‹ Au berceau de l'autre France [microforme]Chapitre 63 sur 90 · Lettre du 30 août · texte numérisé non relu

Lettre du 30 août

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L'APOTRE ESCLAVE 230 n'avais qu’à suivre les ordres d’autrui, et je les subis de bon cœur. »

C'est au Fort-Orange qu’en quittant son navire le missionnaire fut conduit. Il y fut consigné à la garde d’un vieillard sordide, qui, après l’avoir enfermé dans son grenier, eut le triste courage de confisquer à son profit la nourriture que les Hollandais lui envoyaient. Ce grenier était divisé en deux compartiments par une cloison de planches. Le premier servait de magasin au vieil avare; sans souci de la vie de son hôte, celui-ci y amenait souvent les Iroquois, avec lesquels il trafiquait. Jogues les voyait passer et repasser devant lui, car les planches de la cloison étaient si mal jointes qu'il y avait un doigt de distance entre chacune d'elles. Qu’un sauvage plus curieux que les autres eût appliqué son œil contre quelqu’une de ces fentes, et c'en était fait du fugitif. Aussi écrivait-il de cette espèce de geôle : « Si Notre-Seigneur ne me protège d'une façon quasi miraculeuse, les sauvages qui vont et viennent ici à tout moment me découvriront.. Or, s'ils avaient une telle rage contre moi avant ma fuite, quel traitement ne me feront-ils pas subir en rne voyant retombé en leur pouvoir? Je ne mourrai point alors d'une mort commune... »

Pendant six semaines, le P. Jogues vécut dans des alarmes perpétuelles, n'ayant pour toute nourriture que du pain noir, du beurre rance et de Ia citrouille. Quelques lattes délabrées et une demi-douzaine de futailles vides, derrière lesquelles il se blottissait à l’occasion, le protégeaient seules : elles suffirent à Dieu pour le sauver.

Le 5 janvier 1644, de bon matin, un passant s’arrêtait à la porte du collège de Rennes et demandait à parler au Père Recteur. En voyant sa figure hâve et décharnée, ses grossiers vêtements en lambeaux, le Frère portier le prit d’abord pour un mendiant; mais, sur l’insistance du pauvre homme, il alla avertir le Supérieur. Celui-ci s’apprétait à dire la messe. A l'annonce qu’on lui fit, il n’en accourut pas moins immédiatement vers le solliciteur avec une grande charité. Sans ouvrir la lettre qui lui fut remise, et qu'on lui disait venir de la Nouvelle-France, il posa à son interlocuteur quelques questions sur les affaires canadiennes. Puis, arrivant au P. Jogues, dont les Relations avaient fait connaître dans tout le royaume la dure captivité :

« L’avez-vous connu dans la Nouvelle-France? demanda-t-il au voyageur.

— D'une facon tout à fait intime, mon Révérend Père.

— Eh bien, pouvez-vous nous donner de ses nouvelles Est-il encore de ce monde? ou, comme on l’affirme, at-il été brûlé par les Iroquois ?

— Non, mon Père, il vit encore, car c’est lui qui vous parle et qui vous prie en ce moment de le bénir. »

Et, en même temps, l’évadé de Rensselaerswyck s’agenouillait aux pieds du Recteur, heureux et surpris.

Parti vers le milieu d’octobre du Fort-Orange, où, grâce à une rançon de 300 livres, les Iroquois avaient fini par s'apaiser, Jogues avait descendu l’Hudson jusqu'à Manhatte!. Il y avait été parfaitement accueilli par le gouverneur général Kieft. Le 5 novembre, il se rembarquait

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