Relation de 1643, p. 76 et suiv
me, le réserve tout en fuite.
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sister, si bien que j'avais résolu de passer le reste de mes jours dans cette captivité pour leur salut. Mais je voyais la face des affaires toute changée. ;
« Premièrement, pour ce qui regardait nos trois Français amenés captifs dans le pays aussi bien que moi, l’un d'eux, René Goupil, avait déjà été massacré à mes pieds. Ce jeune homme avait la pureté d’un ange.
« Henri, qu’on avait pris à Montréal, s’était enfui dans les bois. Comme il regardait les cruautés exercées sur deux pauvres Hurons rôtis à petit feu, quelques Iroquois lui dirent qu’on lui ferait le même traitement et à moi aussi, quand je serais de retour. Ces menaces le firent résoudre à se jeter dans les bois, sauf à y être dévoré par les bêtes sauvages ou à y mourir de faim, plutôt que d’endurer les tourments que ces demi-démons faisaient souffrir. Il y avait déjà sept jours qu’il ne paraissait plus.
« Quant à Guillaume Couture, je ne voyais quasi plus les moyens de l’aider; car on l’avait mis en une bourgade éloignée de celle où j'étais, et les sauvages l’occupaient tellement de çà de là, que je ne le pouvais plus rencontrer. Ajoutez que lui-même m'avait tenu ce discours : « Mon « Père, tâchez de vous sauver ; sitôt que je ne vous verrai « plus, je trouverai les moyens de m’évader. Vous savez «bien que je ne demeure dans cette captivité que pour « l'amour de vous; faites donc vos efforts pour vous sauver, « car je ne puis penser à ma liberté et à n:4 vie que « lorsque je vous verrai en sûreté. » De plus ce bon jeune homme avait été donné à un vieillard qui m’assura qu’il le laisserait aller en paix, si je pouvais obtenir ma délivrance; si bien que je ne voyais plus de raison qui m'obligeât de rester pour les Français.
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« Pour les sauvages, j'étais dans l'impossibilité et hors d'espérance de les pouvoir instruire; car tout le pays est tellement animé contre moi, que je ne trouverais plus aucune ouverture pour leur parler ou pour les ir. Les Algonquins et les Hurons étaient contraints de me fuir comme on fuit une victime destinée au feu, de peur de participer à la haine et à la rage que me portaient les [roquois. Je voyais d’ailleurs que j'avais quelque connaissance de leur langue, que je connaissais leur pays et leurs forces; que je pouvais peut-être mieux procurer leur salut par d’autres voies qu’en restant parmieux. Il me venait à l'esprit que tous ces avantages mourraient avec moi si je ne me sauvais. Ces misérables avaient si peu d'envie de me délivrer qu’ils commirent une perfidie contre le Aroit et les coutumes de toutes les nations, en acceptant présents d’un Sokokiois, sans me mettre en liberte, uéloyauté sans exemple parmi ces peuples; car ils gardent pour inviolable cette loi que quiconque touche ou accepte le présent qu'on lui fait, doit exécuter ce qu’on lui demande par ce présent. C’est pourquoi, quand ils ne veulent pas accorder ce qu'on désire, ils renvoient le présent ou en font d’autres à sa place.
« Mais pour revenir à mon propos, ayant balancé devant Dieu, avec tout le dégagement qui m'était possible, les raisons qui me portaient à rester parmi ces barbares ou à les quitter, je crus que Notre-Seigneur aurait plus agréable que je profitasse de l’occasion que j'avais de me sauver. »
Cette résolution prise, le P. Jogues en fit part au gouverneur. Van Curler manda aussitôt le capitaine du na-
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vire qui était sous voiles et il le pressa de recueillir à bord son protégé. Avec la générosité des gens de mer, celui-ci accepta et il déclara que si le fugitif réussissait à mettre le pied surson navire, il y serait en sûreté. Le tout était d'y arriver. Pour faciliter l’entreprise, Van Curler promit d'envoyer pendant la nuit une barque sur les bords de la rivière, afin que par son moyen Jogues pût gagner l'asile flottant où l’attendait peut-être la liberté.
Indiens à cheva!.
Tout semblait donc bien combiné pour le succès de l'entreprise. L’évasion n’en demeurait pas moins pleine de dangers. Afin de la tenter avec plus de chances et de n’éveiller aucun soupçon, le Serviteur de Dieu revint vers ses maîtres. Il logeait avec eux dans une sorte de vaste grange qui appartenait à un fermier hollandais. Cet homme occupait avec sa famille une des extrémités du bâtiment : il avait fait de l’autre une étable pour ses bestiaux, et il
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permettait depuis quelques jours aux Iroquois de profiter de la partie centrale qui restait libre pour y prendre leur repos pendant la nuit. C'est là que l’apôtre se retira, avec une douzaine de sauvages, le soir venu.
Il fallait tout d’abord reconnaître le terrain, et dans ce but opérer une première sortie, si c'était possible. Jogues y avait réussi; mais il n’avait pas songé aux chiens. Tout à coup, bondissant sur lui avec des aboiements furieux, un des mâtins de la ferme lui planta ses crocs dans la jambe, qu’il portait nue comme les sauvages, et le blessa profondément. Quelque diligence qu’eût mise le fugitif à opérer sa retraite, l’émoi était dans la grange. Les Iroquois, réveillés en sursaut, en fermèrent solidement les portes, et, soupçconnant en partie la tentative qui se préparait, ils se couchèrent autour de leur captif pour le mieux garder.
Comment dès lors s'évader? Jogues vit bien que tout effort était inutile. Il se roula donc dans sa couverture, et, après « s’être plaint doucement à Dieu, de ce que, lui ayant donné la pensée de se sauver, il lui en bouchait les voies et chemins », il s’étendit sur la terre au milieu de ses gardiens.
Mais sa blessure le faisait souffrir. La douleur qu’elle lui causait et la fièvre que l'anxiété avait jetée dans ses veines l’empêchèrent de s'endormir. Bienheureuse insomnie, car elle allait le sauver! A l'aube, pendant que tous les Indiens sommeillaient encore profondément, un valet de ferme entra dans la grange. Aussitôt le Père se leva avec précaution, et, instruit par l'expérience, il demanda par signe à cet homme, — car il ignorait le flamand, — d'empêcher les chiens d’aboyer. Ce brave garçon y consentit. Il fit même davantage et, franchissant une barrière, il mit le
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fugitif dans le sentier qui descendait vers la rivière... Cette fois, était-ce bien la libeité?
Lorsque, après une demi-heure de marche, le P. Jogues arriva au bord de l’eau, il aperçut au milieu de l’Hudson le navire qui l’attendait. Les mâts et le gréement s’en proflaient sur un ciel que l’aube d’un beau jour d’août commençait à blanchir gaîment. Le canot était là aussi, avec ses deux rames. Mais on avait compté sans le reflux. Peutêtre n’y avait-on pas plus songé qu'aux molosses de la ferme. En se retirant, le flot avait laissé la barque à sec et la quille s’enfonçait dans la vase. Il fallait donc pousser . l'esquif à l’eau. Jogues le tenta, en y dépensant toutes ses forces, mais ce fut en vain. Avec sa jambe déchirée et sanglante, ses mains mutilées et son tempérament usé par treize mois d’un dur esclavage, que pouvait-il pour une pareille entreprise? Il héla les marins, leur demandant du secours. Peine inutile encore : à ses cris suppliants, qui sans doute expiraient à mi-chemin sur les eaux paisibles, nul .e répondit du navire. Cependant, à tout instant les Iroquois pouvaient s’apercevoir de la fuite de leur prisonnier ec survenir, car l'horizon s’illuminait peu à peu et le soleil commençait à paraître. Alors, lassé de crier, le fugitif revient à la barque : il prie Dieu d'augmenter ses forces, et, déployant tout ce qui lui reste de vigueur physique, il fait si bien qu’il remet son esquif à flot. Quelques instants après, il abordait le hollandais, où on le cacha immédiatement à fond de cale.
L'évasion avait réussi, et pourtant le navire mit à la voile sans emmener notre héros. Avec sa magnanimité ordinaire, le Serviteur de Dieu était redescendu à terre
pour calmér l’effroi de la colonie, que les Iroquois, furieux de sa fuite, parlaient de saccager sans pitié.
Jogues avait appris ces menaces deux jours après son arrivée à bord. Le pasteur protestant de Rensselaerswyck, Jean Mégalopensis, lui en était venu faire confidence. Les Hollandais, avait-il ajouté, craignaient que les sauvages ne missent le feu aux maisons or ne tuassent les bestiaux. Ils avaient quelques raisons de le redouter, après la folie qu'ils avaient faite de leur vendre des arquebuses et de les fournir de poudre et de balles. A cette ouverture, l’intrépide évadé répondit sans hésiter que, la tempête s'étant élevée à son occasion, il était tout prêt à l’apaiser au prix de sa vie, car « il n’avait jamais eu la volonté de se sauver en causant un préjudice à quelque habitant du Fort-Orange que. ce fût ». Il se prépara donc à quitter le bord. Mais tous les marins s’y opposèrent. Ne lui avait-on pas donné l'assurance que s’il mettait le pied sur le navire on le sauverait? Et on le tirait de son refuge au moment même où il aurait fallu l’y amener, s’il ne s'y était trouvé déjà! C’est sur la parole formelle de l’équipage tout entier qu’il avait aggravé sa situation, en se dérobant par la fuite à ses bourreaux : il n’y avait donc plus qu’à tenir cette parole!.
On le voit, il aurait été facile à l’apôtre de rester en sûreté sur le navire. Il n’en voulut rien faire cependant. Celui qui le premier l’avait aidé dans sa fuite semblait souhaiter qu’il revint à terre : il y retourna avec héroïsme, prêt à mourir. « J'aurais bien pu alléguer quelques raisons en toutes ces rencontres, écrivait-il huit jours après; mais ce n'était pas à moi à parler en ma propre cause. Je