I. Relation de 1634, p. go
qu'il faut en chacun faire plusieurs voyages, si on a tant soit peu de paquets. En quelques endroits, qui sans être moins rapides sont cependant plus aisés à l'abord, les sauvages entrent dans la rivière ; puis ils traînent et conduisent à la main leurs canots, avec des peines et des dangers extrêmes, car ils ont parfois de l'eau jusqu'au menton. Aussi sont-ils contraints de temps en temps de
Un portage.
lâcher prise et de lutter comme ils peuvent contre la rapidité du. courant, qui leur arrache et emporte les canots. Un de nos Français resta ainsi tout seul dans le sien^, tous les sauvages l'ayant laissé aller au gré du torrent ; mais son adresse et sa force lui sauvèrent la vie, et le canot aussi avec tout ce qui était dedans.
« J'ai supputé le nombre des portages, et je trouve que nous avons porté trente-cinq fois et traîné pour le moins
I. Trois Français s'étaient embarqués avec les missionnaires.
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cinquante. Je me suis mêlé parfois d'aider en cela à mes sauvages, mais le fond de la rivière est de pierres si tranchantes, que je ne pouvais marcher longtemps, étant nupieds.
« Une autre difficulté est pour le vivre : souvent il faut jeûner, si l'on vient à perdre les caches; et quand on les retrouve, on ne laisse pas d'avoir bon appétit, après s'y
être traité Ajoutez qu'il faut coucher sur la terre nue
ou sur quelque roche ; qu'il faut sentir incessamment la p uanteur de ces sauvages, marcher dans les eaux, dans les fanges, dans l'obscurité et l'embarras des forêts, où les p iqûres d'une multitude de moustiques et de cousins vous importunent fort.
« Je laisse à part le long et ennuyeux silence où l'on est réduit. »
Le P. de Brébeuf ajoute ensuite que le P. Daniel et lui avaient dû ramer tout le long de la route. Le soir venu, c'est à la lueur d'un brasier allumé sur le bord du fleuve que, harassés de fatigue, ils récitaient leur bréviaire. De plus, ils avaient été obligés, à chaque chute de la rivière, de porter leurs bagages sur les épaules, « ni plus ni moins que les Hurons ». A chaque portage, il leur fallait faire quatre vo3'ages. Un moment, le maître du canot du Père de Brébeuf proposa de débarquer l'apôtre dans une île déserte : heureusement, la proposition ne fut pas acceptée. « Quiconque montera ici, disait le missionnaire, se doit résoudre à tout cela et à quelque chose de plus, même à la mort dont on voit à chaque instant l'image devant les yeux. Pour moi, qui ne sais point nager, je m'en suis vu une fois fort proche; car, au départ des Bissiriniens, nous nous en allions tomber dans un précipice, si mes sauvages
n'eussent promptement et habilement sauté dans l'eau pou r détourner le canot que la rivière emportait. Il est probable que les autres en pourraient bien dire autant et plus, vu le nombre qu'il y a de semblables rencontres. »
Le P. Davost avait été en effet fort malmené. On com mença par lui dérober une partie de son pauvre bagage; car être Huron ou larron, c'était, paraît-il, la même chose. On l'avait ensuite contraint de jeter dans le fleuve presque tous les livres et le papier qu'il portait, ainsi qu'une partie de son linge et un petit moulin d'acier. De plus, on l'abandonna chez les Algonquins, où il eut « de quoi souffrir à bonnes enseignes ». Si bien que lorsqu'il arriva aux Hurons, il était si épuisé que de longtemps il ne put"pas se remettre.
Quant au P. Daniel, son odyssée fut plus mouvementée encore. Embarqué dans un canot u chétif et usé », qui n'avait pour tout équipage que trois Hurons malades, il faillit, lui aussi, être abandonné dans un des nombreux îlots du Saint-Laurent. Un chef sauvage qu'il rencontra le sauva, en le prenant à son bord. Mais la faim se fît bientôt sentir aux voyageurs. Dans l'espoir de trouver une certaine nation qui devait leurMonner des provisions de route, ils avaient quitté le chemin le long duquel étaient échelonnés leurs vivres. Malheureusement, ils battirent en vain les bois où ils erraient : la peuplade qu'ils cherchaient demeurait introuvable, et, comme il n'y avait pas de chasse dans ces quartiers, toute la troupe [se vit en face de la mort, cette mort cruelle que les sauvages connaissaient bien, qui parsemait ces forêts de leurs cadavres décharnés et qui devint, les années suivantes, celle de plus d'un mis-
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sionnaire^. « Qui sait si le P. Daniel est encore en vie? » se demandait alors le P. Le Jeune, son supérieur-, tant le danger était réel ! Il se trouva par bonheur que les affamés avaient pu regagner le fleuve à temps et reprendre la route imprudemment abandonnée. Le P. Daniel finit donc par arriver chez les Hurons. Mais il n'y toucha qu'assez longtemps après le P. de Brébeuf, vers le i5 août.
1. Le P. René Ménard, pour n'en pas nommer d'autres, expira ainsi dans les forêts, à 5oo lieues de Québec. Il s'y était égaré et il y mourut de faim (16Ô1).