‹ Au bon soleilChapitre 3 sur 8 · MADAME RICCO, DEUXIÈME MARCHANDE · texte numérisé non relu

MADAME RICCO, DEUXIÈME MARCHANDE

Non, par ici, eh! monsieur.

TROISIÈME MARCHANDE. AlleZ, mOH joli

monsieur, étrennez-moi. J'ai une truite magnifique. Ce sera deux francs pour vous, parce que vous êtes bien gentil.

QUATRIÈME MARCHANDE. — Mais moi, JB

sais que vous aimez la dorade, péchère ! je vous en ai réservé une. Tâtez un peu cette dorade et dites-moi si on ne ferait pas des péchés pour l'avoir?... Oh! quelle belle dorade î...

MAURICE. — Hélas! mesdames, vous savez que c'est à madame Revertégat que fut ma première pensée lorsque j'entrai dans ce marché, le jour où je le découvris.

TROISIÈME MARCHANDE. — Elle a dc la chance, madame Revertégat, mais elle n'a pas de si beaux poissons...

MADAME REVERTÉGAT. Nc IcS éCOUtCZ

pas, monsieur. D'abord, c'est à moi que vous prenez le poisson. Vous ne voudriez pas commencer à me faire des misères?

MAURICE. — Vous reste-t-il au moins encore des arapèdes ?

MADAME REVERTÉGAT. — Dcs arapèdcs. Eh ! i

mon bon monsieur, pour un peu, il n'en resterait plus. Madame Samat est venue tout à l'heure ; elle a presque tout acheté. Je ne savais pas si vous viendriez. Ça fait que je n'en ai réservé que trois hectos, à tout hasard.

MAURICE. — Enfin, ça suffira.

MADAME REVERTÉGAT. Mais Oui, VOUS Cl

moi, on s'entend, pas vrai? Vous êtes si gentil!... Ce n'est pas vous qui trouvez que je ne fais pas bon poids.

MALiucE. — C'est que vous êtes un cœur d'or, madame Revertégat, et la plus généreuse des peseuses.

MADAME REVERTÉGAT. VoUS diteS Ça,

vous dites ça... Comme c'est aimable à vous ! {Emportée par V élan de sa gratitude.) Ah! tenez, monsieur Maurice, vous devriez vous marier.

MAURICE. — Me marier, moi?

MADAME REVERTÉGAT, toiit entière absorbée par le rêve qu'elle fait pour son client. — Oui, monsieur Maurice, vous marier... avec une gentille petite Grassoise. Il n'en manque pas qui seraient bien heureuses si vous les demandiez. Tenez, madem...

MAURICE. — Taisez-vous, madame Revertégat, vous allez compromettre toute la haute société.

MADAME REVERTÉGAT. VoUS êtCS COmplai-

sant, gentil, vous parlez doucementaux dames... Ça ne serait pas difficile. Et vous resteriez dans le pays. Vous viendriez, de temps en temps, le matin, acheter une jolie dorade ou une anguille, pour votre femme... Ah! comme ce serait

gentil!... Au lieu d'aller vous fatiguer, à Paris...

MAURICE, courageusement. — Ne me tentez point, madame Revertégat, mais montrez-moi plutôt, puisque aussi bien l'omnibus est làhaut, à m'espérer, les arapèdes dont madame Samat n'a pas râflé toute la provision.

MADAME REVERTÉGAT. — Il u'eu reste peutêtre que deux hectos. {Elle soulève une serpillièî^e trempée qui repose sur une terrine et découvre, enroulés d'algues, les précieux coquillages,) Les voilà, les pauvres. Voyez-les. Elles sont encore fraîches comme si on venait de les prendre sur le rocher, et tendres comme des huîtres. Des arapèdes comme cela, vous n'en trouveriez pas douze sur toute la côte.

MAURICE. — Pourtant, j'en ai goûté à Marseille, chez Basso...

MADAME REVERTÉGAT. Ah! Vaï ! . . . chcZ

Basso?... Je les connais. Ça a le goût de la semelle : c'est péché trop près du port. Les miennes viennent de la Groisette.

MAURICE. — Prenez garde qu'il faut me les garantir, madame Revertégat, je n'ai pas été content de votre dernière truite.

MADAME R E V E R T É G A T . Ma tl'll ite ? Ail !

ne me dites pas cela, voyez-vous, ne me le dites pas! Vous me faites une grosse peine. Ma truite de mardi!... A moins de la prendre moi-même dans le torrent... à moins de vous la faire manger vivante!...

MAURICE, conciliant. — Vous n'étiez pas dedans.

MADAME REVERTÉGAT. — x\h ! uou, Vraiment, ne me dites plus de choses pareilles. Ça me révolutionne... Je n'ai jamais de ma vie vendu une girelle gâtée, pas une sardine!... Dites cela à madame Ricco, pas à moi.

MADAME RiGco. — C'cst de moi que vous parlez, hé ! madame ?

MADAME REVERTÉGAT. — Je me gêue, peutêtre?...

MADAME RIGCO. — Vous avez du toupct, grosse femme, vous qui faites toujours faux poids avec votre sale romaine.

MADAME REVERTÉGAT. — GoUtinuCZ, et jC

vous la jette dans la figure, ma romaine. (A Maurice). Ne faites pas attention à cette folle, monsieur. Il y a des gens bien mal élevés, pas vrai?

M.\DAME Ricco. — Ail! oui, il y a des gens mal élevés, et j'en connais, pas loin d'ici.

MADAME REVERTÉGAT. — Madame Ricco, faites attention. Je ne suis pas d'humeur à supporter vos essentricités de langage.

MADAME RICCO. — Eli! pai'lc toujours, vieille rascasse!

MADAME REVERTÉGAT. — Je VOUS demande bien excuse, monsieur Maurice, que vous vous trouviez là, dans une scène pareille... Une femme qui ne sait pas se tenir !... Que ça n'a pas d'éducation!... (Se retournant^ terrible^ vers son adversaire.) Vas-tu fermer ta bouche, fille de putois ?

MADAME RICCO, effrayante d'une colère qui ne pourra pas se contenir longtemps. — Répétez un peu, une fois, une fois seulement, ce que vous venez de dire, madame Revertégat.

MADAME REVERTÉGAT, excédéc. — Ah! pauvre vermine! Je t'écraserais si je te touchais seulement. {On entend la corne d' appel de V omnibus.) La voiture! {Apitoyée.) Vous ne voyez pas que vous me faites perdre mon temps, que monsieur va manquer sa voiture à cause de

^ VOS stupides objections?... Tenez, monsieur Maurice, voilà vos arapèdes, et courez vite, vous n'avez que le temps.

Maurice paie, se sauve avec sa proie, et il entend encore, à peine distincte, la suite de la causerie.

VOIX DE MADAME RICCO. VoUS u'êtCS

qu'une malpolie, madame Revertégat, voulezvous que je vous le dise ?

VOIX DE MADAME REVERTÉGAT. YoUS

savez ce que j'en fais, de ce que vous me racontez? Non? Eh bien ! je ne vous le dis pas...

MAURICE, intérieurement. — J'aime mieux ne pas le savoir non plus.

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