DE VUE
De mes 98 opérées 6 sont parties guéries, la plaie étant entièrement cicatrisée, mais n'ont pu être retrouvées, soit qu'elles eussent quitté le pays, leur résidence habituelle ou autrement. Je n'avais aucune raison pour ranger ces opérées dans la catégorie des non guéries, plutôt que dans celle des guérisons, et si je les ai omises, c'est pour ne laisser aucune prise aux interprétations défavorables; cependant dans les calculs proportionnels, on arrive à plus d'exactitude en laissant de côté les cas de cette espèce.
Je pourrais en dire autant des opérées qui sont mortes à la suite d'affections intercurrentes, quand il n'y avait pas de récidive. Mais comme la guérison n'avait pas 2 ans et demi
STATISTIQUE
de durée quand la mort est venue surprendre ces malades, je ne pouvais les porter au nombre des guérisons; toutefois la remarque finale du paragraphe précédent peut s'appliquer à celui-ci. Je compte donc 10 opérées décédées à la suite d'affections étrangères au cancer : 2 phthisies, l'une 10, l'autre 8 mois après l'opération non suivie de récidive; 2 méningites avec récidive inopérable ; 1 mal de Pott avec paralysie, récidive, décès 5 ans après la première opération ; une apoplexie, 2 ans après la dernière opération; il y avait eu 2 récidives opérées; 1 à la suite d'un accouchement laborieux suivi d'hémorrhagies presque foudroyantes ; 1 hémoptysie, 1 mois après la cicatrisation ; 1 à la suite d'une affection coxo-fémorale extrêmement douloureuse, 6 mois après l'opération, sans récidive ; enfin 1 à la suite d'érysipèle ambulant et méningite consécutive. Cet érysipèle a été contracté par suite de l'imprudence inconcevable de la malade pendant la convalescence; la plaie était en voie de cicatrisation, de sorte qu'on ne peut en accuser l'opération, la cause lui étant complètement étrangère.
11 faudrait encore soustraire du nombre des opérées, au point de vue des calculs proportionnels, une malade qui n'a pas voulu laisser achever l'opération, une autre qui, après avoir été opérée par les caustiques, a fait opérer la récidive par l'instrument tranchant et est morte 3 mois après, une autre encore qui n'a pas consenti à laisser opérer la récidive, alors que ce n'était qu'une petite tumeur comme un haricot. Le mal s'est propagé et elle a succombé.
3o des carcinomes récidivés étaient inopérables, soit qu'une tumeur interne ou un cancer des organes essentiels à la vie y mît obstacle, soit que l'engorgement ganglionnaire de l'aisselle, du creux sus-claviculaire, etc., ne permît plus d'atteindre les limites du mal. Dans ces circonstances l'opération est inutile et inopportune, le cas étant désespéré.
32 autres ont été opérées deux fois. Quand la récidive se produit, j'opère le plus tôt possible, lorsque la petite tumeur, objet de la récidive, a atteint le volume d'un pois, d'un haricot, d'une noisette, à moins que la malade ne commette l'imprudence d'attendre, pour se représenter, que la tumeur ait acquis un cartain volume. C'est l'exception.
Deux ont été opérées trois fois.
Les autres vivent encore avec la récidive.
Si je considère l'espace de temps que ces malades ont vécu après la première opération par les caustiques, je trouve : une a vécu 6 ans, 6 ont vécu 5 ans (je néglige les mois), 4 ont vécu 4 ans, 7 ont vécu 3 ans, 17 ont vécu 2 ans, 16 ont vécu de 1 à 2 ans, les autres moins d'un an.
Pour la moyenne, en déduisant des 98 opérées, les 6 patientes que je n'ai pu retrouver et les 10 qui sont mortes à la suite d'affections étrangères au carcinome, restent 82 cas qui, après la première opération, ont vécu 174 ans et quelques mois, soit une moyenne de 2 ans et une fraction.
Il est bon de noter ici et de répéter que la plupart des opérées de cette catégorie, me sont arrivées en pleine période de propagation de la maladie, ce que je nomme seconde période, dans laquelle les ganglions et les tissus voisins sont infectés dans une étendue plus ou moins grande, ce qui augmente singulièrement les chances de récidive et le plus souvent rend le mal incurable. Si ces malades s'étaient présentées six mois plus tôt, lorsque la maladie était encore localisée, il est probable que presque toutes seraient guéries. Comment faut -il donc faire pour décider les médecins à opérer ou à faire opérer les malades atteintes de carcinome dans le cours de la première période de la maladie ; là est le salut. Je l'ai dit et répété, je le dirai chaque fois que l'occasion s'en présentera, je le répéterai à satiété : ceux-là sont bien coupables qui . amusent les carcinomateuses avec des emplâtres et des pommades, qui ne font absolument rien, qui ne retardent pas d'un jour la marche envahissante de la maladie. Heureuses encore les malades qu'on n'empoisonne pas par des doses énormes de substances compromettantes, l'iodure de potassium, l'arsenic, la ciguë, etc., comme j'en ai vu des exemples. Ces divers traitements, qui pourraient être efficaces dans les cas d'engorgements inflammatoires, d'adénomes, d'hypertrophies glandulaires, sont complètement impuissants, absolument nuls contre les carcinomes. Et cependant la généralité des praticiens les emploie constamment, dans tous les cas, avec une persévérance digne d'un meilleur sort. On les emploie dans tous les cas, leur ineffica-
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cité saute aux yeux, et l'on continue quand même, conduisant ainsi les malheureuses à l'incurabilité, à l'abîme, sans qu'on leur donne le moindre avertissement ; au contraire, on emploie tous les moyens possibles pour leur iaisser ignorer leur triste condition. Voilà ce qui se passe tous les jours sous nos yeux.
Mais il arrive un moment où ces infortunées sentent leurs forces décliner, l'énergie les abandonner, les fonctions digestives s'altérer; enfin tout se détériore en elles, elles maigrissent, perdent le sommeil, souvent une fièvre lente se déclare et les malades dépérissent de jour en jour et pour ainsi dire d'heure en heure. Elles s'inquiètent, se désolent, crient au secours et s'adressent à des hommes compétents; malheureusement, il est souvent trop tard ; beaucoup de ces malades sont déjà arrivées à la troisième période, période de généralisation, d'incurabilité absolue. La médecine est impuissante devant ce cancer généralisé. Il ne reste qu'à continuer le rôle des premiers médecins, continuer à tromper les malades sur la gravité de leur état.
D'autres patientes sont encore à la seconde période de la maladie.
Ici se présente une difficulté, une des plus grandes difficultés de la pratique : il s'agit d'établir jusqu'à quel point les tissus voisins sont envahis par la prolifération cancéreuse. Si la période commence, si les tissus contigus à la tumeur ne sont infectés que dans un cercle restreint, s'il est encore possible de détruire entièrement les parties malades, y compris les ganglions axillaires, on peut encore espérer d'obtenir une guérison radicale, mais dans le cas contraire, si la prolifération est trop étendue, si le mal a jeté de profondes racines, si le cancer s'est propagé au delà des limites accessibles à nos moyens d'action, on pourra probablement obtenir une guérison momentanée, mais la maladie se reproduira, il y aura récidive, et peut-être infection générale ; car, dans ce cas, le mal ne s'arrête pas, la prolifération progresse, ou s'il subit un temps d'arrêt par le fait de l'opération, ce temps d'arrêt n'est pas de bien longue durée, bientôt le mal repullule, reprend une activité nouvelle et ses ravages continuent, à moins qu'on ne soit assez heureux pour trouver
3qÇ CHAPITRE XXIX.
dans la petite tumeur récidivée une dernière manifestation de la maladie. Le corollaire à déduire de ce qui précède est facile à saisir, c'est qu'il faut opérer de bonne heure, il faut opérer pendant que le carcinome est encore à la première période de son développement, c'est-à-dire pendant que la tumeur est parfaitement localisée, parfaitement circonscrite, avant qu'elle envahisse les tissus voisins; c'est la condition nécessaire du succès. Agir autrement, attendre la seconde période, la période de propagation, pour conseiller l'opération, c'est conduire à l'incurabilité les malades que l'on doit guider, c'est les égarer et c'est assumer la plus terrible des responsabilités.