DES CAUSTIQUES, DEUX RÉCIDIVES, GUÉRISON
MUe M., quarante-deux ans, bonne constitution, maigre, vive, nerveuse, irritable, porte au sein gauche, depuis trois ans, une tumeur manifestement squirrheuse, affectant la moitié de la glande mammaire; cette tumeur est dure, irrégulière, bosselée, et le siège de fréquentes douleurs lancinantes allant en augmentant.
Il y a six mois, un professeur de l'Université a pratiqué, dans la tumeur, des injections selon le procédé anglais. Le résultat de ces injections fut déplorable : la malade en éprouva des douleurs atroces, elle perdit connaissance, elle eut des convulsions et ce ne fut qu'une heure après qu'elle reprit ses sens.
Six mois après elle vint me trouver.
Le 5 octobre 1867, je constatai l'existence d'une tumeur squirrheuse de 4 à 5 centimètres d'épaisseur, de 6 centimètres de diamètre vertical et de 8 centimètres de diamètre horizontal. Il existe un léger engorgement de quelques ganglions axillaires. La peau est intacte.
Le même jour, application des caustiques : caustique de Vienne d'abord et pâte caustique ensuite, sur toute la glande mammaire.
M. le docteur Jottrand a eu la bonté de suivre cette opération.
Six applications de 6 heures de durée chacune suffirent.
Les douleurs étaient intenses, mais quelques cuillerées d'une potion calmante et les cataplasmes après l'enlèvement du caustique les mitigeaient.
Le 17, chute de l'eschare, rapprochement des lèvres de la plaie au moyen de bandelettes collodionnées.
Réunion presque immédiate, le ier novembre la cicatrisation était achevée.
Pendant le traitement le léger engorgement ganglionnaire de l'aisselle a disparu, ce qui prouve qu'il était de nature inflammatoire. Mais il n'en est pas moins avéré qu'au moment de l'opération le mal n'était plus parfaitement localisé, ce que pouvait bien faire supposer la longue durée de l'affection. En effet, au mois de juin de l'année suivante 1868, une petite tumeur comme un pois se développa à côté de la cicatrice vers l'aisselle. Quelques applications très circonscrites de caustique la détruisirent. Six mois après, nouvelle petite tumeur, la malade la négligea, malgré mes recommandations instantes, attendit quelques mois avant de m'en informer, le gonflement prit une certaine extension et nécessita une nouvelle opération.
En 1875, une nouvelle petite tumeur se produisit à la partie inférieure externe de la cicatrice, et nécessita quelques applications de caustique.
Les années suivantes l'opérée jouit d'une bonne santé, elle acquit de l'embonpoint; je considérai cette circonstance comme très défavorable. Mes prévisions se sont réalisées : au mois de juillet 1879, e^e se représenta avec une tumeur comme une' noix, cette fois à la partie supérieure de la cicatrice. Je l'opérai de nouveau, tout marcha régulièrement, la cicatrisation se fit sans entraves. Au moment où j'écris ces lignes, août 1881, cette opérée jouit encore d'un parfait repos. Surviendra-t-il de nouvelles récidives, c'est ce que personne ne sait. Quoi qu'il en soit, voilà quatorze ans que cette dame se trouve dans un état de santé très satisfaisant, qu'elle peut vaquer librement à ses occupations, et qu'elle est exempte de souffrances, sauf les quelques jours de cautérisation.
Que serait-il arrivé si je ne l'avais pas opérée ? Selon toutes les probabilités, elle serait morte en 1868, car à en juger par la marche d'affections semblables chez des personnes qui n'ont pas voulu se soumettre à une opération, elle pouvait tout au plus espérer encore une année d'existence. L'opération a donc prolongé sa vie de douze ans déjà, et il se peut que le sort lui réserve encore de longues années d'existence.
Il y a eu des récidives, ce qui prouve, selon la plupart des auteurs, que l'affection était bien réellement de nature cancéreuse.
Mais ces récidives ne sont-elles pas la conséquence de la diathèse des auteurs français? Non, selon moi; s'il y avait eu diathèse, comme on l'entend généralement, je ne serais pas parvenu à arrêter les progrès du mal, puis les récidives se seraient poduites dans des organes éloignés du siège de la maladie; mais non, les récidives se sont manifestées où le mal a pris naissance, précisément au bord ou à côté de la cicatrice. Il ne s'agit donc pas de diathèse. Tous les auteurs admettent que l'affection cancéreuse, localisée dans le principe, s'étend, se propage à la longue aux tissus voisins et particulièrement aux tissus lymphatiques, fibreux, aux glandes et aux ganglions, etc.; c'est ce qui arrive au commencement de la période de propagation du mal. Cette interprétation du phénomène n'est-elle pas beaucoup plus rationnelle que celle qui consiste à admettre une fiction, une conception imaginaire, la diathèse enfin. C'est, du reste, ce que l'observation clinique permet de constater tous les
ÉTIOLOGIE DU CANCER.
jours : dans la période d'extension, la maladie se propage soit aux tissus voisins, soit aux ganglions axillaires, puis de là, aux ganglions sus-claviculaires et à ceux de la poitrine; enfin, elle se généralise. Il n'est nullement nécessaire pour cela d'avoir recours à l'inconnu, à la diathèse.
Je suis arrivé au commencement de la période de propagation, les tissus voisins avaient reçu le germe du mal, mais les ganglions de l'aisselle n'avaient pas encore subi l'infection ; c'est pourquoi la récidive s'est effectuée à côté de la cicatrice. A en juger par analogie, si je n'étais intervenu que quelques mois plus tard, j'aurais trouvé ces ganglions squirrheux; si, au contraire, j'avais été appelé trois ou quatre mois plus tôt, j'eusse opéré dans la période de localisation et la guérison eût été radicale.
Ici nous voyons une affection à marche lente et qui est restée localisée (première période) pendant plus de deux ans, tandis que nous citerons des faits dans lesquels la première période ou de localisation n'a pas duré deux mois. Pourquoi cette différence dans la marche de deux affections de même nature? Dans le premier cas, c'était un squirrhe proprement dit, survenu accidentellement, sur une constitution saine et robuste ; dans le second cas, c'était un encéphaloïde également accidentel, mais développé sur une organisation lymphatique et affaiblie par d'autres causes.
OBSERVATION V. — Cancer du sein, deuxième période,
EMPLOI DES CAUSTIQUES, GUÉRISON
Mmo P., quarante-sept ans, fermière à Saint-Amand, province d'Anvers, de bonne constitution, a eu six enfants qu'elle a nourris. Vers le milieu de 1866 elle se heurta, dans l'obscurité, à une barre de bois; le coup porta à deux travers de doigt au-dessus du mamelon; elle en éprouva une violente douleur qui ne se dissipa point complètement. Au mois de juin 1867, elle constata, en cet endroit, une tumeur du volume d'un pois. Elle consulta son médecin qui lui prescrivit des remèdes internes et externes. La tumeur se développa quand même. Je la vis pour la première fois le i5 novembre 1867 : la tumeur située un peu au-dessus du mamelon avait le volume d'un petit œuf de poule, elle était très dure, irrégulière, bosselée et le siège de douleurs lancinantes assez fréquentes et augmentant progressivement En outre, il y avait, à l'entrée de l'aisselle sous le bord du pectoral, un léger engorgement ganglionnaire. Cette campagnarde intelligente, voyant que la tumeur et les douleurs lancinantes suivaient une marche ascendante à peu près régulière, sans sensibilité à la pression, et, d'autre part, que les remèdes n'y faisaient rien, conçut une grande inquiétude, parce que, disait-elle, elle voyait dans ces circonstances quelque chose de mystérieux qu'elle ne pouvait comprendre.
Elle vint donc me consulter le i5 novembre. Je lui conseillai l'opération au moyen des caustiques; elle s'y décida immédiatement. Le lendemain, 16 novembre 1867, je fis la première application sur le sein gauche, de façon
à détruire toute la glande mammaire qui ne me paraissait pas dans un état parfaitement normal : caustique de Vienne d'abord, puis pâte caustique. Quatre applications de pâte caustique ont suffi parce que cette robuste campagnarde avait très peu de graisse. L'opération démontra que c'était un squirrhe bien caractérisé. La malade avait très facilement supporté ces applications, une potion laudanisée calmait les douleurs.
Quelques jours après, je constatai que le ganglion de l'aisselle était resté dans le même état, comme un pois, mais il me préoccupait, je résolus de l'extraire. Il n'y avait pas moyen de le cautériser, car il était tellement mobile qu'il fuyait sous le doigt et se dérobait complètement. En conséquence, le 2'i novembre, je fixai le ganglion entre le pouce et l'index; je fis une petite incision et je l'énucléai, puis je réunis et empêchai le contact de l'air au moyen du collodion. Eh bien, cette malade qui avait subi une vaste opération par les caustiques, sans aucun dérangement, fut, après cette petite incision, en proie à un délire intense qui dura toute la nuit. Heureusement que ce délire n'eut pas de suites, mais ce fait prouve l'innocuité des caustiques d'une part, et d'autre part le danger des opérations sanglantes.
Le 27, l'eschare se sépara et le même jour, je rapprochai les lèvres de la plaie au moyen de bandelettes de toile collodionnées. La réunion fut immédiate et la malade put retourner chez elle le 6 décembre, vingt et unième jour de l'opération.
Cette dame est venue plusieurs fois depuis se soumettre à mon inspection ; en février 1880, elle est venue avec sa sœur, atteinte à son tour d"un squirrhe volumineux au sein gauche. Je relaterai l'observation plus loin. Quant à elle, sa santé est parfaite ainsi que sa guérison. Il y a plus de quatorze ans qu'elle a subi l'opération.
Il s'agissait ici d'un squirrhe arrivé à la seconde période ou période d'extension, au début il est vrai; néanmoins la guérison fut radicale. Evidemment dans ce cas il ne pouvait être question de diathèse ni de cause interne. Vouloir à tout prix trouver une diathèse dans des cas de l'espèce, serait, selon moi, une prétention déraisonnable.
OBSERVATION VI. — Cancer des deux seins, emploi des caustiques,