CHAPITRE II. — APERÇU HISTORIQUE
des paraplégies douloureuses observées en même temps que le cancer du sein.
Laboulbène regarde tous les carcinomes comme des épithéliomes.
Nous sommes loin de la cellule spécifique de Lebert. On vient de voir que Cornil et Ranvier, dont personne ne contestera la compétence et la haute autorité en cette matière, déclarent que ni les noyaux ni les nucléoles, pas plus que les cellules, ne peuvent servir à diagnostiquer le carcinome. En effet, si l'on veut examiner avec attention les données fournies par les micrographes les plus experts concernant les caractères microscopiques des tumeurs cancéreuses, on n'en rencontrera pas deux qui soient parfaitement d'accord sur ce point essentiel ; Velpeau avait donc raison : « le microscope ne peut servir au diagnostic du cancer. » J'ai voulu mettre en présence, en me servant de leurs propres paroles pour ne pas altérer leur pensée, les points essentiels des travaux des micrographes les plus expérimentés, afin que l'on puisse comparer, juger et se convaincre de la divergence extrême des opinions qu'ils exposent et des résultats contradictoires auxquels ils sont parvenus. Pour discerner la vérité de l'erreur il faut donc de nouvelles recherches et de nouvelles découvertes.
ÉTIOLOGIE DU CANCER
Pour apprécier les causes du cancer il faudrait posséder de nombreux documents statistiques que les annales de la science ne renferment pas encore. A part un très petit nombre de notions statistiques, dit Lebert, tout le reste est obscurité dans la question des causes du cancer. Il importe cependant de rechercher quelles ont été les opinions des principaux auteurs en ce qui concerne les causes prochaines de cette maladie.
Les anciens n'ont rien produit à cet égard : Pour Hippocrate, c'est Yatrabile; selon Galien, Yatrabile acide; suivant Boerhaave, Hunter, etc., une lymphe coagulée et devenue acre; selon d'autres, un acre alcalin ou acide, ou bien un alcali uni à une huile fétide ; suivant Crawfort, un gaz hydrogène sulfuré animal; selon quelques Anglais, un oxyde d'.azote, etc. La vérité est, disent Bayle et Cayol, que nous ignorons absolument quelle est la cause du cancer.
Plus tard les irritations répétées et l'inflammation, furent admises comme causes occasionnelles. L'école de Broussais a donné, pendant quelques années, un immense crédit à cette doctrine, aujourd'hui abandonnée.
Quelques auteurs modernes, en petit nombre, il est vrai, ont attribué le cancer à une cause spéciale, diathésique. Avant tout, dit Lebert, nous devons dire que toute l'anatomie, toute la pathologie des affections cancéreuses nous forcent d'admettre comme dernière cause une prédisposition spéciale, dont la nature nous est en tout point inconnue. Voir un mal revenir après les opérations les mieux faites, suivre sa marche progressive et infectante, conduire toujours à une terminaison funeste, se jouer surtout de toutes les ressources que l'on possède contre les maladies locales, tout cela indique
évidemment une disposition particulière de l'économie tout entière; et comme l'action et les effets de cette disposition diffèrent de toutes les autres maladies connues, la spécificité de cette disposition est logiquement établie, mais n'oublions pas de le dire, sans être matériellement démontrée.
D'abord il est nécessaire de faire remarquer que l'opinion de Lebert se fonde sur une inconnue, base fragile s'il en fût, comme je le démontrerai plus loin; ensuite tous les arguments qu'il invoque constituent des erreurs manifestes : voir un mal revenir après les opérations les mieux faites, conduire toujours à la mort, se jouer de toutes les ressources, autant d'erreurs. L'auteur se place à un point de vue seulement, et il ne voit que le mauvais côté des choses. Comment ne s'est-il pas dit : mais la science peut faire des progrès, de nouvelles découvertes peuvent surgir, si quelqu'un venait me démontrer que le cancer ne récidive pas toujours, qu'il ne conduit pas fatalement à la mort, tout mon édifice croulerait et ma doctrine serait mise au rancart. Eh bien je prouverai tout à l'heure que sa diathèse, colosse aux pieds d'argile, ne résiste pas un instant à la simple expérimentation clinique, à l'observation rigoureuse des faits. Les nombreux cas de guérison d'affections carcinomateuses incontestables, que je relaterai, mettront à néant ces erreurs regrettables.
Passons à d'autres témoignages; Roche et Sanson sont très explicites sur ce point : les causes du squirrhe, disent-ils, sont presque constamment locales.
Les auteurs du Compendium de médecine pratique ne le sont pas moins : les causes locales sont les coups, les frottements continuels, les phlegmasies aiguës ou chroniques, et tout ce qui entretient dans les tissus une excitation funeste. Quant aux violences extérieures, elles ont une action très marquée sur le développement des cancers.
Velpeau se prononce comme suit : « Une contusion, un pincement peuvent devenir la source de tumeurs qui ne se montrent que plus tard. Il paraît si difficile, dans quelques cancers de la bouche, des lèvres ou de la langue, de nier l'influence d'une irritation par l'effet de dents gâtées ; tant de malades rapportent le cancer des lèvres au contact de la pipe,
ÉTIOLOGIE DU CANCER.
et cette étiologie paraît si évidente dans certains cas que je n'oserais pas en nier absolument la réalité chez tous les cancéreux. »
On a souvent invoqué l'exemple des vésicatoires, des cautères permanents, pour démontrer l'insuffisance des irritations répétées dans la production du cancer. Jamais peutêtre, a-t-on dit, depuis Bayle et Cayol, on n'a vu un cautère ni un vésicatoire se transformer en cancer; qui a jamais vu un ulcère des jambes non cancéreux dès le principe le devenir par la suite? J'ignore ce que les autres praticiens ont pu observer sous ce rapport; quant à moi, dit Velpeau, j'ai déjà rencontré au moins quinze exemples de cautères ou de vésicatoires au bras ou à la jambe devenus cancéreux dans la suite. J'en ai opéré sept et vu opérer quatre autres. L'un de ces malades a éprouvé trois récidives sur place. Jobert, qui l'a soigné plus tard, dut en venir à la désarticulation du bras. Des tumeurs nouvelles se développèrent au-dessus de la clavicule et le pauvre patient est mort avec tous les signes de tumeurs semblables dans la cavité thoracique.
Je donne des soins, en ce moment, à un homme de quarante à quarante-cinq ans, qui portait depuis vingt-cinq ans un ulcère atonique au mollet droit, grand comme la paume de la main. Il y a un an, cette plaie simple se transforma en ulcère épithélial qui, en quelques mois, envahit presque entièrement la face postérieure de la jambe.
Que dirai-je de l'influence attribuée par les auteurs, et surtout par les malades, aux contusions de la mamelle ? Cette cause est si souvent invoquée par les femmes qui ont un cancer de la mamelle que je crois devoir en rechercher la valeur.
Si l'on considère que la fréquence des contusions est excessive par rapport au nombre des cancers, que chez beaucoup de femmes un intervalle considérable s'est écoulé entre la violence extérieure et l'affection squirrheuse, temps pendant lequel il n'est resté aucune lésion appréciable dans la partie contuse, on devra penser que les contusions ne sont pas une cause bien fréquente des cancers du sein, si même il est permis de leur accorder une influence quelconque. .
Il me sera trop facile de réfuter de semblables objections,
non par le raisonnement, car aux raisons on oppose d'autres raisons qui souvent n'ont pas plus de valeur, mais par des faits incontestables, contre lesquels se brisent les raisonnements les plus solides.
Selon Broca, l'inflammation, les contusions, les actions locales de toute sorte, figurent dans l'étiologie de beaucoup de productions accidentelles; d'autres fois la cause est toute spéciale; d'autres fois enfin, et c'est peut-être le cas le plus commun, elle reste tout à fait inconnue.
Les influences étiologiques qui président au développement des tumeurs sont tantôt locales, tantôt générales, tantôt à la fois locales et générales.
La multiplicité des tumeurs est, selon Broca, l'indice d'une cause plus ou moins générale, mais il n'en résulte nullement que les tumeurs uniques soient par cela même dues à des causes purement locales. Le cancer, qui est le prototype des tumeurs diathésiques, débute presque toujours par le développement d'une seule tumeur; elle n'est pourtant pas purement locale, car si on l'enlève complètement par une opération, elle récidive au bout d'un temps variable, et quelquefois dans une région très éloignée du premier siège du mal. Le plus souvent les coups ne sont que la cause occasionnelle, mais dans un petit nombre de cas, une tumeur cancéreuse peut réellement se former à la suite d'une contusion. L'auteur en cite un exemple remarquable.
Hénocque avance que {Diction, encyclopédique des sciences médicales, 1876) l'opinion vulgaire attribue presque toujours le cancer développé sous forme de tumeur extérieure, à un traumatisme. L'auteur admet des restrictions, puis il continue ainsi : ces réserves unè fois établies, il n'est pas possible de mettre en doute, dit-il, l'influence d'une irritation mécanique ou morbide sur la localisation dn carcinome. Virchow est un des auteurs qui ont le plus insisté sur l'importance d'une irritation locale ou organique persistante comme cause du carcinome.
Les arguments en sa faveur sont nombreux, et il suffit de rappeler la fréquence du cancer épithélial chez les fumeurs (Lortet), du cancer du scrotum chez les ramoneurs, du cancer du testicule retenu à l'anneau inguinal, lequel a permis de
ÉTIOLOGIE DU CANCER.
poser ce principe : que toute tumeur du testicule retenu à l'anneau est maligne.
Je ne multiplierai pas les citations, qu'il me suffise de constater que presque tous les auteurs admettent l'influence des causes locales, des contusions surtout ; il serait, en effet, assez difficile de le nier, car il suffit d'avoir observé un certain nombre de carcinomes pour en être parfaitement convaincu. Broca en a rapporté deux cas remarquables. J'en citerai un certain nombre dans lesquels cette cause ne peut être mise en doute. Si j'insiste sur ce point, c'est que je considère comme une circonstance très favorable, celle où les femmes atteintes du carcinome peuvent rapporter à une contusion la cause précise de leur affection. En voici un exemple très remarquable : Une dame reçoit, dans l'espace compris entre le sein et la clavicule, une orange jetée avec force par son petit garçon ; il en résulta une contusion et un léger épanchement de sang. Le gonflement se dissipa, mais il resta une tache rouge de la grandeur d'un demi-franc. Il n'y avait ni douleur, ni chaleur, ni gonflement. La dame ne s'en préoccupa pas davantage. De loin en loin elle regardait la tache rouge qui ne subissait aucune modification. Vingt années à peu près se passèrent ainsi, lorsqu'un beau jour la dame s'aperçut qu'un léger gonflement s'était produit à l'endroit même où la tache existait. Le gonflement augmenta, une tumeur se produisit, c'était un encéphaloïde. Lorsque la tumeur fut de la grosseur d'un œuf de poule, la dame se fit opérer par un des plus habiles chirurgiens de Paris. La plaie se cicatrisa incomplètement ; cinq mois après l'opération, il y avait récidive : cette récidive fut opérée par le même chirurgien. Cette fois la plaie ne se cicatrisa pas complètement, une nouvelle récidive eut lieu six mois environ après l'opération. Le chirurgien ne se soucia pas de l'opérer une troisième fois. Cette dame vint me trouver, je l'opérai par les caustiques ; après un mois elle se trouva radicalement guérie. Il y a quatorze ans de cela et la dame n'a cessé depuis de jouir d'une parfaite santé. Je relaterai plus loin cette intéressante observation. Si l'on avait continué à opérer cette dame par le bistouri, nul doute que les chirurgiens n'eussent inscrit dans leurs annales ; cancer encéphaloïde, cause interne,
diathèse, incurable. La dame aurait succombé infailliblement au bout de cinq à six mois, et l'on aurait consigné le fait comme un cancer par cause interne et par conséquent incurable. Voilà comment l'erreur s'accrédite et se propage, et comment les médecins français croient à l'incurabilité du cancer, parce qu'ils n'ont pas recours aux moyens qui peuvent le guérir.
Fréquence. Les statistiques que nous possédons sont trop incomplètes pour que nous puissions apprécier la fréquence absolue du cancer. Voici quelques données :
Marc d'Espine, pour le canton de Genève, a constaté que la mortalité par le cancer représente en moyenne 5.8 % de la mortalité générale,
Moore, pour l'Angleterre, a trouvé environ 4 %•
Wagner, pour Prague, Leipzig et Vienne, a trouvé la proportion de 8 %•
Broca évalue la proportion des décès par suite du cancer à 3 ou 4 %.
Selon Hénocque la statistique des hôpitaux de Paris ne permet d'établir aucune conclusion approximative sur ce sujet.
Les statistiques de Moore et de Hirsch pour l'Angleterre constatent l'augmentation graduelle du nombre des décès par cancer.
Distribution géographique. Nous ne possédons que des données vagues sur la fréquence du carcinome dans les divers pays du globe; il résulterait toutefois des calculs de quelques statisticiens que la zone tempérée serait la plus favorable au développement du cancer, tandis que les régions du Nord jouiraient d'une immunité presque complète; il en serait à peu près de même pour les régions tropicales.
D'après Marc d'Espine, Walshe, Moore et d'autres, il semble que le cancer est fréquent parmi les peuples dont les conditions de bien-être sont très développées; sa fréquence serait donc en raison du développement de la civilisation. Par la même raison, il serait plus fréquent dans les grandes villes que dans les campagnes. Mais ces données sont incertaines, et il est plus rationnel d'admettre que les mauvaises conditions hygiéniques que subissent les habitants des villes
ÉTIOLOGIE DU CANCER.
exercent une plus grande influence sur le développement du cancer que les progrès de la civilisation.
Sexe. La plupart des statisticiens admettent que le cancer est plus fréquent chez la femme que chez l'homme, mais chez l'homme dominent les cancers des lèvres, de la langue, de l'estomac, des os; chez la femme les cancers des organes génitaux.
Age. Le cancer s'observe à toutes les époques de la vie; on a même prétendu qu'il pouvait être congénital ; tout est possible, mais je n'en ai pas vu au-dessous de quatorze ans. L'opinion générale établit qu'il est plus fréquent de trente à soixante-dix ans. Peu de cas se présentent de vingt à trente ans, ils augmentent de trente à quarante, arrivent à leur apogée de quarante-cinq à soixante, sont encore très fréquents de soixante à soixante-dix, diminuent beaucoup de soixante-dix à quatre-vingts, et deviennent rares de quatrevingts à quatre-vingt-dix ans. Paget prétendait que le cancer augmente de fréquence depuis l'enfance jusqu'à la vieillesse; plusieurs auteurs placent le maximum de fréquence de cinquante à soixante-dix ans; du reste cela varie considérablement selon les conditions d'hygiène et de bien-être de la population.
La plus jeune de mes opérées avait quatorze ans, la plus âgée quatre-vingt-sept.
Causes prochaines ou prédisposantes. On a fait jouer un grand rôle à l'influence des tempéraments, de la constitution, des diathèses sur le développement du carcinome, mais ces rapports de causalité ont beaucoup moins d'importance qu'on ne leur en a attribué ; s'il en était autrement, si ces néoplasies reconnaissaient une cause interne, aucune de ces maladies ne serait susceptible de guérison. Dès lors les médecins n'auraient plus à intervenir dans le traitement du carcinome, ils n'auraient plus d'autre alternative que d'abandonner à leur triste sort les malades qui réclameraient leurs soins.
Le rôle des tempéraments et des constitutions, dans la production du carcinome, n'est établi sur aucune étude sérieuse, dit Hénocque, et Velpeau n'a pu déduire de son expérience si vaste que cette phrase qui est restée vraie : mes
observations autorisent à dire que nulle constitution, nul état de santé générale ou habituelle, ne met à l'abri du cancer; qu'il n'y a pas lieu dès lors à chercher de ce côté la cause prédisposante de la maladie. Cette sentence du célèbre chirurgien de la Charité exprime l'état de nos connaissances, dit Hénocque ; ne serait-ce pas plutôt l'état de notre ignorance.
Hérédité. Presque tous les auteurs qui ont écrit sur le cancer ont observé des cas de transmission de la maladie par voie d'hérédité, mais on ignore complètement dans quellesproportions l'hérédité peut contribuer au développement de la maladie. Il faut le croire, mais cette proportion ne doit pas être bien considérable, puisque sur trois cents opérations, je ne compte que quatre ou cinq cas d'hérédité bien manifeste.
Toutefois personne ne récuse l'authenticité des faits rapportés en faveur de l'hérédité, mais le cancer étant très fréquent, ne peut-il pas y avoir, par pure coïncidence, plusieurs cancéreux dans une famille, sans que pour cela il y ait lieu d'en accuser l'hérédité. Walshe pense que, d'après les faits connus, l'hérédité du cancer est probable, mais qu'avant de la considérer comme démontrée, il faut attendre des statistiques régulières et suffisamment étendues. Or, la difficulté de ce genre de statistique est telle qu'elle équivaut presque à une impossibilité.
Les partisans des diathèses ont non seulement admis des diathèses générales comme la diathèse cancéreuse, mais aussi des diathèses partielles comme la diathèse d'un système anatomique, ou d'un organe considéré isolément; et nécessairement il fallait compléter l'hypothèse en admettant l'hérédité des diathèses partielles et générales, c'est-à-dire, l'aptitude, la tendance pathologique de l'économie tout entière ou de certains systèmes anatomiques en particulier. Mais la question essentielle n'est pas là, le point important est de savoir si l'on peut ou non guérir ces affections héréditaires ou acquises ?
Diathèse. Cette question ayant été très controversée depuis un demi-siècle et son existence fortement contestée dans ces derniers temps, il me paraît opportun, vu son importance, de l'examiner au point de vue pratique ; car si l'on admet
ÉTIOLOGIE DU CANCER.
l'existence d'une diathèse cancéreuse dans tous les cas, il n'y a plus de guérison radicale possible. Ce n'est ni par le raisonnement, ni par des discussions ou des polémiques que l'on peut parvenir à élucider la question ; non, il faut des faits, des observations précises et authentiques. Toutefois il ne serait pas hors de propos d'exposer les opinions des principaux auteurs sur ce sujet intéressant.
Bayle et Cayol (Dict. en 60 vol.) disent": « La conclusion rigoureuse des faits que nous venons de rapporter, c'est qu'il existe une disposition intérieure qui suffit, dans certains cas, pour donner lieu au cancer, et sans laquelle toutes les causes extérieures, soit locales, soit générales, ne peuvent jamais produire cette maladie. Sans chercher à expliquer ni à définir cette disposition intérieure, qui est et sera peut-être toujours inconnue dans son essence, nous la désignons sous le nom de diathèse cancéreuse ou disposition au cancer. C'est cette disposition qui est la véritable et l'unique cause de la récidive du cancer après l'extirpation. La disposition au cancer peut exister longtemps et même toute la vie, sans se manifester par aucun signe extérieur et sans produire aucune maladie cancéreuse. La diathèse cancéreuse n'existe pas toujours également dans toutes les parties du corps : certains individus paraissent spécialement disposés au cancer de la peau, d'autres au cancer des glandes ou de tout autre système.
Il résulte de ce qui précède, disent les auteurs, que le cancer n'est jamais, à proprement parler, une maladie locale, lors même qu'il est déterminé par une cause extérieure.
Il faut avouer que tout est étrange dans ce raisonnement. Comment! une chose qui est complètement inconnue dans son essence, qui ne se manifeste par aucun signe extérieur, et qui est cependant la vraie cause du cancer et l'unique cause de la récidive, qui peut exister toute la vie sans manifester sa présence d'aucune manière. Si rien ne révèle sa présence, comment sait-on qu'elle existe? N'est-ce pas la thèse de l'hypothèse? Le vide dans l'inconnu, l'ombre du fantôme? Ne se croirait-on pas en plein moyen âge, sous le règne de l'atrabile ou de la lymphe croupissante ?
Selon Delpech (1816), tout cancer est le symptôme d'une diathèse sui generis. L'expression générale des faits connus,
la série régulière des phénomènes qu'ils présentent, l'uniformité de leur terminaison, l'inefficacité constante des efforts de l'art jusqu'à ce jour, tout porte à considérer comme vraie cette proposition : tout cancer, dès son origine, est te symptôme d'une diathèse particulière, dont on ne connaît ni le principe ni le siège primitif. (Ne varietur.)
Écoutons Breschet et Ferrus (Dict. de médec, 1822) : « Les dispositions individuelles qui donnent naissance au cancer, sont tout à fait inconnues. L'impossibilité de répondre d'une manière précise à certaines questions relatives aux causes du cancer, a fait admettre l'existence d'une diathèse cancéreuse, au moyen de laquelle on explique, en se payant d'un mot, les phénomènes les plus obscurs. Mais cette facilité à admettre une chimère, un être idéal, sans chercher à s'éclairer sur la nature des maladies, a retardé considérablemant les progrès de la science. »
D'autre part, Bégin {Dict. de médec. et de chir. prat., i85'o), fait les judicieuses remarques qui suivent : « Quelques pathologistes ont admis l'existence d'une condition générale, inconnue, m)rstérieuse, à laquelle ils ont donné le nom de diathèse cancéreuse. Comment reconnaître une diathèse cancéreuse qui ne s'est manifestée par aucun signe extérieur, et qui est inconnue dans son essence? Cela est tout à fait impossible. Or, si l'on ne possède absolument aucun moyen de la reconnaître, de quel droit prétendre qu'elle existe? N'est-il pas évident que la diathèse cancéreuse, telle que l'entendent Bayle et Cayol, est un être purement imaginaire? La disposition au cancer ne peut consister qu'en un certain état de l'organisation. Quiconque attache au mot diathèse un autre sens, tombe nécessairement dans les ténèbres de l'ontologie. Considérer comme la reproduction d'un cancer déjà extirpé, celui qui se manifeste plus de vingt ans après cette extirpation, lorsque pendant cet immense intervalle, ont existé toutes les apparences d'une santé parfaite, quelle bizarre doctrine ! et comment admettre un principe d'où l'on peut tirer logiquement de pareilles conséquences !
Une autre conséquence du principe de la diathèse cancéreuse telle que la conçoivent Bayle et Cayol, c'est que le cancer est constamment incurable. Ces auteurs se sont eux-
ÉTIOLOGIE DU CANCER.
mêmes chargés d'examiner cette dernière conséquence, et ils ont dit formellement, en dépit d'un assez bon nombre de faits, que le caractère le plus constant, le plus général des maladies cancéreuses, est leur incurabilité. Sans doute, il est certaines maladies cancéreuses qui, à raison de leur siège ou de leur étendue, sont nécessairement incurables; mais soutenir que tous les cancers extérieurs, même traités dans leur principe, et, n'eussent-ils que la grosseur d'un pois, ne sont pas guérissables, voilà une opinion qui heureusement, j'oserai le dire, est en contradiction avec la plus saine expérience.
Selon Téallier (Du cancer de la matrice, i836), depuis Peyrilhe, la plupart des auteurs se sont accordés à considérer le cancer comme une maladie locale, dans son principe, et qui ne devient constitutionnelle qu'au bout d'un certain temps et dans des conditions données. Avant Peyrilhe et jusque dans l'antiquité la plus reculée, l'opinion contraire, celle qui considérait Je cancer comme une maladie primitive de l'organisme, était universellement admise.
Que dit Velpeau (Traité des maladies du sein, i858)? Sans nier absolument l'influence des causes externes dans la production des cancers, quelques auteurs soutiennent qu'il faut au moins une prédisposition spéciale ; que sans cette prédisposition, la cause externe n'aurait point eu de résultat.
Mais cette prédisposition étant admise, la science n'en est guère plus avancée. Toutes les maladies peuvent invoquer la même particularité. Sans prédisposition la phthisie ne s'établit que rarement. Certains individus ne semblent-ils pas prédisposés aux lipomes, aux stèatomes? Il est naturel d'admettre pour le cancer une prédisposition spéciale; mais cela n'empêche en aucune façon la nécessité de l'intervention d'une cause occasionnelle quelconque.
Rien ne prouve néanmoins que la cause prédisposante du cancer existe dans l'organisme sous une forme déterminée.
Selon Broca, les influences étiologiques qui président au développement des tumeurs sont tantôt locales, tantôt générales, tantôt à la fois locales et générales. Dans ce dernier cas, la cause générale est prédisposante, la cause locale est déterminante.
Une tumeur cancéreuse peut réellement se former à la suite d'une contusion, et Broca en cite des exemples, mais on n'a pas la certitude complète que les causes générales soient tout à fait étrangères à l'étiologie du mal. La cause locale, en provoquant sur un point déterminé un travail morbide, en y faisant sécréter un blastème, a attiré sur ce point l'action de la diathèse.
Les diathèses qui président au développement des tumeurs sont presque toujours des êtres de raison, car elles ne se révèlent par aucun symptôme propre avant l'apparition de la tumeur ; on ne les admet que pour les besoins de la théorie, parce qu'il est impossible d'expliquer autrement la marche des phénomènes qu'on leur attribue. (Broca.)
Les diathèses peuvent se diviser en deux groupes bien distincts : les unes sont générales; les autres se bornent à un seul système anatomique : cutané, glandulaire, fibreux, etc. Le cancer héréditaire peut changer de siège à chaque génération. Le cancer extirpé peut récidiver presque partout. On peut appeler ces diathèses : diathèses partielles ou diathèses des systèmes. Mais pour le cancer, il est probablement toujours dû à une diathèse générale. (Broca.)
Voyons ce qu'en dit Hénocque {Diction, encyclopédique des sciences médicales, 1876). Plusieurs fois j'ai dû faire intervenir la prédisposition spéciale, pour expliquer les conditions d'apparition et de généralisation du carcinome, montrant ainsi que V hypothèse de la diathèse cancéreuse s'impose naturellement à celui qui étudie l'évolution du cancer. Cette assertion est très contestable. La généralité des pathologistes admettent, en effet, l'a diathèse cancéreuse, et lui reconnaissent les caractères les plus légitimes d'une diathèse, tels que l'unicité dans la nature de la production morbide qui en est la manifestation ; la multiplicité, quelquefois observée, des manifestations primitives ; l'influence de l'hérédité, la marche chronique, la progression des manifestations, leur généralisation, la terminaison par la cachexie.
Cependant, quelques auteurs, plus particulièrement engagés dans les doctrines de l'organicisme, Velpeau en particulier, se sont efforcés de démontrer que l'hypothèse de la diathèse n'est pas nécessaire pour faire comprendre l'évolution
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du carcinome. La tumeur primitive, une fois constituée sous l'influence de l'irritation locale, le transport des éléments, des blastèmes, l'embolie carcinomateuse, la greffe à distance, l'infection secondaire du sang, rendraient compte, suivant eux, de la généralisation, de la cachexie. Ils invoquent de plus des arguments qui présentent une certaine valeur : ainsi, l'évolution du carcinome n'est pas toujours complète, l'hérédité n'apparaît indéniable que dans un nombre de cas relativement restreint ; l'unité n'est pas complète, puisque la texture des néoplosies réunies sous le nom de carcinome, et surtout de cancer, ne présente pas une uniformité réelle.
On a vu cependant que ces objections intéressantes au point de vue d'une étude comparative des diathèses ne sauraient empêcher que, dans chacune des phases de l'évolution du cancer, il ne reste une cause générale, une inconnue, que l'on est obligé de dénommer, et l'expression de diathèse, avec les attributs qui en sont la conséquence, apparaît, quant à présent, comme la plus satisfaisante. Quand, au lieu de chercher les cas exceptionnels, on envisage l'ensemble de l'évolution d'une des formes du carcinome, l'encéphaloïde ou le squirrhe, il paraît impossible de lui refuser les caractères généraux diathésiques.
La difficulté réelle consiste dans la délimitation de la diathèse ; elle correspond à la difficulté de la délimitation du groupe des carcinomes ou cancers vrais. Or, entre le squirrhe, l'encéphaloïde et le carcinome mélanique, les différences de texture ne sont pas assez importantes pour qu'on ne puisse réunir ces variétés sous une même influence diathésique. Certaines formes de squirrhe sont difficiles à distinguer de l'encéphaloïde; et, dans les tumeurs secondaires succédant à un squirrhe ou à un encéphaloïde, la différence est encore moins prononcée; de même le carcinome mélanique peut s'accompagner de tumeurs secondaires encéphaloïdes, et nullement mélaniques. Le carcinome épithélial conserve toujours des caractères particuliers ; c'est pourquoi M. Cornil l'a nettement séparé du carcinome ou cancer vrai, mais j'ai montré que cette séparation n'est pas encore devenue classique ; et, d'ailleurs un grand nombre de tumeurs épithéliales, les tumeurs hétéradéniques, les cylindromas. ont une évolution
tout à fait analogue à celle des cancers encéphaloïdes et squirrheux. Il faut donc admettre ou bien une diathèse carcinomateuse et une diathèse épithéliale, ou bien les réunir en une seule et môme diathèse. L'étude de l'influence héréditaire montre que les carcinomes encéphaloïde et squirrheux peuvent alterner avec le carcinome épithélial ; et, pour ma part, je n'hésite pas à réunir ces diverses espèces dans un même groupe, répondant à une diathèse unique. La différence dans la structure et la disposition des éléments me paraît secondaire, car la distinction entre les éléments épithélioïdes du carcinome et les éléments épithéliaux n'est pas assez précise pour imposer une solution définitive, indépendante de toutes les considérations cliniques.
En résumé, l'unité de la diathèse cancéreuse me semble démontrée par l'étude clinique du carcinome, et elle correspond comme manifestation aux cancers vrais, c'est-à-dire, aux carcinomes proprement dits, aux épithélioïdes (squirrhe, encéphaloïde, colloïde, cancers lipomateux, cancers mélaniques), et aux carcinomes épithéliaux (épithéliomas. cylindromas, tumeurs hétéradéniques). (Cornil.)
Je ne porterai pas plus loin cette énumération des opinions des auteurs concernant la diathèse, on la trouvera peut-être déjà trop longue, mais il fallait bien mettre en présence ces opinions diverses pour faire voir que leurs caractères dominants sont r l'incertitude, la contradiction, la divergence, comme tout ce qui appartient à l'hypothèse, à l'inconnu. Ainsi, tandis que Lebert, Broca, etc. , ont généralisé l'existence de la diathèse, d'autres l'ont rejetée d'une manière absolue, et d'autres ne l'ont admise que pour certains cas spéciaux.
On trouve aujourd'hui absurde les opinions concernant l'atrabile des anciens, la lymphe coagulée, l'alcalin âcre, l'hydrogène sulfuré, l'oxyde de carbone, l'inflammation, etc., comme causes de l'affection cancéreuse; eh bien, la diathèse des modernes n'a pas moins d'étrangeté que ces conceptions fantaisistes et comme elles, elle sera bientôt reléguée au nombre des bizarreries de l'esprit humain toujours avide de mystère et d'inconnu, lors même qu'il ne peut parvenir à donner à sa pensée une forme satisfaisante, et qu'il ne prétend pas cependant avouer son ignorance.
ÉTIOLOGIE DU CANCER.
Selon nous, il y aurait plus de grandeur d'âme à avouer, avec Bayle et Cayol, que nous ignorons absolument quelle est la cause du cancer. Il est vrai que Lebert, le défenseur de la diathèse ne craint pas d'avouer que la nature de celle-ci nous est de tout point inconnue.
Selon Roche et Sanson les causes du squirrhe sont presque constamment locales.
Velpeau et Virchow ont défendu avec ardeur l'influence des causes locales. Broca, au contraire, s'est montré grand partisan de la diathèse ou de l'existence et de la prédominance des causes générales. Toutefois on peut constater que la plupart des auteurs ont admis l'influence des causes locales.
Bouillaud (Dict. de mèdec. et de chirur. pratique) s'exprime ainsi : Quelques pathologistes ont admis l'existence d'une condition générale, inconnue, mystérieuse, à laquelle ils ont donné le nom de diathèse cancéreuse (voir l'art, cancer du Dict. des sciences médicales). Comment reconnaître une diathèse cancéreuse qui ne s'est manifestée par aucun signe extérieur, qui n'a donné lieu à aucune maladie cancéreuse, et qu'on dit être inconnue dans son essence. Cela est tout à fait impossible. Or, si l'on ne possède absolument aucun moyen de la reconnaître, de quel droit prétendre qu'elle existe?
N'est- il pas évident que la diathèse cancéreuse, telle que l'entendent Bayle et Cayol, Lebert et Broca, est un être purement imaginaire ? La disposition an cancer, si elle existe réellement, ne peut consister, comme toute autre disposition, qu'en une maladie quelconque, qu'en un certain état de l'organisation que l'on doit pouvoir définir et constater.
Bouillaud, tout en rejetant la diathèse, admet l'existence d'une prédisposition au cancer. Broussais est du même avis ; Peyrilhe, Richerand, Roux et beaucoup d'autres praticiens n'admettent ni diathèse, ni prédisposition, ils considèrent le cancer comme étant une maladie locale dans son principe et qui ne devient constitutionnelle que lorsqu'on n'a pu en arrêter les progrès.
Les raisonnements les plus solides ne sont pas parvenus à convaincre les incrédules, les partisans de la diathèse cancéreuse préexistante et par conséquent de l'incurabilité du
cancer, sont encore très nombreux et cela se conçoit quand on voit l'insuccès presque constant des opérations pratiquées par le bistouri. Mais si l'on montrait à ces hommes célèbres un grand nombre de guérisons de cancers très avancés et par conséquent très graves, ne verrait-on pas leur robuste croyance quelque peu ébranlée, croiraient-ils encore à l'infaillibilité de leurs principes, ou bien se rendraient-ils à l'évidence des faits? C'est ce que je me propose d'entreprendre avec la conviction profonde dont je suis pénétré. Je combattrai l'erreur par des faits authentiques qui, je l'espère, ne laisseront aucun doute dans les esprits non prévenus, pour peu qu'ils soient disposés à abandonner l'erreur et à recevoir la vérité. Les raisonnements les plus solides ont échoué, il ne reste à invoquer que l'autorité des faits irrécusables.
Suadere multi laboris est.
(Tacite.)
ÉTIOLOGIE DU CANCER.
PREMIÈRE SÉRIE