‹ Au berceau de l'autre France [microforme]Chapitre 52 sur 90 · APE · texte numérisé non relu

APE

Le P. Gabriel Lalemant.

lantes. Mais une âme invincible soutenait ce corps que la nature avait fait si frêle et sur lequel, en outre, la cruauté venait de s’épuiser! « Après avoir passé un soir, une nuit

et une matinée sans relâche, au milieu de ces cruels tourments, la force d'esprit et la foi du Père étaient encore si vigoureuses, que, nonobstant les plaies dont j'ai parlé, il se mit à genoux pour embrasser son poteau et faire à Dieu sa dernière offrande, qui sembla trop longue à ses bourreaux !. » Les tortures recommencèrent donc, aussi barbares que la veille. Puis, après dix-sept heures de supplice, la hache consomma l’œuvre, et, en fracassant le crâne de la victime, elle rompit du même coup les liens qui retenaient son âme sur la terre d’exil. Le P. Gabriel Lalemant était da: s la force de l’âge, quand, suivant la superbe expression de son Supérieur, «il mourut en ce lit de gloire » : il n'avait pas encore trente-neuf ans (17 inars 1649).

Un moment on put croire que le ciel allait châtier les bourreaux. Enivrés de leur triomphe, les Iroquois avaient pensé, on s’en souvient, à attaquer Sainte-Marie. L’alarme fut vive à la Résidence dans la soirée du 16 mars. Elle y augmenta encore, lorsque les missionnaires virent, du haut de la palissade, les espions ennemis ramper dans les broussailles à ia lisière du bois. Ils avaient bien pour les défendre une quarantaine de soldats français; mais leur enceinte de pieux et leurs constructions de troncs d'arbres r’étaient pas à l'épreuve de l'incendie. Et d’autre part les bandes iroquoises étaient si nombreuses et si féroces en même temps! Toute la nuit on fit donc bonne garde : les soldats veillèrent sur ia muraille, le mousquet

1. Lettre du P. Poncet, missionnaire à Sainte-Marie des Hurons et cousin du P. Lalemant, à sa famille (18 mai 1649). La plupart des détai!s du supplice ont été empruntés par nous à ce témoin si bien informé.

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prêt, et les Pères se succédèrent sans interruption devant l'autel de Saint-Joseph, dont on allait célébrer la fête trois jours après.

Dans la matinée du 17, l’arrivée de trois cents chrétiens bien armés fit renaître la confiance dans les cœurs. Ces nouveaux combattants venaient de la Conception et de Sainte-Madeleine. Leur belliqueuse ardeur était grande, et l'annonce des renforts que l’on signalait de divers côtés la fortifiait encore. En les attendant, ils se répartirent dans la forêt et ils s’y mirent en embuscade, dans l’espoir d'y surprendre bientôt leurs ennemis. Leur attente ne fut pas trompée. Quand l’avant-garde des Iroquois, forte de deux cents hommes environ, se présenta, ils l’assaillilirent à l’improviste. Mais ils plièrent au bout de quelques instants de lutte et ils furent vivement pourchassés à travers la neige jusqu’en vue du fortin français. Heureusement, au bruit de la fusillade, un autre parti de Hurons accourut. Pris à revers, les Iroquois se débandèrent à leur tour. Ils se précipitèrent du côté de Saint-Louis pour s’y retrancher et s’y défendre. Mais Lurs adversaires, qui étaient sur leurs talons, y entrèrent en même temps qu'eux avec l’impétuosité d’un ouragan, et, massacrant tout ce qu’ils rencontraient sur leur passage, ils entonnèrent leur chant de triomphe sur ces misérables décombres reconquis.

Cette victoire évhémère devait sombrer dans un nouveau désastre, Exaspérés de leur défaite, les Iroquois accoururent de Saint-Ignace pour la venger. Bientôt ils fourmillèrent autour des palissades branlantes de Saint- Louis. Ils avaient un grand nombre d’arquebuses hellandaises, tandis que leurs adversaires, réduits à cent

cinquante combattants au plus, n'étaient guère armés que d’arcs et de flèches, de haches et de coutelas. Le choc n’en fut pas pas moins furieux de part et d'autre : les Hurons luttaient en désespérés ; ils firent sortie sur sortie. Mais les Iroquois déployèrent un acharnement indomptable de leur côté. Si bien que la nuit elle-même ne mit pas un terme à la lutte. Longtemps encore on entendit scus les grands pins de la forêt les clameurs sauvages et les coups de feu qui déchiraient les ténèbres. Enfin, grâce à leur nombre, les assaillants triomphèrent. Mais, quand ils pénétrèrent dans Saint-Louis, pris et repris, ils n’y trouvèrent qu’une vingtaine de guerriers couverts de sang: tous les autres étaient étendus sans vie devant la palissade, au pied de laquelle ils étaient morts en vrais héros. Cette fois, or. crut à Sainte-Marie que l’attaque était imminente : elle n’eut pas lieu cependant. La victoire avait coûté trop cher aux vainqueurs pour qu’ils sc hasardassent devant des mousquet: français. Bien plus, le 19 mars, — fête de saint Joseph, — une inexplicable panique s’empara d’eux. Aussitôt ils se wréparèrent à la fuite. Mais, avant de s’éloigner, dans les huttes d’écorce de Saint-Ignace, ils empilèrent ceux de leurs prisonniers qu’ils avaient marqués pour le sacrifice, hommes et femmes, vieillards et enfants; puis ils mirent le feu aux quatre coins du village, en répondant par de sauvages hurrahs aux plaintes déchirantes qui s’échappaient de ces épouvantables brasiers !.

1. Le docteur Taché a, suivant Parkman, minutieusement relevé l'emplacement de ce sanglant holocauste. Les cendres, mêlées de poteries et d'ossements humains à moitié consumés, qu'on retrouve encore dans le soussol de la forêt, et les fragments de pierres, de métal et de verroterie, qu'on y rencontre après deux siècles, facilitent cette recherche et ne laissent pas de doute à ce sujet. (The Jesuits in North America, ch, xxvir.)

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Quant aux autres captifs, on les chargea du butin pris à l'ennemi et on les poussa à travers les bois, comme un troupeau de bêtes de somme, en cassant impitoyablement la tête à tous ceux qui faiblissäient en chemin.

Le 20 mars, les Pères de Sainte-Marie furent avertis de la fuite précipitée des Iroquois. Immédiatement, l’un d'eux prit avec lui une huitaine de soldats et il se rendit sur le lieu du carnage. En passant à Saint-Louis, il vit le terrain couvert de cadavres. Mais, à Saint-Ignace, le spectacle était encore plus affreux. C’est là qu’au milieu des cendres du village incendié, à quelque distance des corps à moitié brûlés de ceux qui avaient péri dans les flammes, il découvrit les restes carbonisés des martyrs. Les deux cœurs manquaient parmi ces saintes reliques. Émerveillés du courage de leurs victimes, les bourreaux ls avaient dévorés sur place, afin de s’incorporer tant de vaillance. On recueillit les glorieux trophées et on les emporta à Sainte-Marie. Les rnissionnaires les y recurent comme un trésor inestimsl.2, et « chacun, dit l’un d'eux, s’estima très heureux de se voir en un poste où, à deux jours de là peut-être, Dieu lui ferait la grâce du martyre et l’appellerait à répandre son sang et sa vie en de semblables tourments ! ».

1, Le P. Ragueneau, Relations, 1649, p. 15.

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A l'ombre de Sainte-Croix, — Une mère chrétienne. — Première éducation, — Débuts dans la vie religieuse, — Noviciat à Rouen. — Une prophétie, — La Flèche, — Collège de Rouen. — Collège de Clermont, à Paris, —- Première messe. — Départ de Dieppe. — Débarquement à Québec. — Premier contact avec les Hurons. — Une foule bigarrée, — « Les Robes-Noires ne nous aiment plus, » — À bord des canots, — Un lit qui n’a pas été refait depuis la création du monde, — « A l'enseigne de la lune. » — Le P. Jogues arrive à [honatiria, — Il tombe malade. — La cabane des missionnaires se transforme en hôpital, — Leur pénurie, — Un œuf pour dix malades. -— Le P. Jogues revient à la santé. — Il se met à l'étude de la langue.

Acathédrale d'Orléans est dédiée à l'adorable croix de Jésus-Christ. C’est à son ombre paisible, comme il aimait à se le rappeler pen” dant sa dure captivité!, — que, le ro jan-

vier gi: Isaac Jogues naquit. Il était encore au berceau, quand Dieu fit de lui un orphelin. — Dans sa jeunesse, tout imprégnée de candeur suave ct de tendre piété, deux choses nous paraissent à signaler surtout : une influence bénie, celle de sa chrétienne et courageuse mère, Françoise de Saint-Mesmin, et une inclination, celle qui par une pente naturelle entraînait le futur apôtre vers la méditation des souffrances du Sauveur crucifié.

Du collège des Jésuites d’Orléans?, dont il avait été un

1. « Je les priai de me recommander à la croix... afin qu'elle ne repousse pas un citoyen de la croix... Je suis né en effet dans une ville dont l'église cathédrale est dédiée à la sainte Croix.» Note écrite par le P. Isaac Jogues sur sa captivité.

2. Bien que les premières lettres patentes délivrées par Henri IV pour la

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