I. Voir Conclusion, p
car le métier est difficile, fait de nuances et de g-oût. Les brodeuses doivent, à la machine , suivre le dessin qu'il s'ag-it de broder, le rectifier au besoin, et cela avec une grande précision. L'apprentissage dure deuoCj trois, quatre ans'. »
Chez les ouvrières toulousaines, dont nous avons indiqué déjà l'importance numérique prédominante, relativement surtout aux travaux de l'aiguille, la durée de l'apprentissage mérite d'ailleurs quelques observations particulières. Dans la lingerie, dont Toulouse est, en France, Tun des plus grands centres, la connaissance du métier exig^e d'une façon générale une préparation longue et minutieuse^ sauf peut-être pour certaines catégories d'ouvrières employées dans les ateliers mécaniques de telle grande manufacture de chemises d'hommes (les boutonniéristes, par exemple, mais non celles qui font les devants à plis, travail délicat). Du reste, cette manufacture elle-même utilise des finisseuses à domicile. C'est chez elles, en effet, isolément ou groupées en de petits ateliers, que travaillent les lingères, tant au montage ou finissage de la chemise d'homme qu'à la ling'erie de femme : là évidemment doit se rencontrer le véritable apprentissag-e. Encore est-il spécialisé, au point qu'une ouvrière, par exemple, qui fait la chemise de nuit de femme ne fera pas le jupon, sans parler d'une division du travail plus grande encore pour chacun de ces articles dès qu'on arrive à la lingerie de luxe. On conçoit dès lors quelle longue formation profession-
I, EspiNAssE, op. cit., p. i49-
nelle est nécessaire, surtout lorsqu'on voit de tels articles, chefs-d'œuvre de simplicité et pourtant d'art minutieux et compliqué, atteindre (un peu exceptionnellement, il est vrai) les prix de façon de 35 et 4o francs. C'est pourquoi, s'il faut un apprentissage de deux à trois ans à la simple mécanicienne, piquant chez elle, à la machine à pédale, des cols, des poig^nets, cinq à six ans, de l'avis de grands patrons comme de petites entrepreneuses, sont largement utiles pour former une bonne lingère, même et surtout spécialisée comme la plu[)nrt d'entre elles. A plus forte raison, s'il s'agit de lingerie fine, pour laquelle les maisons de vente n'acceptent que du travail parfait, a Dix ans ne seraient pas de trop », me disait le directeur de l'une des plus importantes de ces maisons. Quelque exagérée que puisse être une telle opinion, elle révèle quelles exigences de préparation impliquent certains métiers. Or, en fait, les apprenties lingères deviennent rares à Toulouse même, et c'est tout au plus si les ouvrières parviennent à se recruter quelque peu entre parents et amis dans les quartiers qu'elles habitent de préférence, comme Saint-Michel ou le Busca. La longue durée de l'apprentissage en est certainement la principale raison. C'est d'ailleurs une des caractéristiques du travail à notre époque : on n'a plus le temps d'apprendre un métier. Deux causes importantes, que nous retrouverons successivement tout à l'heure, interviennent ici : il faut gagner et gagner le plus vite possil)le ; d'autre part, les enfants ne consenlent pins aisément à subir une éducation professionnelle véritable, avec ce qu'elle comporte d'efforts et d'oblig^ations.
Chez les couturières, qui occupeat à Toulouse, avec l'industrie précédente, le plus g-rand nombre d'ouvrières, la durée de Tapprentissag-e est assez variable. En principe, trois ans, mais on constate des difFérences. Voici une « première » très jeune, qui est restée un an apprentie, un an petite seconde et deux ans environ bonne seconde : active, très adroite, très protég'ée par la (( première » chef d'atelier. C'est là un cas assez exceptionnel. La première année étant, en effet, g*énéralement sacrifiée à la maison, tant dans les petits que dans les g-rands ateliers, ce n'est g*uère qu'à partir du moment où, suivant le terme d'usag'e, elles (( s'assoient », qu'elles peuvent commencer véritablement à apprendre. Dès lors, l'enseig-nement professionnel n'ayant rien de bien méthodique, la durée de formation dans une même maison varie avec rhabileté de l'apprentie et la sympathie des patronnes ou des premières. Des variations semblables se rencontrent chez les modistes. Si l'usag-e fixe deux ans d'apprentissag-e, en réalité, pour les mêmes raisons que nous venons d'indiquer, quelques apprenties deviennent apprêleuses après moins de temps : au bout de quatorze mois pour l'une, au bout de dix-huit pour une autre, qui appartenaient toutes deux à de g-rands ateliers.
En fait, il y a donc, dans certains métiers, tant d'hommes que de femmes, des variations relatives à la durée de l'apprentissag-e. Mais elles constituent plutôt un indice de l'absence de règles précises que la cause déterminante de la disparition des connaissances professionnelles. Il est une raison plus profonde, que nous allons essayer d'analyser.
Nous avons vu les jeunes filles de la ville déserter le long* apprenlissag-e de la lingère (remplacées, il est vrai, par les femmes de la campagne environnante, qui abandonnent à leur tour leur profession normale, et dont la concurrence fait baisser les salaires), et nous ol)servions d'autre part que de nombreux jeunes gens se précipitent vers les méliers à initiation rapide, qui forment comme les approches de l'automobilisme. Bien plus, dans la couture et surtout dans la mode, où le temps nécessaire de formation n'est pourtant pas exagéré, on ne trouve plus aisément d'apprenties, de l'avis des patrons comme des ouvrières. « Beaucoup se font dactylog-raphes, me disait une première avec un regret non dissimulé, c'est immédiat; d'autres préparent les concours des Postes ou de l'Ecole normale. » De fait^ voici la fille d'un modeste épicier qui présente le brevet supérieur, et encore la fille d'un charpentier qui vise, en effet, à l'Ecole normale. Ce refug"e du fonctionnarisme, combien le convoitent ! Le directeur d'une grande fonderie m'affirmait avoir plutôt surabondance de demandes pour places d'apprentis, la plupart des ouvriers ainsi formés recherchant les emplois de l'Etat, tels que les arsenaux. La durée d'un apprentissage quelconque n'est acceptée par beaucoup, dans notre instabilité individualiste, qu'avec le mirag-e de la sécurité administrative. Les autres, qui consentent à demeurer gens de métier, n'étant liés comme apprentis ni par contrat, ni par règlements professionnels d'aucune sorte, chang-eront de maison à volonté, et leur temps de formation dépendra souvent de chacun d'eux. Voilà les
variations redoutables! Que d'apprentis coifFeiirs, disions-nous plus haut, quittent leurs patrons dès qu'ils savent à peu près raser et vont se placer ailleurs comme g-arçons! Cas semblables dans l'imprimerie, ou chez les maçons qui, simples manœuvres, chang-ent fréquemment pour s'affirmer ouvriers. Les mêmes causes d'inorganisation amènent les mêmes eîFe^s dans presque tous les métiers observés. Surtout peut-être, pour en revenir aux professions féminines dominantes, dans la couture et la mode, où quantité d'apprenties qui ont à peine quelques mois, un an de pratique, se présentent dans d^autres maisons comme secondes ou apprêteuses. C'est un incessant changement entre les divers ateliers : et si quelques-^ unes, particulièrement bien douées, comme telle modiste, aujourd'hui excellente garnisseuse, ont pu au bout de six mois entrer ailleurs au titre de demiouvrières; si quelques autres, encore trop inhabiles, se sont vu successivement évincer par plusieurs patrons (une petite patronne, autre modiste, me citait le cas d'une de ses anciennes apprenties qui, après avoir passé trois semaines chez elle et couru ensuite diverses maisons, en était encore à faire des formes dans un grand atelier), l'ensemble de ces ouvrières toutefois établit de la sorte une diminution de la compétence professionnelle. C'est la disparition progressive de la durée d'apprentissage et donc de l'apprentissage lui-même. Cependant, nous avons mentionné plusieurs métiers où paraît s'affirmer localement la tendance à reconnaître comme indispensable une augmentation de cette durée ! Et d'autre part, nous remarquions certaines professions, telles
que la ling-erie, sur laquelle nous avons insisté, qui exig-ent une pratique sérieuse! (Pour être, vraiment capable de « bâtir » un chapeau, me disait même une ouvrière modiste qui avait suivi tous les échelons de la hiérarchie, il faudrait bien cinq ans.) N'observions-nous pas, d'après quelques fails, que Tusag-e de la machine elle-même est loin d^exclure toujours la nécessité d'une forte éducation technique?
b) Prix de F apprentissage, — G^est qu'il faut g-ag-ner et g-ag-ner tout de suite. L'examen des faits dans lesquels s'exprime la seconde condition matérielle de l'apprentissage : le prix, — plus importante peut-être que la précédente, parce qu'à certains ég*ards elle la conditionne, — ne va-t-il pas nous révéler cette course vers un accroissement du g"ain nécessaire, vers un salaire plus élevé, cette manifestation dans le monde du travail de la poussée universelle? C'est surtout, à propos de l'apprentissag-e, cette entrée caractérisée dans la vie sociale par le choix d'une fonction, qu'une pareille observation peut être féconde.
De fait, se trouve-t-il à Toulouse beaucoup de métiers où, comme autrefois, les parents d'un apprenti consentent à payer une éducation professionnelle? On ne « met )) plus g'uère d'enfant en apprentissag-e, au vieux sens du mot, et ce n'est que dans quelques cas de très rares professions où l'entretien est encore à la charg-e du patron que la famille de l'apprenti effectue un payement. Toutefois, chez les cuisiniers (hôtels, restaurants), où nous avons vu qu'était le plus souvent passé un contrat écrit, le patron reçoit habituellement une somme d'arg-ent. Pour
deux ans d'apprenlissag'e, certaines maisons font payer 5oo francs; d'autres, 4oo francs^ deux douzaines de tabliers et deux douzaines de torchons. Chez les coiffeurs, il est assez peu fréquent qu'un patron log'e et nourrisse son apprenti : on rencontre encore néanmoins un certain nombre d'exceptions. C'est donc, d'une façon g-énérale, surtout dans l'alimentation que, en raison de la nécessité d'une présence presque continue, subsistent ces vieux usag-es. Quant au payement de la seule éducation professionnelle, indépendamment de l'entretien de l'apprenti, il est ég"a!ement très rare. Le coupeur d'une g-rande maison de confection pour hommes me sig^nalait pourtant quelques cas, où l'enfant mis en apprentissag-e de tailleur^ chez un « apiéceur » par exemple, devait fournir au patron, pour sa première instruction, une indemnité-garantie qui ne dépassait g"uère 5o francs, quitte d'ailleurs à recevoir à son tour un salaire au bout de quelques mois. Le directeur d'un garage me citait aussi le fait d'un paysan qui, possédant UQ petit pécule, avait, pour apprendre, payé le droit de séjourner quelque temps à l'atelier. Nous donnons à titre de curiosité cet exemple, qui d'ailleurs montre bien la hantise de ces métiers « d'à-côté )) vers lesquels on se précipite.
Plus fréquemment, l'apprenti ne paie pas et ne touche pas de salaire. Mais ce mode d'apprentissag*e lui-même tend à disparaître, et très peu de métiers toulousains, employant des hommes, le pratiquent encore. On ne peut pas y faire rentrer, en effet, les cas assez nombreux dans les diverses professions où l'apprenti, rétribué dans la suite, ne reçoit aucun paye-
ment durant les premières semaines et quelquefois les premiers mois. Toutefois, comme exemple^ les coifl'eurs, chez qui beaucoup d'apprentis ne sont pas payés. En voici un qui a passé deux ans dans un salon de coiffure ne recevant qu'une gratification de 20 sous le dimanche. Mais c'est surtout dans les travaux de Taig-uille que se rencontrent des apprentissages sans salaire. En premier lieu, il faut citer, comme le plus connu à cet égard, la mode. Pendant les deux ans, aucun payement C'est tout à fait une exception que telle maison qui donne lo francs par mois en entrant. Rarement aussi, quelques apprenties parviennent à obtenir 5, lo ou i5 francs au bout de la première année ou de dix-huit mois. (Le plus souvent, elles ne reçoivent que de légers cadeaux : l'ubans, formes démodées, de la ])art des fournisseurs chez lesquels elles vont réassortir, ou, après six mois, don de la patronne d'un petit chapeau « à retaper », me disait l'une d'entre elles, dans un accès de gaieté rétrospective. D'autres fois, c'est un quart de bonbons au jour de l'an, et encore, comme à cette ancienne ouvrière, aujourd'hui installée depuis quelque temps à son compte, une bague en or, dont elle eut peu de temps après la surprise de voir se transformer la couleur. Détails, qui ont tout au plus valeur de pittoresque, et non, comme dans l'ancienne France, portée sociale, avec l'esprit actuel d'indépendance méfiante et l'incerlitude des relations professionnelles.) Un autre métier féminin, que nous savons important, la lingerie, ne paye généralement pas non plus ses apprenties, ou tout au moins leur salaire est assez réduit. En dehors de quel-
— Toques entrepreneuses qui commencent à donner une g*ratifîcation à la fin des six premiers mois (par exemple, 5 francs par mois)', et à part la g'rande manufacture de chemises d'homme dont nous avons déjà parlé, où toutes les apprenties sont payées en entrant, un certain nombre de ling-ères ne donnent, en effet, rien ou presque rien pendant trois ans, après quoi elles rétribuent prog*ressivement, à partir de 5 francs par semaine. De là justement vient, en partie, qu'on ne trouve plus d'apprenties modistes^, et que les lingères se recrutent surtout à la campag-ne.
Le véritable mode d'apprentissag*e qui tend, en effet, à se rencontrer de plus en plus, et qui s'applique à peu près dans tous les métiers, c^est l'apprentissage payé. Cette tendance, et aussi la pénurie d'apprentis, s'expriment bien dans les annonces fréquentes des journaux, telles que celles-ci, lues dans diverses feuilles locales : « On demande une apprentie modiste payée en entrant ))^ a On demande un apprenti peintre-statuaire payé en entrant », etc. Il faudrait énumérer ici la plupart des professions toulousaines, tant d'hommes que de femmes. Dans la manufacture de chaussures, que nous avons précédemment citée,