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Le P. Isaac Jogues.
grosse barque avait été dévalisée par des voleurs, un bateau charbonnier venait de le déposer, le jour de Noël, sur la côte de Saint-Pol-de-Léon, et il en arrivait à pied, par cette froide matinée.
On juge de la vénération avec laquelle ses. frères en
religion le reçurent. Ce jour-là fut au collège un jour 3 de joie et d'actions de grâces. On se pressait autour du : généreux confesseur. Mais, lui, souffrait des témoignages . de respect qu'on lui prodiguait. Pour les diminuer, il te parlait le moins possible de sa captivité. C’est à grand’- ï
peine qu’on obtenait de lui quelques détails à ce sujet. Sa modestie eût volontiers enveloppé ces terribles épreuves dans le silence. Les Supérieurs en jugèrent autrement. Ils exprimèrent nettement leur volonté : devant cet ordre positif, l’humble religieux s’inclina, et, toujours obéissant, il relata par écrit, avec une simplicité touchante, les principaux incidents des longs mois de douleurs qu’il avait passés chez ses sauvages bourreaux !. L'humilité du P. Jogues allait être mise à une bien plus rude épreuve encore. Appelé à Paris, il fut contraint d’aller à la cour, où la Reïine-régente avait exprimé le désir de le voir. « On fait tous les jours des romans qui ne sont que mensonges, avait dit Anne d’Autriche, en voici un qui est une vérité, où le merveilleux se trouve joint à l’héroisme le plus admirable. » Elle accueillit le missionnaire avec de très grands honneurs, et, à la vue des cicatrices à peine fermées dont les membres du vaillant soldat étaient en quelque sorte labourés, elle ne put. retenir ses larmes. Mais plus la vénération croissait autour de lui, ‘plus le P. Jogues, surnaturellement attiré par l'espoir de cueillir enfin la palme du triomphe, solli-
1. Ce récit est écrit dans un latin très élégant et qui révèle dans le P. Jogues un littérateur de goût. On en trouve une traduction dans la Relation de 1647. Le P. Martin s’en est servi aussi dans sa Vie du P. Isaac Jogues.
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citait de ses Supérieurs la permission de retourner au Canada. Cette grâce lui fut accordée. Après avoir dit adieu une seconde fois à sa vieille mère, à ses frères et à ses sœurs, il quitta de nouveau la France, et, au printemps de 1644, — trois mois seulement après son arrivée en Bretagne, — il s'embarqua à la Rochelle pour Québec.
Arrivée à Québec. -— L'ancienne Hochclaga de Jacques Cartier en 1644, — Situation du pays à cette époque. — Un héros algonquin, Piskaret, — Négociations avec les Iroquois. — Plénipotentiaires mohawks. — Rhéturique indienne. — Colliers de porcelaine aux mains des négociateurs. — Le P. Jogues est choisi pour aller en ambassade chez les Iroquois, — Premier mouvement d'épouvante. — Le P. Jogues accepte cependant avec bonheur cette mission. — 11 y réussit pleinement. — Second voyage chez les Iroquois, — Pressentiments du martyr. — Départ. — La guerre se rallume. — Le P. Jogues prisonnier. — Ses tortures. — Il est massacré. — Un martyr de Jésus-Christ.
Vers la fin du mois de juin, le navire que montait l’indomptable jésuite entrait dans l'estuaire du Saint- Laurent. Jogues repassa pour la seconde fois devant Ta. doussac; il vit les eaux bourbeuses du Saguenay — le « fleuve de la Mort » pour les Indiens — se perdre dans l'immense courant qui roulait ses flots à l'Océan. IL salua les superbes rochers de gneiss et de syénite qui se dressent à des centaines de mètres au-dessus de ce bras de mer : le Tableau, la Trinité, le cap Éternité. Puis, remontant le fleuve, il contourna l’île d'Orléans et jeta l’ancre devant Québec.
Tout heureux du retour d’un pareil ouvrier, le P. Vimont, alors Supérieur de la mission, l’envoya aussitôt à Ville-Marie; c'était un nouveau poste établi, il y avait deux ans à peine, sur l’emplacement de la sauvage Hochelaga de Jacques Cartier, et qui devait un jour céder lui-même la place à l’opulente Montréal. Un grand nombre de sauvages se réunissaient chaque année pour la
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traite dans les environs de cette ville. Grâce à la connaissance qu’il avait des différents dialectes du pays, Jogues y pouvait donc être très utile. En y arrivant, il trouva la cité naissante dans une véritable prospérité. Les huttes de branchages et d’écorces avaient disparu. Autour d'une modeste église se groupaient des maisons de bois de bonne apparence, et un petit hôpital avait déjà été bâti pour recevoir ceux que la maladie frapperait parmi ces pionniers
Le cap Trinité, sur le Saguenay.
pleins de vaillance. Par contre, plus que jamais, le pays était en feu aux alentours : les Iroquois avaient en effet donné à la guerre un caractère de barbarie atroce. Mais, par une conduite providentielle des événements, leur ancien prisonnier allait devenir auprès d’eux l’ambassadeur de la France et faire pour un temps refleurir la paix dans ces régions désolées.
Si cruelle qu’eût été la guerre du côté des Iroquois. elle leur avait été bien plus coûteuse encore. Un bon
nombre de leurs combattants les plus braves étaient tombés sous les coups des Français. Ils avaient aussi rencontré des adversaires dignes d'eux parmi les Hurons et les Algonquins. Le nom d’un de ces derniers est resté célèbre pendant longtemps au milieu des forêts du Saint-Laurent Ce sauvage héros s'appelait Piskaret, et il habitait une des îles de la rivière Ottawa. On rapportait de lui des prouesses inouïes et quelques-uns de ces traits de folle audace qu’on ne trouve que dans les récits homériques ou dans les vieilles légendes.
Un soir, par exemple, il entre seul dans un village iroquois. Après s'être ménagé d’abord une cachette dans une de ces immenses piles de bois de chauffage que les Indiens entassaient pendant l’automne au sein de leurs bourgades, il en sort sur le minuit et pénètre dans une cabane. En quelques coups de massue il assomme ceux qui y reposent, il les scalpe et court se cacher sous ses bûches. Le matin, grande fureur parmi les sauvages, Les guerriers se précipitent dans les forêts voisines pour les fouiller : peine inutile. La nuit suivante, Piskaret recommence ses exploits de la veille. Enfin, une troisième fois, il moissonne de nouvelles chevelures et il s'échappe.
Ce qu’il y a de certain, c’est que par un beau matin de printemps de l’an 1645, un canot descendait le courant du grand fleuve. Arrivé en vue de Sillery, ceux qui le montaient entonnent un chant de triomphe; en même temps, de leurs pagaies ils battaient en cadence le bord de la frêle embarcation, tandis que, hideux trophées suspendus au bout de longues gaules, onze chevelures humaines flottaient au vent : c'était Piskaret qui revenait de la guerre. Il râamenait en outre trois prisonniers iroquois.
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Sauvés du feu par Montmagny, ces malheureux furent gardés pendant quelque temps aux Trois-Rivières. Puis, l’un d’eux fut renvoyé dans son pays par le gouverneur, avec mission de déclarer que tous les captifs seraient rendus, si la paix était faite.
Le 5 juillet suivant, l'Iroquois était de retour auprès des « Visages pâles ». Il amenait avec lui Guillaume Couture, — le compagnon de captivité d'Isaac Jogues, — et deux anciens de sa nation, chargés de négocier avec Onontio!, chef des Français. Ces négociations furent longues. Le grand conseil de paix eut lieu dans la cour du fort, où l’on avait fait tendre des voiles. Montmagny, entouré de ses officiers et des missionnaires, parmi lesquels Jogues siégeait, occupait la place d'honneur dans cette assemblée pittoresque.
A ses pieds, les Iroquois étaient assis sur des écorces d'arbres. En face de lui, se trouvaient les Algonquins et les Montagnaïis. Les deux autres côtés du carré étaient formés par des Hurons et des Français.
On avait laissé au centre un grand espace libre. Les plénipotentiaires iroquois y firent planter deux perches et tirer une corde. C’est là qu’ils devaient suspendre, au cours de leurs harangues, les ceintures de porcelaine, pour le moment enroulées autour de leur corps et qui toutes devaient avoir une signification symbolique.
La présentation de ces dons pacifiques fut l’occasion d'interminables discours de la part de ces phraseurs infatigables. Elle fut aussi accompagnée d’une pantomime aussi éloquente que pathétique, de la part des négocia-
1. C'est ainsi que les sauvages nommaient le chevalier de Montmagny.
teurs mohawks, nous dit le P. Vimont!. Deux jours après, on tint un second conseil de paix. Montmagny y ratifia le traité et fit à son tour des présents aux sauvages. Puis le Supérieur de la mission invita les Iroquois à se rendre à la Résidence. Il offrit à chacun d'eux une pipe ct un sac de tabac. L’orateur de la bande en profita pour faire une nouvelle harangue, car tous ces sauvages étaient beaux parleurs, et, tel qu'il nous a été conservé par la Relation?, ce curieux spécimen d’éloquence prouve bien que les fleurs de rhétorique s’épanouissaient dans leurs forêts en aussi grande abondance que dans les terres les plus civilisées.
« Quand je suis parti de mon pays, dit donc l’heureux donataire, j'ai abandonné ma vie, je me suis exposé à la mort, si bien que je vous suis redevable de ce que je suis encore vivant, Je vous remercie de ce que je vois encore le soleil, je vous remercie de ce que vous m'avez bien reçu, je vous remercie de ce que vous m'avez bien traité, je vous remercie de toutes les bonnes conclusions que vous avez prises; toutes vos paroles nous sont extrêmement agréables; je vous remercie de vos présents. Vous nous en aviez couverts de la tête aux pieds : il ne nous restait plus que la bouche de libre, et vous nous l'avez fermée avec un beau calumet, en même temps que réjouie de cette herbe qui nous est si douce. Je vous dis donc adieu, mas non pour longtemps; car vous aure tôt de nos nouvelles. Fissions-nous naufrage dans eaux, fussion nous submergés, je ne crois pas que les éieiments ne rendissent
1. Le P. Vimont, qui assista à cette négociation, l’a décrite en tous ses détails dans la Relation de 1645, ch. 1x.