‹ Au berceau de l'autre France [microforme]Chapitre 51 sur 90 · Relation de 1643, p · texte numérisé non relu

Relation de 1643, p

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168 DEUXIÈME PARTIF

Trois malheureux avaient pu cependant échapper à la hache des envahisseurs. Ils coururent éperdus au village Saint-Louis, où se trouvaient le P. Gabriel Lalemant et le P. de Brébeuf, Ils annoncent qu’à la pointe du jour les Iroquois ont envahi Saint-Ignace par surprise, suivant leur coutume, et qu'ils l'ont mis à feu et à sang.

Aussitôt la défense s'organise. On évacue sur Sainte- Marie tout ce qui est trop faible pour.y concourir. Puis le P. de Brébeuf baptise ou confesse la plupart de ceux qui restent, pendant que, peu au courant encore de la langue, le P. Lalemant donne le baptême à quelques autres parmi eux.

Surnaturellement fortifiés, prêts à paraître devant leur Juge, les défenseurs de Saint-Louis n'avaient rien à craindre de la mort. Aussi est-ce en lions qu’ils combattirent le lendemain, quand, au soleil levant, l'ennemi se présenta. Les deux premiers assauts furent victorieusement repoussés. Mais, dix fois plus nombreux que leurs adversaires, les assaillants devaient nécessairement les écraser; au troisième assaut, la victoire leur resta, et avec elle le P. de Brébeuf et le P. Lalemant, faits prisonniers, demeurèrent entre leurs mains.

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Le P, Gabriel Lalemant aux mains des Iroquois. — Une passion effrayante. — Ouvriers de la première heure et de la onzième, — Premiers tourments. — Les deux victimes en face l’une de l'autre, = Le P, Lalemant aux pieds du P, de Brébeuf, — Dix-sept heures de martyre, — Une nuit de terribles souffrances, — Dernières tortures, — Le triomphe pour l'éternité. — L’'alarme est à Sainte-Marie, — Les Iroquois vont-ils venir? — Embuscade huronne, — Victoires et défaites successives. — Reprise de Saint-Louis par les Hurons. — Nouveau siège de la place, — Les Iroquois l'emportent de nouveau, — Épouvantable holocauste, — Panique inexpliquée des vainqueurs. — Leur fuite, — Saintes reliques,

Nous avons dit plus haut comment la Passion des deux missionnaires s’ouvrit sur le théâtre même de leur charité, et comment, dépouillés de leurs vêtements, les ongles des mains et des pieds arrachés, ils furent, en tête des autres prisonniers, poussés jusqu’à Saint-Ignace, où les vainqueurs s'étaient fortement retranchés.

Là, un commun holocauste allait réunir providentiellement l’ouvrier de la première heure et celui de la onzième seulement. Mais les deux supplices ne furent pas menés de front : dans leur raffinement de cruauté, les Iroquois voulaient donner à leur barbare plaisir toute la durée possible, et c’est sur le P. de Brébeuf que s’acharna d'abord cette horde de bourreaux, car il y avait autant de bourreaux que d’assistants. Trois heures durant, elle épuisa sa rage sur lui. Le P. Lalemant avait été pendant ce temps conduit à l'écart. Après l’y avoir quelque peu tourmenté, comme pour lui donner un avant-goût du martyre, on l'avait enveloppé des pieds à la tête dans des

morceaux d’écorces de sapin, et on s’apprêtait à y mettre le feu, quand une infernale pensée traversa l'esprit de ceux qui le torturaient. Pourquoi ne pas ramener brusquement ce prisonnier, au corps si délicat et si frêle!, en face de la victime qu’on venait de faire passer par tant de tourments? Son courage ne se glacerait-il pas dans son cœur à la vue de ces membres déchiquetés, de ce crâne écorché et de ces chaïrs rôties, dont une tourbe de démons à face humaine arrachaient les lambeaux pour les dévorer ?

On poussa donc le martyr? vers l'emplacement où Jean de Brébeuf agonisait. |

Quand le P. Gabriel aperçut le vieil athlète couvert de ses horribles blessures, il se prit à frémir. C'était le premier mouvement de la nature. Mais la grâce était là qui reprit vite le dessus. « Mon Père, voilà que nous sommes donnés en spectacle au monde, aux anges et aux hommes. » Brébeuf, qui ne pouvait plus parler, répondit par une douce inclination de tête, et le P. Lalemant, se trouvant un instant libre, se jeta aux pieds du héros, dont il baisa les plaies avec respect.

Mais on ne l’y laissa point. Quelques Iroquois l’entraînèrent et on mit le feu aux écorces dont il était couvert.

L'épaisse fumée qui se dégagea d'abord fut sur le point de l’asphyxier. Ses liens ayant été brûlés ensuite, on le vit lever les mains au ciel comme pour implorer

1. & C'était, dit la Vén. Mère Marie de l’Incarnation, l'homme le plus faible et le plus délicat qu’on pût voir, »

2. Les Pères du troisième concile provincial de Québec ont demandé au

Saint-Siège de se prononcer sur le martyre du P. Lalemant (6 juin 1886). 3. I Cor., 1v, 0.

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le secours divin. Puis, sa robe résineuse consumée, on le baptisa ironiquement d’eau bouillante, afin, lui disaient ses bourreaux, qu'il pût en toute sécurité arriver au ciel.

Cependant ie P. de Brébeuf venait d'accomplir son sacrifice. On ramena alors le P. Lalemant dans la cabane où son martyre avait commencé. Sitôt qu’il y fut rentré, il reçut au-dessus de l'oreille gauche un coup de hache violent. On le piqua avec des alènes portées au rougeblanc. Puis, armés de tisons brüûlants, les Iroquois attaquèrent successivement tous ses membres. On lui fit ensuite sur toute la longueur latérale de la cuisse gauche une grande entaille jusqu’à la profondeur de l’os, et, dans cette blessure béante, on fit glisser lentement le tranchant d'une hache rougic au feu. Par une sacrilège ironie, deux autres incisions, non moins profondes, marquèrent l’autre cuisse d’une croix sanglante, pendant que des Hurons apostats contir'aient à baptiser le courageux confesseur d'eau bouillante qu'ils versaient à grands flots sur lui. A certains moments, ces inexprimables tortures arrachaient quelques hnlaintes étouffées à la nature. Mais aussitôt on voyait ie patient s'élever au-dessus de la douleur et offrir à Dieu ses souffrances. Les yeux au ciel, il semblait alors dans le ravissement. Comme ses poignets étaient attachés séparément et par des liens qui lui laissaient une certaine liberté de mouvement autour du poteau, tantôt il joignait les mains, tantôt, malgré ses horribles blessures, il se jetait à genoux et, le regard en haut, il priait Dieu avec transport. Si bien que les sauvages, croyant trouver là le secret de son inexplicable force, lui séparaient les

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mains, quand il les joignait, ou le contraignaient à se relever, lorsqu'il se mettait à genoux.

La nuit suspendit en partie le supplice. C'était, en effet, une coutume parmi les Iroquois qu’un condamné ne devait pas mourir entre le coucher et le lever du soleil. En attendant l’aurore, on abandonna donc l’héroïque missionnaire aux mains des jeunes gens, avec permission de le torturer suivant leur caprice, pourvu qu’ils ne lui enlevassent pas complètement la vie. Heures longues et douloureuses pendant lesquelles la victime épuisée resta le jouet sans défense de ces sauvages, comme pendant toute une nuit aussi son Maître avait été le jouet de la valetaille juive, chez le grand prêtre prévaricateur.

Qui sait si, franchissant les espaces, la pensée du martyr ne s’élança pas alors, toute palpitante, vers les rives lo:ntaines de la France? Peut-être revit-il dans sa mémoire le foyer chrétien auprès duquel s'était écoulée sa première enfance, le collège où il avait été élevé, le paisible noviciat à l'ombre duquel il s'était formé à la vie religieuse. Souvenirs rafraîchissants au milieu de ses tortures, mais d’où le ramenaient bientôt à la cruelle réalité les jeunes bourreaux qui, dans cette hutte sanglante, continuaient à s’acharner sur lui. Car c’est vraisemblablement pendant cette nuit, aux lueurs rougeâtres du feu que les sauvages avaient allumé pour se garer du froid, qu'on lui hacha la peau de la tête à coups de couteau et qu’on lui coupa le nez.

Enfin le jour parut : ce devait être celui du triomphe éternel. On ramena le martyr au lieu de son supplice. Ses membres étaient dans un état affreux : certaines parties —

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l'œil gauche entre autres — avaient été en quelque sorte carbonisées par l'application prolongée des haches brû-

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