Chap. IX, p. 44 et suiv
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ont peur de l'Espagnol et qui voudraient bien savoir ce que l'on peut avoir à redouter de ses incursions. Rien, répond le missionnaire. Puis il prouve que le défrichement et le labourage des terres fourniront très amplement le nécessaire à ceux qui viendront les cultiver. Ce travail se fera sans bien grands frais. « Vingt hommes défricheront en un an trente arpents de terre, au net, de manière que la charrue y puisse passer. Il y a des endroits plus aisés les uns que les autres. La tâche ordinaire de chaque homme par an est un arpent et demi, s'il n'est point diverti en d'autres choses. On donne à chacun pour son vivre de la semaine deux pains d'environ six ou sept livres, deux livres de lard, deux onces de beurre, une petite mesure d'huile et de vinaigre, un peu de morue sèche, — environ une livre, — une écuellée de pois. Pour leur boisson, on leur accorde une chopine de cidre par jour ou un pot de bière, parfois un coup de vin, comme aux bonnes fêtes. L'hiver, on leur donne une prise d'eau-de-vie, le matin, si on en a. Tout ce qu'on peut retirer sur le pays, soit par la chasse, soit par la pêche, n'est point compris là dedans. » On voit par là que l'entretien des ouvriers n'est pas bien coûteux au Canada.
Mais les terrains sont-ils fertiles? Quelle est leur nature ? A quoi peuvent-ils servir? « Si tous nos grands bois étaient abattus, écrit le P. Le Jeune, je satisferais bien aisément à ces demandes. Mais comme ils sont encore debout et qu'on ne les visite pas aisément, je dirais que j'ai vu de bonnes et de mauvaises terres aux lieux que j'ai fréquentés. Il faut philosopher sur ce point, de la Nouvelle-France, comme de l'Ancienne. Il y a des terres fer-
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tiles, en certains endroits des sables, en d'autres il y a des prairies et des champs très propres pour en faire. Je crois quelques quartiers bons pour la vigne, pour le plant... En ces commencements, comme on n'a point fait encore toutes ces expériences, je ne saurais marquer la propriété d'aucun terroir avec assurance. Les Trois Rivières me semblent comme l'Anjou : c'est un pays sablonneux; à mon avis la vigne s'y plairait. Kébec est diversifié : il y a des endroits fort bas, les blés y pourront être bons; sur le haut, la vigne et le froment pourraient aussi profiter. Pour le blé, l'expérience en fait foi. Les prairies sont faisables en mille lieux. Il y en a sur le grand fleuve, mais les marées les incommodent. Il n'est pas besoin d'apporter des grains pour semer; on en trouvera ici en échange d'autre blé, ou autre chose. Le blé marsais, semé au renouveau, réussit bien mieux que le blé semé avant l'hiver. L'orge commun et l'orge mondé réussissent en perfection; le seigle y vient fort bien. Les pois sont plus tendres et meilleurs que ceux qu'on apporte par navigation. Les herbes potagères y poussent admirablement, mais il en faut apporter des graines... Quant aux arbres fruitiers, je n'en puis répondre avec assurance pour n'en avoir aucune expérience oculaire. Le sieur Hébert avait planté quelques pommiers durant sa vie : ils ont porté de fort bons fruits à ce qu'on assure, mais le bétail les a gâtés. Nous avons greffé quelques sauvageons cette année, les entes sont très bien reprises : le temps nous apprendra ce qu'il en est. On voit ici des poiriers, pruniers, cerisiers et autres arbres portant des fruits sauvages. S'ils résistent aux rigueurs de l'hiver, je ne vois pas pourquoi ils doivent mourir pour être entés de bons greffes. »
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L'agriculture sourit-elle peu à certains caractères ? Le commerce aura peut-être plus d'attraits pour eux. « Nous avons de la morue à notre porte pour ainsi dire, continue le P. Le Jeune. On la vient pêcher de France dans notre grand fleuve, à Gaspé, à l'Ile Percée, à Bonaventure, à Miskou. Et cependant la morue qu'on mange à Kébec nous arrive ordinairement de la patrie, parce qu'il n'y a point encore assez d'hommes ici pour descendre à la pèche. J'en dis de même du charbon de terre et du plâtre : tout cela se trouve au Canada. Les Basques viennent tuer les baleines jusque dans Tadoussac et plus haut. On s'efforcera cette année, me dit-on, de prendre des marsouins ou baleines blanches, qui passent sans nombre devant Kébec... Certaines personnes, soigneuses de leurs affaires, telles qu'il en faut ici, me témoignent qu'elles envoient en France des ais de chêne et quelques autres bois pour les navires, jusqu'à la valeur de dix mille francs ; et tout cela n'est pas le travail d'un an, car ils ont employé une partie du temps au défrichement des terres. Je souhaiterais une cinquantaine de familles semblables à celles-là. Tout le monde n'a pas la même industrie. Si on peut retirer quelque profit des sapins, des cèdres, des pins, il y en a ici une infinité et en plusieurs endroits. Pour les mines, il faut auparavant avoir des terres défrichées, à cause qu'il ne faut pas attendre de France la quantité de farines nécessaires à tant de bouches, à tant de personnes qui se doivent occuper aux forges. Quelqu'un pense y avoir trouvé une mine d'or et un autre une mine d'argent. Je m'en rapporte à ce qui en est. »
Voici maintenant pour les esprits plus aventureux, pour
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ceux qui rêvent de se jeter dans les solitudes, pour les trappeurs de l'avenir.
« La chasse des oiseaux de rivière est abondante en son temps, c'est-à-dire au printemps et à l'automne : il y a des îles toutes pleines d'oies, d'outardes, de canards de diverses espèces, de sarcelles et d'autres gibiers... Il y a des élans, des castors, des porcs-épics, des lièvres et quelques bêtes fauves, comme des cerfs, une espèce de vaches qui semblent avoir quelque rapport aux nôtres...
<( Pour le poisson, il est ici comme en son empire : il y a un grand nombre de lacs, d'étangs et de rivières très poissonneuses. Le grand fleuve est rempli d'estourgeons, de saumons, d'aloses, de brochets, de barbues, de poissons dorés, de poissons blancs, de carpes de diverses espèces, d'anguilles, etc. Ce n'est pas qu'on les prenne partout en même quantité, mais il y a des endroits où la pêche semble prodigieuse. De l'heure que j'écris ceci, voilà un garçon qui apporte vingt-cinq ou trente barbues, prises en une seule nuit. Il y a des lacs oia on peut se nourrir de poisson hiver et été. Nos Français y prenaient l'hiver passé des brochets de trois ou quatre pieds, des estourgeons de quatre ou cinq pieds et d'autres poissons en abondance. »
Après avoir donné tous ces détails, le P. Le Jeune trace un programme de colonisation qui dévoile autant de sagesse que de connaissance du pays. Il met charitablement son expérience au service des futurs colons. Il remarque d'abord que ceux-ci seront gens à l'aise ou gens pauvres, « Commençons par ces derniers, dit-il i. Un pauvre homme,