TRISTESSE AUX BOIS
Voici les cloches d'amour Qui chantent sur l'eau profonde.
Voici les yeux de la blonde Qui m'aima, peut-être un jour.
Oui, oui, c'est la petite Eve Qui m'a tenté tant de fois, Au clair de lune des bois.
C'est la belle de mon rêve.
Ht comme en ce mois charmant Où l'églantine se dore, Son regard me suit encore, Follement, si follement!
Je reconnais sa voix lente.
Voici bien l'air qu'elle avait, Ces yeux sombres où vivait Sa petite àme indolente...
Chut! un nuage de plomb Se glisse au ciel malévole.
Et la vision s'envole Du passé qui fut si blond.
Adieu, fleurs de mon aubade,
Rose, lys et romarin !
Voici les cloches d'airain
Qui pleurent sur l'eau maussade.
l68 AUBOISJOLI
L'oiseau s'est tu, l'oiseau délicieux Qui voletait d'une aile si légère.
Depuis qu'Avril a perdu sa bergère, L'oiseau s'est tu qui regardait les cieux.
Lui, qui vivait dans la forêt ombreuse, Toujours en l'air, aux pointes des buissons. Il a, le pauvre, oublié ses chansons Depuis que Mai n'a plus son amoureuse.
Où sont, hélas! ses charmantes couleurs? Qu'est devenu l'éclat de son plumage?
Le bel oiseau n'ira plus rendre hommage, Au point du jour, à la reine des fleurs.
La blonde est morte et morte aussi la brune. Rien désormais n'émeut son cœur dolent.
11 se tient coi sur un rocher branlant Et tristement il contemple la lune.
TRISTESSE AUX BOIS 1 6g
— « O belle dame en robe bleue Dont un page porte la queue,
« Cousine du ramier changeant.
Blanche dame en robe d'argent,
« Pourquoi faire ainsi l'endormie.
Tendre dame, ma douce amie? »
— « C'est que je n'entends plus la voix Du gentil rossignol des bois,
« La voix qui, dans la nuit fleurie, Berçait mon âme endolorie. »
— « Ah ! D'où vient donc que vous pleurez, Fraîche dame aux sourcils dores?
« Très chère âme, Dieu vous assiste!
Pourquoi donc ètes-vous si triste? »
— « C'est que les muguets d'autrefois N'embaument plus le cœur des bois,
« C'est que la nuit devient plus sombre, Et que l'Ange qui sort de l'ombre,
« L'Ange, blanc comme une oraison.
N'apparaît plus à l'horizon! »
IJO A U B O 1 s J O L I
Voici pourtant Le Temps qui passe, Passe et repasse Tambour battant.
Il fait sa ronde.
Aveugle et sourd, Il court, il court Pour tout le monde.
— « O Temps, cher Temps, Bon patriarche, Suspends ta marche (Quelques instants.
« Apprends-moi vite.
Temps à venir.
Quand va finir La nuit maudite,
« Quand renaîtra L'aube mutine.
Quand l'cglantine Refleurira,