‹ Au berceau de l'autre France [microforme]Chapitre 19 sur 90 · part · texte numérisé non relu

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croissaient comme l'herbe en bonne terre, faute d’avoir de quoi les employer. » Comment passer l'hiver dans un pareil dénuement ? Et la famine n'’allait-elle point faire ce que les Anglais avaient été jusqu'alors impuissants à opérer?

Un moment on crut que l’avenir était assuré. Vers la fin juillet, une chaloupe, montée par une douzaine de matelots, accostait l'embarcadère de Québec. Elle ne contenait point de vivres, mais elle apportait l'espérance. Elle annonçait en eflet que les Associés avaient envoyé de France cinq vaisseaux munis d'armes et de provisions. Cette escadre, à bord de laquelle se trouvaient six missionnaires !, était déjà entrée dans l'estuaire, et, si elle n’était point arrivée encore, c’est que M. de Roquemont, qui la commandait, voulait tout d’abord châtier l’infâme Kerkt. Cette résolution le perdit. Beaucoup moins fort que l'Anglais en navires et en munitions, il combattit avec héroïsme, brûla jusqu'à sa dernière amorce, mais fut en définitive obligé d'amener son pavillon. Quatre de ses vaisseaux tombèrent aux mains de Kerkt, et le cinquième n’échappa que pour porter en France la triste nouvelle de cet échec.

C'était de nouveau la famine en perspective. Cependant « la récolte, si modique qu’elle fût, la pêche des anguilles et quelques élans que des sauvages apportèrent de leur chasse, remirent pour deux'ou trois mois un peu d’aisance dans la ville et dans les habitations. Mais, cela épuisé, on tomba dans une plus grande disette qu’auparavant. Îl restait encore une ressource sur laquelle on

1. Deux récollets, les PP. Boursier et Girard, et quatre jésuites, les PP. Ch. Lalemant, Fr, Ragueneau, Phil, Noirot et le F. Louis Malot.

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comptait beaucoup. Le P. Phil. Noirot, supérieur des Jésuites, et le P. Ch. Lalemant étaient allés chercher en France du secours, et avaient trouvé dans la générosité de leurs amis de quoi fréter un bâtiment et le charger de vivres. Ils s’y étaient embarqués eux-mêmes avec le P. Alex. de Vieuxpont et un frère nommé Louis Malot; mais ce navire n'arriva point jusqu'à Québec. Un vent forcé du sud-est le jeta sur la côte d’Acadie, où il se brisa; le P. Noirot et le F. Malot y périrent : le P. de Vicuxpont alla joindre le P, Vimond dans l'île de Cap- Breton, et le P. Lalemant, s'étant embarqué sur un navire de Biscaye, pour porter en France la nouvelle de ce désastre, fit auprès de Saint-Sébastien un second naufrage, dont il eut cependant encore le bonheur de se sauver, »

Cette fois, le désastre était irrémédiable. La poudre était devenue rare; il n’en restait qu’une trentaine de livres, très détériorées d’ailleurs. Champlain n’en voulut plus donner un grain à ses chasseurs, la réservant à un meilleur usage, si l’occasion s’en présentait. Au mois de juin, les pois, dont on avait parcimonieusement vécu jusqu'alors, manquèrent tout à fait. On en fut réduit à vivre de quelques racines qu’on allait déterrer au loin dans les bois. Champlain tint encore six semaines cependant. Mais enfin, quand, le 19 juillet 1629, une chaloupe, portant drapeau blanc à l'arrière, se présenta devant Québec, il consentit à parlementer avec l’ennemi. Il le fit avec tant d'habileté et d'énergie à la fois qu’il parvint encore à dicter ses conditions au vainqueur. L’une d'elles stipulait le libre

1. Charlevoix, Histoire et description générale de la Nouvelle France. TI, p. 167. Paris, Rolin, 1744.

retour des missionnaires et des colons en Europe, à bord de l’escadre conquérante. Le P. de Brébeuf fut contraint d'en profiter, comme ses confrères, et il lui fallut quitter tristement cette terre où il avait espéré mourir. — L'heure des ténèbres était arrivée. En voyant l’héroïque phalange se rembarquer pour l’Europe, les anges tutélaires du Ca: nada purent se voiler la face, car l'enfer triomphait. Allaitil prévaloir pour toujours ?

Non. Dieu ne détournait pas en effet son regard de cette terre où la papauté devait trouver un jour de si chevaleresques défenseurs. Il n’abandonnait pas ces âmes dans lesquelles le christianisme allait jeter de si profondes racines. Trois ans après (29 mars 1632), Richelieu rendait le Canada à la France par le traité de Saint-Germainen-Laye. C’était un mince triomphe en apparence; car en quoi consistait alors cette colonie? Elle ne comprenait guère qu’un poste dans l’île Royale, le fort de Québec, environné de quelques méchantes maisons et d’une douzaine de baraques, deux ou trois cabanes dans l’île de Montréal, autant peut être à Tadoussac et en quelques autres endroits sur le Saint-Laurent, un embryon d’établissement aux Trois-Rivières et les ruines de Port-Royal. Mais, si branlantes et si pauvres que fussent ces maisons de planches, elles avaient appartenu à la France, et elles lui avaient été ravies au mépris de la justice. Les revendiquer était donc un devoir, et les recouvrer c'était faire triompher le droit, en obtenant réparation de l’outrage infligé dans un jour de violence au pavillon qui avait abrité la colonie au berceau.

Le 23 mars 1633, le P. de Brébeuf s’embarquait à

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