CAS DE GUÉRISON
OBSERVATION I. — Cancer du sein gauche de quatre ans de durée,
DEUXIÈME PÉRIODE, EMPLOI DES CAUSTIQUES, GUÉRISON
La nommée Lep., âgée de soixante-huit ans, pensionnaire de l'hospice Ste-Gertrude, n'a pas eu d'enfants, les seins étaient très plats, les glandes mammaires atrophiées. En i858, sans cause connue, il lui survint une petite induration au mamelon gauche; à sa connaissance aucune personne de sa famille n'a été atteinte de carcinome. La petite tumeur, très dure, bosselée, se développa lentement, elle n'y fit rien, elle n'en souffrait pas. En 1860, un des points saillants de la tumeur s'enflamma, se ramollit, puis s'ulcéra ; cette ulcération s'étendit insensiblement, donna une suppuration sanieuse et fétide et de légères douleurs lancinantes s'y manifestèrent. L'ulcère envahit tout le sein. En 1861, les premiers ganglions axillaires s'engorgèrent, la sanie fétide sui generis devint plus abondante. Je proposai à la malade de l'opérer par les caustiques, elle s'y refusa en disant qu'elle attendrait encore. Mais vers le mois de juillet 1862, sa santé s'altéra peu à peu, l'appétit diminua ainsi que les forces, le sommeil était troublé, agité, la vaste ulcération et la sanie qui s'en écoulait minaient sa robuste nature, l'amaigrissement survint. Enfin, en novembre 1862, elle se décida à laisser appliquer le caustique.
En conséquence les bords de l'ulcère et les petits îlots encore revêtus d'épiderme, furent recouverts d'emplâtres vésicants et le lendemain la pâte de canquoin modifiée fut appliquée sur toute l'étendue de la plaie et sur les ganglions axillaires engorgés. Quatre applications suffirent pour détruire en totalité le tissu cancéreux. Le lendemain de la première application j'enlèvai la peau, puis j'appliquai une nouvelle couche de pâte caustique. Le jour suivant j'enlèvai les trois quarts de l'épaisseur de l'eschare, puis je réappliquai la pâte caustique et ainsi de suite jusqu'à destruction complète de la tumeur. L'eschare se détacha le septième jour et mit à nu une plaie parfaitement nette et bourgeonnante, par conséquent très disposée à la cicatrisation. Je procédai à la réunion des lèvres de la plaie au moyen de bandelettes de toile collées avec le collodion; cette réunion diminua la plaie des trois quarts. Le reste se cicatrisa rapidement et en un mois la malade fut complètement guérie. La
guérison ne se démentit pas jusqu'à sa mort qui eut lieu plus de quatre ans après, à la suite d'une violente attaque de choléra.
Voilà une affection cancéreuse qui avait quatre années d'existence, la maladie s'était communiquée aux premiers ganglions de l'aisselle, elle était donc à la seconde période ou période de propagation, et cependant la guérison fut radicale.
Le mal n'était plus parfaitement localisé, il n'était pas non plus généralisé.
Que devient ici la diathèse? Je pense qu'il serait déraisonnable d'admettre l'existence d'une diathèse dans le cas présent. Malgré quatre années de durée, la maladie était restée circonscrite et le tissu malade fut détruit en totalité, d'où la guérison durable; il ne s'agit donc pas de diathèse ni de prédisposition quelconque.
OBSERVATION II. — Cancer situé entre le sein et la clavicule,
PREMIÈRE PÉRIODE, OPERE DEUX FOIS PAR LE BISTOURI, RÉCIDIVES PRESQUE IMMÉDIATES, EMPLOI DES CAUSTIQUES, GUÉRISON DÉFINITIVE.
Mme P., de Versailles, cinquante ans, mère de six enfants, constitution robuste, reçut un coup, il y a quinze ans, au-dessus du sein gauche, à égale distance de la mamelle et de la clavicule. Il y eut une ecchymose assez forte qui se dissipa lentement, mais il est resté, en cet endroit, une tache bleuâtre. Toutefois la douleur s'est dissipée et elle n'y fit plus attention, lorsque vers la fin de 1 865, elle sentit un petit noyau sous la tache même. Ce noyau se développa et en mars 1867, il formait une tumeur du volume d'un œuf de poule et des douleurs lancinantes s'y faisaient sentir.
Elle consulta plusieurs chirurgiens de Paris qui furent unanimes dans leur diagnostic : cette tumeur était un squirrhe.
En avril 1867, cette dame fut opérée à Paris au moyen du bistouri. La plaie se cicatrisa, mais six mois après, il y eut récidive sur place et développement rapide.
En décembre 1867, nouvelle opération. La plaie se cicatrisa très lentement et ce ne fut qu'au mois de mai 1868 que la cicatrisation fut, en apparence, terminée. Quelques mois après nouvelle récidive La malade se rendit chez l'opérateur qui lui prescrivit un traitement interne. La tumeur grossissant de plus en plus et devenant le siège de violentes douleurs, au mois de mars îSbq, le chirurgien consentit à l'opérer une troisième fois, mais il ajouta qu'avant tout elle devait faire son testament. La pauvre femme se désespéra et voulut consulter les sommités chirurgicales de Paris, entre autres le célèbre Nélaton qui refusa de l'opérer et dit au mari de cette dame que la malade portait un encéphaloïde incurable ; d'autres chirurgiens avaient prononcé à peu près la même sentence.
La malade ne sachant plus à quel savant se vouer, s'adressa à un chirurgien de campagne qui lui avait été recommandé, lequel lui appliqua un caustique
ÉTIOLOGIE DU CANCER.
dont elle a horriblement souffert, puis il lui déclara que le mal était trop avancé et trop grave, qu'il ne se souciait pas de continuer.
La malheureuse se résignait à son triste sort, lorsqu'une de ses parentes lui parla de moi et l'engagea à venir me consulter.
Elle arriva à Bruxelles le 18 septembre 1869. Je constatai chez elle l'existence d'une tumeur d'environ 9 centimètres de diamètre et de 6 centimètres d'épaisseur dont la surface était en partie ulcérée.
Cette tumeur paraissait encore localisée, il n'y avait pas d'engorgement ganglionnaire dans l'aisselle.
Le lendemain 19, je lui fis la première application, de caustique de Vienne d'abord sur les parties de la tumeur qui n'étaient pas ulcérées, puis de pâte caustique sur toute la surface.
Continuation les jours suivants, en tout sept applications de pâte caustique de 5 heures et demie de durée chacune. Après l'enlèvement du caustique, des cataplasmes sont appliqués.
Le 4 octobre élimination spontanée de l'eschare, la plaie est très nette, c'est-à-dire que le néoplasme est enlevé entièrement. Je procède à la réunion des lèvres de la plaie au moyen de bandelettes collodionnées. La cicatrisation s'effectua très régulièrement.
Le 5 novembre départ pour Paris, Mma P. était parfaitement guérie.
Cette dame a la bonté de me donner de ses nouvelles tous les ans.
En 1872, elle vint me voir avec sa fille et son gendre M. le docteur B., médecin à Paris (ceux-ci mariés récemment), lequel me témoigna toute son admiration de l'heureuse et étonnante guérison de sa belle-mère; il avoua franchement qu'il n'aurait pas cru que la guérison fût possible dans les conditions où se trouvait la malade.
L'examen de Mma P. me permit de constater que sa santé ne laissait rien à désirer et que la cicatrice était parfaite.
Cet état s'est maintenu. Il y a quelques mois encore Mme P. m'envoya une de ses filles et le mari de celle-ci, de passage à Bruxelles, pour me remercier encore et me dire qu'elle restait parfaitement guérie.
Cette observation renferme plus d'un enseignement.
Ce carcinome était dû manifestement à une cause externe.
Ce fait établit que chez les personnes robustes et saines, le carcinome peut rester assez longtemps localisé.
Il prouve à l'évidence que, dans les cas de l'espèce, le caustique est supérieur au bistouri.
Il prouve en outre que le cancer le mieux constaté peut être guéri par les caustiques, même quand le bistouri a échoué.
Et la diathèse que devient-elle? Il serait peu rationnel d'admettre une diathèse qui resterait quatorze ans sans manifester sa présence d'aucune manière. Cependant il est bien certain que l'opérateur qui a vu les deux récidives a cru à la diathèse cancéreuse la plus évidente.
OBSERVATION III. — Cancer situé au-dessus du sein, emploi