POURQUOI LE VOULONS-NOUS
NÉCESSITÉ DE l'aTTITUDE PASSIVE
Pourquoi avons-nous résolu de prendre l'attitude passive à l'occasion de la loi d'abonnement? Cette faconde faire paraît peu en harmonie avec les maximes et avec la conduite ordinaire de l'Église, qui est avant tout une école d'obéissance et de soumission aux lois et aux pouvoirs établis. Elle semble aussi opposée à l'attitude précédente des catholiques et même des Congrégations en présence d'autres lois non moins iniques et non moins dangereuses pour la cause que nous servons. L'Église, nous le reconnaissons, prescrit d'obéir aux lois du pays qu'on habile. C'est de Dieu que toute autorité reçoit sa puissance; toute loi qui mérite ce nom est l'expression de sa volonté souveraine. Même, si cette loi ne présente pas toutes les conditions que la justice requiert, quoique alors elle puisse être nulle en elle-même, dans l'intérêt général de la société, et par égard pour la majesté du pouvoir, l'Église
nous dira d'obéir.
Pour que nous, catholiques, nous puissions, surtout pour que nous devions refuser notre obéissance, il faut que la loi porte atteinte à quelque droit supérieur et important; il faut qu'elle nous réduise à choisir entre un commandement tyrannique et les ordres de Dieu; il faut qu'elle soit en opposit-ion formelle avec les droits de la conscience, de l'Église et de JésttS-Christ.
Tel est, précisément, le cas de la loi d'abonnement. Il nous sera facile de l'établir en étudiant sa nature et ses exigences injustes, ses conséquences désastreuses pour nos œuvres ^t
Vif
If II iJIII dIÉI Ji,
ill!
Texistence de nos Congrégations, son opposition à un des principes fondamentaux de notre droit français, l'égalité devant] l'impôt, et, par-dessus tout, les atteintes qu'elle porte auxj droits de la Sainte Église.
Toutd'abord, nous affirmons que son iniquité légitime et] juslifit notre attitude.
11 est nécessaire, en effet, de faire une distinction en Ire les lois justes et les preicriptions d'une légalité tyrannique et impie. On tend aujourd'hui à faire régner une doctrine désolante qui, si elle réussissait à se fixer dans les esprits et les moeurs, ferait rétrograder la société de vingt siècles et nous ramènerait aux jours du despotisme des rois de Babylone et des plus mauvais empereurs de Rome.
C'est la doctrine de la suprématie absolue de l'État et de la subordination non moins absolue des citoyens, doctrine irrationnelle et sacrilège, qui aboutit philosophiquement à la confusion du droit, loi des intelligences, avec la force, loi des brutes; politiquement, au farouche axiome de Spinoza, que les volontés du pouvoir sont obligatoires, môme les plus iniques, même les plus absurdes; religieusement, au dogme dégradant de Hobbes, que le souverain est le juge suprême de la foi, et pratiquement enfin, à la sanglante conclusion de Jean-Jacques Rousseau, que la majorité plus un peut égorger la minorité moins un. C'est bien là la théorie païenne de la tyrannie dans sa sauvage brutalité.
C'est en s'appuyant sur cette doctrine antisociale et antihumaine que, lorsque Néron massacrait les premiers chrétiens de Rome, il disait à ses sujets dissidents : « Vous êtes citoyens avant d'être chrétiens, obéissez aux lois de l'État. » C'est elle que M. Poincaré a adoptée quand, dans sa réponse à un de nos évêques, il a prétendu qu'il n'est pas permis de parler en France de lois justes et de lois injustes. 11 importe peu que la tyrannie soit déplacée ; le despotisme, quand il est exercé par un Parlement, par le ministère d'une République ou par une poignée de sectaires, n'est-il pas toujours le despotisme?
Non, il 'est pas vrai que l'État possède un pouvoir sans bornes; ntn, il n'est pas vrai que j'appartienne tellement au gouvernement que son pouvoir puisse me traiter comme il jugera bon. Avant d'être à la société, je suis à ma conscience: avant d'être citoyen, je suis homme. Or, comme homme, j'ai des droits naturels imprescriptibles qu'il n'appartient pas à l'Etat de me ravir, et, parmi ces droits, il faut reconnaître la faculté d'obéir à ma conscience en embrassant la religion que je sais la vérité et en réclamant la plénitude de l'exercice de ma liberté religieuse.
(Juand le Souverain Pontife nous a recommandé si instamment d'accepter loyalement la forme actuelle de gouvernement que s'est donnée la France, il a eu soin d'attirer notre attention sur ce point de notre obéissance : « Qu'en France, 'If^nois pliKÏeurs années, écrit-il dans sa lettre encyclique
'1 !6 février 1892, divers actes importants de la législation • '♦'OJ , ' (ié de tendances hostiles à la religion et par conséquent aux intérêts de la nation, c'est l'aveu de tous, malheureusement confirmé par l'évidence des faits'. Pauvre Fi tnce ! Dieu seul peut mesurer l'abîme de maux où elle s'enfoncerait si cette législation, loin de s'améliorer, s'obstinait dans une telle déviation qui aboutirait à arracher de l'esprit el du corps des Français la religion qui les a faits si grands. Voilà préciséjnent le terrain sur lequel — tout dissentiment politique mis à part — les getis de bien doivent s'unir comme un senl homme, pour combattre, par tous les moyens légaux f't honnt'tes, ets abus progressifs de la législation. Le respect que Ton doit au pouvoir constitué ne saurait l'interdire ; il ne peut emporter ni le respect, ni beaucoup moins l'obéissance sans limite à toute mesure législative quelconque édictée par les mêmes pouvoirs. Jamais on ne peut approuver des points de la législation qui soient hostiles à la religion et à Dieu : c'est, au contraire, un devoir de les réprouver. »
Nous le verrons, la loi d'abonnement est une de ces lois que le Souverain Pontife nous dit de combattre,et notre attitude
^passive est an des moyens légaux et honnêtes qu'il nous recommande d'employer. De ces deux vérités découle rigoureusement la légitimité de cette attitude.
Par ailleurs, dans les réponses nombreuses à Toccasion de la loi d'abonnement, le Souverain Pontife affirme toujours que les Congrégations sont absolument libres d'apprécier si elles ne se soumettront pas à ces exigences. La nature de cette loi lui a donc paru assez odieuse pour qu'il déclare, qu'en conscience, nous ne sommes pas tenus d'y conformer notre conduite. Dans cette réponse, il y a une condamnation implicite, mais formelle.
La doctrine catholique, en effet, toujours pleine de déférence pour Tautorilé, veut que nous obéissions, p7*œpo$iiis eêiam discolis; elle veut que, pour le bien commun, nous accomplissions les lois, même quand elles ont quelque chose de tyrannique. Il faut que la conscience soit blessée dans ses droits d'imposer un devoir pour que l'Église nous dise : Voun poiivei ne pas obéir. Or, c'est ce que nous dit ici le Saint- Père : « Sa Sain télé a entendu et entend laisser entière liberté aux Congrégations religieuses, de prendre, vis-à-vis de la loi du 16 avril 1895, l'attitude qu'elles estimeront convenir le mieux à la défense de leurs intérêts respectifs. » iLelfre à S. Ém. le cardinal Lecot, 7 septembre 1895.) Elles peuvent donc, en toute liberté, et par suite en toute sûreté de conscience, prendre l'attitude passive.
N'y a-t-il pas, dans cet acte du Souverain Pontife, par rapport à notre loi, une certaine analogie avec ce qui se passait autrefois quand le Pape déclarait que, dans telle ou telle circonstance, les sujets étaient déliés de leur serment de fidélité, à Fégard d'un souverain coupable de crimes trop énormes?
Les évêques, qui sont, avec le Souverain Pontife, les juges de la foi et des moeurs, se sont prononcés avec un ensemble remarquable et ont justifié notre ligne de conduite. Quant aiii Congrégations, il est inutile d'observer que si, en grande majorité, elles ont choisi l'attitude passive, c'est qu'elles
sont convaincues de sa légitimité. Le moavement qui se manifeste dans le même sens dans les rangs du clergé et parmi les fidèles est une preuve que tel est aussi le sentiment des catholiques de France.
Nous ne croyons pas devoir insister plus longuement pour montrer que l'attitude passive est légitime. Nous ne connaissons, en effet, personne qui ait mis en doute cette légitimité, même parmi ceux qui soutiennent que la sagesse conseille de céder. Mais est-elle obligatoire? Si nous pouvons l'adopter, est-ce un devoir de s'y tenir? C'est là une question bien plus délicate et d'une tout autre importance. On peut parfois s'abstenir sagement et renoncer à ce qui serait légitime, jamais il n'est permis de forfaire à son devoir.
La loi est mauvaise, injuste et contraire aux droits sacrés de l'Église; Tapprouver ou l'exécuter est donc en soi un acte que réprouve la conscience. 11 n'est pas non plus permis de coopérer formellement à son exécution. Bien plus, s'y opposer est un devoir rigoureux pour tous ceux qui ont à sauvegarder les intérêts qu elle met en péril et les droits de l'Église qu'elle foule aux pieds.
Les principes théologiques n'admettent aucun doute sur ces assertions. Tous, du reste, parmi les religieux sont d'accord pour en reconnaître la valeur indiscutable. 11 n'y a de divergences possibles dans nos sentiments et dans notre conduite que sur la manière de combattre la loi. Ceux qui ont formé le dessein d'en subir la tyrannie, pour justifier leur manière d'agir, observent que, si jamais il n'est permis de coopérer formellement à un acte mauvais, il est des circonstances où on peut y coopérer matériellement. Si adesl jusia causa etproportionaia. (Marc, De cooperaiione, ^ 519.)
La question est donc de savoir si, dans le cas présent, il n'y a qu'une coopération matérielle, et si les motifs qui peuvent incliner vers l'obéissance à la loi sont justes et proportionnés à sa malice et aux conséquences de la soumission.
Pour la résoudre, nous ne pouvons nous appuyer sur les
if i»'""' ■"" ' *
réponses officielles et publiques du Souverain Pontife aux questions qui lui ont été adressées. Pour des motifs d'un ordre supérieur et général, Léon XIII n'avait pas à se prononcer. En décidant, en effet, qull y a un devoir de conscience à prendre Fattitude passive, il aurait compromis ses relations avec le gouvernement français. C'eût été peut-être amener la rupture du Concordat. Le pape Pie YI, pour des motifs de même espèce, et dans une circonstance plus grave, a hésité longtemps avant de condamner la constitution civile du clergé et le serment des prêtres.
Le Pape doit veiller sur des intérêts de bien des sortes; aussi, en persistant à répéter qu'il s'en rapporte aux appréciations des évêques et des Congrégations de France, que c'est à eux d'examiner la situation sous toutes ses faces, et à eux de se déterminer, il manifeste sa volonté bien arrêtée de ne pas trancher le cas de conscience que nous discutons. Dès lors, pourquoi persister à l'interroger? N'est-ce pas s'exposer à être au moins indiscret.
Nous n'avons pas lieu, du reste, de regretter cette façon de procéder du Saint-Siège. Par son silence voulu, il donne aux évêques et aux Ordres religieux un l«n oignage éclatant de confiance dans leur sagesse et dans réquilé de leur décision. 11 s'en rapporte à eux, car il les estim(i assez prudents et assez courageux pour ne pas se laisser influencer par la peur ou l'intérêt. Judkare quando sit justa et proporiionata causapendetaprudentiumiestimatione, (Marc, De coop.,§519.) Ne pourrait-on pas aussi emprunter ici, au moins dans un sens, la réponse un peu ironique des parents de l'aveugle-né? Œiaiem haùet, ipse de se loquaiur. (Joan. xvii.)
Dans leur Note, du reste, les cardinaux de Paris et de Reims ont demandé au Saint-Père de suivre cette ligne de conduite : « Quant à solliciter un avis ou une approbation de
Rome, il n*y faut pas songer, disent-ils L'Eglise de
France doit, dans ces sortes d'affaires, prendre elle-même des initiatives, et défendre ses intérêts sans compromettre le Pape
dans ces luttes quotidiennes. Vouloir le contraindre d'exprimer publiquement ses sentiments, ce serait aussi funeste
que déraisonnable. »
Est-ce donc que quand une place est assiégée, la sentinelle qui garde la porte a besoin d'obtenir du gouverneur l'autorisation de repousser l'assaillant qui se présente? Nos Congrégations et nos évêques sont chargés de défendre l'un des boulevards du catholicisme, l'Église de France, contre tous ses ennemis. C'est à eux de juger de l'opportunité du moment
et du mode de Taction?
N Chacun, après tout, doit prendre la responsabilité que lui imposent ses fonctions, et il n'est pas d'un cœur fort de se mettre soi-même à l'abri en découvrant une autorité supérieure, alors qu'on a par devers soi les éléments nécessaires pour connaître et accomplir son devoir. Dans notre gouvernement, si imparfait qu'il soit, le chef de l'État doit toujours être couvert par la responsabilité de ses ministres. Siérait-il à des religieux de découvrir et de compromettre la personne et l'autorité du Souverain Pontife, alors qu'il nous est loisible de nous déterminer nous-mêmes?
Quelques-uns prétendent, au contraire, que le Pape s'est prononcé, surtout dans ses dernières lettres. Ils affirment qu'il a déclaré qu'il n'y a aucun devoir, aucune obligation de conscience, à nous imposer l'attitude passive.
Toutes les paroles du Très Saint-Père, toutes ses pensées ont à nos yeux une trop grande valeur pour que nous n'examinions pas avec le plus grand soin ce qu'il en est.
On nous objecte les nombreuses lettres écrites par S. Em. le cardinal RampoUa au nom du Souverain Pontile. Des journaux veulent conclure de celle qu'a reçue un supérieur de \ Congrégation que dans toute cette affaire la conscience n'est pas engagée. Il ne s'agirait pour chacun que de se déterminer « au mieux de ses intérêts .»
Ce raisonnement ne nous paraît pas fondé. Pour apprécier ) la portée et le sens d'une réponse, surtout d'une réponse de