BLESSURES DU GLOBE ET DE L'ORBITE PAR ARMES A FEU
complète de l'orcillo droite et une paralysie totale du nerf facial droit. Non seulement la joue et la commissure correspondantes sont tombantes et oscillent pendant qu'il parle, en faisant entendre un bruit de clapotement; mais l'œil reste grand ouvert, par suite de la lagophtalmie paralytique. Lorsqu'on Tinvite à fermer les yeux, les paupières laissent entre elles un intervalle sans jamais pouvoir arriver au contact. Les quelques mouvements qu'il exécute sont uniquement dus à la contraction et au relâchement du muscle releveur de la paupière supérieure, sans que l'orbiculaire y prenne la moindre part. Par suite de la paralysie de ce dernier, la paupière inférieure est éversée, ce qui empêche les larmes d'être excrétées, d'autant plus que déjà ce malade avait antérieurement lecanalicule fendu et cathétérisé pour cause d'épiphora. Malgré cela, le sujet larmoie peu et n'est jamais porté à s'essuyer l'œil lagophtalme. Ici encore il faut expliquer le fait, en admettant que la paralysie totale du facial a pu diminuer le pouvoir sécrétoire de la glande. Notons en terminant que la luette n'était pas déviée.
Le projectile avait été extrait à l'hôpital Beaujon, peu de temps après l'accident, grâce à une intervention qui a consisté à inciser verticalement les téguments parallèlement et à quelques millimètres en avant du pavillon de l'oreille, poursuivre la paroi osseuse antérieure du conduit auditif, parvenir dans la caisse et tomber sur le projectile, profondément implanté dans le rocher à près de 5 centimètres, fait d'ailleurs établi antérieurement par la radiographie. Six semaines plus tard, comme la caisse et les cellules mastoïdiennes étaient en suppuration, on intervint à nouveau par la trépanation de l'apophyse mastoïde et, depuis lors, c'est à peine si une petite goutte de pus sort de temps à autre par le conduit auditif.
On voit par là que le projectile n'avait pas pénétré plus profondément dans le rocher ou le crâne et que la lésion a dû se borner à intéresser le canal de Fallope, les osselets de la caisse, peutêtre aussi le lima(jon. Comme le malade n'a jamais eu des signes de vertig-e de Ménière, il est à présumer que les canaux semicirculaires n'ont pas été touchés. Toujours est-il qu'à part son lagophtalmos, sa surdité monolatérale et la paralysie faciale, il jouit d'une bonne santé.
Nous insisterons sur le fait significatif que ce malade^ qui," depuis six mois, a la cornée constamment découverte et exposée à l'air, aux poussières et aux intempéries atmosphériques de toutes sortes, n'offre pas la moindre lésion de cette membrane ; alors que notre premier malade, très rapidement avec une lagophtalmie bien moins prononcée, mais compliquée de paralvsie de la cinquième paire, eut une kératite ulcéreuse hypopyonique.
PANAS. 5
ÉTUDES DE CLINIQUE OPHTALMOLOGIQUE
Déjà, Claude Bernard avait établi ce parallèle, en A^ue de montrer que le trijumeau^ ainsi que le voulait Magendie, jouissait d'un pouvoir trophique sur Foeil. Depuis lors, des objections furent faites à cette doctrine, aussi bien de la part des neurologues que des ophtalmologues, parmi lesquels il nous suffira de citer Sneilen.
Pour expliquer la variabilité des complications oculaires, les physiologistes avaient cherché à établir que le véritable centre trophique, dont Fintégrité importait, était le ganglion semilunaire ; que, dès lors, toute paralysie nucléaire ou radiculaire, et en tout cas postérieure à ce ganglion, était compatible avec Tintégrité de Toeil ; alors que la destruction de ce ganglion, ou une lésion située plus avant, devenait susceptible de complications. D'autres ont pensé que ce qui expose surtout aux complications oculaires dérive moins de la paralysie du nerf que d\in processus irritatif ou inflammatoire, dont Toeil est le siège comme pour Fherpès fronto-nasal, dit encore ophtalmique.
Il est certain que cet ordre de considérations essentiellement chniques mérite d'être sérieusement retenu comme ayant un grand fond de vérité.
Toujours est-il qu'aujourd'hui le jugement à porter sur cette question comporte l'examen des résultats opératoires des chirurgiens généraux qui n'ont pas craint de pratiquer l'ablation du ganglion de Gasser, dans les cas de névralgies rebelles du trijumeau.
Gérard Marchand ( i ) ayant excisé le ganglion ne vit survenir, deux ans plus tard, aucune complication du côté de l'œil.
D'après Turner et Ferrier (2), une action trophique du ganglion de Gasser ou de la branche ophtalmique de Willis n'existerait pas. Pour eux, une lésion neuro-paralytique de l'œil résulte d'un processus irritatif, que celui-ci ait pour siège le tronc du nerf, la branche ophtalmique, ou les racines intramédullaires de la cinquième paire. De son côté, Fedor Krause (3), ayant eu à extirper cinq fois le ganglion de Gasser chez l'homme, dit n'avoir jamais constaté le moindre trouble trophique du côté de la cornée, alors même qu'il s'est dispensé de tout moyen de protection
(1) Gerabd Marchand, Bull. Soc. de chir., 1900, p. 819.
(2) Turner et Ferrier, Br//. med. Journ.j 1895, nov. 23.
(3) Fedor Krause, Miinch. Med. Woch., 1895, p. 602.
BLESSURES DU GLOBE ET DE l'oRBITE PAR ARMES A FEU 67
du globe. Ce qu'il admet seulement, c'est que les surfaces anesthésiées à la suite de cette opération offrent moins de résistance aux agents irritants et infectieux venus du dehors, en même temps que la guérison des lésions qui en résultent devient plus traînante et plus longue à se réaliser. Il nous semble, d'après ces dernières considérations de Krause, que la protection de l'œil s'impose pour quiconque veut se mettre à l'abri des lésions oculaires, lesquelles, nous le savons, peuvent être des plus graves. Pour cela, le moyen le plus simple et le plus efficace réside pour nous dans la suture médiane des bords palpébraux sur une étendue de 5 à lo millimètres au plus. Le tout se réduit à deux coups de ciseaux intéressant la lèvre postérieure du rebord palpébral et à l'application de deux points de suture. Une fois la guérison obtenue, il suffira de couper le petit pont anastomotique par le milieu, sans qu'il subsiste la moindre trace cicatricielle. Depuis que nous avons adopté cette pratique, aussi bien dans la lagophtalmie que dans les cas de paralysie anesthésique de la cornée, nous n'avons jamais eu à enregistrer le moindre accident du côté de l'œil. Nous pensons que la même conduite serait profitable, comme moyen préventif des lésions cornéennes, dans l'herpès ophtalmique.
Aux trois faits qui nous sont personnels, nous ajouterons rindication de deux autres dus l'un à Morton ( i ) et l'autre à Goldschmidt (2).
Dans le premier, l'individu avait reçu une balle de pistolet qui a pénétré au-dessus du bord inférieur de l'orbite gauche, plus exactement 3 centimètres au-dessous du trou sous-orbitaire . La mort en a été la suite, et à l'autopsie on constata la fracture du vomer et la déchirure du nerf olfactif. La balle avait pénétré dans le corps du sphénoïde, déchiré le nerf optique gauche dans son canal pour s'arrêter dans l'épaisseur de la corne frontale de l'hémisphère gauche.
Dans l'observation de Goldschmidt, il s'agissait, comme chez notre malade, d'un coup de revolver reçu dans la bouche ; il en est résulté une lésion de l'œil droit, consistant dans une paralysie totale de l'oculo-moteur, avec décollement de la rétine ; nombreux flocons sanguins dans le vitré, et rétrécissement (hi
(1) Morton, Amer. Joiirn. of Opht., 1894, p. 147.
(2) GoLD&CHMiDT, W'ien. Med. Woch., n° 7, }>. 198.
ÉTUDES DE CLINIQUE OPHTALMOLOGIQUE
champ visuel pour la lumière. Quatorze jours plus tard, le malade se plaignait de douleurs vives dans le membre inférieur gauche devenu le siège d'une paralysie prononcée. Pour expliquer l'apparition tardive de la monoplégie, l'auteur suppose qu'on a eu affaire à une hémorragie consécutive ou à une diffusion de Thématome primitif. Pour nous, cette dernière hypothèse nous paraît peu acceptable, étant donnée la distance qui sépare le nerf delà troisième paire, situé à la base du cerveau, du sillon de Rolando, siège des centres moteurs du membre inférieur.
Je mentionnerai, à cause de son grand intérêt, l'observation du P^ Henschen : coup de revolver tiré sur l'un des côtés du crâne et où le projectile, après avoir traversé en diagonale la partie supérieure des deux hémisphères, s'est logé superficiellement au niveau de la cissure calcarine, ainsi que l'a établi très nettement l'examen radiographique.
Bien que le malade n'eût présenté jusque-là aucun accident grave, et que la vision fût intacte des deux côtés, on est intervenu chirurgicalement pour extraire la balle. Il n'en est résulté aucune complication, si ce n'est une hémianopsie homonyme classique des plus nettes dans le champ visuel binoculaire du côté opposé.
Cette hémianopsie post-opératoire, complète d'abord, a été en diminuant, au point que le malade a fini par recouvrer l'état physiologique. L'auteur explique l'apparition de cette hémianopsie par une lésion de la [surface de la substance encéphalique due aux manœuvres d'extraction. Toujours est-il que l'hémianopsie post-opératoire a disparu progressivement, grâce à la réorganisation de la partie lésée.
Des troubles fonctionnels aussi nets que l'hémianopsie qui précède sont rarement observés, et souvent masqués par des complications bien autrement graves, telles qu'un coma prolongé, ou des signes méningitiques.
Tout récemment, février 1901, Anderson Critchett a communiqué, à la Société d'ophtalmologie du Royaume-Uni, l'observation d'un officier qui, après avoir reçu une balle sur le côté droit du crâne, à la région occipitale, perdit immédiatement la vue des deux yeux, et ce n'est qu'une demi-heure après que survint du coma, dont la durée n'a pas été moindre de huit jours.
BLESSURES DU GLOBE ET DE l'oRRITE PAR ARMES A FEU 69
Vers le quinzième jour de raccident, le malade accusa le retour de la perception lumineuse, et lorsque Critchett le vit pour la première fois, les pupilles réagissaient à la lumière et à la convergence, le fond des yeux était normal et V = ^, permettant à
celui-ci de lire couramment le n*^ i Jseger, bien qu'affecté d'une hémianopsie homonyme dans la moitié inférieure des champs visuels. Critchett pense que la balle a dû traverser la partie antérieure de la circonvolution occipitale moyenne droite, blessant dans sa trajectoire les deux cunéus, droit et gauche. La perte subite de la vision reconnaîtrait, d'après lui, une parésie temporaire par contusion des centres visuels. La rapidité avec laquelle survint le coma montre qu'il y eut extravasation sanguine abondante, laquelle, ajoutée à la lésion due à la balle, expliquerait l'hémianopsie inférieure. Dans la discussion qui s'en est suivie. Page dit avoir publié un cas à peu près identique dans la Lancet, et Fisher cite deux autres semblables.
Le temps n'est pas éloigné oi^i certains auteurs avaient la prétention, Bouchut en tète, d'établir le degré de gravité des lésions traumatiques du cerveau, par l'examen ophtalmoscopique, désigné à l'époque sous le nom pompeux de cérébroscopie rétinienne.
Dans une communication que j'ai faite à l'Académie, en 1876 (Bulletin de V Académie, 22 février 1876), je me suis élevé contre une pareille prétention et je citais, entre autres exemples, le cas suivant :
Un homme voulant se suicider se tira un coup de revolver de gros calibre sur la région frontale droite. Pendant les quelques jours qu'il a survécu dans une sorte de coma permanent, interrompu de temps à autre par du délire s'accompagnant de fièvre d'origine méningitique, je l'ophtalmoscopisais chaque jour, sans que j'aie pu remarquer la moindre altération pathologique du côté de la papille et de la rétine. Cela ne m'empêcha pas de porter un pronostic des plus graves, ce qui fut confirmé, d'ailleurs, par la mort rapide du blessé. L'autopsie me révéla que le projectile avait traversé l'hémisphère d'avant en arrière, dans la direction du ventricule latéral, dont l'extrême limite occipitale a servi de barrière. Le ventricule, ainsi que l'espace sous-arach-
ÉTUDES DE CLINIQUE OPHTALMOLOGIQUE
noïclien, étaient remplis de sérosité citrine, louche, provenant du processus méningo-encéphalitique mortel.
En fait d'autres localisations pouvant faire présumer du point lésé du cerveau par la balle, nous ne ferons que mentionner les paraplégies, monoplégies, hémiplégies, toutes croisées et qui témoignent du siège rolandique de la lésion. L'aphasie nous ramène vers la troisième circonvolution frontale ascendante dite de Broca, l'amnésie et ses différentes formes du côté de la circonvolution temporale, et ainsi pour le reste. Mais, actuellement, il faudra, dans tous les cas, s'adresser à la radiographie qui, au point de vue de l'intervention opératoire, fournira les indications les plus précises.
C'est ce qui découle du travail important, à plusieurs titres, du Ed. Laval (i), relatif à 20 cas de projectile logé dans le crâne, parmi lesquels 8 fois celui-ci avait un siège intracérébral et 12 fois extracérébral. Pour les premiers, on est intervenu 6 fois avec 5 succès, en tant qu'extraction du projectile, et 1 insuccès, celui de Reynier, où il n'a pu le saisir avec la pince après l'avoir senti, ce qui l'a conduit à en abandonner la recherche. Parmi les 12 projectiles n'ayant pas intéressé le cerveau, 9 fois le chirurgien a tenté l'extraction ; il n'y a eu qu'un échec à enregistrer, celui d'un homme qui, 6 ans auparavant, avait reçu à 4 centimètres du bord externe de l'orbite droite, une balle de revolver ayant déterminé de la céphalée, une cécité bilatérale et des troubles moteurs oculaires. Le siège du projectile, dans les 8 cas à résultat positif, a beaucoup varié : Vertex (Lucas), pli courbe (Henschen et Lennander), le rocher au niveau de l'oreille interne (Péan), selle turcique (Péan), apophyse crista-gaUi (Doyen), fosse temporale (Tuffier) et fosse orbitaire (Tuffier). Généralement, la balle siégeait entre la dure-mère et le cerveau, plus rarement entre la dure-mère et la table interne de l'os.
Le projectile était 9 fois extracranien ; 7 fois il s'était logé à la face, et son extraction tentée 5 fois a donné 4 succès. Ce sont les deux observations de Tuffier, l'une relative au maxillaire supérieur, l'autre à la région parotidienne, celle de Mauclaire, où il s'agissait de l'ethmoïde, et une de Reynier concernant la fossette lacrymale. Deux fois la balle siégeait à la partie anté-
(1) Ed. Laval, Gaz. hebd de méd. et dechir., 1900, p. 5i()
BLESSURES DU GLOBE ET DE l'oRBITE PAR ARMES A FEU 7I
rieure de la colonne cervicale, d*où elle a pu être extraite par Kïittner et Cl. Lucas. Nous citerons en terminant une dixième et dernière observation, appartenant à Bergmann, relative à un malade trépané inutilement et chez lequel, grâce à la radiographie, on a pu extraire le projectile logé, non, comme on Tavait supposé, dans le crâne, mais dans le sinus maxillaire.
En définitive, sur 3o observations, avec 21 interventions faites après examen radiographique, le projectile a pu être extrait 19 fois, ce qui plaide grandement en faveur de la radiographie, grâce à laquelle on parvient, en outre, à distinguer les cas où rintervention serait inutile et dangereuse, ainsi que le dit Laval.
Dans une discussion mémorable à la Société de chirurgie de Paris (7 nov. 1900), la majorité des membres présents a exprimé Tavis que la meilleure conduite à tenir dans les blessures du crâne par projectile, celles par balles de revolver, les plus fréquentes de toutes, peut se formuler ainsi : Prévenir avant tout Finfection tant primitive que consécutive du trajet de la plaie, dont on élargira et régularisera Torifice d'entrée pour pouvoir extraire les esquilles osseuses, le projectile lui-même et ses éclats supposés à la portée de l'opérateur; puis drainer, laver et panser la région aussi antiseptiquement que possible. Une fois la cicatrisation obtenue, ne pas intervenir tant qu'il ne survient pas d'accidents, vu que de pareils projectiles peuvent être tolérés, alors même qu'ils sont dans le cerveau, pendant fort longtemps, jusqu'à 10 ans (Monod). Dans le cas contraire, en s'aidant de la radiographie, on procéderait en temps utile à l'extraction du projectile, avec d'autant plus de succès que le malade ne sera plus sous le coup du choc traumatique primitif. Comme on le voit, c'est la temporisation raisonnée, et au besoin armée, qui a prévalu dans cette discussion.
L'observation clinique suivante mérite une mention à part, à cause de son grand intérêt et de l'intervention opératoire, toute particulière, à laquelle nous avons été conduit.
Obs. — Une jeune fille de 47 ans, saine et bien constituée, reçoit au niveau de la région sourcilière droite, à bout portant, un coup de revolver chargé d'une balle de 8 millimètres. 11 n'y a pas eu de perte de connaissance, mais il survint aussitôt une forte exopbtalmie sans ecchymose apparente des paupièr^^s, ni le premier jour, ni plus tard. Cet état s'accompagna de douleurs vives orbito-craniennes, qui per-
ÉTUDES DE CLINIQUE OPHTALMOLOGIQUE
sistèrent pendant les premiers mois de l'accident, pour s'espacer plus tard, mais avec recrudescence et augmentation de l'exophtalmie aux époques des règles. La vision déficiente de ce côté dès le moment de l'accident ne s'est perdue tout à fait qu'à la fin des deux premières années, époque à laquelle elle a cessé de distinguer de l'œil droit, le jour de la nuit. Jamais, elle n'a accusé de photopsies, ni aucun symptôme subjectif. Quant à l'œil gauche, il est absolument normal.
Etat acliiet. — Paupière supérieure complètement paralysée et tombante, sillonnée par de nombreuses varicosités qui trahissent une gène de la circulation orbitaire. Rien à la paupière inférieure. L'orifice de pénétration de la balle est situé au milieu du rebord orbitaire supérieur. 11 existe là un léger enfoncement cicatriciel qui n'ofire rien de particulier. Conjonctive tarsienne et bulbaire injectée et infiltrée, surtout en bas où il existe du chémosis charnu. Strabisme externe, avec intégrité de l'abducens correspondant, alors que les trois autres muscles droits, le supérieur, l'interne et l'inférieur, y compris le muscle petit oblique, sont entièrement paralysés. De là résulte que la malade se trouve privée de tout mouvement d'élévation, d'adduction et même d'abaissement, car le faible degré d'abaissement qui subsiste se traduit surtout par un roulement du globe sur l'axe antéro-postérieur, témoignant de l'intégrité du muscle grand oblique. La pupille est moyennement dilatée et privée de tout mouvement réflexe, tant direct que consensuel, sous l'influence de la lumière et de la convergence. Il découle de là que l'oculo-moteur droit est entièrement paralysé, mais non le moteur oculaire externe ni le pathétique. Cornée normale et transparente; humeur aqueuse, cristallin et vitré diaphanes. Disque optique atrophié avec veines plutôt engorgées et flexueuses ; artères réduites. Au-dessous de la papille, déchirure en croissant de la choroïde, mesurant deux diamètres papillaires dans sa partie la plus large, avec fond blanc nacré et bords pigmentés. Volume de l'œil normal. Tonus normal. Lorsqu'on tient les paupières ouvertes, on suit la coque sclérale jusque près de l'équateur. De plus le globe est réductible, preuve qu'il n'existe pas derrière de tumeur ni aucun corps dur pouvant expliquer l'exophtalmie prononcée. De même, on ne perçoit ni souffle, ni susurrus, ni trille pouvant faire croire à l'existence d'un anévrisme rétro-oculaire ou crânien traumatique. Pour expliquer l'exophtalmie persistante, on ne saurait donc invoquer qu'une cellulite orbitaire chronique hypertrophiante, avec gêne de la circulation veineuse de l'orbite, ce dernier élément prenant surtout de l'importance à l'époque de chaque flux menstruel. La sensibilité delà cornée, de la conjonctive et de la peau palpébrale est conservée, preuve que la cinquième paire n'a pas été touchée.
Ce qui préoccupe surtout la malade, c'est la diflormité l'empêchant de gagner sa vie comme domestique, fille de magasin ou doreuse de on état, et c'est pour cela qu'elle s'est fait admettre à l'Hôtel-Dieu.
J ophthâlm:..
BLESSURES DU GLOBE ET DE l'oRBITE PAR ARMES A FEU 73
D'après des conseils qui lui furent donnés ailleurs, elle vint dans le but de subir l'énucléation de cet œil, pour lui permettre la prothèse.
Partant de l'idée qu'une intervention conservatrice ayant pour but de remédier à l'exophtalmie et au ptosis de la paupière supérieure était de beaucoup préférable, nous avons tenu à nous rendre compte du siège exact du projectile et à déterminer si la balle était restée enclavée dans l'orbite, ou s'était acheminée plus loin, vers la cavité crânienne. L'examen radioscopiquc fait par le Lacaille a démontré que le projectile se trouvait en effet dans cette dernière cavité, dans la direction du lobe temporo-pariétal droit, en arrière du sillon de Rolando. Faute d'une seconde épreuve perpendiculaire, il devint impossible de préciser , 'la profondeur occupée par la balle. Ce qui est certain, c'est que ni primitivement ni plus tard, pendant les 3 années qui se sont écoulées depuis l'accident, il n'est survenu de troubles sensitivo-moteurs du coté des membres.
Etant assuré que le projectile n'était pas dans l'orbite, et pour conserver dans un but esthétique le globe, nous procédâmes, sous le chloroforme, à l'avancement musculaire des trois muscles droits paralytiques ; après quoi, l'exophtalmie s'amenda au point que le globe cessa d'être fixé en abduction, pour occuper désormais l'axe de l'orbite en même temps que l'exorbitisme s'est amendé.
Chose à noter, le muscle droit interne paralysé a recouvré par la suite une partie de sa contractilité, qui fait que la pupille converge de '2 à 3 millimètres ; alors que les mouvements d'élévation et d'abaissement font encore totalement défaut, à part l'action du grand oblique qui subsiste bien entendu comme avant.
Pour ne rien omettre, je signalerai certains troubles de l'œil opéré survenus au début et qui me paraissent s'expliquer par la compression du bandage ouaté sur l'œil en protrusion, par suite de l'inilammation chronique du paquet graisseux orbitaire devenu plus volumineux et plus dense. Toujours est-il que la malade a accusé des douleurs locales vives par compression, en même temps que nous constations le surlendemain l'anesthésie tactile de la cornée, s'accompagnant de nébulosité du parenchyme et d'exfoliation de l'épithélium au centre. Grâce à l'application de compresses chaudes évaporantes et d'instillations d'atropine, tout est rentré rapidement dans l'ordre de ce côté, et lorsque la malade a quitté l'hôpital, l'exophtalmie était réduite et l'œil gardait sa position statique correcte.
Comme le ptosis avec induration de la paupière supérieure subsistait, bien qu'à un degré moindre, nous recommandâmes à la malade de revenir plus tard à l'Hôtel-Dieu afin de subir l'opération du ptosis dit acquis.
NOUVELLE CONFIRMATION CLINIQUE DE LA RÉELLE VALEUR DE L OPÉRATION RILATÉRALE DU STRA- BISME CONCOMITANT INTERNE ET EXTERNE.
Lors de notre communication à FAcadémie de médecine (i), j'exposais les résultats obtenus par notre méthode chez 220 sujets, dont 210 strabiques convergents et 10 divergents. Nous affirmions que, dans les 210 convergents, nous avions obtenu 180 redressements complets et immédiats et 3o où il subsistait, au moment du départ des malades, de Thypocorrection ou une faible hypercorrection qui, nous le supposons, ont dû disparaître, à en juger par le fait que depuis lors jusqu'à aujourd'hui, aucun ne s'est représenté à la clinique de l'Hôtel-Dieu se plaignant d'une difformité persistante. Sur les 10 strabiques divergents, le recul des externes avait suffi dans 8 cas relativement légers, tandis que chez les 2 autres, pour obtenir le redressement complet, nous avions jugé à propos de pratiquer dans une même séance la lénotomie des droits externes et l'avancement capsulaire des internes. Le résultat fut également définitif et parfait.
Le professeur John Roosa (2) a communiqué à la Société médicale de New- York la statistique de 36 cas de strabisme convergent opérés par cette méthode (élongation et ténotomie bilatérale d'emblée), plus 4 cas antérieurs, ce qui fait un ensemble de 4o, sans compter deux autres ultérieurs. Total : 42.
(1) Séance du 3 juillet 1898 et Archives d'ophial., 1898, t. XVIII, p. 4oi.
(2) J. Roosa, The Post gradiiate Monthli/ Joarn. of Med. and Surgery, 1900, vol. XV, n» 3, p. 309.
CONFIRMATION CLINIQUE DU STRABISME CONCOMITANT
Les résultais obtenus ont été : 38 redressements parfaits, 2 souscorrections et 2 surcorrections légères appelées sans doute à se modifier favorablement par la suite. Ajoutons que la plupart des opérés de Roosa ont été suivis un an et plus, en sorte que ces résultats peuvent être envisagés comme définitifs. L'auteur, clinicien expérimenté, en conclut qu'il s'agit là d'un progrès réel sur tout ce qui se faisait antérieurement, alors qu'on suivait les errements opératoires de de Gnefe,qui ne s'attaquait qu'exceptionnellement aux deux yeux à la fois, sous prétexte qu'il fallait soi-disant doser la ténotomie. Il insiste sur le peu de fondement de la crainte de certains confrères de provoquer de la sorte une surcorrection permanente. Non seulement cela n'a pas lieu, mais, en supposant que cela puisse arriver dans un très petit nombre de cas, rien n'empêcherait, dit-il, de recourir plus tard à une intervention ultérieure correctrice.
Lagrange, à la séance du 3o novembre 1901 de la Société de Médecine et de Chirurgie de Bordeaux, a communiqué deux cas de strabisme concomitant interne de 3o° et /Jo*^ guéris avec prompt retour à la vision binoculaire par la double ténotomie d'emblée. En attendant de nouvelles adhésions à notre méthode, nous croyons utile de publier la statistique suivante telle qu'elle a été établie par notre chef de clinique, le D'' F. Terrien.
Celle-ci comprend un ensemble de G8 opérations, dont 58 pour strabisme convergent et 10 pour strabisme divergent. Afin que la démonstration soit plus claire et moins fastidieuse pour le lecteur, nous résumerons sous forme de tableaux succincts les faits qui s'y rattachent, en commençant par ceux plus nombreux qui ont trait au strabisme convergent.
Strabisme convergent (Nombre de cas, 58).