‹ Au berceau de l'autre France [microforme]Chapitre 79 sur 90 · Relation de 1637, p. 110 et suiv · texte numérisé non relu

Relation de 1637, p. 110 et suiv

disait-il, ressentir les mêmes douleurs que si on lui eût appliqué le feu. On fit tout ce qu’on put pour le soulager, mais en vain, car les vers paraissaient et se retiraient au dedans, comme on se mettait en devoir de les tirer. »

Cependant Brébeuf avait commencé à instruire ce malheureux. Il s’y employa pendant toute la fin de cette journée et les premières heures de la nuit suivante. Le

Québec : porte Saint-Louis.

voyant dans d'excellentes dispositions, il ne jugea pas à propos de lui différer plus longtemps le baptême, et il le lui conféra, en vue de la mort pour ainsi dire. Le condamné parut dès lors plus courageux que jamais. « Environ sur le midi, continue le P. Le Mercier, il fit son astataiou, c’est-à-dire son festin d'adieu, selon la coutume de ceux qui sont sur le point de mourir. On n’y invita personne; mais, chacun ayant la liberté de s’y trouver, on y était les uns sur les

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UN DERNIER HOLOCAUSTE 321 autres. Avant qu'on commençât à manger, il passa au milieu de la cabane et dit d’une voix haute et assurée : « Mes frères, je m’en vais mourir. Au reste, jouez-vous « hardiment autour de moi; je ne crains point les tour- « ments ni la mort. » Incontinent il se mit à chanter et à danser, suivant la coutume, tout le long de la cabane. Quelques autres chantèrent aussi et dansèrent à leur tour. Et puis on donna à manger à ceux qui avaient des plats; ceux qui n’en avaient pas regardaient faire les autres. Le festin achevé, on le ramena à Aroutaen pour y mourir. Nous le suivimes pour l’assister et lui rendre tout le service que nous pouvions. »

Au soleil couchant, la cruelle tragédie commença. « Ce fut en la cabane d’un nommé Atsan, qui est le grand capitaine de guerre; aussi est-elle appelée Otinontsiskiaj- Ondaon, c’est-à-dire la maison des têtes coupées. C'est là que se tiennent tous les conseils de guerre. Nous nous mîmes dans un lieu où nous pussions être auprès du patient et lui dire un bon mot, si l’occasion s’en présentait. Sur les huit heures du soir, on alluma onze feux tout le long de la cabane, éloignés les uns des autres d'environ une brasse. Aussitôt le monde s’assembla; les vieillards se mirent en haut, comme sur une manière d'échafauds qui règnent de part et d’autre tout le long des cabanes ; les jeunes gens étaient en bas, mais tellement pressés qu'ils étaient quasi les uns sur les autres, de sorte qu’à peine y avait-il passage le long des feux. Tout retentissait de cris d’allégresse ; chacun préparait qui une écorce, qui un tison pour brûler le patient... Je vous laisse à penser de quel effroi fut saisi ce malheureux à la vue de

cet appareil, quand il entra. Les cris redoublèrent à cette arrivée. On le fit asseoir sur une natte et on lui lia les mains. Puis il se lève et fait un tour par la cabane, en chantant et en dansant. Personne ne le brûle pour cette fois ; mais aussi est-ce le terme de son repos. On ne saurait quasi dire ce qu’il endurera jusqu'à ce qu’on lui coupe la tête. Il ne fut pas sitôt retourné en sa place que le capitaine de guerre prit sa robe, disant : « Oteioudi — « c'était le nom d’un capitaine — le dépouillera de la robe « que jetiens; » et ilajouta : « Les Atachronons lui cou- « pero la tête, qui sera donnée à Ondessone, avec un « bras et le foie, pour en faire un festin. »

« La sentence était prononcée. Alors chacun s’arma d’un tison ou d’une écorce allumée, et la victime commença à marcher, ou plutôt à courir, autour de ces feux. C'était à qui brülerait le malheureux au passage; cependant il criait comme une âme damnée; toute la troupe contrefaisait ses cris ou les étouffait avec des éclats de voix effroyables. Il fallait être là pour avoir une vive image de l'enfer. Toute la cabane paraissait comme en feu, et, au travers de ces flammes et de cette épaisse fumée qui en sortait, ces barbares, entassés les uns sur les autres, hurlant à pleine tête, avec des tisons ardents en mains, les yeux étincelants de furie, semblaient autant de démons! »

Qu'on juge de l'impression que dut ressentir, en face de cet horrible spectacle, le jeune missionnaire qui, cinq mois auparavant, était encore dans le milieu calme et tranquille du collège de Clermont! Voilà les cannibales qu'il venait convertir à la foil L’entreprise n'était-elle pas au-dessus des forces humaines, et dans son cœur

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n'eût-il pas été naturel qu’un immense découragement pénétrât ?

Pourtant ce qu’il allait voir devait dépasser en horreur les préludes de la tragédie! Pendant qu’accroupi derrière les bourreaux le P. Garnier priait pour le néophyte, le supplice continuait. « Souvent les sauvages arrôtaient ce malheureux à un bout de la cabane. Les uns lui prenaient les mains et lui brisaient les os à vive force, les autres lui perçaient les oreilles avec des bâtons qu’ils y laissaient,

d’autrés lui liaient les poignets avec des cordes qu'ils:

étreignaient rudement, tirant les uns contre les autres à force de bras. Avait-il achevé le tour, pour prendre un peu d’haleine, on le faisait reposer sur des cendres chaudes et des charbons ardents. J’ai horreur d’écrire tout ceci, et nous eûmes une peine inexprimable à en souffrir la vue. Pour moi, je me vis réduit à tel point que je ne pouvais quasi lever les yeux, et encre je ne sais, si nous n’eussions pas fait nos efforts pour nous tirer de cette presse et pour sortir, si ces cruautés n’eussent eu quelque remise. Mais Dieu permit qu’au septième tour de la cabane les forces manquèrent au patient; après s'être reposé quelque peu de temps sur la braise, on voulut le faire lever à l'ordinaire; mais il ne bougea pas, et, un de ses bourreaux lui ayant appliqué un tison aux reins, il tomba en faiblesse; il n’en füt jamais relevé si on eût laissé faire les jeunes gens. Ils commençaient déjà à attiser le feu sur lui, comme pour le brûler; mais les capitaines les empêchèrent de passer outre; ils ordonnèrent qu'on cessât de le tourmenter, disant qu’il était d'importance qu’il vît le jour; ils le firent donc porter sur une natte; on éteignit

la plupart des feux, et une grande partie du monde se dissipa... Que nous eussions désiré que cet évanouissement durât toute la nuit! Car de modérer par une autre voie ces excès de cruauté, ce n'était pas chose qui nous fût possible... Mais, au bout d’une heure, le prisonnier commença à respirer un peu et à ouvrir les yeux : immédiatement on lui commanda de chanter. Il le fit d'abord d’une voix cassée et comme mourante; mais ensuite il chanta si haut qu’on l’entendit hors de la cabane. Alors la jeunesse se rassemble, on l’entretient, on l’asseoit sur son séant; en un mot, on se reprend à faire pis qu'auparavant. De dire en particulier tout ce qu’il endura à partir de ce moment, c’est ce qui rne serait presque impossible... »

Sous les regards épouvantés du P. Ch. Garnier, la torture avait recommencé. « Les bourreaux brûlaient d’abord leur victime aux jambes seulement; il est vrai qu’ils les mirent en pauvre état et tout en lambeaux. Quelques-uns y appliquaient des tisons ardents et ne les retiraient pas que l’infortuné ne jetât les hauts cris, et aussitôt qu’il cessait de crier, ils recommençaient à le brûler sept et huit fois, allumant souvent de leur souffle le feu qu’ils tenaient collé contre la chair. — D’autres l’entouraient de cordes, puis ils y mettaient le feu, qui le brûlait ainsi lentement et lui causait une douleur très vive. Il y en avait qui lui faisaient mettre les pieds sur des haches toutes rouges et qui appuyaient encore par-dessus. Vous auriez oui griller sa chair et vu monter jusqu’au haut de la cabane la fumée qui en sortait. On lui donnait des coups de bâton sur la tête, on lui rompait le reste de ses doigts... Personne ne s’épar-

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gnait et chacun s'efforçait de surmonter son compagnon en cruauté... On ne cessait pas néanmoins de le faire manger de temps en temps, et de lui verser de l’eau dans la bouche pour le faire durer jusqu’au matin...

Type d’Indien baptisé,

« Dès que l’aube commença à poindre, les sauvages allumèrent des feux hors du village, et on y conduisit le patient. Le P. de Brébeuf l’accosta pour le consoler et le confirmer dans la volonté qu’il avait toujours témoignée de mourir chrétien. et après l'avoir instruit brièvement touchant la rémission des péchés, il lui donna l’absolution sous condition. Alors, on le prit à deux et on le fit monter sur un

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échafaud de six à sept pieds d’élévation. Trois ou quatre de ces bourreaux l’y suivirent. Ils l’attachèrent à un arbre qui passait au travers, de telle façon néanmoins qu’il eût la liberté de tournoyer autour. Là ils se remirent à le brûler plus cruellement que jamais, ne laissant aucun endroit en son corps qu’ils n’y eussent appliqué le feu à diverses reprises. De temps en temps, on leur fournissait de nouveaux tisons ; ils lui en mettaient de tout allumés jusque dans la gorge, ils lui brûlèrent les yeux, ils lui appliquèrent des haches toutes rouges sur les épaules, ils lui en pendirent au cou, et ils les tournaient tantôt sur le dos, tantôt sur la poitrine, selon les postures qu’il prenait pour éviter la pesanteur de ce fardeau... Cependant nous étions là, priant Dieu de tout notre cœur qu’il lui plût de délivrer ce malheureux de cette vie... A la fin, un sauvage lui coupa un pied, l’autre une main, et presque aussitôt un troisième lui trancha la tête et la jeta au milieu de la foule. Pour ce qui est du tronc, il demeura à Aroutaen, où on en fit un festin le même jour. »

Quand le P. Garnier et ses compagnons se retirèrent, afin d’aller prier à l'autel pour la victime, dans un sentier ils rencontrèrent « un sauvage qui portait à une brochette une des mains à moitié rôtie ». Il semblait que l’horreur du spectacle auquel ils venaient d’assister les poursuivit jusqu’au milieu de cette campagne, où tout était paisible et verdoyant. A lire de pareils récits, on comprend sans peine qu’à leur départ de Québec les missionnaires « fussent suivis des acclamations de quantité de peuples différents, qui bordaient le rivage, et dont plusieurs les regardaient d’un œil de compassion et d’un cœur tremblant, comme

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autant de victimes destinées au feu! ». Eux-mêmes d’ailleurs ne se faisaient pas illusion. « Nous n’ignorons pas, écrivait le P. Le Mercier? en quittant Notre-Dame des Anges, que ces sauvages ont encore les mains et les lèvres teintes du sang de nos martyrs. Mais si les apôtres eussent consenti à ne s'engager parmi les infidèles que lorsqu'ils étaient en assurance de leur propre vie, ils n'auraient pas rempli ce digne nom d’apôtres ». La remarque était d’une profonde justesse. Voilà pourquoi, afin de se montrer les dignes successeurs des bateliers de Tibériade, les missionnaires de la Nouvelle-France, conséquents avec eux-mêmes, affrontaient si vaillamment l’horrible mort qui les menaçait !

1, Lettre du P. Jacques Frémin, missionnaire chez les Hurons et chez les Iroquois,

2. Le P. François Le Mercier, arrivé au Canada le 20 juillet 1635, y fut deux fois supérieur, de 1653 à 1656 et de 1665 à 1679. Il mourut à la Martinique, le 16 octobre 1692.

La contagion de 1636, — Dévouement du P,. Ch, Garnier. — Un ouvrier infatigable, — La charité inépuisable du P. Garnier, — Mission dans le pays des Pétuneux, — Nuit dans la neige, — Sombre accueil, — Dangers de tous les instants, — Dénuement complet, — Insuccès, — Le P, Ch, Garnier revient chez les Pétuneux l'année suivante, — [1 y fonde la mission des Apôtres, — Menaces de mort, — La mission de Saint-Joseph. — Les premiers catéchumènes.

Au milieu de cette héroïque phalange, le P. Garnier ne tarda pas à se faire remarquer par son abnégation et par son zèle, Pendant l'automne de 1636, une fièvre contagieuse désola le pays des Hurons. Presque tous les missionnaires en furent atteints, ainsi que nous l'avons 'nté plus haut!. Charles n’y échappa point. Il fut pu...ant moins rudement frappé que ses frères. Aussi, dès que les

forces commencèrent à lui revenir, il s’empressa de quitter sa pauvre natte d’écorces pour se dévouer au soin des malades, On le vit, convalescent, faire des courses de plusieurs lieues pour secourir certains d’entre eux. Le 4 décembre, il est à Ossossané où le mal allait tous les jours en augmentant. Le 14, il part à travers la neige et la glace pour Anenatea où une pauvre fille se mourait. Quand il arrive avec le P. Le Mercier, il trouve la cabane de l’agonisante remplie de monde : on y donnait le festin d2s malades. Les hommes frappaient à grand renfort de bras sur des branches de sapin ; les femmes chantaient et dansaient. Puis elles prenaient en cadence des braises ardentes et des cendres toutes rouges, et, à pleines mains, elles en dou-

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chaient la malade, qui se tordait sous cette pluie enflammée. | Heureusement le festin eut un terme, et le P. Garnier put | baptiser la mourante pendant la nuit.

Les six mois qui suivirent furent employés en œuvres fl

à ouvrier apostoliques diverses. Déjà, Charles se révélait ce qu’il Pers D devait être si pleines de tous ins de. ment dans la suite, ( sion des | au jugement de ses 11 Ne Supérieurs, « un ou- 1 vrier infatigable, 14 nier ne rempli de tous les | et par dons de la nature et || Lbdrit de la grâce qui peu- 1 Fm vent rendre un mis- L nté sionnaire accompli ». [lé uv... ant — Il parlait si bien ji que les la langue des sau- | {l asp vages, qu’ils l’admi- | in des raient eux-mêmes !. head qe pue Quand il groupait qu 4 dé- ces pauves gens dans | va quelqu’une de leurs Vieux moulin dans l'ancien pays des Hurons. RH a glace cabanes enfumées, il l and M pendant l'hiver, — ou lorsque, durant l'été, il les réunis- ji agoni- sait au coin d’un bois et parmi les grandes fougères, — à | Jo Lis moins que, le crépuscule venu, il ne les conduisit sur la ii as sur grève, au bord de leur lac tranquille, « il entrait si avant | saient. Li) tes et 1. Dans une lettre écrite par lui, le 20 mai 1637, au Père général Mutio f | || n dou- Vitelleschi, le P. de Brébeuf déclare que le P. Ch. Garnier « surpasse tous

ses frères dans les progrès qu’il a faits sur ce point ». Carayon, Documents inédits, XIL, p. 161.

dans leurs esprits, et avec une éloquence si puissante, qu'il les ravissait tous à soi... C’est que son cœur parlait plus haut que ses paroles. Son visage, ses yeux, son sourire même ne prêchaient que la sainteté!. »

Le P. Garnier avait un autre secret pour triompher des résistances les plus invincibles en apparence : la charité. Elle était inépuisable dans son âme d’apôtre. On le rencontrait parfois, la sueur au front, péniblement appuyé sur quelque bâton noueux, et ployant sous le poids d’un sauvage infirme. Il portait ainsi les malades sur ses épaules pendant une heure ou deux, quand il le fallait, afin de gagner leur cœur, et d’avoir l’occasion de les convertir. S’agissait-il de baptiser quelque moribond ou un prisonnier de guerre qu'on allait brûler ? Dix et vingt lieues de route à faire durant les chaleurs de l'été les plus excessives, et à travers des contrées où les ennemis pullulaient, ne l’arrêtaient pas plus qu’elles ne l’effrayaient. La nuit même, il s’engageait dans les pays ies plus dangereux, courant à perte d’haleine après le sauvage qui lui servait de guide, s'égarant au milieu des neiges profondes, mais toujours prêt à repartir, sans souci des plus grands froids ou des tempêtes les plus violentes. Durant le fléau qui décima les sauvages, alors que partout les cabanes se fermaient devant les Robes-Noires et qu’on ne parlait que de les massacrer, non seulement « il marchait tête baissée là où il savait qu'il y avait une âme à gagner », mais il trouvait encore le moyen de faire tomber tous les obstacles pour arriver à ses desseins. La malpropreté des sauvages envenimait leurs ulcères et les rendait d’une puanteur insoutenable

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