DES CAUSTIQUES, DÉCÈS A LA SUITE DE PIITIIISIE
Mma F., vingt-sept ans, veuve avec quatre enfants, blonde, grasse, lymphatique, tissus mous, a eu des abcès aux seins en nourrissant deux de ses enfants ; à la suite de ces abcès il est resté une induration à une partie de la glande mammaire gauche. Le dernier enfant à deux ans.
Il y a trois mois et demi, c'est-à-dire en août 1867, elle n'avait que l'induration dont nous venons de parler, ne présentant d'autre inconvénient qu'une légère douleur à la pression. Elle s'adressa à un médecin qui s'annonce à la quatrième page des journaux politiques. Il lui appliqua son emplâtre dont la base est le sulfure rouge de mercure. Pendant trois mois et demi l'emplâtre caustique fut renouvelé deux fois par semaine, soit environ trente emplâtres.
Les emplâtres déterminèrent d'abord l'ulcération de la peau, puis la glande mammaire fut mise à découvert, de telle sorte qu'il en résultait une large ulcération cancéreuse avec douleurs lancinantes et odeur caractéristique.
Les emplâtres provoquaient de violentes douleurs, la malade eut mal aux gencives et aux dents.
Quand la malade est venue me consulter le 8 novembre 1867, la glande mammaire était mise à nu dans sa moitié inférieure, la tumeur était grosse comme le poing, dure, bosselée, douleurs lancinantes, il y avait aussi deux ganglions engorgés dans l'aisselle.
Le mal est donc arrivé à la seconde période et cela avec une constitution lymphatique et peut-être scrofuleuse, les chances de succès ne sont pas très nombreuses.
Le 8 novembre 1867, j'appliquai le caustique de Vienne sur la partie non ulcérée de la tumeur, puis la pâte caustique sur le tout.
Il a fallu dix applications pour détruire la tumeur, la malade a même, pour les deux dernières, laissé le caustique toute la nuit, prétendant que le cataplasme lui occasionnait plus de douleurs.
Le 26, l'élimination de l'eschare laisse une belle plaie à découvert, le grand pectoral a été entamé, mais très superficiellement.
Réunion au moyen de bandelettes collodionnées.
Le 20 décembre, cicatrisation linéaire magnifique.
En février 1868, à la suite d'un refroidissement contracté au bal, survint un engorgement glandulaire assez considérable dans l'aisselle du côté droit. Je prescrivis des frictions avec la pommade d'iodure de plomb et des cataplasmes émollient3. Cet engorgement disparut rapidement.
J'ai perdu cette dame de vue.
Qu'est-il arrivé ensuite? je ne pus me renseigner convenablement. Toujours est-il qu'en 1869 elle fut affectée de dépérissement; comme elle n'avait pas été reconnaissante, elle n'a pas osé me demander. Selon ce que m'a dit sa mère, elle a succombé à la suite de phthisie pulmonaire.
OBSERVATIONS
La cicatrice ne s'est pas ouverte.
J'aurais pu placer ce fait au nombre des guérisons du cancer, mais il restait un doute dans mon esprit, en ce qui concerne la maladie qui a déterminé la mort.
OBSERVATION VI. — Cancer de la mamelle gauche, deux opérations
PAR LE BISTOURI SUIVIES DE RECIDIVES IMMÉDIATES; EMPLOI DES CAUSTIQUES, RÉCIDIVE APRÈS TROIS ANS ET DEMI DE BONNE SANTÉ.
M'"» V., quarante-cinq ans, de Houtain-l'Évêque, forte constitution, a été opérée il y a deux ans par un célèbre chirurgien ; récidive immédiate ; opération nouvelle il y a un an, et récidive à côté de la cicatrice.
Cette personne ne voulut plus se soumettre à l'opération par le bistouri. Elle vint me trouver, je consentis à l'opérer par les caustiques, dans le seul but de prolonger son existence et non avec l'espoir de la guérir définitivement, attendu que ces récidives étaient de nature à faire supposer une grande prédisposition au cancer.
Le 12 décembre 1867, application des caustiques et continuation les cinq jours suivants. Six applications ont suffi.
Après la chute de l'eschare, la malade retourne chez elle, la cicatrisation marchait régulièrement, la santé générale était satisfaisante, quand elle reçut la nouvelle de la mort de son père. Cet événement produisit chez elle une perturbation générale et arrêta le travail cicatriciel; ce ne fut qu'un retard, le 5 février 1868 le travail de cicatrisation était achevé.
Elle resta trois ans et cinq mois parfaitement tranquille, on la croyait définitivement guérie, elle avait joui d'une parfaite santé et avait acquis de l'embonpoint, quand le mal reprit le dessus; il y eut récidive sur différents points, toute opération devenait inutile, la dyscrasie s'établit et elle succomba en mai 1872.
Ce cas pourrait être considéré comme un succès pour les caustiques, puisque la malade a joui de trois ans et demi de repos et de bonne santé.
OBSERVATION VII. — Cancer de la mamelle droite, opération par lé bistouri a Louvain, récidive le sixième mois, emploi des caustiques, trois ans de bonne santé, récidive.
M110 V., quarante-deux ans, de Amersfort (Hollande), tempérament lymphatique sanguin, a été opérée à Louvain il y a neuf mois. Récidive après six mois, nombreuses petites tumeurs autour de la cicatrice et dans l'aisselle; sous le bor*d du pectoral il y a un ganglion squirrheux du volume d'une noix.
Le 26 février 1868, application du caustique de Vienne sur toutes les petites tumeurs, puis de pâte caustique, deux applications sur les petites tumeurs, quatre sur les ganglions.
Le 5 mars, chute de l'eschare des petites tumeurs, le 7, chute de celle des
OBSERVATIONS
ganglions, l'appétit se rétablit. Fin mars, la cicatrisation est très avancée, elle est complète le i5 avril. Le 25 retour chez elle.
Il est évident qu'une affection si avancée et si étendue ne laissait que très peu de chances de guérison; aussi cette malade a-t-elle succombé en mai 1872, c'est-à-dire quatre ans après l'opération par les caustiques; elle a donc joui de trois ans et quelques mois de bonne santé, tandis que l'opération par le bistouri, pratiquée dans des conditions infiniment meilleures, ne lui avait laissé que quelques mois de répit.
OBSERVATION VIII. — Squirrhe du sein droit, deuxième période,
EMPLOI DES CAUSTIQUES, RÉCIDIVE
M1,e D., de Hove, quarante-cinq ans, tempérament lymphatique, est atteinte de squirrhe du sein droit, de deux ans de durée, deuxième période, traînée de vaisseaux lymphatiques engorgés vers l'aisselle, aboutissant à des ganglions squirrheux. Douleurs lancinantes depuis dix mois. Les organes internes paraissent intacts.
Le ier avril 1868, application des caustiques, dix applications.
La tumeur principale située à la partie externe de la glande mammaire avait 6 centimètres d'épaisseur, mais la glande entière, étant parsemée de noyaux squirrheux, devait être enlevée en totalité, ainsi que les ganglions axillaires.
Les chances de succès sont peu nombreuses, le mal est trop avancé.
Le 21 avril 1868, élimination de l'eschare, la plaie est belle, le néoplasme est enlevé en totalité. Réunion au moyen de bandelettes collodionnées. Le 25, les lèvres de la plaie sont à 1 centimètre de distance.
La cicatrisation marche régulièrement, le 20 mai elle est achevée.
Le 29 mai, la malade retourne chez elle, parfaitement guérie en apparence.
Pour les statisticiens qui ne suivent pas les malades dans le cours de leur existence après l'opération, ceci serait un succès, la malade est sortie guérie, l'opération a parfaitement réussi. Il n'en était rien cependant.
Le 3o avril 1869, l'opérée se représente avec un commencement d'engorgement de plusieurs ganglions axillaires et sus-claviculaires jusque près du sternum. La main et le bras sont légèrement œdématiés.
La malade est perdue, le cancer se généralisa et elle succomba le 26 septembre 186g.
OBSERVATION IX. — Cancer ulcéré de la mamelle gauche, deuxième
PÉRIODE BIEN AVANCÉE, EMPLOI DES CAUSTIQUES, GUÉRISON DE CE CÔTÉ, L'AUTRE SEIN DEVINT MALADE, GÉNÉRALISATION DE LA MALADIE.
MmB F., quarante-sept ans, demeurant à Fontaine-l'Évêque, bonne constitution, maigre, cheveux noirs, est atteinte de squirrhe au sein gauche, deux ans de durée, la partie la plus saillante est ulcérée depuis trois mois, il y a un ganglion engorgé à la partie antérieure de l'aisselle, douleurs lancinantes, l'ulcère cancéreux saigne au moindre contact. Les organes essentiels fonc-
OBSERVATIONS
tionnent régulièrement. Le bras gauche est quelquefois engourdi. Cette circonstance m'a fait hésiter. Mais le désir de soulager l'a emporté, malgré le peu de chances de succès que le cas présentait.
En conséquence, le 14 avril 18G8, application du caustique de Vienne sur les parties non ulcérées, puis de pâte caustique.
Six applications suffirent à cause de la maigreur de la malade.
Le 26, élimination de l'eschare, il reste quelques points douteux, réapplication partielle de la pâte caustique.
Le 2 mai, chute de l'eschare, réunion partielle, il reste un écart assez grand entre les lèvres de la plaie.
L'appétit et le sommeil sont rétablis, la santé se consolide, la maigreur fait plice à un certain embonpoint.
Le 22 juin, la plaie est presque cicatrisée, départ.
Elle revint quinze jours après, la plaie est entièrement cicatrisée.
Ce serait encore un succès pour les statisticiens qui ne considèrent que l'opération et non les suites éloignées.
Le 2 novembre, la malade vint m'annoncer qu'à la suite d'un violent effort, l'autre sein s'est tuméfié ; l'exploration permet de constater l'existence d'un squirrhe déjà assez volumineux, bosselures, douleurs lancinantes.
La santé de la malade commence à en souffrir.
L'infection générale ne tarde pas à s'établir et cependant la cicatrice reste intacte.
La malade succomba en avril 186g, saturée de matière cancéreuse.
Chez cette malade, la diathèse concéreuse n'existait pas primitivement, elle ne s'est développée qu'à la longue par infection. De sorte que si l'on avait fait l'opération au moment opportun, il est très probable qu'on aurait sauvé cette infortunée. Laisser marcher une affection cancéreuse pendant deux ans, c'est vouer la malade à une mort certaine, surtout s'il s'agit d'un encéphaloïde.
Dans quelques squirrhes fibreux à marche lente, il peut se faire que l'affection reste localisée pendant deux ans et plus, mais c'est l'exception. Il importe donc au plus haut degré d'opérer de bonne heure, nous reviendrons sans cesse sur ce précepte.
OBSERVATION X. — Squirrhe énorme du sein droit, deuxième période,
EMPLOI DES CAUSTIQUES, CICATRISATION DE LA PLAIE; ENGORGEMENT DU BRAS, DOULEURS ATROCES, GANGRÈNE DES DOIGTS, DÉSARTICULATION DU BRAS, DÉCÈS.
Mlle S., cinquante-trois ans, de Namur, forte constitution, embonpoint considérable, porte depuis environ deux ans au sein droit un squirrhe d'un volume énorme, se prolongeant jusqu'au fond de l'aisselle, le bras est légèrement œdémateux avec engourdissement des doigts. Il y a donc une légère compression du plexus.
Au reste, sa santé était très bonne et son courage en proportion. Elle s'était déjà adressée à différents chirurgiens qui ont refusé de l'opérer; je fis comme
OBSERVATIONS
les autres, je refusai d'abord ; mais elle y mit tant d'insistance, disant que c'était inhumain de laisser périr une pauvre femme sans tenter au moins un moyen de guérison, que je cédai enfin à ses sollicitations ; mais avant tout je lui exposai la gravité de la situation et l'engageai à consulter sa famille et d'autres chirurgiens. Elle revint quelques jours après en disant qu'elle était décidée à en courir la chance.
En conséquence, application des caustiques le 10 juillet 1867, et les jours suivants, vingt-quatre applications ; la tumeur principale fut complètement enlevée, je poursuivis la tumeur axillaire jusque près de l'articulation et du plexus. Pendant les applications de caustique, le bras se tuméfia davantage et les douleurs dans tout ce membre augmentèrent considérablement. Les douleurs occasionnées par le caustique étaient insignifiantes à côté de celles du bras, elle souffrait moins pendant l'action du caustique.
La plaie se cicatrisa rapidement, mais la tuméfaction et les douleurs du bras augmentèrent progressivement au point de devenir insupportables. Elle réclama l'amputation à cor et à cri.
Je réunis quelques confrères pour leur soumettre le cas. MM. les docteurs A. Uytterhoeven, Mercier, Vanholsbeck, Lequime fils, Charon.
État de la malade le 16 octobre : la plaie est cicatrisée, le bras est volumineux, les douleurs sont intolérables, les ganglions du creux sus-claviculaire ne sont pas engorgés, le mal paraît limité à l'aisselle, il n'y a pas de commencement de dyscrasie, elle nous supplie de l'amputer ou de lui donner un couteau à amputation pour pratiquer elle-même l'opération.
Consultations le 10, le 1 1 et le 12.
Le 10, la gangrène se manifeste à l'extrémité du petit doigt, le 11, à l'annulaire.
Tous nous sommes d'avis qu'il n'y a de salut que dans la désarticulation du bras. Velpeau, Jobert de Lamballe et beaucoup d'autres y ont eu recours dans des cas de l'espèce.
Le 12, la malade étant disposée à tout et préférant la mort à la continuation de ses souffrances, il est procédé à la désarticulation de l'humérus comme suit :
L'un de nous se charge de la chloroformisation, un autre de la compression de l'artère sous-clavière. Quand le sommeil paraît assez bien établi, je procède à la désarticulation qui ne dure pas plus d'une minute. Les artères et les veines sectionnées sont comprimées immédiatement. Quand je veux procéder à la ligature je m'aperçois que le sang ne coule presque pas, j'interpelle le confrère chargé de chloroformiser sur l'état de la respiration et du pouls. Il me répond que la respiration et le pouls sont suspendus. On cherche vainement à ranimer la malade, elle était morte sous l'influence du chloroforme.
Tout cela n'a duré que quelques minutes. Nous avons pendant plus d'une heure employé tous les moyens possibles pour la rappeler à la vie, tous échouèrent.
Nous devons dire maintenant ce que nous espérions de l'opération. Dans notre pensée le mal était localisé dans l'aisselle, dans l'engorgement des ganglions qui entourent le plexus. Ceux du creux sus-claviculaire étaient intacts,
OBSERVATIONS
il n'y avait pas de commencement d'infection générale, de sorte qu'en enlevant les ganglions engorgés on pouvait espérer de guérir. D'autre part il y avait un commencement de gangrène, la malade n'avait plus que quelques jours
à vivre.
OBSERVATION XI. — Cancer du sein gauche, opéré par le bistouri,
RfcCiDIVE, EMPLOI DES CAUSTIQUES, RÉCIDIVE.
M,le V., soixante-quatre ans, de Malines , constitution peu solide, tempérament lymphatique, embonpoint très prononcé, a été opérée par le bistouri au mois de février 1868, récidive au commencement de mai. Le 5 juin, consultation avec M. le docteur Reusens de Malines; l'affection nous paraît localisée. La tumeur est large et profonde, aplatie, non adhérente. Nous sommes d'avis qu'il y a lieu d'opérer.
En conséquence le 6 juin, application des caustiques, et les quatre jours suivants.
Tout en cautérisant je m'aperçois qu'il y a infection locale, le mal envahit les tissus voisins, les glandes de l'aisselle, le tissu conjonctif sous-pectoral et axillaire. La maladie marche plus vite que le caustique, je la poursuivis jusque près de l'articulation et sous le pectoral presque jusqu'à la clavicule. II est impossible d'aller plus avant et nous n'avons pas détruit la totalité du mal. Cependant la cicatrisation se fait dans de bonnes conditions, sauf dans l'aisselle, où une ulcération s'établit.
La malade retourne chez elle, au commencement d'octobre. Il existe dans les profondeurs du creux axillaire une petite ulcération qui a les caractères des ulcères cancéreux. Elle resta stationnaire cinq ou six mois, après quoi elle marcha assez rapidement pour déterminer le décès le 16 septembre 1869.
OBSERVATION XII. — Cancer du sein droit, deuxième période,
EMPLOI DES CAUSTIQUES, RÉCIDIVE
M"e L., quarante-six ans, demeurant au grand Béguinage à Gand. Tempérament lymphatique, beaucoup d'embonpoint, est atteinte d'un cancer volumineux au sein droit, ayant deux ans de durée. Elle est traitée depuis six mois par une méthode bizarre : On plonge une lancette dans la tumeur et on y enfonce un caustique solide gros comme une plume à écrire. Pendant ces six mois de traitement elle a horriblement souffert. Résultat : ulcération profonde au milieu de la tumeur.
État de la malade, fin d'août 1868 : tumeur énorme, 20 centimètres de diamètre transversal, i5 de diamètre vertical; l'ulcère à 10 centimètres de diamètre. Le sein gauche présente également une tumeur squirrheuse du volume d'un œuf de poule. Le sein droit est le siège de douleurs lancinantes très fréquentes et très fortes. Les tumeurs sont bien circonscrites et mobiles, il n'y a pas d'engorgement ganglionnaire.
Les deux années de durée de l'affection laissent peu d'espoir de succès,
cependant comme les tumeurs sont ou paraissent bien circonscrites, je me décide à tenter la guérison.
Le 29 août 1868, application des caustiques à droite. En quinze jours toute la tumeur est enlevée, y compris un ganglion qui s'est engorgé pendant les premières cautérisations.
L'opération démontre que les tissus voisins ne sont pas sains et que la graisse est lardacée. Tout espoir est perdu.
Après la chute de l'eschare la plaie se cicatrise lentement.
Fin d'octobre la plaie est cicatrisée, la tumeur du sein gauche diminue sensiblement.
Fin décembre, le cancer envahit la peau, une multitude de petites tumeurs se produisent autour de la cicatrice et sur le sein gauche, la dyscrasie s'établit. Décès, le 5 mars 186g.
On voit par cet exemple, et nous en produirons d'autres encore, que lorsqu'on rencontre des affections cancéreuses de deux ans de durée, chez les natures lymphatiques et scrofuleuses surtout, il est préférable de s'abstenir, les chances de succès n'étant pas assez nombreuses. Les tumeurs paraissent circonscrites, mais les tissus et les ganglions voisins sont déjà infectés. II y a cependant des exceptions.
OBSERVATION XIII. — Cancer du sein gauche, application