LA FOLIE DE TITAMA
— « O doux trésor, 6 gloire du jardin, Pourquoi, réponds, m'as-tu donc délaissée? Pourrai-je encor baiser ton poil blondin ?
a Ne plus t'avoir, quelle triste pensée! Ne plus entendre, au cœur fleuri des bois. Ta voix suave et si bien cadencée!
« Ta voix si pure, ah ! ta voix, cette voix Me berce encore! Elle avait tant de charmes A fredonner quelque chant villageois!
« Quand tu parus, je te rendis les armes; Du premier coup j'ai connu mon vainqueur. Si tu me vois, prends pitié de mes larmes!
« Ne dis pas non avec un air moqueur! O mon trésor, ô ma joie, 6 mon maitre. Si tu m'entends, prends pitié de mon cœur!
« Comme la vigne au noble tronc du hêtre, A ton cou blanc laisse-moi m'enlacer... » Ici l'on va se récrier peut-être.
— « Quoi ! notre auteur se voudrait-il gausser ? Est-ce qu'on pleure en ce pays féerique ?
Puis une reine à ce point s'abaisser! »
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Hélas! messieurs, la chose est historique. Et c'est ainsi toujours, toujours, depuis Qu'elle a perdu l'idéale bourrique.
Car c'est Bottom qui cause ses ennuis Et, comme au temps de la folle aventure. Trouble ses jours et ravage ses nuits.
Sans doute Puck a raté sa mixture.
Titania ne s'est pu délier
De l'innocente et simple créature.
La croix au dos comme un preux chevalier. C'était d'ailleurs le meilleur fils du monde. Pareil galant ne saurait s'oublier.
Sire Obéron, qui voit pâlir sa blonde,
Pour la distraire a pillé galamment
Le vieux trésor des rajahs de Golconde.
En ses cheveux il pose un diamant
Fait d'un morceau d'étoile, et qui scintille
Comme la nuit d'Avril au firmament.
LA FOLIE DE TITAMA 6f
Le lendemain c'est une autre vétille.
Quelque bijou du meilleur st\le hébreu, Un collier fait par un Maure en Castille,
Un dragon d'or, une escarboucle en feu. Voire une écharpe habilement coupée.
Le premier mai, dans un pan du ciel bleu.
Mais la boudeuse est bien trop occupée. Seulette, elle se parle et se répond Comme un enfant qui joue à la poupée.
— « Bah! dit le roi, bien fou qui se morfond, S'il peut montrer une bouche aussi fraîche Et des cheveux d'un si merveilleux blond!
« Éveillez-vous, mon cœur! Qu'on se dépêche
De rire encore à la clarté du ciel,
Et d'arborer les couleurs de la pèche!
« La nuit qui vient a la douceur du miel. Tout le bois chante, et voici votre escorte D'esprits subtils que commande Ariel.
« Vite mettez vos chagrins à la porte! Vive l'espoir et l'allégresse, ô gué! » Mais elle : — « Ami, s'il faut qu'on vous supporte.
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« De grâce, au moins, ne soyez pas si gai! Réformez-vous, apprenez les manières.
L'autre... ah! Dieu, l'autre était si distingué!
« Vous n'avez pas ses grâces printanières. Son élégance au moindre mouvement, Son air si noble à sauter les ornières.
« Comme il savait me prier gentiment, D'un ton si doux et d'une voix si tendre! C'était un àne empli de sentiment. »
Le roi n'a pas grand plaisir à l'entendre; Mais son bon cœur s'est ému de pitié, Peut-être aussi qu'il a peur d'un esclandre.
Il prend la main de sa folle moitié.
Et, doucement agenouillé dans l'herbe.
Lui parle bas sur un ton d'amitié.
— « Vous êtes femme, hélas! ô ma superbe, Et comme femme avez le cœur changeant.
Le cas est tel qu'on l'a mis en proverbe.
« .Mais quand la nuit de son voile d'argent Couvre à la fois les forêts et la plaine, A quel amour allez-vous donc songeant ?
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« De quel manoir êtes-vous châtelaine?
De quelle étoile avez-vous le reflet?
Qui vous a mis en main la marjolaine?
« Rappelez-vous nos baisers qu'emperlait La lune rose, au bois des chasseresses. Et la clairière et son rossignolet.
« Rappelez-vous le jardin des caresses.
Les lys mourants du parterre enchanté Où mon désir accueillit vos tendresses.
« Voyez : la nuit s'habille de clarté. L'air étincelle, et c'est votre royaume. Le seul, mon cœur, digne de ta beauté.
« Viens, lève-toi, viens respirer Tarome Du lys d'amour, avant qu'il soit flétri. Ouvre les yeux; chasse l'afi'rcux fantôme! »
Et, pétulant comme un jeune mari.
Gaillardement il approche la bouche Du clair visage où son rêve a fleuri.
Chut! la dolente a pris un air farouche :
— « N'êtes-vous pas honteux? Éloignez-vous!
Je suis la reine et défends qu'on me touche, »
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— « Bah ! Et mes droits de légitime époux? »
— « Pour m'efflcurcr votre barbe est trop rude. Ah! fi, fi! L'autre avait le poil si doux! »
L'autre! — En ce mot que de béatitude!
De quel accent elle l'a prononcé!
Comme on voit bien qu'elle en a l'habitude!
Q^Lioique-très digne, Obéron est vexé.
— « Vraiment, dit-il, elle est aussi trop femme. Parler raison serait presque insensé.
« Mais je suis las de cet épithalame.
Je quitte la partie. A moi, follets, Gnomes, lutins! Divertissez Madame. »
Il sort de terre un tas de marjolets,
Frisés, musqués, pas plus hauts qu'une botte,
Tous beaux chanteurs ou danseurs de ballets.
Tout ça va, court, tourne, saute, jabote; Même il en est qui marchent de travers. Le vent du soir les a mis en ribote.
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Les uns s'en vont agacer les piverts, D'autres cueillir les larmes de la vigne Ou simplement voir la feuille à l'envers.
Mais le chef de la bande a fait un signe. Flûtes, partez; commencez, violons.
La ronde au loin se déroule et trépigne.
Le sol bondit sous les petits talons, Et c'est plaisir de voir en la nuit claire Les cheveux roux voltiger sur les blonds.
— « Assez, assez ! dit la reine en colère.
Fi! ces lourdauds s'imaginent danser!
Je sais quelqu'un qui savait mieux me plaire.
« Mieux qu'un félibrc il eût, sans se lasser.
Jusqu'au matin mené la farandole.
Ce fier vainqueur qu'on rêvait d'embrasser.
« Qui peut savoir où l'ingrat batifole ? Venez du moins consoler mon chagrin.
Sylphes subtils, enfants de l'heure folle. »
Et voici qu'à l'appel du tambourin, Paraît la troupe, armée à la légère. Des gentils compagnons du romarin.
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Ils ont quitté leurs châteaux de fougère Où, vers le soir, vient s'égarer parfois Un petit cœur amoureux de bergère.
D'un rond magique ils enlacent le bois.
Leurs pieds d'argent frôlent l'herbe en cadence.
Un rai de lune est au bout de leurs doigts.
L'enfant Amour est entré dans la danse, Et par instants s'envole dans la nuit Comme une vague et tendre confidence.
Ainsi, pareille à l'été qui s'enfuit,
Comme un parfum qui s'en va par bouffées,
La claire vision s'évanouit.
C'est maintenant le tour des jeunes fées, Dans la lumière on dirait un essaim.
Et toutes sont d'églantines coiffées.
Leur blanche robe, entr'ouverte à dessein,
Q^uand une brise en passant la soulève,
Tour à tour montre ou cache un bout de sein.
Dames d'une heure et reines de la fève, Leur sceptre est une fleur, humide encor; Leurs yeux profonds ont la couleur du rêve.