MÉNINGITE APRÈS ÉNUCLÉATION
.Nous arrivons maintenant à une série d'accidents beaucoup plus graves sur lesquels l'attention a été tortement attirée pendant ces dernières années: nous voulons parler des complications méningées observées à la suite de l'énucléation.
Nous avons suffisamment insisté à propos de l'exentération, sur les communications que l'on suppose exister entre les cavités crâniennes et orbitaires, pour n'avoir pas à y revenir maintenant :
La section du nerf optique, portant aussi, par conséquent, sur les gaines qui entourent ce nerf, fait communiquer avec l'extérieur les espaces méningés, par l'intermédiaire des espaces sous-dural et intervaginal ; de là, une porte librement ouverte aux germes septiques venant du dehors. Telle est la théorie.
L'anatomie pathologique semble avoir donné raison à cette manière de voir; dans la plupart des cas, on n'a pu constater de relation entre la collection purulente intra-crànienne et le pus de l'orbite ; quelquefois même le moignon paraissait en très bon état, tandis que l'on trouvait à l'autopsie une méningite suppurée. De plus Schreiber a constaté dans deux cas des altérations manifestes de la gaine intervaginale, et d'autres observateurs ont pu se rendre compte du même fait. Il est donc naturel d'admettre que l'infection venue du dehors se propage directement aux méninges par l'intermédiaire des gaines du nerf optique.
Les recherches qui, pendant ces dernières années, ont été faites sur cette question, ont été inspirées par la fréquence des cas de méningite après l'énucléation. Plusieurs observations de ces terminaisons funestes ont été publiées et ont jeté l'alarme
dans le monde des ophtalmologistes. De nombreuses statistiques ont été dressées ; encore faut-il les interprêter :
Dans une communication à la Société française d'ophtalmologie, M. Dor de Lyon (1) faisait, il y a quelques mois, la récapitulation des cas de méningite après rénucléalion ; il arrivait à un total de vingt-neuf cas, y compris deux observations personnelles.
Depuis longtemps déjà, on commençait à s'inquiéter de cette propagation de l'inflammation aux méninges; A. Grtefe, en 1863, faisait au congrès de Heidelberg la première communication à ce sujet ; Verneuil, en 1874, publiait un cas de mort après énucléation ; Vignaux, deux cas, en 1877. En 1884, Benron (2) publie neuf autres cas, y compris deux observations de Gra?fe. Schmith, Griffith, de Wecker contribuent aussi pour leur part à cette statistique, et Deutschmann (3) arrive à réunir vingt-six cas. Si à cette liste nous ajoutons un cas de M. de Wecker, les deux cas de M. Dor, une observation de M. Ghevallereau, (4) deux autres de M. Galezowski, (5) et enfin un cas de M. Hohmer (6) de Nancy, nous aurons au complet le dossier des cas avoués de méningite.
Au premier abord, ce chiffre parait effrayant, et l'on est tenté de croire l'énucléation une opération très grave. Mais, en analysant les différents cas qui concourent à former cette statisque, on ne tarde pas à être convaincu que, pour plusieurs d'entre eux, l'énucléation pourrait bien n'entrer que pour une part indirecte dans la production de la méningite.
Les deux observations de Vignaux, par exemple, ont trait, la première à une femme de cinquante-sept ans, ayant eu antérieurement à l'énucléation plusieurs attaques de paralysie, la
(1) Dor, Bull, el mém. de la Soc. franc, d'ophtalm. 188G, p. 12. (3) Benron, Ophtalm. Beview, 188i.
(3) Bruckner et Deutschmann, De la méningite après énucléation. Grœfës,Archiv. XXX-U, p. 251.
(4) Ghevallereau, Bull, et mém. de la Soc. franc, d'opht. 1886, p. 1(3. (ti) Galezowski, Bull, et mém. delà Soc. franc, d'opht. 188(5, p. 17. (6) M. Rohmer, loc. cit.
deuxième à un vieillard de quatre-vingt-un ans affaibli par un érysipèle.
Dans un des cas de Smith (1), on avait fait l'ablation d'un sarcome ulcéré volumineux ; une des deux énucléations de Griffith c,Ji avait été laite pour un épithélioma de paupières ; celle de M. Rolimer est pour un épithélioma de l'œil ; Ta y rapporte l'histoire d'un enfant de neuf ans mort de méningite ; mais les douleurs et les vomissements existaient déjà trois jours avant l'énucléation.
Enfin, dans d'autres observations, on hésite entre le diagnostic de méningite tuberculeuse et celui de méningite septique.
Il est bien évident que. dans certains cas, l'inflammation s'est propagée aux méninges : mais si l'on compare ces quelques insuccès au grand nombre des énucléations qui onl été pratiquées, on restera convaincu de la bénignité de l'opération : dans la statistique de Yignaux, les deux cas de mort ont été constatés sur un total de trois cents malades ; MM. Dor et Galezow ski ont eu chacun deux cas de méningite, le premier sur plus de trois cents, le second sur six cents opérés. Dransart de Sormain, sur six ou sept cents énucléations. n'a jamais eu d'accidents. Ces chiffres suffisent pour trouver la rareté relative de la méningite après l'énucléation, et justifient l'opinion de M. Gayet de Lyon qui considère cette opération comme vraiment insignifiante, et analogue, comme gravité, à l'extraction d'une molaire.