‹ Au bon soleilChapitre 4 sur 8 · L'AGE CANONIQUE · texte numérisé non relu

L'AGE CANONIQUE

Le cabaret de madame Toesca-Sardoii, déjà décrit au chapitre précédent. Sauf que Maurice n'y pénètre point pour y faire entrer ce rayon de vie parisienne et cette bouffée dUiir étranger qui en modifiaient un peu les perspectives, le décor reste absolument pareil. Plus que toutes choses dans ce pays de tradition, il est immuable, et Von devine que la mort seule pourrait empêcher M. Truc et M. Bœuf {piquet), Joseph et Marias (manille), le Cul-de-jatle du Cours et V Aveugle de la Cathédrale [rien, plaisir d'être ensemble), d'accomplir là, presque quotidiennement, les rites sacrés et définitifs du jeu de cartes et de la libation. Seul, un petit changement dans la disposition des personnages : comme il pleut, [ce

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qvi est rare, et d'autant plus attristant), ces messieurs, comme mus par un obscur sentiment des cavernes, se sont rapprochés. Leurs tables sont mises bout à bout et, s'ils jouent toujours, par mêmes groupes séparés, leur conversation, ou du moins le vague ânonnement qui leur en tient lieu, est générale. Madame Toesca-Sardou somnole doucement, encastrée dans son comptoir, et se contente de glisser parfois, sournoise, un tendre coup d'œil à M. Truc, qui lui plaît.

MARius, jetant un regard de reproche à la lucarne qui devrait les éclairer. — C'est comme une cave, ici... Eh! madame...

madame Toesca-Sardou, on ne voit plus seulement ses cartes.

MADAME TOESCA-SARDOU. — AlorS, ne jOUCZ

plus.

MONSIEUR TRUC. — Mais nous avons envie déjouer, nous autres...

MADAME TOESCA-SARDOU. ^ QuC VOuleZ-

vous? Il pleut. On n'y peut rien.

MONSIEUR BŒUF. — On pourrait allumer.

MADAME TOESCA-SARDOU. Allumcr!...

à trois heures ! . . . vous êtes fous ! . . . Ah ! et puis,

VOUS en faites, des histoires. Pour une malheureuse manille, toujours la même!... Vous n'avez pas besoin d'y voir clair... vous la jouez par cœur.

MONSIEUR TRUC. — Ça, c'cst vrai qu'on y voit toujours assez, surtout pour boire... N'estce pas, l'aveugle?

l'aveugle de la cathédrale. — Eh! je suis borgne, vous le savez bien. F...tez-moi la paix.

MONSIEUR TRUC. — Qu'il cst gnuchcux !

le cul-de-jatte du COURS. — Oui, laissezle, il est très susceptible. Ses affaires ne marchent pas.

MONSIEUR BŒUF. — Ah! pas possible! Les étrangers ne lui donnent plus rien? (// prononce : (( les étranzers ».)

LE CUL-DE-JATTE DU COURS. Eh ! bicU SÛF

non, les étrangers ne lui donnent plus rien; et les gens d'ici non plus, allez... Et même moi, qui suis sur le Cours, je végète. C'est un métier perdu que le métier de mendiant... De mon temps, je me souviens, quand j'étais jeune homme, mon père avait encore des ressources.

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Il faisait le sourd-muet devant la Poste. Je me rappelle très bien qu'il me disait : « Baptistin, je crois que je pourrai te laisser un peu d'argent. )) Et il l'a fait. Seulement j'ai tout mangé... Les femmes, voilà !... Ah! les femmes, c'est la perte de tout...

MADAME TOESGA-SARDOu, égrillarde, — Ce monsieur Baptistin! si on Técoutait !...

LE GUL-DE-JATTE DU COURS, vexé st péremptoire. — On s'instruirait. [Une pause.) Je n'ai pas toujours été comme me voilà. J'ai eu mes deux jambes, comme vous,... mieux que vous. Je m'en servais, moi, au lieu de les quiller derrière un comptoir. Impotente !...

MONSIEUR BŒUF, chevaleresque. — Vous oubliez que vous parlez à une dame.

LE CUL-DE-JATTE DU COURS. Jc UC lui

parle même plus. Je me dis des choses à moimême : c'est différent. Pauvre stupide ! elle ne se rend pas compte de ce qu'elle bavarde. On ne rappelle pas ces choses-là. Si elle savait comment je l'ai perdue, ma patte, elle se tairait.

MADAME TOESGA-SARDOu, récluite à rieu^ à Vidée de perdre un client. — Je vous demande

pardon, monsieur Baptistin, je disais ça sans malice.

LE CUL-DE- JATTE DU COURS, boïl priïlCe.

Ça va bien.

MARius. — Racontez-nous un peu comment ça vous est arrivé. Nous ne le savons pas, au fait.

MONSIEUR BŒUF. — Tieus, c'est vrai, personne ne le sait, à Grasse.

LE CUL-DE-JATTE DU COURS. C'est UU

accident... Gomme bien vous pensez, un sourdmuet ne peut pas avoir un enfant bancal.

MONSIEUR TRUC, Spirituel. — Surtout lorsqu'il n'est pas muet.

LE CUL-DE- JATTE DU COURS, IiaUSSaut Us

épaules. — Gomme c'est malin ! . . . Quand même, mon père était sourd, ça, c'est absolument sûr. Seulement, dans la profession, il faut-être les deux. Un sourd tout seul, ce n'est rien, ça ne dit rien à personne. Il pourrait passer son année à la sortie des églises, il ne ferait pas dix sous. Donc, mon père était sourd-muet, comme je le disais lorsque vous m'avez stupidement interrompu. Quant à moi, à vingt ans, j'étais agile

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comme un lièvre, et pour ce qui est de la bagatelle, vous savez, il n'y en a pas beaucoup qui auraient pu me faire la pige. J'habitais Pégomas. C'est un gentil pays, avec des brigands pour amuser ces messieurs journalistes, et les filles, elles, y sont rudement bien. Mais la mieux de toutes, c'était encore la bonne du curé. Vous ne pouvez pas vous douter... on ne fait plus de femmes comme ça...

l'aveugle de la cathédrale, grave^ et recueilli sur des souvenirs personnels, — On en fait d'autres, qui les valent.

monsieur bœuf, au Cul-de-jatte du Cours, — Ne discutez pas 'avec lui, il est de mauvaise foi.

le cul-de-jatte du cours. — Cette fille, elle était folle de moi. Elle m'aurait donné des rendez-vous dans l'église, si elle avait pu... En tout cas, le presbytère, il en a vu de drôles... Il y avait surtout un grenier... avec de vieux meubles... au-dessus de la chambre du curé... un grenier... où nous allions quand Céline ne pouvait pas me recevoir chez elle... Ah! mes enfants, quand je me rappelle tout ça, c'est à

peine si je vous vois, vous, et le café, et les cartes, et tout... Vous semblez dans un nuage... MONSIEUR TRUC, réaliste. — C'est la fumée des pipes.

LE CUL-DE-JATTE DU COURS. NoU, paS

la fumée. Le souvenir !

Un silence. Entre en coup de vent, mais sans bruit, le bel Arsène, toujours comme sur des pattes de chat. Sa figure maigre et ardente de vieux matou prêt à toutes les aventures de la gouttière et du verger semble sourire de ses rides fines, de ses yeux sombres et étincelants. Correct et minutieusement brossé, mais à la façon encore d'un chat, d'un chat qui aurait pris le temps de se bien lécher, après quelque bataille. Il sHjisinue. s'installe au bout de la table, s'y pose plutôt. Un doigt sur la bouche et toute sa mimique signifient : « Je vous en supplie, messieurs, continuez votre conversation. Je ne l' écouterai même pas, s il le faut. »

MONSIEUR BŒUF, cm Cul-de-jatte du Cours, — Quel âge avait-elle, votre bonne de curé?

LE CUL-DE-JATTE DU COURS. L'âgC CanO-

nique, qu'elle disait.

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