Lettre du P. Fr. Du Perron à son frère, 27 avril
Le dernier Huron autheniique.
n'avaient, en fait d'assiettes, que des fragments d'écorce de bouleau. Ils empruntaient leurs verres aux mêmes arbres. Seulement ils ne s'en servaient guère: «Car, dit le P. Chaumonot, la soif ne nous gêne pas beaucoup , soit parce que nous n'avons jamais de sel dans ces parages, soit parce que notre nourriture est toujours très liquide. Pour moi, depuis que je suis ici, je n'ai pas bu en tout un verre d'eau, quoiqu'il y ait déjà huit mois que j'y sois arrivé. » Dans ces conditions, les repas ne pouvaient point se prolonger pendant longtemps. On se remettait donc vite au travail dans la pauvre cabane des missionnaires. Durant la belle saison, la tâche était relativement aisée, car le jour qui tombait de l'ouverture laissée dans la partie supérieure de la hutte, en guise de cheminée et de fenêtre, était suffisant. Dans tous les cas, rien de plus facile que de sortir en plein air. Mais, l'hiver, le labeur devenait singulièrement pénible, car les longues soirées se passaient sans lumière et il fallait étudier auprès du feu allumé dans le centre de la cabane, au milieu des flots d'acre fumée que souvent la bise refoulait violemment dans l'intérieur ^ La nuit elle-même était bien dure. Quand, étendus sur leur pauvre natte, dévorés par une nuée d'insectes insupportables, les jésuites auraient pu espérer un peu de repos , un affreux charivari éclatait dans les cabanes voisines. Roulements de tambours primitifs, cliquetis de certaines castagnettes faites avec des écailles de tortues, hurrahs furieux ou cantilènes monotones et indéfini-
I. Cependant c'est dans de pareilles conditions que les missionnaires trouvaient encore le temps d'écrire certains ouvrages. Le P. Chastelain e'tait aux Hurons quand il composa son beau livre : Affectiis animœ amantis Jesum.{\. Bibliothèque de la Compagnie de Jésus, par Carlos Sommervogel, S. J. Nouvelle édition, Bruxelles, O. Scheppens, 1891. T. II, p. 1091.)
ment reprises, tout s'entrecroisait dans l'obscurité : c'était la danse qui commençait. Car, l'iiiver, les fêtes se succédaient sans discontinuité dans les cabanes huronnes. On s'y invitait entre amis comme dans les cités civilisées; mais on y faisait beaucoup plus de bruit. Heureux encore les Pères, quand ils ne voyaient pas quelque sauvage, pris d'un transport épileptique, faire soudainement irruption dans leur logis, et, sous prétexte de rêve ou de maladie à guérir, s'y livrer à mille folies K
Mais, quelles que fussent ces incommodités, les vaillants apôtres de Jésus-Christ les souffraient d'un cœur joyeux. Pendant que les uns allaient de hutte en hutte enseigner la religion, les autres, assis sur un billot ou accroupis sur un morceau d'écorce, étudiaient ou tenaient école pour les petits enfants du bourg. La régularité n'était pas des plus exemplaires : les élèves faisaient souvent l'école buissonnière et parfois il ne s'en trouvait qu'un ou deux en classe ; mais on se contentait de cette présence intermittente, faute de mieux.
Les dimanches, mardis et jeudis, l'école se fermait une heure plus tôt, et on consacrait ce temps à faire une instruction « aux plus notables du village ». Ils arrivaient, tels que nous les a pittoresquement dépeints le P. Du Perron, une peau de castor jetée sur les épaules en guise de manteau, des chausses et des souliers en hiver, jambes et pieds nus dans l'été; le sac de petun qui pendait der-
I. Parfois ces furieux étaient tout simplement des alcooliques. « On a beau défendre le commerce de vin et d'eau-de-vie avec les sauvages, dit la Relation de 1646, il se trouve toujours quelque âme lâche qui, pour en tirer un peu de poil de castor, fait passer au clair de lune quelques bouteilles dans leurs cabanes. Les capitaines crient et tempêtent, mais il est très difficile de bannir entièrement ce désordre. » P. 20.
rière leur dos, le calumet qu'ils avaient en mains et qu'ils avaient sculpté, non sans habileté, pendant les soirées d'hiver, les colliers et bracelets de porcelaine qu'ils portaient au cou, aux bras, aux oreilles et autour de leur moustache, affreusement graissée comme leurs cheveux, complétaient le costume. Silencieux, ils écoutaient la Robe noire ; ils trouvaient ses enseignements nobles et beaux; ils applaudissaient même à ses discours, mais ils n'embrassaient pas pour cela ce qu'ils reconnaissaient être la vérité.
« Je ne me serais jamais imaginé une dureté semblable à celle de ces cœurs sauvages élevés dans l'infidélité, déclarait le P. Chaumonot^ Quand ils sont convaincus de la folie de leurs superstitions et de leurs fables, et qu'on leur a prouvé la vérité et la sagesse de la foi, il faudrait, pour achever de les gagner, leur promettre que le baptême leur donnera prospérité et longue vie, ces pauvres gens n'étant sensibles qu'aux biens temporels; cela ne vient pas de la stupidité : ils sont même plus intelligents que nos campagnards, et il y a certains capitaines dont nous admirons l'éloquence, acquise sans beaucoup de préceptes de rhétorique. Leur obstination dans l'erreur est produite par la difficulté qu'ils croient trouver dans l'observation des commandements, et surtout de certains d'entre eux. »
Calumet sculptii par les Hurons.
Cependant, malgré tout, le crédit du P. de Brébeuf augmentait chaque jour. Une épidémie, qui lui donna