DU RAMOLLISSEMENT
nise presque entièrement en noyaux et en cellules. Il est même probable qu'à un certain moment, ceux-ci détruisent la trame de tissu conjonctif qui existait pendant la période de crudité, puisque dans l'encéphaloïde diffluent, on ne trouve, soit à l'œil nu, soit au microscope, que des traces insignifiantes de ce tissu conjonctif. Tel est le mécanisme du ramollissement de l'encéphaloïde. C'est une des phases de son développement, des noyaux et des cellules se forment incessamment, par un travail d'organisation, et même par un surcroît d'activité, le cancer devient plus vivace, plus envahissant, plus menaçant que jamais.
Le même mécanisme s'applique également à l'épithéliome et au fibroïde nucléaire ; tandis que les fibroïdes fibrillaires, les fibromes, les hystéromes, les chondromes, les adénomes, et les myéloïdes se ramollissent plus rarement, même lorsque leur masse devient très considérable. Dans ces tumeurs, la gangue dont elles sont formées se dissout, devient gélatineuse, c'est un travail de désorganisation.
Par suite du ramollissement dont il est question, on voit se produire une ulcération qui ronge et détruit, c'est l'ulcère cancéreux proprement dit; il se manifeste ordinairement chez les personnes à fibre sèche, au tempérament nerveux ou sanguin; ou bien la partie dénudée se couvre de bourgeons charnus exubérants, c'est l'ulcère végétant qui produit une sanie infecte, un ichor fétide qui quelquefois est résorbé et empoisonne l'organisme en présentant un ensemble de phénomènes qui ont quelque analogie avec ceux de l'infection cancéreuse générale.
NATURE DU CANCER
Question difficile et délicate, plongée dans une profonde obscurité à tel point que la plupart des auteurs ont évité de s'en occuper, et ceux qui ont émis leur opinion n'ont pas introduit le moindre rayon de lumière dans ces épaisses ténèbres. En effet, sans parler des doctrines des anciens, qui ont été appréciées plus haut, quand Bayle et Laënnec disaient que le cancer est une altération sut generis, caractérisée par la présence des tissus squirrheux et encéphaloïdes, soit isoiés, soit combinés , en quoi ont-ils élucidé la question ? Quand Broussais attribuait à l'irritation les lésions dont il s'agit, sans pouvoir le prouver, en quoi a-t-il fait avancer la science ? Quand Andral avançait : que le cancer n'est pas une altération à part, toutes les lésions, soit de nutrition, soit de sécrétion, arrivées à ce terme où on les voit, se terminer par une ulcération qui étend de plus en plus ses ravages ; voilà le cancer. Cela appartient à l'enfance de la science.
Téallier (*) énonce les vérités suivantes, bien faites pour décourager les plus intrépides : après avoir vu les hommes du plus grand mérite échouer dans la recherche de la nature intime du cancer, nous nous garderons bien, dans un siècle qui ne veut rien admettre sans preuve, de présenter une théorie nouvelle du cancer, qui ne manquerait pas d'avoir le même sort que toutes les théories qui l'auraient précédée. Les raisonnements que l'humorisme et le solidisme ont enfantés tour à tour pour arriver à la démonstration d'une inconnue, l'altération primitive dont le cancer dépend, ont été, selon les temps, et d'après les théories médicales en faveur, vrais pour les uns et absurdes aux yeux des autres.
(■) Téallier , Du cancer de la matrice. Paris, i836, Baillicrc. Ouvrage qui a remporte le prix proposé par la Société de médecine de Lyon.
NATURE DU CANCER
Jls n'ont répandu aucune lumière sur la nature de cette altération; car lors même que l'on serait parvenu à assigner la part qui revient aux solides et celle que les humeurs peuvent réclamer, ce que nous sommes loin d'admettre, resterait encore à résoudre la question, bien plus importante, de savoir en quoi consiste cette altération toute spéciale des solides et des liquides qui constitue la maladie. Un voile impénétrable jusqu'à ce jour couvre l'essence de cette désorganisation ; toutes les tentatives faites pour le soulever sont restées infructueuses, comme si la nature, avare de ses secrets, se réservait le monopole des causes premières et livrait seulement à notre avide curiosité les résultats qu'elles produisent.
L'observation apprend, dit Velpeau, que le cancer agit en parasite, par substitution de matière active, mais il ne permet pas d'aller plus loin.
Un fait à ne point perdre de vue, dans l'étude du cancer, continue-t-il, c'est que cette maladie ne se montre guère de prime abord que dans les organes exposés à être atteints, irrités, violentés d'une manière quelconque par les objets extérieurs. Qu'y a-t-il de plus exposé aux froissements que le testicule et la mamelle, de plus en rapport avec les excitations de toutes sortes que l'utérus, les lèvres ou la langue, etc. Pourquoi, si les causes externes étaient constamment étrangères à la naissance du cancer ; pourquoi, si cette maladie était toujours constitutionnelle, débuterait-elle par un point limité de l'économie, et s'y maintiendrait-elle si longtemps, quand les malades jouissent d'ailleurs d'une santé si parfaite? Pourquoi l'altération générale ne précéderait-elle pas la manifestation extérieure du cancer, au lieu de la suivre, d'en être la conséquence.
Hypothèse pour hypothèse, n'est-il pas rationnel, puisque, au début, il paraît local, d'admettre que le cancer naît réellement sous l'influence d'une cause externe, d'un travail local quelconque. Une fois établi, il tend sans cesse à infecter l'économie sans perdre sur place son action destructive. N'estce pas de la sorte que procèdent les virus? Une tumeur cancéreuse étant admise, on conçoit que le mouvement exosmotique en éparpille les molécules dans une atmosphère
dont l'étendue ne saurait être précisée. Qui peut nier que ces molécules puissent rester en incubation ou à l'état latent pendant un temps variable? Pourquoi les lympathiques n'en prendraient-ils pas quelques parcelles pour les déposer dans les ganglions? Pourquoi les molécules du cancer ne passeraient-elles pas aussi dans les veinules qui avoisinent ou qui traversent la tumeur? Qu'y a-t-il d'étonnant que cette tumeur devienne assez vite la source d'une foule de tumeurs semblables, soit aux environs de la première, soit même dans des. régions fort éloignées? N'est-il pas naturel que l'économie tout entière finisse par être infectée ? Quel besoin a-t-on en définitive d'admettre que les cancers ne peuvent être que la manifestation locale d'une maladie générale préexistante? Qui sait si à l'instar du pus et de quelques autres matières organiques, le principe cancéreux ne se comporte pas dans l'économie à la façon des ferments, ce travail étrange de multiplication, de transformation ou de création, vers lequel la chimie moderne tend à amener les esprits et dont la médecine commence également à se préoccuper? (Velpeau.)
J'ai voulu consigner ici cette admirable page qui comprend presque toutes les questions controversées de nos jours sur l'affection qui nous occupe. Le célèbre Velpeau était l'homme de son siècle qui avait la plus vaste expérience des maladies cancéreuses, il en avait fait l'étude de toute sa vie, sa parole est donc d'un très grand poids dans le débat. Avec un très grand talent Broca, à l'instar de Lebert, soutient des idées diamétralement opposées, mais pour mon compte, je n'hésite pas à me ranger sous la bannière de Velpeau, parce que, comme je l'ai déjà exposé en traitant de la diathèse, ma manière de voir est en concordance avec la sienne et que les convictions auxquelles nous sommes parvenus sont la conséquence des nombreux faits cliniques que nous avons observés.
Velpeau n'admet ni les transformations, ni les dégénérescences des tumeurs ; chaque tumeur, dit-il, a son existence propre, qu'elle soit homologue ou hétérologue.
Je suis porté à croire que le cancer, dit Velpeau, comme l'adénoïde, à quelquefois pour origine un caillot, une parcelle de matière plastique ou hématique exsudée. Il se déve-
NATURE DU CANCER
loppe dans le tissu des os des tumeurs qui deviennent bientôt le siège de battements, d'un bruit de forge, rien ne ressemble plus au cancer, à l'œil nu et au microscope, que ces sortes de tumeurs, il n'est pas douteux néanmoins qu'elles ne soient souvent constituées par du sang, par de la fibrine dénaturée. J'ai vu des tumeurs érectiles, des tumeurs érectiles veineuses principalement, subir à la longue une transformation telle qu'elles ont fini par ressembler beaucoup au cancer. J'ai enlevé de la racine du médius d'une jeune fille de treize ans une tumeur grosse comme une noix, venue à la suite d'un coup, tumeur qui repullula à la façon des cancers. Velpeau a vu des tumeurs hématiques dans lesquelles l'inspection simple indiquait du tissu cérébriforme, en même temps que le microscope y constatait l'existence de la cellule cancéreuse. Ces faits sont tellement importants venant d'une autorité aussi grande que celle de Velpeau et s'accordent si bien avec mes propres observations, que je n'ai pas voulu les passer sous silence.
A propos des productions sut generis, quelques auteurs adoptèrent l'idée de Harvey, c'est-à-dire qu'ils revinrent au parasitisme. On admit des tumeurs parasitaires, ayant leur existence propre et une vie indépendante.
Les partisans de cette doctrine ne s'en tinrent pas là : le champ des hypothèses est contigu à celui de l'exagération et une pente rapide y conduit. L'idée de la nature parasitaire de quelques tumeurs les porta à croire à l'existence d'êtres particuliers rappelant celle des entozoaires. De sorte qu'ils considérèrent ces tumeurs comme étant de vrais hydatides.
Pour un certain nombre d'entre elles, on avait cru reconnaître qu'elles renfermaient des animaux vivants : des cysticerques, des échinocoques, des ccenures, compris sous le nom d'acéphalocystes, qui avaient leur vie propre, comme des parasites dans le corps.
Mais bientôt on pénétra plus avant dans la connaissance de la structure des tumeurs et on acquit la conviction que beaucoup d'entre elles constituent des productions réellement étrangères aux tissus au milieu desquels elles s'implantent et même qu'elles ne ressemblent à aucun des tissus qui composent le corps humain. Alors Lobstein, le célèbre
clinicien de Strasbourg, désigna nettement les deux grandes classes de tumeurs par les noms d' ' homœoplaaie et d'hétéroplasie, c'est-à-dire présentant des produits différents de ceux que renferme le corps humain à l'état normal.
On était également arrivé à cette proposition : que le suc nutritif, la lymphe plastique, sortait en certains points des vaisseaux et donnait naissance aux produits de nouvelle formation. Lobstein alla plus loin, il croyait qu'on devait distinguer deux sortes de substances productrices; l'une constituant le germe des produits homœoplastiques, et l'autre douée d'une composition moins propice; il l'appela cacoplastique, c'était revenir à la pathologie humorale.
Quant aux éléments morphologiques, on demandait au commencement, comment pourrait bien être composée la substance qui exerce une si pernicieuse influence sur le corps? On sait qu'il suffit, dit Virchow ('), de demander catégoriquement une chose pour qu'il y ait des gens qui se mettent en mesure de satisfaire à cette demande. Des micrographes de l'époque se sont mis à l'œuvre et ils sont arrivés à décrire des éléments spécifiques, au moyen desquels on parvient à distinguer les tumeurs hétéroplastiques des homœoplastiques.
C'est ainsi que pendant un temps, il était de mode de croire que les corpuscules présentant un prolongement caudal (cellules fusiformes) étaient des éléments particuliers, spécifiques des tumeurs cancéreuses, bien que, à mon avis, on chercherait en vain le micrographe qui, le premier, a avancé cette assertion. C'était bien plutôt un dogme qui s'était formé dans la masse des médecins et qui de là est rentré dans la science ; mais une fois solidement établi du consentement de tous, il était très difficile de l'en faire de nouveau sortir.
C'est en France que s'est répandue le plus complètement et le plus vite la doctrine des éléments spécifiques; son principal fondateur fut Lebert. Au point de vue de cette école, rien n'était plus correct qu'une telle opinion.
Beaucoup d'adeptes de l'école de Paris tiennent encore
(•) Virchow, Pathologie des tumeurs, p. 2S. Paris, 1867, Baillière.
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aujourd'hui à cette doctrine des éléments spécifiques, qui a également trouvé en Angleterre quelques partisans. En Allemagne, elle a, dès le début, fait peu de prosélytes, et maintenant elle est tout à fait abandonnée. Je me suis moi-même efforcé de combattre cette erreur, dit Virchow, et je crois que nous sommes aujourd'hui en mesure de pouvoir démontrer partout qu'il n'existe pas de véritables éléments spécifiques des tumeurs n'ayant aucune analogie avec les tissus normaux. Il nous faut abandonner complètement l'idée qu'une tumeur puisse se développer dans le corps comme un être indépendant. Elle est une partie du corps, elle procède de lui et est soumise à ses lois. Ce que la logique établit de cette manière, résulte aussi empiriquement de l'observation immédiate des tumeurs elles-mêmes. C'est pourquoi je nie qu'il y ait une hétérologie dans le sens dans lequel on l'a soutenu depuis Bichat; je vais plus loin : je dis que chaque espèce de tumeur, quelle qu'elle soit, répond dans les parties importantes à des éléments du corps dont le type est connu, soit que la tumeur apparaisse au milieu de régions où ce tissu existe normalement, ou en des points où on ne le rencontre pas à l'état normal. Dans le premier cas, je dis qu'il y a homologie, et dans le second hétérologie. Mais celle-ci a, elle aussi, son analogue dans le corps ; de sorte que la même espèce de tumeurs peut être, dans telle circonstance, homologue, et dans telle autre hétérologue. (Virchow) (x).
Je n'ai pas voulu passer sous silence la doctrine du savant professeur de Berlin, tout à fait contraire aux idées de l'école française. On lui a reproché avec raison de donner aux mots homologue et hétérologue un sens inusité. Ce reproche est juste quant à la forme, mais non pour l'intelligence de la chose, dit-il, car ces expressions ne représentent un fait que dans 4e sens que je leur ai donné.
Je ne sais si la doctrine de Virchow a subi les épreuves du temps et de l'expérience, toujours est-il qu'elle fit peu de prosélytes en France, et que les doctrines des physiologistes micrographes français prévalent encore aujourd'hui.
(') Pathologie des tumeurs, p. a8 (traduct. franç.)-