‹ Au berceau de l'autre France [microforme]Chapitre 60 sur 90 · Hébr., xn · texte numérisé non relu

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René Goupil en fut bientôt la preuve. Un soir qu’il longeait, avec le missionnaire, la lisière d’un bois, il fut abattu d’un coup de hache par un sauvage qui ne lui pardonnaïit pas d’avoir tracé le signe de la croix sur le front d’un petit enfant. Croyant sa dernière heure arrivée, le P. Jogues s’agenouilla pour recevoir, lui aussi, le coup mortel... Mais on l’épargna cette fois encore, et il redevint l'esclave de la famille qu’il avait déjà servie.

Il y trouva une bienveillance relative, dans une extrême pauvreté. Une peau de cerf malpropre et nauséabonde, jetée dans un coin, lui tenait lieu de lit; une poignée de mais ou de blé d'Inde était à peu près tout ce qu’on lui donnait pour réparer ses forces chaque jour. Il est vrai que d'ordinaire le travail était peu accablant : pourvoir la cabane d'eau et de bois constituait souvent tout ce qu’on exigeait de lui. Mais, en chasse ou en expédition, il en était tout autrement. Combien ne fallait-il point peiner alors!

Le saint esclave en fit l'expérience dès que l’hiver fut venu. Pendant deux mois, il avait été en butte à mille dangers; en sûreté aussi longtemps qu’il demeurait dans l’enceinte du village, il ne l'était plus dès qu’il la franchissait, chacun des sauvages recouvrant alors sur lui le droit de vie et de mort. Maintes fois il fut sur le point d’être massacré, lorsqu'il était obligé d’en sortir; mais il ne lui arriva jamais aucun mal. Sur la poitrine, ne portait-il pas le plus sûr des boucliers : son crucifix ?

Muni de ce bouclier divin, le P. Jogues partit avec son

maître, vers le mois de novembre, pour aller chasser Je cerf. C'était un voyage de 120 kilomètres à faire à travers la neige et sur des étangs glacés. L'hiver était excessivement rigoureux cette année-là. La plaine, les lacs, les rivières disparaissaient sous les plis du vaste suaire qui couvrait tout. Seuls, les troncs d’arbres plaquaient de noir cette immensité d’un blanc morne. La longue file des chasseurs en raquettes se mit en marche à travers cette nature

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désolée. Escortés de chiens, ils s’avançaient, pesamment chargés ou tirant des traîneaux sur lesquels étaient entassées des haches, des marmites et des écorces de bouleau pour leurs cabanes. De route, il n’y avait pas à en chercher. Plût à Dieu seulement que le terrain sur lequel on cheminait eût été un terrain uni! Mais il fallait monter, descendre, pour grimper de nouveau ou se courber sous les branches des sapins que de pesantes masses de neige écrasaient. Parfois, on devait traverser des ravins abrupts ou des cours d’eau glacés. Le soir, on jetait les fardeaux à terre, on déchargeait les traîneaux, et, pendant que quel-

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ques hommes déblayaient un certain espace de neige, d’autres allaient couper dans la forêt de longues perches. On les fichait dans le sol en forme de cercle et on les réunissait par le sommet, comme des fusils en faisceaux sur un champ de manœuvre. Quelques morceaux d’écorce et des branches de sapin complétaient l’œuvre : la cabane était bâtie. Inutile de dire que, quelque feu qu’on y allumât, le froid s’y faisait rudement sentir. Rarement les dormeurs se réveillaient sans voir leur unique couverture frangée de glaçons provenant de leur haleine. Heureux encore lorsque, par suite de cette température glaciale, quelqu'un d’entre. eux ne se trouvait pas perclus au matin.

A peine couvert de quelques haïllons de toile, le Père Jogues souffrit cruellement pendant cette chasse. Ses plaies, qui avaient fini par se fermer à peu près, se rouvrirent sous l’action du froid intense de ces contrées... On le pouvait suivre à la trace du sang qu'il laissait sur la neige, quand il allait dans la forêt ramasser les branches mortes dont il devait fournir le campement. La faim le tortura beaucoup aussi. N'était-elle pas souvent la trop fidèle compagne des chasseurs ? Quand, après un faible dégel ou une pluie, la plaine venait à se couvrir d'un mince verglas, on tuait facilement les élans. Mais, lorsque les neiges n'étaient ni bien dures ni bien profondes, il fallait poursuivre ces animaux à la course, et ces poursuites duraient parfois deux ou trois jours. Il arrivait aussi que le gibier manquait totalement. La faim était alors générale parmi les chasseurs. Ils ne savaient pas, en effet, mettre en réserve des provisions pour ces jours mauvais. Quelques-uns d’entre eux abattaient-ils un orignac ou un castor, dès leur rentrée à la cabane, ils conviaient tous leurs amis à un de ces repas

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gloutons qui, en pareil cas, faisaient un moment oublier la disette. On n’en sortait souvent que pour entrer dans la cabane voisine, afin d'y commencer un autre festin, Ces pauvres gens ne comprenaient pas qu’on pût prévair le lendemain. Du moins avaient-ils ainsi des jours d’abondance. Mais ce rude bivouac n’en comportait guère pour notre héros. Isaac Jogues avait À en effet remarqué qu’au retour 4 de ces chasses heureuses, les Iroquois avaient l'habitude d'en ofirir tout d’abord le produit au génie Areskoï, leur protecteur.

Le saint captif résolut de protester contre cette coutume idolâtrique. Dès lors, il refusa de se nourrir de ce gibier. D'un coup de leurs haches de pierre aiguisée, les sauvages pouvaientse venger d’un pareil refus.

| Mais cette crainte Après la chasse, fut impuissante à faire fléchir le vaillant apôtre. Quoi qu’on fît, on ne put l’amener à se rendre, et, bien que dévoré quelquefois par la faim, il persévéra jusqu’à son retour dans son héroïque abstinence.

C'est dans la prière qu'il puisait cette indomptable énergie. Sous les branches d’un sapin il s'était fait une sorte d’oratoire dont une croix gravée au couteau sur le tronc de l’arbre constituait l’ornement unique. Agenouillé

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au milieu de la neige, sous une bise glaciale, il faisait sa méditation quotidienne devant elle et il y priait en outre jusqu’à sept et huit heures chaque jour. Il y lisait aussi l'épître de saint Paul aux Hébreux, l’Imitation et le petit office de la sainte Vierge, qui étaient les seuls livres qu'il eût sauvés du naufrage. Parfois, les sauvages pour se divertir le menaçaient de leurs haches; d’autres fois, ils lançaient des flèches qui tombaient à ses côtés. Mais rien ne pouvait distraire le Serviteur de Dieu. Sans prise sur son caractère d'acier, la captivité ne réussissait pas à lui faire oublier ses obligations de religieux : il gardait si strictement tout ce qu'il pouvait garder de ses règles que, l'époque ordinaire de sa retraite étant arrivée, il fit les saints exercices aussi ponctuellement dans cette forêt neigeuse qu’il les aurait faits dans un collège de France ou dans la résidence de Québec. Il les prolongea même au delà du terme ordinaire et les continua pendant quarante jours avec une constance admirable. Quel tableau que celui de ce martyr vivant, à peine couvert de quelques fourrures usées, et priant, dans la neige, au milieu des rochers et des pins pailletés de givre, devant la croix, restée sa force suprême et sa dernière espérance!

En retour de tant de fidélité, il semble que la Providence eût dû inonder le saint esclave de ses plus douces consolations. Mais les desseins de l’éternelle Sagesse sont impénétrables, et rien n’en peut sonder la profondeur. Après avoir soutenu son serviteur pendant plusieurs mois, Dieu, qui n’ignore pas combien les saints peuvent souffrir, se prit à se cacher à son tour. Aux duretés des hommes la dureté du ciel vint s'ajouter. Le P. Jogues se trouva en proie à d’inexprimables angoisses intérieures. La

crainte broyait son âme : partout, il entrevoyait l'enfer. Son passé lui apparaissait surchargé de fautes de toutes sortes et tissé de continuelles infidélités; jetait:il les yeux sur l'avenir, il s'y voyait condamné à mourir parmi les Iroquois, privé des sacrements de l'Église et par avance dévoué à l’implacable justice de son Créateur. Tant le démon est habile à tromper les esprits les plus fermes et à troubler les cœurs les plus généreux! « Je serais mort si le Ciel n’eût abrégé ces jours terribles, » a-t-il avoué lui-même. Mais, comme il persévérait malgré tout dans la prière, Notre-Seigneur, qui voulait accroître ses mérites et non le perdre à jamais, fit cesser l'épreuve, et sur cette âme assombrie la confiance se reprit enfin à rayonner. |

Renvoyé à Andagoron pour y porter une partie des viandes que l’on avait boucanées, le pauvre esclave, pliant sous son fardeau, se mit en route vers le milieu de janvier. Il dut refaire, comme au mois de novembre, cette longue et pénible route, dans la forêt d’abord et ensuite à travers la plaine où le vent promenait ses remous de flocons neigeux. La nuit, il s’arrêtait dans la forêt, creusait un trou dans la neige, qu’il entassait à droite et à gauche pour se faire un rempart contre la bise, eï, après avoir jeté quelques brindilles dans le fond de cett:: auge glacée, il s’y couchait pour y dormir. Mais si ce voyage fut pour lui l’occasion de nouvelles souffrances, il y fut bien doucement consolé aussi. Après avoir retiré d’un torrent, au péril de sa vie, un petit enfant qui y était tombé, il eut la joie immense de le baptiser avant de le voir expirer dans ses bras. Il en baptisa un assez grand nombre d’autres à Andagoron, quand il

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y fut rentré. Il put même, grâce à la connaissance qu'il avait acquise du dialecte iroquois, convertir quelques adultes que sa vertu si simple et si douce avait subjugués. Les malades surtout ne lui résistaient guère. Cependant l’un d'eux, dont les sauvages eux-mêmes s'écartaient avec dégoût, à cause de l'infection qu’il répandait,

Dans la forêt, en hiver.

et que le P. Jogues avait soigné avec une tendresse maternelle, demeura jusqu’au bout insensible à cette sublime charité; punition de Dieu peut-être, car ce mourant était le malheureux qui, à l’arrivée du missionnaire au village, lui avait arraché barbarement deux ongles avec les dents!

Le P. Jogues n’emprisonnait pas son zèle dans l’étroite palissade d’Andagoron : il allait aussi dans les villages voisins. Il y parlait du vrai Dieu, il y baptisait quand il le pouvait, il soutenait et fortifiait les Hurons qui, pris avec lui, demeuraient tous inflexibles dans leur foi. —

Mais au printemps, il lui fallut partir pour la pêche et abandonner ses chers néophytes à la bonté de Dieu.

Quelque chose des fatigues de la chasse l’y attendait. N'était-il pas toujours un pauvre esclave? Il allait donc chercher le bois dans la forêt. Il dépeçait et mettait à sécher les anguilles pour les enfumer ensuite. Mais ces travaux ne l’abattaient pas : il se raffermissait contre eux par les moyens dont il avait déjà usé. Dans la forêt qui bourgeonnait sous les premières haleines du printemps, il faisait ce qu’il avait fait au milieu des bois ensevelis sous la neige. Les mains toutes mutilées, il gravait encore le nom du Sauveur des hommes sur le tronc des arbres, il y sculptait la croix. Il priait dans les halliers verdoyants et il prenait plaisir à y réciter l'office de la sainte Vierge. Mais, parfois aussi, près du cours d’eau où il pêchait, il pleurait « comme les Israélites sur la rive des fleuves de Babylone ». Ce qui lui arrachaït ces larmes, c'était le souvenir de Sion, « non pas seulement de cette Sion triomphante qui est dans les cieux, mais aussi de cette Jérusalem terrestre où Dieu était connu et loué ». Néanmoins, si précaire que fût l’existence de Jogues, et quoiqu’il ne vécût guère alors que de grenouilles, d’entrailles de poisson et d’un peu de pourpier sauvage, ce temps de pêche était pour lui « un temps de saint repos ». On ne devait pas l'en laisser jouir longtemps, et l’heure était venue où il allait passer de nouveau par les angoisses qui, depuis tant de mois, formaient le fond de sa vie.

Sous un prétexte imaginaire, on rappe!la en effet les pêcheurs au village : le vrai motif de ce rappel soudain était la résolution prise par les chefs d’immoier la Robe-Noire.

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L'été précédent, une dizaine d’Iroquois étaient partis pour la guerre. Parmi eux se trouvait le fils du guerrier qui avait coupé le pouce au P. Jogues et dans la cabane duquel notre héros habitait. L'automne et l'hiver avaient passé sans qu’on en eût reçu aucune nouvelle. On les tenait pour morts déjà, et, d’après certaines rumeurs venues des tribunes voisines, on croyait qu’ils avaient péri dans les flammes, quand, au commencement du printemps, on amena un prisonnier à Andagoron.

Interrogé sur le sort des absents, celui-ci répondit qu’ils avaient été brûlés dans son pays. Tout doute

s’'évanouissant pour eux, les Iro-

Près d'Andagoron.

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immédiatement ce prenier captif aux mânes du jeune homme qu'ils pleuraient. \:,3 ce sacrifice ne leur parut pas suffsant dans la circonstance et ils résolurent d’v s'outer comme seconde victime Ondesonk, le Français au visage pâle.

Le lundi de la semaine sainte, un sauvage arrivait donc au campement des pêcheurs. Il était rorteur d'un message des chefs du village. À peine l’eat-il ccmmuniqué à ceux qu’il cherchait qu’on se mit es niesure de partir. Le

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retour fut prompt : on volait plutôt qu’on ne marchait, et, le jeudi saint dans la soirée, le captif et ses gardiens arrivaient au lieu du sacrifice. C'était le lendemain que l'holocauste devait avoir lieu. Beau jour pour une immolation pareïlle. Mais lorsque l'aurore en parut, un bruit courut : ceux que l’on croyait morts vivaient encore, et bientôt on dit qu’après s’être réunis à une autre bande, ils revenaient à Andagoron, en y ramenant une vingtaine de captifs.

Cette simple affirmation suffit pour faire suspendre les apprêts du supplice : la main divine qui tant de fois sit arraché le P. Jogues à ses bourreaux, s'iterposait ua fois de plus entre eux et lui. Au lieu de 1e sacriñer, on brûla une douzaine des prisonniers abénaquis. L’apôtre put les convertir tous avant leur mort, et c’est au milieu même. des flammes, sous couleur de lui porter à boire,

qu'avec la calebasse d’eau qu’il tenait, il baptisa la dernière des victimes, une jeune femme de vingt ans.

Si sa vie avait été épargnée, le pauvre et intrépide esclave n’en demeurait donc pas moins condamné à assister aux hideuses scènes de boucherie dans lesquelles tant de victimes étaient égorgées. Son existence allait devenir vraiment affreuse. Des bandes de guerriers se mettaient tous les jours en campagne. Chacune de leurs défaites éventuelles pouvait l'envoyer en expiation sur le bûcher. Et chacune de leurs victoires devait le condamner à voir massacrer et brûler presque tous leurs prisonniers.

En face de tant d’horreurs ne semble-t-il pus que le P. Jogues eût dû avoir hâte d'échapper par n'importe

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quel moyen et à n’importe quel prix à sa dure captivité? Il n'en était rien pourtant.

« Ne tenez, je vous prie, aucun compte de ma personne, mandait-il à M. de Montmagny, qui venait inutilement d'essayer de le racheter; et qu'aucune considération ayant rapport à moi ne vous empêche de prendre toutes les mesures qui vous paraîtront les plus propres à procurer la plus grande gloire de Dieu.» (30 juin 1643.)

Avec la même force d’âme, il écrivait, le 5 août 1643, du poste hollandais de Renselaerswich, où il était alors. de passage, au R. Père Provincial :

« Quoique bien probablement je puisse prendre la fuite, si je le veux, soit par la colonie des Européens, soit même par le moyen des autres sauvages, nos voisins, cependant je suis bien résolu, avec la grâce de Dieu, de vivre et de mourir sur cette croix où le Seigneur m'a attaché avec lui. Autrement qui pourrait consoler et absoudre les captifs français? Qui rappellera aux Hurons chrétiens leurs deve rs! Qui instruira les nouveaux prisonniers, fortifiera dans les ivurments et baptisera les condamnés? Qui pourvoira 1, ‘alut des enfants moribonds et à l'instruction des autres?

« Ce n’est certainement que par une permission toute particulière de la bonté de Dieu que je suis tombé entre les mains de ces sauvages, tandis que leur haine pour la religion et la guerre cruelle qu'ils faisaient aux autres sauvages, et aux Français à cause d’eux, fermaient l’entrée de la foi dans ces « trées!....

C'*é par le R. P. Martin, dans sa belle Vie du P. Jogues : Le P. Isaac Jogues, premier apôtre des Iroquois,

226 TROISIÈME PARTII

« Voilà pourquoi je fléchis chaque jour le genou devant le Seigneur et le Père de mon Seigneur, pour que, si sa gloire le demande, il fasse évanouir les projets des Européens et des sauvages qui songent ou à m’arracher à mon exil, ou à me rendre à mes frères. Plusieurs en effet ont parlé de ma délivrance, et les Hollandais, chez qui je vous écris, ont fait des offres généreuses et en font rncore pour ma rançon et celle de mes compagnons. Je les :i visités deux fois, et ils m'ont toujours recu avec bonté. sis ie négligent rien pour obtenir notre rachat. Ils vont méine jusqu’à combler de présents les sauvages chez qui je vis, pour qu’ils me traitent avec douceur.

« Je conjure Votre Révérence de vouloir bien me regarder toujours comme son enfant, quelque indigne que j'en sois. Sauvage par le vêtement et la manière de vivre, et vivant, à cause de l’agitation, comme loin de mon Dieu, je veux cependant mourir, comme j'ai toujours vécu, enfant de la sainte Église romaine et membre de la Compagnie de Jésus.

« Demandez pour moi à Dieu dans vos saints sacrifices que, puisque j'ai abusé jusqu’à présent de tant de grâces qu’il m’a données et qui auraient pu m'élever à une sainteté éminente, je profite au moins de cette dernière occasion qui m'est offerte. Votre bonté ne refusera pas cette faveur à la prière de votre enfant. »

En un an de captivité, le saint confesseur de la foi avait baptisé soixante-dix personnes, enfants, jeunes gens où vieillards, de cinq nations différentes; gerbe d’âmes grossières qu’il avait glanées, une à une, au prix de son sang, mais qui le consolait si bien de ses souffrances que, pour

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la grossir encore, il était prêt à braver de nouveau les plus affreux tourments.

D'ailleurs, le temps de la moisson semblait proche. Subjugués à la longue par l’inaltérable patience de leur captif et par sa charité inépuisable, les Iroquois le traitaient avec moins de dureté. Ils le laissaient libre pendant une partie de la journée. Le soir, quand, groupés en cercle dans leurs cabanes, ils fumaient le calumet autour du 7 >

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ai wi feu, ils l’accablaient de questions sur

le ciel, le soleil, les astres, et s’il en prenait occasion, comme il n’y manquait jamais, pour leur parler du Créateur et des devoirs de l’homme envers lui, ils ne l’interrompaient pas; ils l’écoutaient au contraire avec un intérêt qu’ils ne cherchaient pas à dissimuler. Quelques-uns même, des malades surtout, se convertirent.

L'autorité de la Robe-Noire s’accrut encore à la suite d'une ambassade que les Sokokiois, peuple de la Nouvelle- Angleterre, envoyèrent à Andagoron pour demander la liberté du captif. Ils ne l’obtinrent pas. Mais, fiers de l'importance qu’on donnait à leur prisonnier, les Iroquois, à partir de ce moment, le traitèrent presque comme un des leurs, sans oublier pourtant qu’il restait leur esclave.

Calumet iroquois.

Le P. Jogues repart avec ses maîtres pour la pêche.— La poste iroquoise, — Nouvelle condamnation à mort, — Les Hollandais offrent à l'apôtre les moyens de s'évader. — Il hésite à les accepter. — Il s’y décide après avoir prié. — Préparatifs de l'évasion. — Ses péripéties. — Un mâtin impitoyable, — Tout est perdu! — Intervention providentielle. — Sur la grève : il est trop tard. — Jogues à bord d’un navire hollandais. — Il se résigne à redescendre à terre, — Au Fort-Orange. — Six semaines de perpétuelles alarmes. -— Au collège de Rennes, le 5 janvier 1644. — Traversée de l'Océan sur un ‘ugre. — Débarquement à Saint-Pol-de-Léon. — Anne d'Autriche et le P. Jogues. — L’apôtre redemande instamment les missions canadiennes. — Il repart pour la Nouvelle-France, trois mois après son arrivée à Saint-Pol.

Le moment approchait où le P. Jogues allait recouvrer la liberté. Vers la fin de juillet 1643, un parti de pêcheurs se prépara à descendre vers la rivière Hudson, afin d’y tendre ses filets et de faire en même temps la traite. Le Serviteur de Dieu reçut l’ordre de les accompagner pour les servir. Il se mit en marche le 3r juillet, fête de saint Ignace de Loyola. C'était d’un heureux augure. Pendant qu’il se livrait à la pêche, on apprit que des prisonniers de guerre ramenés à Andagoron allaient y périr dans les flammes. A cette nouvelle, le cœur de l’apôtre éprouva une douleur amère : ces malheureux allaient-ils périr sans baptême? Jogues demanda donc à son maître la permission de retourner à Andagoron. Un canot iroquois était en partance. On l’y admit et, en route, on toucha à Rensselaerswyck pour y faire quelques échanges.

Cet établissement se composait alors de dix-huit à vingt maisons de planches et d'une demi-douzaine de magasins qui s’échelonnaient sur les rives de l’Hudson. Le centre

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en était occupé par une maussade construction de troncs d'arbres à peine équarris, sur laquelle flottait le pavillon hollandais, et qui portait le nom superbe de Fort-Orange!. En y arrivant, Jogues y apprit de peu rassurantes nouvelles,

Un mois avant son départ d'Andagoron, ure bande de guerriers avait pris le « sentier de guerre » dans la direction du Saint-Laurent. L'un d’eux, dans l'espoir sans doute de quelque riche récompense, avait offert aux prisonniers de remettre des lettres au commandant français, des Trois-Rivières. Jogues ne laissa point perdre cette occasion d’être utile à ses compatriotes. Ne savait-il pas combien la prudence était nécessaire? Ne voyait-il pas des partis se mettre sans cesse en route pour tenir la campagne? Il écrivit donc afin de recommander une vigilance de toutes les heures sur le grand fleuve et il fit part, dans la mesure de ce qu’il avait pu en apprendre, des projets des Iroquois. Par prudence, il usa délibérément d’un jargon mêlé de latin, de français et de huron, afin que sa lettre ne püt pas être comprise par les sauvages?.

En pareil cas, la poste étant tout à fait primitive parmi ces peuplades, le messager ne se donnait pas grand’peine pour faire parvenir à destination le pli qu’il portait. Quandil était arrivé en un lieu par où passaient d'ordinaire les voyageurs, il coupait un long bâton dans quelque fourré, il le fendait à une extrémité, et, après avoir introduit la lettre

1. Albany s'élève aujourd'hui sur l'emplacement de Rensselaerswyck.

2. Une traduction française de cette lettre se trouve dans la Relation, année 1643, p. 66.— C'était la quatrième que, par un moyen ou par un autre, le P. Jogues tentait de faire passer à Québec. Les trois premières n’arrivèrent pas à destination.

dans cette fente, il le fichait en terre. Peu importaient le vent, la pluie, la neige ou les indiscrets : la mission était remplie et le messager était libre de s’en revenir.

Celui du P. Jogues, alléché par la cupidité, ne se contenta pas de ce procédé un peu sommaire. Parvenu à l'embouchure du Richelieu, où Montmagny avait élevé une petite redoute, il se présenta

g seul, dans son canot, en parlementaire, On recut son pli et on lui dit d'attendre sur la rivière la réponse qu’on pourrait avoir à lui remettre. Quand celleci fut prête, pour inviter le messager à s’approcher, on hissa le drapeau et on appuya ce premier signal d'un coup de canon à blanc. Les sauvages n'étaient

pas au courant de la procédure des parlementaires. À cette détonation qui se répercuta au loin le long des rives silencieuses du Richelieu, ils crurent à une attaque, et, abandonnant une partie de leurs bagages et trois arquebuses, ils s’enfuirent en plein désarroi dans la forêt.

Sur les bords de l'Hudson : les Palissades.

C'est cette aventure qu’il s'agissait de venger sur la Robe-

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Noire. Jogues ne s'était point fait d’illusion. En remettant la lutre qu’on lui offrait de porter, il savait le danger auquel il s’exposait. « Je n’ignorais pas que, s’il arrivait quelque disgrâce à ces guerriers, on m'en ferait responsable et qu’on en accuserait mes lettres. Je prévoyais donc la mort. Mais elle me semblait douce et agréable, employée pour le bien public et pour la consolation des Français et des pauvres sauvages qui écoutent la parole de Notre- Seigneur. Mon cœur ne | fut donc saisi d'aucune crainte, puisqu'il y allait de la gloire de Dieu!.»

Les prévisions de l’apôtre étaient sur le point de s: réaliser. Exaspérés contre lui, les Iroquois étaient résolus à le brûler vif à son arrivée à Andagoron. A supposer qu’un miracle le garantît encore, les sauvages étaient du moins décidés à lui défendre toute communication ultérieure, soit avec leurs enfants, soit avec leurs prisonniers. « Pour redoublement de malheur, ajoute le héros, une troupe revenant des environs de Montréal, où elle avait dressé des embüûches aux Français, disait qu'on y avait tué un de ses hommes et qu’on en avait blessé deux autres. Chacun me faisait coupable de ces mauvaises rencontres. Aussi les Iroquois étaient comme forcenés de rage et ils m’attendaient avec impatience. »

Pas de doute possible : cette fois la vengeance allait être

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