‹ Au berceau de l'autre France [microforme]Chapitre 54 sur 90 · Lettre du 5 juin · texte numérisé non relu

Lettre du 5 juin

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La santé du voyageur ne résista pas à de pareilles fatigues. Le 11 septembre 1636, il abordait à Thonatiria {Saint-Joseph). Le bonheur qu'il éprouva en franchissant le fossé et les deux rangées de palissades concentriques qui servaient de défense à ce gros bourg, l'empêcha tout d'abord d'éprouver les effets du mal. Mais la fièvre le terrassa cinq ou six jours après. Elle se communiqua bientôt à quelques autres Pères, si bien que la cabane des missionnaires se transforma en hôpital. Cet hôpital était

Ancien college de la Mlèche : le parc.

tout à fait misérable; car les lits y étaient remplacés par de mauvaises nattes, et tous les remèdes suppléés par un bouillon de pourpier sauvage avec un filet de verjus. Nous avions bien une poule, raconte gaiement le P. Ragueneau, mais elle ne nous pondait pas un œuf tous les jours, et puis qu'est-ce qu’un œuf pour tant de malades? C'était un grand plaisir de nous voir, nous autres qui étions sains, dans l'attente de cet œuf ; et encore après, fallait-il consulter à qui nous le donnerions et voir qui en avait le plus besoin : pour nos malades, c'était à qui ne le mangerait pas!! » 1. Relation de 1637, p. 121.

Cette pénurie extrême n’empêcha point le rétablissement des pauvres fiévreux. Les forces revinrent peu à peu au P. Jogues, qui avait été le plus profondément atteint, mais qui, grâce à sa jeunesse, — il avait vingt neuf ans à peine, — put revenir des portes mêmes du tombeau.

Sitôt qu’il fut remis, il entreprit l'étude de la langue huronne. Labeur ingrat, difficulté presque impraticable, de l’aveu des plus vaillants. Le missionnaire était obligé de devenir tantôt l'élève d'une femme et tantôt celui d’un enfant. Il apprenait péniblement les éléments de l’idiome rudimentaire de ces sauvages. De temps en temps, il allait bégayer le peu qu'il en savait dans les cabanes, car la maladie y avait bientôt pénétré, et on l’y appelait parfois en toute hâte pour baptiser quelque moribond : c'était la consolation miséricordieusement apposée au labeur pour encourager et soutenir l’ouvrier. La Providence aura constamment les mêmes délicatesses, et, jusque dans la captivité du P. Jogues, nous la verrons jalouse de lui ménager ces encouragements, comrne nous verrons aussi le captif toujours prêt à oublier ses souffrances, dès qu’il s'agira de gagner une âme de plus au vrai Dieu!

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Conséquences imprévues du fléau. — Les mystérieux étrangers deviennent suspects. — Un sorcier. — Incantations fréi. tiques. — Une « fête de médecine » est décrétée. — Danses et banquets. — La peste n’en fait pas moins rage, — Autres sorciers à la rescousse, — Un palladium infaillible. — La puissance secrète d’une aile de dindon sauvage. — Banquets « à tout manger ». — Le fléau ne cède pas. — Calomnies des sorciers. — Crédulité des Hurons. — Leurs terreurs. — Périls de mort. — Travaux apostoliques à lhonatiria, à Teanaustayé et à Sainte-Marie, — Dans les Montagnes-Bleues. — Insuccès. — Découverte du saut Sainte-Marie. — Retour à la résidence. — Un avertissement d’en haut. — Aux aguets le long du Saint-Laurent, — Tactique iroquoise. — Le P. Jogues part à la tête d’une flottille pour Québec. — Il y aborde cinq semaines après. — Retour. — Surprise dans le lac Saint- Pierre. — Les arquebuses hollandaises aux mains des Iroquois. — Défaite des Hurons. — Héroïsme du P. Jogues. — Il se laisse volontairement capturer pour ne pas abandonner les néophytes prisonniers. — Première récompense. — Le P. Jogues baptise un vieillard, qui est immédiatement assommé ensuite.

Cependant le fléau faillit compromettre l'existence de toute la mission. À en croire certains bruits, les Robes-Noires étaient l’unique cause du mal : elles avaient jeté un sort sur le pays.

« Ces mystérieux étrangers, si sombrement vêtus, qui depuis plusieurs années étaient venus s'établir parmi eux, sans qu’on sût pourquoi, la merveilleuse science qu’ils possédaient, le mépris qu'ils professaient pour la vie, avaient éveillé dans le cœur des Hurons des sentiments où l’admiration, la crainte, le respect et l’étonnement se trouvaient mêlés ensemble. Dès le premier moment, on les avait rendus responsables des moindres changements survenus dans l’atmosphère ; les moissons étaient-elles abondantes, on louait les Robes-Noires ; mais la disette sévissait-elle, on ne leur:

190 TROISIÈME PARTIE ménageait pas Îles reproches les plus durs. Tout le monde les tenait pour de puissants magiciens qui disposaient à leur gré de la vie et de la mort. C’est à chaque instant qu'on venait réclamer des missionnaires quelque charme pour détruire les sauterelles ou pour écraser les Iroquois. Et maintenant on murmurait tout bas que les Robes-Noires usaient de leur néfaste puissance contre la nation et qu’elles avaient semé la peste qui menaçait de l’exterminer dans tout le pays...

« Le P. Jogues fut le premier à surprendre ces rumeurs perfides. C'est dans le bourg d'Onnentisati qu'elles parvinrent à ses oreilles, un jour qu'il y prêchait à des enfants. Elles avaient pour auteur un misérable sorcier, sorte de gnôme contrefait,quise vantait lui-même d’être un démon incarné!.»

Ce méchant homme était arrivé à Ossossané, couvert d'une peau de castor en lambeaux et persuadé qu’il allait par ses sortilèges faire cesser la peste dont on souffrait. Il s'était aussitôt claquemuré, avec une douzuine de sau-

1. Fr. Parkman, The Jesuits in North America, p. 114. Le P. Biard fait remarquer que généralement ces difflormités étaient inconnues chez les Indiens : « Vous ne rencontreriez pas entre eux, dit il, un ventru, un bossu, ni un contrefait; ladres, goutteux, picrreux, insensés, ils ne savent ce que c'est. Ceux d'entre nous qui sont tarés, comme borgnes, louches, camus, etc., sont aussitôt remarqués par eux et moqués largenient, spécialement par derrière et quand ils sont entre eux. Car ils ont le mot et sobriquet à commandement, fort aises quand ils peuvent avoir occasion d+ nous mépriser.. tenant si grand compte d'eux qu'ils nous en déprisent et se magnitient par dessus nous, » (Relat. de 1614, p.8,9.) Le même auteur ajoute un peu olus loin:«lls traitent de frères avec le Roi et il ne leur faut rien rabattre de toute la pièce; il faut encore les tabagier, c'est-à-dire les banqueter, après leur avoir fait des présents et les avoir harangués pour qu'ils accordent la traite. Alors ils danseront, harangueront et chanteront « Ades- « quidez, adesquidez, » à sa’oir qu’ils sont les bons amis, alliés, associés, confédérés et compères du Roi des Français. »

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L'APOTRE ESCLAVE TT vages, dans une hutte d'écorce qui ressemblait plutôt à un chenil qu’à une cabane et que l’on avait élevée très expressément pour lui. Après avoir placé au centre de ce terrier douze pierres rougies au feu, il avait jeté sur elles du tabac en poudre. Puis les incantations retentirent à travers la frêle cloison dans le village tout entier. C’étaient des rapsodies vantardes et inintelligibles, vociférées à un diapason inouïi. Ce premier remède, absolument déconcertant pour des oreilles civilisées, étant demeuré inutile, le sorcier décréta une « fête de médecine ». Elle comportait un banquet où chacun des invités devait se gorger à en mourir, et des danses solen-

nelles qu’on exécutait, soit ; avec des masques de bois sur Un sorcier médecin chez les Hurons. le visage, soit avec des fers

rouges aux dents. Malgré tout, la peste tenait toujours; le nombre des victimes ne diminuait point. Le nécromancien bossu ne se découragea nullement. Il fit appel à ses rivaux en magie. L'un de ceux-ci, vieillard à demi aveugle, jeûna ou prétendit jeûner dix jours dans sa tanière ; quand il en sortit, il avait trouvé le palladium si longtemps cherché : il ne s'agissait que de hucher de petites bottes de paille sur le sommet de chaque cabane, en guise d’épouvantails. Un autre déclara qu'il valait mieux asperger les malades avec de l’eau mystique, en les éventant au même moment avec une aile de dindon sauvage. On se hâta de faire les

deux remèdes etla peste continua paisiblement à s'étendre de village en village, comme par le passé. Elle se compliqua même de petite vérole. En vain les sorciers tambourinaient-ils sans relâche, hurlant, sifflant, frappant frénétiquement la terre de leurs tambours. En vain les femmes et les enfants frappaient-ils avec rage contre l'écorce des huttes, pendant que les guerriers offraient du tabac et des harangues aux mauvais esprits. En vain même, dans certaines cabanes, se réunissait-on à trois ou à quatre autour des malades pour manger en leur honneur ce qui aurait suffi à quinze ou vingt personnes à jeûn', la violence du fléau semblait décuplée. Toute cette population essoufflée, haletante, ne pouvait rien contre le mal et ses sorciers durent avouer qu’ils n'étaient pas moins impuissants.

Pour sauver leur prestige, ils prétendirent alors que les Robes-Noires semaient le mal de cabane en cabane. Ne les voyait-on pas en effet se prodiguer auprès des malades sans se lasser? Qu’y venaient-elles faire, sinon propager

1. Voir la Relation du P. Fr.-Joseph Le Mercier, de 1647, passim. Les banquets étaient innombrables chez les Indiens. Il y en avait de pantagruéliques. Dans tel village, à Coutarrea, on en offrit un où il y avait, dans trente chaudières, vingt cerfs entiers et quatre ours. « Viens et mange, » disait-on à celui qu'on voulait fêter : l'invité prenait son assiette et sa cuillère, et se rendait au festin. Si c'était un banquet à tout manger, ayant un caractère religieux ou médical, chaque convive devait avaler tout ce qu’on lui donnait, si énorme que fût sa part du reste. Sans quoi, c'était un outrage à l'hôte, une injure aux autres convives et une impiété vis-à-vis des Esprits. « Si vous ne pouvez avaler tout ce qu’on vous a servi en un seul jour, on vous laissera là dans un petit retranchement où personne n’entrera que vous, pendant vingt-quatre heures entières. » (Relation, 1636, p. 111.) Siau contraire la portion était lestement expédiée, on avait parfois droit à un prix de tabac. Ces repas duraient souvent, au milieu des causeries, des

danses, des jeux et des chants, tout un jour et toute une nuit sans interruption aucune.

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la peste à tous les foyers? L’infatigable charité dont les Pères donnaient des preuves journalières aurait dû suffire pour qu'on rejetât ces billevesées odieuses. Si énormes

qu'elles fussent pourtant, l'insondable crédulité des Hurons les accueillit avidement. Elle ne se borna pas à se nourrir de ces sornettes : les sauvages étaient trop durement frappés pour ne pas leur donner une conclusion pratique. Lorsque les missionnaires pénétraient dans les huttes, les malades qui y étaient entassés, dans un morne abattement, — les uns accroupis dans leurs loques four-

Sauvage avec une aile de dindon sauvage en mains.

rées autour du brasier, les autres étendus le long des parois et sur les plates-formes, — les regardaient avec terreur et ils se renfermaient dans un silence dont on ne pouvait pas les tirer, Certains villages repoussèrent loin d’eux les prétendus sorciers. Puis des fanatiques déclarèrent qu’il fallait venger ls morts et tuer leurs bourreaux au visage pâle. La

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chose était facile dans une contrée où chacun avait le droit de se faire justice à soi même aussi bien que de se constituer le vengeur de la nation. De ce chef, ainsi que nous | l’avons raconté déjà, les missionnaires coururent donc à plusieurs reprises les plus grands dangers. Mais Dieu les sauvegarda : « Il a été plus puissant pour protéger ceux

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qui pour sa gloire s’étaient jetés dans les bras de sa Pro- ù vidence, que les hommes n’ont été méchants pour leur p nuire, » écrivit notre héros à sa mère. La tempête s’apaisa \ en effet et le calme revint. à Le P. Jogues et ses compagnons avaient passé par les lu plus terribles angoisses qu’un homme puisse croiser sur de son chemin. C’est par miracle qu’ils avaient échappé à la F torture et à la mort. « Leur zèle en fut-il ébranlé et leur À

courage affaibli? se demande Parkmann!. Au contraire,

une ferveur extraordinaire, inextinguible, les emportait en

vers des entreprises plus lointaines et des risques plus terrifiants encore... Ils brülaient d’agir, de souffrir et de J< mourir. À peine échappés au martyre ininterrompu qu'ils venaient de traverser, ils tournaient leurs héroïques regards vers un autre horizon, noir de menaces et de périls, et ils saluaient de leurs espérances le jour où ils porteraient la croix jusque dans les repaires sanglants des Iroquois.

« N'y avait-il donc jamais pour ces hommes de moments où la nature affaissée criât grâce? Lorsque, exilé loin des hommes de son sang, seul, sous quelque roc désolé ou à l’ombre morne des pins, le missionnaire laissait errer son regard sur les solitudes impitoyables ou sur les huttes de ses barbares néophytes, peut-être, à travers l’im-

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