QUE VOULONS-NOUS
Je n'ai pas à exposer longuement ce que sont les Congrégations religieuses visées par la loi d'abonnement. En 1880, à Toccasion de l'article 7 et des décrets, nous l'avions fait dans un mémoire rédigé au nom des religieux non autorisés.
Nous sommes aujourd'hui en France environ 1 50 000 hommes ou femmes, qui, sous le nom de religieux, avons jugé meilleur de renoncer aux biens de la terre, aux liens de famille et même à notre propre volonté, en embrassant une vie commune afin de nous donner plus complètement à Jésus-Christ, et afin de nous dépenser avec plus de liberté et de force au service de l'Église et de nos frères. Épris de l'amour d'un Dieu qui n'a marchandé ni son honneur ni son sang, quand il s'est agi de nous sauver, nous voulons, à notre tour, ne refuser aucun sacrifice, dès lors qu'il s'agira de nous donner à lui et de nous dépenser pour ses intérêts.
Ce que nous avons été, l'histoire le dit. Voici bien des siècles que les Congrégations existent, et en tout temps, dans tous les pays, elles ont joué un rôle assez éclatant et assez salutaire pour que personne n'ignore ni leur passé ni leur action.
Ce que nous sommes, il suffit de regarder ce que nous faisons pour le savoir. Nos œuvres sont nombreuses, nous les accomplissons au grand jour. 11 n'est point de misère humaine, il n'est aucun besoin du corps ou de l'âme, il n'est aucun intérêt de la vie présente ou delà vie future auquel la charité catholique ne consacre les ressources et les forces d'une Congrégation d'hommes ou de femmes.
Qui ne connaît les Sœurs de Charité, les Petites-Sœurs des
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PauvrQSV.rps *|4lîrjes /ies'Ecéles* chrétiennes? Qui n'a entendu racomer<{e git® f&nH^ ïm j^n i|iîssionnaires, et qui n'a pas admir? ce (^i«4eà'têfcgiéiix.'étlW' religieuses apportent de tendresse eb; ^a*poi'ps.'Ç^ix: pbafndonnés des orphelinats et des refuges, et a/îijn'al/iiltfeilfcg, hôtels-Dieu?
Comme Notre-Seigneur Jésus-Christ, les Ordres religieux peuvent dire à ceux qui les interrogent : Voyez nos œuvres; elles parlent pour nous et elles suffisent pour nous faire connaître.
Ëe face de nous se dresse une puissance ennemie et haineuse. Depuis quelques années, il semble que la Providence lui ait accordé plus de liberté pour attaquer son Église. Des sectes antireligieuses et fortement organisées ont déclaré une guerre plus acharnée au catholicisme. Leur pouvoir occulte ©ontinue sa marche lente et sûre. U resserre de plus en plus le cercle éiroitdans lequel se trouve prisonnière l'Église de France ; il ajoute chaque jour un anneau à sa chaîne, et lui enlève une à une ses libertés. On peut croire que tout prépare une de ces grandes batailles où l'Eglise paraît devoir périr, et qui, au contraire, ne sont pour elle que l'occasion d'un triomphe plus éclatant.
Je n'ai pas à dire ici les efforts de l'impiété pour déchristianiser notre pays. On les connaît. Il suffit de constater que ceux qui ne veulent pas abolir absolument toute rehgion voudraient du moins en devenir les maîtres.
Or, les Congrégations religieuses constituent, dans l'Église ie France, une force considérable : elles sont, avec le clergé sécuUer, lagaraiitie de sa vitalité et Forgane de ses fonctions. H n'est donc pas étonnant que pour atteindre l'Église, pour Il tuer ou l'asservir, on entreprenne, ou bien de ruiner les diiigrégalions, d'eiilraver et de diminuer leur action, de les. détruire; ou bien d'euchâîhér tellement leur liberté, qu'elles détiennent à leur tour nh instrument aveugle dans les mains de rÉtat.
Delà ces lois d'exception; ces mesures vexatoires «t tyran-
niques que nous voyons se succéder depuis une vingtaine d'années. Tout d'abord la lutte s'est engagée sur l'éducation de la jeunesse. On a voulu interdire aux religieux toute participation à l'instruction primaire du peuple. Seuls, les Frères et les Sœurs n'ont pas le droit d'enseigner dans les écoles publiques. Si, contraint par la nécessité et par l'opinion, on leur a abandonné l'autorisation de fonder des écoles libres, c'est dans l'espoir qu'ils ne pourront suffire à une entreprise aussi dispendieuse qu'on avait su d'ailleurs environner de nombreuses impossibilités. Par l'article 7, M. Ferry essaya ensuite dYnlever aux Congréganistes l'infiuence qu'ils exercent sur les classes dirigeantes par les collèges : dans son projet, l'enseignement secondaire était Jéclaré libre, mais il y avait exclusion pour tous les religieux.
N'ayant pas réussi à faire voter ce fameux article 7, le pouvoir voulut atteindre son but en dispersant les Congrégations non autorisées. Alors parurent les décrets de mars 1880. On se rappelle les expulsions.
Pour ne pas heurter trop brusquement rinstinct de délicatesse qui fait sentir à tous que le prêtre n'est point un homme de guerre, on admit dans la loi militaire quelques adoucissements en faveur des membres du clergé séculier; mais les religieux n'y ont point de part, puisque, pour profiter de l'exemption, l'ecclésiastique est tenu de suivre les cours de théologie dans un Séminaire diocésain, et qu'à vingt-six ans il doit occuper un poste reconnu par l'Etat.
En dernier lieu, on a entrepris de nous ruiner. De tout cela il résulte que, pour la majorité qui édicté les lois dans nos Parlements, nous, religieux, nous ne sommes pas des Français comme les autres. De plus, il est de toute évidence qu'en accumulant contre nous cette série de mesures tyranniques et injustes, on en veut à la fois à notre bourse, à notre liberté, à notre action et même à notre existence.
Nous ne sommes pas restés jusqu'ici insensibles à ce qu'il y a d'odieux et d'inique dans cet ostracisme ; nous ne sommes
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pas assez aveugles pour n'avoir pas compris qu'on avait résolu de se débarrasser de nous; nous ne sommes pas non plus restés entièrement inactifs. 11 y a eu de notre côté beaucoup de paroles et beaucoup d'écrits. Les protestations ont été nombreuses, et parfois elles attestaient du courage; nous avons dit que nous ne voulions pas mourir.
Néanmoins, de fait, nous avons toujours et partout fini par céder. Notre opposition, sauf de rares exceptions, a été presque uniquement platonique. Nos adversaires eux-mêmes n'ont pas dissimulé leur surprise de rencontrer si peu de résistance réelle de notre part. Aussi, forts de notre faiblesse, ils marchent sans reculer; ils vont, suivant leur programme, lentement, mais sûrement. 11 y a chez eux la prudence des enfants du siècle, mais il y a aussi la ténacité des démons dans sa volonté du mal. La loi d'abonnement n'en est pas encore à la période d'application, et déjà on annonce une loi sur les associations.
Dans celte situation où on nous met, que devons-nous faire?
Protester, réclamer de Dieu et des hommes, par la prière, par la presse, par la parole, qu'on nous traite avec plus de justice et d'équité, nous le ferons, car c'est pour nous un droit, c'est pour nous un devoir.
Nous l'avons faitdanschacunedescirconstancesprécédentes. Quand la secte antireligieuse faisait un pas en avant, des protestations éloquentes retentissaient du haut de toutes les tribunes; une certaine émotion se faisait sentir dans lésâmes catholiques, et jusque dans les milieux où règne encore l'honnêteté; des velléités de résistance se manifestaient même ici ou là. Puis, peu à peu, le silence se rétablissait; chacun regardait avec tristesse le flot envahisseur qui montait ; aucun obstacle ne lui était opposé pour arrêter sa marche, et bientôt toutes ces lois s'exécutaient. Il y avait eu des paroles, il n'y avait eu que bien peu d'actes. Le pouvoir avait laissé parler; il était convaincu qu'on le laisserait passer.
Deux fois seulement, il y eut un peu plus que des discours.
Les Congrégations dispersées en v^rlu des décrets sont peu à peu rentrées dans leurs maisons, encore sous les scellés; bien des chapelles ont été ouvertes; le pouvoir le sait, mais devant cette reprise silencieuse d'un droit de domicile violé, il n'a pas jugé à propos de recommencer les expulsions. Les premières ne lui ont attiré que de l'odieux et du ridicule; si l'exécution de Châteauvillain se renouvelait, il pourrait craindre
autre chose.
Dans une deuxième circonstance, beaucoup de Congrégations refusèrent de payer le droit d'accroissement, surtout avec la déclaration multiple. Comprenant qu'il y avait dans cette attitude passive et dans ces réclamations judiciaires plus que des paroles et des velléités, le gouvernement a reconnu publiquement les conséquences iniques de sa loi et lui-même y a proposé des modifications.
Aujourd'hui, nous ne voulons plus nous borner à des protestations platoniques, à des lamentations stériles ni à des démonstrations en vertu desquelles on se croit trop facilement un héros parce que l'on a promis avec emphase de l'être.
Nous agirons, comme après la dispersion des décrets, comme pour la loi d'accroissement et la déclaration multiple.
Qu'on veuille bien le remarquer, notre but n'est pas de créer des difficultés au gouvernement. Guidés par le sens chrétien, dociles aux enseignements des apôtres, des Pères et des docteurs de l'Église, comme à ceux de S. S. Léon Xlïl dans sa lettre encyclique aux Français, du 16 février 1892, nous avons accepté et nous acceptons loyalement, et sans arrièrepensée, la forme républicaine que s'est donnée la France. Nous voudrions même, comme c'est de notre devoir, aider de toutes nos forces le gouvernement à affermir davantage son autorité, e^ à résister aux assauts de ceux qui veulent l'affaiblir ou le renverser. Nous aimons noire pays, et si nous sommes jaloux de sauvegarder dans nos personnes la liberté de ses citoyens, nous n'ignorons pas qu'aujourd'hui, il a tout autant besoin d'autorité dans son pouvoir que de liberté dans ses sujets.
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Nous ne songeons donc pas à battre en brèche la République, ni à entraver sa marche, non plus qu'à rendre odieux les hommes qui la dirigent» dans le but secret de multiplier les ennemis de nos institutions actuelles. La politique n'entre absolument pour rien dans les préoccupations qui déterminent nos résolutions. Dans le gouvernepient actuel, nous respectons la part de dignité, d'autorité et de force que Dieu lui a communiquée; pour nous, sa puissance vient de Dieu: Omnis potes ias a J)eo.
D'un autre côté, Jésus-Christ et ses apôlres nous ont appris à rendre à César ce qui appartient à César : nous savons payer à qui de droit les impijts, quelque lourds qu'ils puissent être, citi tribulum, trihutum, cui vecligal, vectigal. Les lois, quand elles revêtent le caractère auguste et bienfaisant qui en fait des lois, quand elles tendent au bien commun, nous vou(hions, comme Léonidas, mourir pour elles. Quel que soit lorgane qui est appelé à les édicter, roi, parlement ou comice, dès lors qu'il les formule au nom d'un gouvernement établi, elles sont saintes et sacrées; c'est la volonté même de Dieu dont nous y vénérons les ordres :
Oùedite prœposiiis veslris ad nmscientiam. L'Église n'a
jamais admis le droit à la révolte, ni contre un pouvoir oppresseur, ni contre une loi si dure qu'elle soit, tant qu'ils ne sont pas en contradiction avec une autorité ou des prescriptions d'un ordre supérieur.
Nous ne saurions trop le répéter, nous, catholiques, nous surtout religieux, nous sommes des hommes éminemment gouvernables, nousne noussoulevons point contre les pouvoirs, et nous ne nous étonnons pas non plus de les voir tomber. Nous avons appris dans notre catéchisme et dans Thistoire que l'Église accepte toutes les formes de gouvernement, bénit toutes celles qui la protègent et ne s'attache absolument à aucune; nous ne nous insurgeons contre aucune loi supportable; nous ne nous refusons à aucun sacrifice ou de sentiment, ou de repos, ou de fortune, mais, en même temps, nous
ne soumettons notre conscience qu'à Dieu, coame nous ûe plaçons qu'en lui notre foi et notre espoir. Nous ne marchandons pas au gouvernement un concours actif en tout ce qu'il . fait de bien, mais si, outrepassant ses droits et perdant la raison, il méprise en nous ce qu'il doit toujours respecter, la conscience, et combat ce qu'il doit toujours protéger, l'Église, nous devons l'avertir et l'arrêter par une résistance absolue. Nous aimons à répét/er ayec M. de Montalembert (novembre 1843). « De ce que l'État n'a point de religion, il n'en résulte point pour lui la faculté d'empêcher les citoyens d'en avoir. Nous ne sommes ni des conspirateurs, ni des complaisants. On ne nous trouve ni dans les émeutes, ni dans les antichambres : nous sommes étrangers à toutes les coalitions, à toutes les luttes de cabinets, de partis. Nous avons appris, avec le respect chrétien et légitime des pouvoirs établis, comment on leur résiste, quand ils manquent à leur devoir et comment on leur survit. »
Nous ne nous réjouissons pas non plus à la pensée que nous ou d'autres pourrions être frappés. Ce n'est point pour obliger le gouvernement à user envers nous de rigueur et de violence, que nousnousrésignons à l'attitude passive. Les conséquences que le Mémoire de M. Louchet et la Note des Frères nous ont fait entrevoir, sont loin d'avoir le moindre attrait pour nous. Nous ne voulons pas baUiller, par amour de la bataille: ce serait à la fois puéril et coupable; car nous, avec nos œuvres, nous en serions les premières victimes. Nous ne prétendons point non plus à des privilèges, à des ' faveurs, à une exemption des charges communes. A cause des services que nous rendons au pays, nous y aurions droit; ctr les intérêts religieux dont nous nous occupons, les œuvres de charité auxquelles nous nous dévouons sont des intérêts publics; la Société a des dettes de reconnaissance envers nous, à cause des fonctions que nous rempUssons pour le bien commun. Mais dans les conditions présente^ de notre Société, nous ne réclamons même pas ce q«e les
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nalîons païennes n'ont jamais refusé aux prêtres dont le ministère avait quelque analogie avec ïe nôtre
Ce que nous voulons, c'est l'égalité devant l'impôt; ce que nous demandons, c'est qu'on respecte nos droits de Français. La France est notre pairie, nous sommes ses enfants. Nons bénissons Dieu de nous avoir fait naître dans ce noble et beau pays; nous l'aimons et nous lui sommes dévoués; est-il donc surprenant que nous désirions jouir de tous les droits que la Constitution garantit à tous les citoyens ? nous n'avons pas démérité.
Par notre profession religieuse, nous n'avons perdu ni nos droits civils, ni nos droits politiques. Pour être des religieux, nous ne cessons pas d'êlre des Français; nous demandons à le rester. Nous prendrons, à ce titre, notre part dans les charges communes; nous payerons sans difficulté les mêmes impôts que payent nos concitoyens dans des conditions analogues. Mais accepter des lois d'exception! payer des impôts qui ressemblent à des pénalités infligées à notre qualité de religieux; acquitter des taxes que personne ne paye : nous nous y refusons. Nous en appelons de la Chambre, au sentiment public et à un des articles premiers de notre code : l'égalité de tous devant l'impôt.
De plus, c'est comme catholiques que nous avons embrassé la vie religieuse. Or, la Constitution et le Concordat reconnaissent que le catholicisme est la religion de la majorité des Français. L'un et l'autre garantissent la liberté de notre culte et affirment que nul ne pourra être poursuivi pour ses opinions religieuses. Or, les Conseils évangéliques, dont la pratique dirige toute notre vie, font partie de l'Évangile de Jésus- Christ, et les Congrégations sont nécessaires à la vie actuelle de la religion catholique. Nous nous réclamons donc des principes fondamentaux de notre droit pour exiger qu'on respecte en nous un des éléments constitutifs de l'organisation présente de l'Église.
Pour apprécier la question dont ïV.^m^- dans toute sa
grandeur, il faut voir au delà de notre Constitution. Nos droits viennent de plus haut. Quand même la législation ne les garantirait pas, ils n'en existeraient pas moins. Nous ne les recevons pas, en effet, de la loi humaine : Neque ab hominibus, neque per hominem. Nous sommes religieux, comme nous sommes prêtres, de par Dieu. Nul pouvoir humain ne peut, sinon quand il devient tyrannique, mettre de bornes à l'exercice de la vie religieuse. Ce n'est pas à l'homme d'intervenir quand il s'agit d'une mission que confère le ciel. Jésus-Christ, pour accomplir la sienne, s'est déclaré, à douze ans, indépendant même de l'autorité de sa Mère. Il en est ainsi de nous. Si nous rendons à César ce qui est à César, César doit nous laisser en toute liberté rendre à Dieu ce qui
est à Dieu.
I L'Église catholique, en effet, doit jouir sur la terre de son autonomie et de son indépendance. Elle a sa sphère d'action supérieure à celle des sociétés humaines. Société divine, elle est libre comme Dieu, dans tout ce qui constitue sa vie. Elle est libre, en particulier, dans la pratique de sa morale a laquelle appartiennent les conseils qui sonll'essence de la vie rehgieuse; elle est libre dans l'organisation des bataillons qm composent son armée et des sociétés où se groupent ses sujets d'élite. Tout ce qui est une entrave au libre épanouissement, à l'action, aux œuvres, et surtout à l'existence de ces Sociétés, porte en même temps atteinte aux droits de l'Eglise.
En nous cléfendant, ce sont donc la liberté et les droits de l'Église, ce sont les droits souverains de Dieu que nous voulons proléger. Quiconque ne montera pas à ces points de vue élevés et d'un ordre surnaturel, ne pourra pas comprendre la résistance que nous opposons à la loi d'abonnement.
' Quant à cette loi, elle-même, voici nos demandes : qu'on la rapporte; — qu'on la laisse tomber en désuétude, sans en venir à l'application; - ou, du moins, qu'on l'améliore et qu'on la rende acceptable, en la renfermant, si cela est possible, dans des limites justes et équitables.
— io .—
Ces exigeooes ne sont point excessives. En maintes occa-j sioos le gouvernement et Jes Chambres ont agi comme nous] le éésirons, alors que les raisons de revenir en arrière étaient beaucoup moins justiliées. Que de lois d'exception, moins odieuses 4iue celle d'abonnement, ont été rapportées. Que de, fois des amnisties ont été prononcées pour délivrer toute une catégorie (ie citoyens de mesures qui les avaient frappés. Nous n'avons pas besoin d'amnistie; car, bien que nous soyons traités comme des condamnés, nous n'avons rien fait pour mériter une peine; mais ces lois d'exception ont toujours quelque chose d*odieuK et d'humiliant.
Si on ne veut pas aller jusqu'à la rapporter, qu'on la laisse tomber en désuétude, et qu'on renonce à l'appliquer. On doit en arriver là pour presque toutes les lois, même les plus sages, quand les circonstances de temps, quand les mœurs font qu'elles ne procurent plus le bien commun. L'Eglise ellemême, si éminemment conservatrice, elle qui ne semble vivre que du passé et de ses traditions, en agit ainsi avec ses lois les plus augustes. La loi d'abonnement, il est vrai, n'est pas ancienne : elle ne date que de dix mois. Par ailleurs, les circonstances n'ont pas notablement changé; ne pas l'appliquer serait comme un aveu de faiblesse ou d'imprudence. Mais, il faut bien l'avouer, ce ne serait pas le premier acte de ce genre dont nous serions témoins. Combien de ces lois que l'on confectionne si vile et par centaine, deviennent chez nous lettre morte, le jour même ou elles paraissent an bulletin officiel. Il nous suffirait de rappeler l'histoire encore actuelle des courses de taureaux. Du reste, la loi d'abonuenmnt était injuste hier; elle l'est encore aujourd'hui ; et ne pas l'exécuter serait acte de sagesse et d'équité.
Au moins, on peut y apporter des améliorations. Les lois, chez nous, comme partout, sont révisables. A chaque session des Parlements, nous voyons des projets nombreux de réforme législative présentés, discutés, parfois votés. KstKîe que M. Poincaré, dans sa circulaire du mois d'août, n'a pas
innoncé une nouvelle étude et une revision de la loi des fabriques dont l'ancienneté n'est pas non plus considérable. kPtès tout, la loi d'abonnement n'est elle-même qu'une modiication de la loi d'accroissement de 1884; celle-ci, à son tour, tait une revision de celle de 1880. Ce qu'on a fait deux fois, [le peut-on le faire une troisième fois? C'est dans la discussion lu budget et comme incidemment que ces réformes ont été Proposées et adoptées: qu'on saisisse la même occasion; îlle va se présenter à la rentrée des Chambres. Le journal le '"empsy en commentant la lettre écrite par le cardinal Richard, |e 20 septembre, concluait son article par ces mots : « Mises m face des conséquences extrêmes de la loi, les Chambres, lious nous plaisons à le croire, ne refuseront pas de les atté- [luer en faveur des Congrégations les plus humbles. » De son iôté, le Journal des Débais écrivait à la même occasion :
Sous sa forme actuelle, le droit d'accroissement n'est pas tout à fait conforme à ce que l'équité pourrait exiger, mais il li'esl pas interdit d'espérer que de nouvelles retouches y [seront apportées. Le débat n'est pas clos, et il dépend en Tande partie des catholiques qu'il se rouvre un jour dans fies conditions plus favorables. » Telles sont nos espérances.
En résumé, nous ne voulons pas faire échec à la forme répu-
dicaine de notre gouvernement; nous l'avons acceptée loyalement. Nous sommes soumis aux lois et nous condamnons la [révolte; nous ne sollicitons pas de privilège; mais nous
lemandons qu'on ne nous prive point de nos droits de Français par des lois d'exception, et nous voulons qu'on respecte,
lans nos Congrégations et dans nos œuvres, les droits et la liberté de l'Église catholique.
Pour obtenir ce résultat, ou du moins pour ne pas prêter les mains à l'œuvre inique et impie qui serait notre ruine et
lotre mort, que ferons-nous ? Quelle sera notre ligne de con-
fduite?
Il n'est ni dans l'esprit, ni dans les habitudes de l'Église [d'attaquer, ni de prendre l'offensive, même contre ceux qui
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la lyranniseiit. Elle ne voudrait rien renverser de ce qui eiiste. Elle connaît trop combien est nécessaire l'auloritéj dans une société; elle sait toutes les difficultés querenco/2trel le pouvoir dans la direction des peuples; aussi jamais elle nej fait rien qui puisse diminuer la force d'un gouvernemenl ni' gêner son administration. Ce n'est pas du côté des catholiques, moins encore de la part des Congrégations, que nos gouver-i nants ont à redouter des complots ou des tentatives del révolte. C'est pour cela que nous avons écarté le mot de résistance qui éveille je ne sais quelle idée de rébellion à la loi.
L'Église est patiente; mais elle est digne, et devant ses oppresseurs, elle tient à se renfermer dans une attitude passive, pleine de grandeur et de force. Elle ne fait rien contre les lois; mais quand celles-ci violent l'un ou l'autre des droits dont elle est la dépositaire et la gardienne, elle s'abstient. Elle peut subir les violences de la force, elle ne se prête pas à des prétentions sacrilèges : elle se retranche dans une inertie fière et éloquente. On pourra la voler, on pourra même tuer ses ministres et ses fils, elle ne livrera pas des biens qui sont à Dieu et aux pauvres, elle veut que les martyrs attendent les bourreaux, sans attenter eux-mêmes à leur vie. Telle est Faltitude passive que nous avons résolu de prendre.
Pour nous, la loi d'abonnement est inique et contraire aux droits de PÉglise, ce n'est donc pas une loi. Elle ne peut en rien obliger nos consciences. Loin d'être tenus de lui obéir, nous devons la considérer comme non avenue. Pour nous, elle n'existe pas. C'est ce qui a permis au Comité des religieux de Paris de résumer notre attitude dans ces quelques mois : « Pas de protestations. Pas de déclarations. Ne répondre à aucun avertissement. Ne pas s'émouvoir des menaces. Rester dans les formes polies avec les agents du fisc. Ne prendre aucun engagement. Ne rien signer. Ne rien payer. Sq refuser à toute réponse. Éviter les avances. »
M. Louchet, de son c5té, formulait ainsi dans son Mémoire notre résolution : « Nous attendrons les mesures qu'il plaira au gouvernement de prendre pour se payer lai-même de ses propres mains, le tribut que nous refusons de verser volontairement dans les caisses du Trésor . » « Nous laisserons au fisc l'odieux d'une spoliation peut-être non sans difficultés. »
(M. Rivet.)
Est-ce à dire toutefois que nous nous résignerons a subir passivement et en silence l'exécution violente de la loi. Laisserons-nous piller nos biens, ruiner nos œuvres, mettre en péril notre existence sans essayer de les défendre?
Quelques-uns semblent préférer cette altitude; c'est celle des martyrs devant leurs bourreaux, elle a sa grandeur, elle a aussi son efficacité. Nous sommes loin de blâmer ceux qm
l'ont choisie.
Toutefois, nous croyons meilleur de n'avoir pas uniquement recours à celte attitude purement passive. Souvent, il se présentera des moyens légaux d'échapper à la main rapace du fisc et au bras de la force. Nous tenterons du moins une résistance judiciaire, et nous provoquerons, chaque année, de nouvelles décisions avec des éléments nouveaux. Notre droit permet bien des modifications dans la forme des Sociétés propriétaires des biens que nous pouvons occuper. Dans l'énorme recueil de nos lois, un habile jurisconsulte pourra trouver bien des ressources pour esquiver celle-ci, et pour nous mettre a l'abri derrière les décisions de nos juges. L'exemple de ce qu'a lait O'Connell pour reconquérir la liberté de son pays et de sa religion nous paraît à imiter. Jamais il n'est sorti de la légalité; nous non plus, nous ne ferons rien de contraire aux lois de notre pays. Mais le réseau de ces lois est assez élastique. « Il est toujours possible, disait ce grand lutteur, de trouver quelque passage à travers les mailles d'un filet dans lequel une législation même oppressive cherche à nous retenir captifs. » Il y a bien des articles dans nos codes dont nous pourrions nous servir, il y a des principes dans nos diverses cons-
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titutions sut lesquels nous pouvons appuyer la défense de nfs droits devant Fopinion et mêrae devant les tribunaux. Les syndicats eux-mêmes ne pourront-ils pas devenir pour nous une ressource? les premiers chrétiens se sont longtemps servi du voile d'associations de ce genre pour se réunir dans les catacombes. Suivant les circonstances, nous échapperons aux poursuites du fisc en trouvant un abri dans quelques-unes de nos lois, et, si celles-ci nous faisaient absolument défaut, nous Tobligerions à user envers nous de violence par Tatlitude passive. Nous avons besoin d'ajouter, avec les cardinaux de Paris et de Reims, dans leurs lettres du 29 septembre et du 3 octobre, qu'on ne saurait voir un acte de révolte dans l'attitude des religieux qui, dans la pleine conscience de leur droit et de leur liberté, ne livreront pas eux-mêmes au fisc des ressources qu'ils n'ont point ou que réclame leur ministère de,
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chanté, de prière et d'apostolat.