presque toujours dans les circonstances analogues à celle-ci. Les imaginations vivement 'ÏT'p.écs, dans ces instants d'émotion profonde, se saisissent d'une première apparence qui devient bientôt elles une certitude; une image fantastique se lie
Rapport cl déposition de Baquet , 4 et 7 août, sition AeFerlay, 10 août.
* Déposition de la dame Boillot, 27 juillet.
alors dans la mémoire aux circonstances les plus réelles, et les mêmes faits, observes par un grand nombre de personnes, se trouvent ainsi racontes par plusieurs d'entre elles, et avec une égale bonne foi, quoique d'une manière diverse.
D'après les éléments de la procédure, Girard parait donc avoir été seul dans sa chambre, lorsqu'il a allumé la machine infernale, et les complices de son crime, s'il en a, ne l'ont point aidé ou assisté à le commettre, dans ce dernier et horrible moment. Sous ce rapport, te résultat de l'instruction est conforme aux détails que luimême a donnés plus tard. II résulte d'un de ses interrogatoires qu'au moment ou il mit le feu à la machine, le prétendu Girard était seul dans sa chambre ; et, pour prouver que d'autres n'ont pu se servir du même moyen d'évasion que lui, il a employé à peu près les mêmes arguments que nous venons de vous présenter. Enfin il a expliqué la fuite de diverses personnes t]ui se sont échappées vers la rue des Fossés-du-TempIe, en disant que le café Péri net était d'ordinaire fréquenté par les membres de la société des Droits de l'homme \
L'instruction établit d'ailleurs avec quelque certitude que des hommes armés et mal intentionnés étaient répandus sur divers points des boulevarts, et spécialement aux environs du bouîevart du Temple. Ces hommes, (jui attendaient, ou qui espéraient quelque tumulte ou quelque tentative coupable, et qui semblaient s'y être (.'réparés, ont dû naturellement se disperser avec effroi quand ils ont vu l'indignation publique éclater de toutes parts contre les auteurs présumés de l'attentat. Nous reviendrons plus tard sur cette circonstance.
Cependant l'instruction était poussée avec une per-
' Interrogatoire de Ficschi, 2 1 septembre
sévérante activité; on recherchait tout ce qui pouvait révéler et manifester la vérité.
On vint à connaître plusieurs circonstances qu'il devenait important de vérifier. D'abord, quand Girard s'e'tait présenté chez le portier de la maison située bouievart du Temple, n° 50, pour y chercher un logement, il était accompagné d'un homme qui paraissait âgé d'une soixantaine d'années, qu'il appelait son oncle, et qui, au moment de la location, s'était porté son répondant; ensuite Girard était souvent visité par trois femmes, qu'iï disait être ses bonnes amies : l'une, signalée comme borgne ou louche, et blanchisseuse de /in/ l'autre, brune f et ordinairement vêtue d habits de deuil/ et la troisième, qui se disait Lh'onnaise f et qui portait ordinairement un chapeau. On disait qu'un jeune homme appelé Victor était venu le voir une ou deux fois, ïa veilie et Pavant-veille de l'événement. Enfin, trois ou quatre jours avant ie 28 juillet, iî était arrivé pour lui une malle, lourde, grande, qu'iï avait prétendu ïui venir de sa femme. Le 28 juillet au matin, jour de l'attentat, iï avait lui-même fait emporter cette maïie. L'usage qui pouvait en avoir été fait, ia destination ultérieure qu'elle avait reçue, ce qu'elle avait contenu, l'origine de cette malle, ainsi que la connaissance précise des diverses personnes que nous venons d'indiquer, pouvaient jeter de vives lumières sur l'information : on dut rechercher ces choses avec soin.
L'importance de ces circonstances justifiera sans doute à vos yeux les détails un peu minutieux dans lesquels nous allons entrer : nous les croyons indispensables, parce qu'il importe d'établir, avec une complète exactit ade, les premiers laits qui ont conduit à des découvertes capitales, et d'où jailliront bientôt les renseignements les plus précieux sur les moyens qui ont servi à com-
mettre le crime, et sur ies individus soupçonne'* d'v avoir participe. C'est ainsi, et ainsi seulement, Messieurs, qu'il nous sera possible de vous associer et de vous faire, en quelque sorte, assister, comme nous le dc'sirons, à l'instruction qui a eu lieu en exécution de votre arrèf.
Les dépositions de plusieurs habitants de la mai *on, sans indiquer au juste ï'instant où il était arrivé une malle dans l'appartement de Girard;, donnaient la certitude qu'une malle y avait été portée un des trois ou quatre jours qui ont précédé le 28 juillet. Plus tard, il avait été constaté que c'était îe samedi 25. Girard ; qui était si mal dans ses meubles, prit soin d'avertir îe portier de cet accroissement de son mobilier. II voulait sans doute prévenir par cette précaution ies soupçons et les commentaires. II dit que jta malle renfermait du linge qui lui était envoyé par sa femme.
Entre une et deux heures, il s'était adressé au desservant de la place de cabriolets de la rue de Vendôme , pour se faire aider à transporter jusqu'à la maison n° 50, houlevart du Temple, une malle qui se trouvait déposée au coin des rues Chariot et de Vendôme, à la porte du sieur Maréchal, marchand de vin. L'homme auquel il s'adressa ne le connaissait point alors; mais il l'a reconnu depuis. Comme il portait la malle sans ci o chets, il assure qu'il fut obligé de se reposer trois fois,. durant le court trajet qu'il avait à parcourir, tant il trouvait sa charge pesante. II estime que la malle pesa h cent cinquante ou cent quatre-vingts livres. II s'informa de ce qu'elle renfermait. Gira)'d lui répondit qu'il l'ignorait; que c'était un envoi que lui faisait sa femme. En ce cas, reprit le porteur, elle contient du plomb, die fer, ou des ccus.
Quand ils furent arrivés, Girard dit au portier :
( -*o ) Voici V avant- garde ; ma femme va bientôt venir : il dit au marchand de vin Travault, qui se trouvait sur le seuil de sa boutique i M. Travault, cela est lourd ; c'est ma femme qui m'envoie cette malle : elle contient du vin, de l'eau-de-vie et du linge. La maffe fût montée au 3e étage, et déposée dans la première chambre en entrant. Le porteur fut frappe du dénuement de Pappnrtemcnt et le témoigna. Girard lui dit qu'il emménageait; iï lui donna huit sous pour sa peine; et, desrendant avec fui, le mena chez ïe marchand de vin, où ifs burent chacun un verre 4e bière.
Après avoir congédié son porteur, Girard remonta immédiatement dans sa chambre; quelque temps après, if redescendit, tenant une bouteille d'eau-de-vie; if en fît goûter à Travault, tant if avait à cœur de justifier ce qu'il lui avait dit sur îe contenu de ia malle.
Suivant le témoignage des habitants de fa maison qui font vue, cette malîe pouvait avoir quatre pieds de long; elle était en bois, recouverte d'une peau ?ioire encore garnie de vous , et portait sur le couvercle trois traversés en bois.
Toutefois ïes voisins avaient remarqué que, depuis environ huit jours, Girard, qui d'ordinaire ne tapait pas chez- lui, y cognait du bois et faisait du bruit a?-cr des planches. Le lundi 27, dans fa matinée, il cogna encore plus fort. On aurait dit que, c'étaient des coups de marteau sur du bois. La femme Elisabeth Andrener, qui habitait au second étnge , sous l'appartement de Girard, remarqua que ce bruit se faisait entendre sur sa îàte, toujours à fa même place.
Elfe était alors près de sa fenêtre qui donne sur le houîevart. ïf a été constaté que ë'ëtait précisément audessus de cet endroit qu'était dressée ia machine infernafe.
Le mardi, 28 juillet, au matin, l'heure n'est pas
bien certaine, mais dans un moment où le rappel battait, Girard alla chercher un commissionnaire au coin de la rue d'AngouIème, et l'amena dans la maison qu'il habitait. Avant de sortir, il avait informe' la portière, évidemment pour qu'elle le répétât, qu'il allait renvoyer à sa femme la malle qu'il avait reçue quelques jours auparavant, après l'avoir remplie de différents objets qu'elle l'avait chargé d'expédier dans son pays. Ii conduisit ïe commissionnaire dans ïa première pièce de l'appartement du troisième étage, et ïui montra, entre ïa porte d'entrée et la porte de la cuisine, une grande malle en bois, noircie, recouverte d'une peau avec son poil. Le commissionnaire mit cette malle sur ses crochets ; elle lui sembla peser environ soixante-et-dix ou quatre-vingts livres. Girard accompagna le commissionnaire; il ne vouiut pas indiquer d'abord la destination de la malle. Pas tant de questions , disait-iï au commissionnaire, je vous paye, voulez-vous ou ne voulez-vous pas aller? \\ se ravisa, et, craignant sans doute qu'une pareille réticence ne parût suspecte, iï indiqua une maison de roulage rue Basse. II avait d'abord suivi le commissionnaire dans cette direction. Tout à coup ii passa devant, et, tournant par la rue Chariot , il s'arrêta à la place des cabriolets de la rue de Vendôme, au même endroit où il était venu le samedi précédent. II y trouva le porteur qui avait transporté sa malle ce jour-là , et le salua ; celui-ci reconnut la malle. Girard congédia le commissionnaire, après lui avoir donné huit sous pour sa commission. II monta avec sa malle dans le cabriolet n" 27, et ordonna au cocher d'aller à la place Mauhert. Le conducteur demanda trente sous pour sa course. Girard lui répondit : Vous
JUrroRT. 6
( 42 ; ne savez pas si je ne vous donnerai pas davantage. Une fois monté, iï ne fut plus question de la place Maubert; iï se fit conduire place aux Veaux, près du port aux Tuiles. Là, îe conducteur fut payé, et Girard lui fit boire un verre de vin, ainsi qu'à un garçon tonnelier, employé chez le sieur Durand, marchand de futailles, rucdePoissy. II avait prié ce garçon de l'aider à transporter sa malle près de là. Pour s'excuser de ne pas boire avec eux, il leur dit qu'il ne buvait jamais de vin.
L'identité de la malle et de l'homme a été constatée parla représentation de îa malle au conducteur du cabriolet, et par sa confrontation avec Girard. Le marchand de vin chez lequel s'arrêta le conducteur, et devant la porte duquel la malle fut descendue, a confirmé fe récit de celui-ci par sa déposition. II y a ajouté que l'individu qui était dans ïe cabriolet, et qu'il a reconnu pour être Girard, chargea la maiïe sur son épaule, avec l'assistance d'un garçon tonnelier, et l'emporta en se dirigeant du côté de la rue Saint-Victor. Girard, interrogé dès le 29 sur ce qu'était devenue cette malle, répondit que cela, ne regardait que lui. II convint qu'il l'avait portée du côté de la rue Saint- Victor; et, quand on lui demanda chez qui, il refusa de s'expliquer, et répondit, avec un signe d'impatience qui devait caractériser aux yeux du magistrat instructeur l'importance de îa question : Je regrette, et les autorités doivent regi%etter que j'aie fait ce que j>ai fait. Je Sais qu'il y a maintenant un homme de trop au monde, et c* est moi! Le garçon tonnelier, en ce qui le concernait, a confirmé ces particularités par son témoignage.
Girard cependant n'était point sorti de la rue de Poissy; il e'tait aïle' chez un ouvrier marbrier qui habite, dans cette rue, la maison n° 13, le sieur Nolland. Celuici a dit le connaître sans savoir son nom; il se souvenait de l'avoir vu deux ans auparavant, lorsqu'il était aile' poser des robinets de fontaine, rue CrouIIebarbe, dans une maison qu'habitait cet inconnu. Nolland a ajoute' que cet ancien voisin étant venu le prier de recevoir une malle en dépôt, il y avait consenti, et qu'il l'avait même aidé à transporter la malle du bas de la rue de Poissy jusqu'à sa propre demeure. En s'en allant, l'inconnu prétendu dit à Nolland : Si la malle n'est pas enlevée d'ici à une heure , vous ne la remettrez que sur un ordre de M. Morey.
Morey était un bourrelier-sellier, très-connu de Nolland, qui demeurait rue Saint- Victor, n° 23. Le 28 ni ie 29 personne ne réclama la malle; car ce ne peut être que par erreur que ïa femme Gucrard place au 29 des faits qui évidemment ne se sont passés que le 30.
Lejeudi 30 juillet, entre huitet neuf heures du matin, un commissionnaire se présenta chez Nolland pour prendre la malle; la dame No lland, qui était seule chez elle, refusa de la livrer sans un ordre de Morey. Une demi-heure après, Morey arriva chez Nolland au moment même où le commissionnaire venu la veille s'y présentait de nouveau. Cette rencontre fut purement fortuite, selon Morey. Nolland lui dit: Voilà une malle qui ne doit être enlevée qu'avec votre permission. Après un moment d'hésitation, Morey répondit: Eli bien! donnez-la ,et le commissionnaire, avec lequel il ne veut
pas s'être entendu, et qu'il pre'tend ne pas connaître, emporta la malle, non sans mystère, s'il faut en croire la déposition d'une voisine, qui assure que pour la sortie de la malle, la dame Nolland s'était hâtée d'ouvrir une petite porte, habituellement fermée. Morey, interrogé sur ces circonstances, convint du fait, mais il ajouta qu'il n'avait été informé du dépôt de la malle que par Nolland, et qu'il n'en connaissait pas le propriétaire. II était difficile de croire à la sincérité d'une déclaration si peu vraisemblable, et qui s'accorde si peu avec celle du commissionnaire auquel la malle a été remise.
II résulterait de celle-ci, en effet, qu'un individu qui, d'après les indications données, ne saurait être un autre que Morey f serait venu, le mercredi 29, à sept heures du soir, chercher le commissionnaire à sa place, sur le pont de la Tournelle, pour le mener près de là quérir une malle; le commissionnaire ayant accepté la proposition, l'inconnu et lui se seraient rendus dans le haut d'une rue, entre la rue Saint-Victor et la place aux Veaux : ils auraient frappé à une porte fixée dans une clôture en planches, et, personne n'ayant répondu de l'intérieur, ils seraient allés boire de la bière dans une gargotte qui fait face à la rue où se trouve la maison à la porte de laquelle ils avaient frappé ; ils se seraient séparés ensuite, et l'homme avec lequel le commissionnaire se trouvait lui aurait donné rendez-vous pour le lendemain matin, de bonne heure: le lendemain au matin, le commissionnaire se serait rendu à la maison indiquée, où, après quelques mots échangés entre I homme de la veille et le maître et la maîtresse du logis , on aurait chargé la malle sur ses crochets.
On a demandé à Morey s'il n'avait pas connu quel-
qu'un qui demeurait, deux ans auparavant, rue Crouïlebarbe ; ii a re'pondu qu'il n'avait jamais connu , dans cette rue, qu'une femme dont le fils e'tait blanchisseur. La mère et le fils demeuraient ensemble, et étaient alle's s'e'tablir depuis rue Mouffetard. Nolland, interroge de son cote' , a re'pondu qu'il ne croyait pas que l'individu qu'iï avait connu rue Crouïlebarbe fût blanchisseur, et qu'il ne savait pas s'il demeurait avec sa mère. La dame Nolland a ajoute' qu'iï lui semblait que cet individu e'tait portier, et qu'il avait une fille privée d'un œil. On reconnaîtra plus tard l'importance de cette circonstance, qui anVts : sur la voie de ïa ve'rité, dont il devenait e'vident que Morey cherchait à faire perdre la trace. Nolland y conduit rue Crouïlebarbe, a reconnu ïa maison dans laquelle il e'tait allé placer des robinets de fontaine, et qu'habitait l'individu qui e'tait venu, le 28 juillet, déposer une malle chez lui. Cette maison , située rue du Chant-de-1'AIIouette, n° 10, à l'extrémité' de la rue Crouïlebarbe, e'tait actuellement en réparation et inhabite'e. Maïs deux voisines ont de'cïaré que l'homme qui y résidait à l'époque indiquée prenait le nom de Fieschi; qu'il se disait Corse; qu'il était d'une taille élevée, de l'âge de 34 à 35 ans; qu'il avait la barbe et les cheveux bruns, et un accent méridional très-prononce'; qu'il vivait avec une femme qui se nommait Petit, et qui avait auprès d'elle une fille âgée de 1 4 à 15 ans, à laquelle ii manquait un œil. Elles ont ajouté qu'elles croyaient que cette jeune fille e'tait actuellement place'e à la Salpe'trièrc. Selon elles, pendant qu'il demeurait dans ce quartier, le nomme' Fieschi était un objet de terreur pour le voisinage, et plusieurs fois la femme Petit avait dit qu'elle n'oserait jamais divulguer ce qui se passait dans Pinte'rieur de son ménage. Enfin,
Fieschi se vantait hautement d'avoir subi une condamnation infamante prononcée par un conseil de guerre , devant lequel iî avait été traduit comme militaire.
II e'tait impossible de ne pas remarquer que le signalement de Fieschi, tel que venaient de le donner deux femmes qui ne connaissaient pas Girard, semblait e'tablir l'identité de l'homme qui portait ces deux noms. Confronte's avec lui, Nollanelet sa femme l'ont reconnu, et l'on a obtenu ainsi un commencement de preuve de cette identité.
Le commissionnaire qui avait pris la malle chez Nolland a déclare que, toujours accompagne' de celui qui e'tait venu le chercher ia veille, il l'avait porte'e dans la direction de la place aux Veaux, par le pont de îa Tournelle, l'île Saint-Louis, le pont Marie, le quai à gauche, jusque par delà le pont Louis -Philippe; qu'ils étaient remontes ensuite à droite, et parvenus ainsi dans une rue qui lui était inconnue-, là, ils entrèrent dans une maison qu'il croyait pouvoir reconnaître; ils montèrent au deuxième étage; une femme vint ouvrir; il de'posa la malle qu'il portait sur le pallier de l'escalier, et il reçut quinze sous pour son salaire.
Ce renseignement obtenu, il devenait extrêmement important de de'couvrir cette malle et cette rue : toutes celles du quartier, dans la direction indique'e, furent explorées avec soin par des commissaires de police accompagnés du commissionnaire Dubromet. Celui-ci avait d'abord cru reconnaître dans la rue Geoffroy-1'Asnier, au n° 7, la maison où il avait transporte' la malle; mais après un mûr examen, il se convainquit qu'il avait été' trompé par de fausses apparences.
Enfin le 3 août, à cinq heures du soir, Du brome t.
arrivé' dans la rue de Long -Pont, reconnut distinctement la maison n° 1 1 pour celle dans laquelle iï avait e'té introduit ïe 30 juillet. Des perquisitions eurent immédiatement lieu, et la malle fut trouvée dans un cabinet, au quatrième étage, en la possession d'une jeune fille privée d'un œil , et qui a dit se nommer Nina Lassave. C'était une malle noire , dont ïe couvercle bombé et garni de (rois voliges en bois était en partie recouvert de poils de sanglier. EÏIe peut avoir 3 pieds 1J2 de long sur 18 pouces de largeur et 12 ou 14 pouces de hauteur.
Au moment où les agents de police étaient entrés chez Nina Lassave, cette fille avait laissé apercevoir l'intention de se détruire; il faïïut employer la force pour prévenir les effets de son désespoir. Elle tira de son corset une petite enveloppe renfermant un carré de- papier sur. lequel on ïut ces paroles : «Vous êtes prié de ne «plus aller voir Nina; elle n'existera pius dès ce soir. «Elle laisse dans sa chambre ïa chose dont eile était dé- «positaire; voilà ce que c'est que de l'avoir si vite aban- « donnée. Adieu! après ma mort, arrivera cequi pourra! »
La fille Lassave convint que la malle avait été apportée chez elle le jeudi 30 juillet par le commissionnaire Dubrometf qu'elle reconnut. Elle avoua que le commissionnaire n'était pas venu seul; mais elle dit d'abord qu'il était accompagné d'un monsieur qu'elle ne connaissait pas : ce ne fut qu'après l'avoir éclairée sur l'intérêt qu'elle avait à dire ïa vérité qu'on triompha de ses dénégations, et qu'on obtint d'elle l'aveu que c'était Jibrey qui avait fait porter la malle chez eiïe; qu'il lui avait dit de la garder, et que c'était à lui qu'était destiné le billet dont pn vient de faire mention.
Cependant, elle prétendait avoir perdu de vue Morcij
depuis longtemps, et n'avoir eu avec lui aucune reïation récente.
La malle avait e'te' ouverte par un serrurier. La fille Lassave soutint qu'elle l'avait fait ouvrir sur l'autorisation que Fieschi lui avait donne'e le lundi 27 juillet, et qu'elle e'tait seule quand l'ouverture en avait été faite. Elle dit que la malle ne contenait que des bardes d'homme, une robe de laine, un jupon et une chemise à son usage, et des cartes de géographie. On y trouva, en effet, outre les objets déclares, trois plans de Paris et une trousse de rasoirs qui renfermait un récépisé provisoire du Mont-de-Pie'te' , en date du 22 juin 1835. Le commissionnaire Dubromet reconnut la malle, mais la trouva beaucoup moins lourde; la fille Lassave avoua qu'elle en avait détourne divers objets pour les faire vendre, et du linge et des chaussettes pour les faire blanchir; elle indiqua les personnes auxquelles elle avait elle-même vendu ces choses, ou qui s'étaient chargées de les laver ou de les vendre. Elles ont été entendues et leurs dépositions ont pleinement justifié les déclarations de la fille Lassave.
Nina Lassave était apparemment cette jeune fille à laquelle il manquait un œil, qui habitait avec Fieschi, quand il demeurait lui-même rue Croulfebarbe , avec la femme Petit; mais les témoins qui l'avaient signalée, et que nous venons de citer , avaient dit qu'ils la croyaient actuellement placée à la Salpétrière. Elle avouait qu'elle avait vu Fieschi le lundi 27 ; il devenait nécessaire d'éclaircir comment, pourquoi et depuis quand elle habitait un cabinet au quatrième étage dans la maison n° 1 1 de la rue de Long-Pont.
Un ouvrier bandagiste, qui y demeure, quoiqu'il no soit
point ïc portier de la maison, est par la position de son logement, situe' au rez-de-chaussée, proche de l'escaiier, fort au courant de ce qui s'y passe : il a déclaré que le mercredi 29 juillet, avant midi, une jeune fille, à laquelle on avait donne' le nom de Joséphine, s'e'tait présentée à la porte avec un vieux monsieur, vêtu d'une redingote brune et portant un chapeau gris, et qu'ils avaient demandé s'il y avait une chambre à louer dans la maison. Le locataire du rez-de-chaussée les mit en relation avec la dame propriétaire du logis. Le lendemain jeudi, vers neuf heures du matin, ie même vieux monsieur était revenu avec un commissionnaire qui portait une maïïe.Le monsieur avait un gros paquet sous le bras. Le commissionnaire descendit en s'essuyant ie visage; et s'adressant au même témoin, dont ïe poste était si favorable pour observer, il lui dit qu'if n'avait jamais porté une malîe si lourde pour si peu d'argent : il n'avait reçu que 15 sous. Le vieux monsieur ne sortit qu'une demi-heure après le commissionnaire. C'est lorsqu'il fut sorti que Joséphine envoya chercher le serrurier. Joséphine s'ennuyait beaucoup de ce que son oncle ne revenait pas. Cependant, le vendredi 1er, ou le samedi 2 août, le monsieur revint vers deux ou trois heures après midi, mais Joséphine était sortie; il demanda si elle était en haut ; le voisin du rez-de-chaussée lui remit la clef de l'appartement; le monsieur monta; il ne descendit et ne rendit la clef qu'à sept heures du soir; il dit qu'il s'était endormi: Joséphine n'était pas rentrée, il annonça qu'il reviendrait le lendemain matin à sept heures; on ne l'a pas revu depuis.
Ces circonstances, qui résultenten partie de la déposition du bandagiste Milhomme, sont confirmées et complétées par ïe témoignage de la dame veuve Dulac, propii'. -