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UN DERNIFR HOLOCAUSTE 331
parfois. Lorsque les parents les plus proches des malades n’en pouvaient pas eux-mêmes supporter l'infection, le saint missionnaire venait les panser tous les jours. Il en prenait soin pendant plusieurs mois de suite, et lorsqu'on lui faisait remarquer que ces plaies étaient incurables : « Raison de plus pour moi de les soigner, répondait-il. Plus ces chancres sont mortels, plus j'ai de pente à m'en charger, afin de
Enfants indiens à la porte q'uue hutte,
conduire ces pauvres gens jusqu’à la porte du paradis. » Fallait-il s'étonner qu’une charité si héroïque gagnât les
esprits les plus farouches, et réduisît les cœurs les plus endurcis ?
Ce fut surtout au moment de la grande tempête de 1637,
qu'oublieuse de soi-même, la douce abnégation du P. Garnier s’affirma. Nous avons dit plus haut avec quelle violence la bourrasque sévit alors sur la mission huronne, etcomment elle faillit déraciner l’humble germe planté par ies mis-
sionnaires sur cette terre paienne. La mâle décision du P. de Brébeuf fut pour beaucoup sans doute dans l’apaisement qui se fit vers la fin de novembre. Mais le souvenir de la charité du P. Garnier y contribua aussi. Il en fut de même en 1640, lorsque, attisées par des souffles perfides, les vieilles haines semblèrent sur le point de se rallumer avec furie. Le Serviteur de Die. ‘‘ait mieux connu alors. Il avait passé les deux années precédentes à Ossossané, bourg d’une cinquantaine de cabanes et de quatre à cinq cents familles, que le P. Pijart avait fortifié, suivant les règles, d’une enceinte carrée, contre les invasions des Iroquois!. De là, comme d’un centre, il avait rayonné dans tout le pays. Combien de cabanes n’avait-il pas visitées en messager céleste! Que de malades n'’avait-il pas consolés et soignés ? Ouaracha — c'était son nom dans l’idiome des naturels — était devenu synonyme d'ange compatissant pour beaucoup de ces malheureux. Une fois de plus, la charité fit son œuvre et l’orage se calma.
Il y avait, à douze ou quinze lieues à l’ouest du pays des Hurons, une contrée montagneuse habitée par la nation du Petun et qui n'avait pas été évangélisée encore. Le P. Jérôme Lalemant, alors Supérieur de la mission, résolut d'y annoncer la bonne nouvelle et d’y arborer, si cela était possible, le drapeau de Jésus-Christ. Il chargea le P. Garnier et le P. Isaac Jogues d’entreprendre cette conquête et de la mener à bonne fin. Les deux missionnaires en furent tout joyeux. Dès les premiers pas, ils rencontrèrent les croix et les souffrances en telle abondance
qu'ils augurèrent bien d’abord de leur entreprise. Les
1. Ce bourg est encore appelé dans les Relations le bourg de la Rochelle.
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chemins étaient si affreux, les dangers du voyage si grands, qu'aucun Huron n'avait consenti à se mettre en route avec eux pour leur servir de guide, en sorte qu'ils avaient dû partir seuls. S’étant égarés à mi-trajet, les voyageurs furent surpris par les ténèbres dans une épaisse sapinière où ils résolurent de passer la nuit. Mais il fallait de toute nécessité y faire du feu, sous peine d’avoir les pieds gelés pendant le sommeil, et le lieu était si humide qu'ils ne pouvaient réussir à trouver du bois sec. Après bien des recherches, ils finirent cependant par en réunir quelques morceaux, ainsi qu’un fagot de branches mortes qu’ils dis-. posèrent en manière de couche pour s’y reposer pendant quelques heures. Alors la neige, qui tombait toujours, menaça d'éteindre leur feu. Le matin, elle couvrait tout le pays d’une ouate épaisse sous laquelle les pistes étaient ensevelies. Comment retrouver la route? Après avoir erré assez longtemps, les missionnaires, grelottants et affamés, eurent le bonheur d’apercevoir une légère colonne de fumée, qui derrière un bouquet d'arbres montait dans le ciel morne et gris. Il y avait là quelques pauvres cabanes; ils y trouvèrent des guides, mais pas même une poignée de blé. Ils repartirent donc, et ce ne fut qu’à huit heures du soir, épuisés de fatigue et de faim, — car ils n’avaient mangé qu'un morceau de pain détrempé dans la neige fondue pendant toute cette journée, — qu'ils arrivèrent enfin au premier village de la nation qu'ils voulaient évangéliser.
L'accueil qu’ils y reçurent ne répondit pas aux souffrances qu'ils avaient endurées pour y venir. Les femmes s'enfuyaient à leur approche, en emportant leurs petits enfants entre leurs bras; les jeunes gens les suivaient en leur
criant d'aller semer ailleurs la maladie et la famine cachées dans les pans de leurs manteaux; les hommes leur refusaient l'hospitalité. C’est qu'on les tenait pour des sorciers redoutables, Comment en douter en les voyani prier matin et soir avec tant de dévotion ? Quand ils s’agenouillaient dans un coin de la cabane, faisaient-ils autre chose que se préparer à jeter leurs sorts !? Dans les autres bourgades ce fut bien pis. Tous les deux jours, il fallait changer de place. Tantôt leur hôte se réveillait en sursaut la nuit, et tremblant d’épouvante, la voix altérée, il ordonnait aux deux apôtres de sortir de chez lui. Tantôt, au milieu des ténèbres, des inconnus venaient crier à la porte de la cabane où reposaient les missionnaires, qu'ils n’eussent pas l'audace de reparaître le lendemain dans le village. Les deux proscrits s’éloignaient-ils ? Quand ils arrivaient aux bourgs suivants, ils trouvaient les capitaines en dehors des palissades pour leur défendre d'en approcher, à moins qu'ils ne voulussent avoir la tête fendue d'un coup de hache. Plus d'une fois, leur vie courut ainsi les plus grands dangers. La maladie vint les assaillir à son tour: l'un d'eux? fut pris d’une fièvre violente. Pour tout remède qu'avait-il? le pain grossier qu’il mangeait tous les jours, si toutefois il est permis de donner ce nom à la farine de blé d'Inde détrempée, dont ces intrépides ouvriers faisaient leur unique nourriture! C’est après avoir pris « en toute la journée, dit le P. Lalemant, gros comme le poing de ce manger si
1. « Notre hôte, qui est le premier capitaine du pays, nous voyant prier Dieu les matins et les soirs à genoux, ne put se tenir enfin : « ...Que font « maintenant ces démons autre chose que des sorts pour nous faire mou- « rir?... On me l'avait bien dit que c'étaient des sorciers, mais je le crois « trop tard... » Lettre du P. Garnier et du P. Jogues au P. Lalemant.
2. Le P, Lalemant ne dit pas si ce fut le P. Garnier ou le P. Jogues.