‹ Au bon soleilChapitre 5 sur 8 · L*AGE CANONIQUE · texte numérisé non relu

L*AGE CANONIQUE

JOSEPH. — Qu'est-ce que c'est que ça?

LE CUL-DE-JATTE DU COURS. — Ah ! je n'en sais rien, par exemple, mais c'est un bien bel âge pour les femmes. Le meilleur moment, je crois. Tout ce qu'on veut, on l'obtient d'une femme qui a l'âge canonique, et ce qu'on n'a pas l'idée de lui demander, elle vous le propose... L'âge canonique!... Ah! bougre!...

LE BEL ARSÈNE. — Tout ce que vous voudrez, l'âge canonique, oui. Je ne vous dis pas. Ça peut avoir des charmes. Mais une belle petite, là, de seize ans... ou de quinze ans... comme il y en a ici... potelée, ferme sous la main, un peu élastique et... je m'entends... Eh bien! je crois qu'on ne peut pas trouver mieux. C'est un produit du pays, comme la petite olive noire et le jasmin blanc... Mais ça suffit bien. Moi, je ne suis pas pour l'exportation.

MONSIEUR TRUC. — Vous cn avcz vu, pourtant, des pays !...

LE BEL ARSÈNE. — Oui, mais on en revient toujours à sa patrie... et à sa jeunesse.

LE CUL-DE-JATTE DU COURS. Eh! VOS

petites, il y en a les trois quarts de truquées,

OU d'anémiques, et les autres sont toutes pour les parfumeurs.

LE BEL ARSÈNE. — Mais uou, pas toutes... Je sais bien que ces gros fabricants, ils essaient toujours de se donner les plus jolies ; seulement, voilà! ils s'illusionnent souvent sur leurs moyens. Alors, les petites, cane les abîme guère.

LE CUL-DE-JATTE DU COURS, fuvieux d' avoiv été interrompu dans son récit. — Enfm, je ne m'occupe pas de ce que vous faites, avec vos trieuses de violettes, mais je prétends que mon amie de Pégomas en valait bien trois, de ces pauvres grenouilles qui n'ont pas de sang dans les veines. C'était une créature magnifique : on n'avait pas pleuré pour la faire, va !... Elle m'aimait, que c'était effrayant!... Et, malgré son audace, pendant des mois, le curé n'a rien su. Pour être plus sûr de la tranquillité, d'ailleurs, pour avoir une raison d'aller et de venir dans le presbytère, elle m'avait trouvé la place de chantre, oui, de chantre. Ce que j'en ai gueulé d' « Oremus » et de « Vohiscum », à toutes les heures du jour, on ne peut pas s'en faire une idée. Dire qu'il y a des gens qui font ça par plaisir 1

l'âge canonique 159

MONSIEUR TRUC. — Elle n'était pas bète, la bonne du curé, d'avoir trouvé ça.

LE GUL-DE-JATTE DU COURS. DaUS UU

sens, c'était très fort, mais ça s'est mal tourné au bout du compte. Parce que le bedeau, une espèce de type mal fichu, avec une épaule plus haute que l'autre et un doigt de moins à la main gauche, tournait autour de Céline, bien avant que je n'arrive à Pégomas. Il avait deviné que nous étions pas mal ensemble et il ne pouvait s'y faire. Ça le rongeait, tellement qu'il en devenait comme le fond de cette bouteille, vert sale. Tant qu'il n'a eu que des soupçons, c'a été encore à peu près. Mais, une fois, il est resté la nuit dehors, pour me voir sortir le matin. Au moment où je passais la porte, il n'a fait semblant de rien, et il ne m'a dit bonjour que cent mètres plus loin, comme si je quittais mon auberge. Je le méprisais tellement, ce pauvre bougre, que je ne pouvais même pas m'imaginer qu'il oserait me faire des misères. Et je n'ai rien dit à Céline.

JOSEPH. — C'est tout à fait comme moi... au moment de mon voyage à Paris... je...

MARius. — Tu ne pourrais pas te taire, Joseph, et laisser parler monsieur Baptistin? {Joseph, interloqué, reste un instant la bouche grande ouverte, puis il la referme, lentement.)

LE CUL-DE-JATTE DU COURS. La nuit

d'après, à une heure du matin, j'entends frapper à la porte de notre chambre... C'était le curé... Il n'a pas agi franchement, cet homme, et je ne lui ai pas pardonné ça. 11 a dit : « Céline, je me sens un peu souffrant. Je vous prie de vous lever pour me donner une tasse de tilleul. » Alors, Céline, sans se troubler, me dit tout bas : « Pas moyen que je fasse semblant de dormir. Il faut que je réponde. Habille-toi vite et sauvetoi par la fenêtre. » Et, tout haut ; « Oui, monsieur le curé, qu'elle fait, je passe la camisole et je suis à vous. » Alors moi, je pense : « Un étage, ce n'est rien du tout. Je vais sauter. » Je fais un paquet de mes habits, ouvre tout doucement, sans bruit, la fenêtre, et je me jette dehors, sur une espèce de carré de gazon que je savais qu'il y avait au-dessous.

JOSEPH, V esprit éclairé d'une brève illumi-

l'âge canonique 161

nation. — Et c'est comme ça que ça vous est arrivé, l'accident?

LE CUL-DE-JATTE DU COURS. — Mais non. Je ne me suis pas fait mal en tombant sur le gazon. Seulement, tout à coup, je reçois une volée de coups de trique, mais vous savez, des coups de trique!... comme si un régiment tout entier s'était jeté sur moi. C'était le bedeau, simplement. Mais il avait dû tailler son gourdin dans un tronc de chêne, ma parole, et il me visait au genou, toujours au genou, le bandit. C'était dans l'obscurité. Au premier coup, il m'avait renversé et ensuite il m'avait tapé dessus, par terre, sans me laisser le temps de me relever, et toujours sur les genoux... Il m'en a cassé un, à la fin, net comme une vieille branche sèche.

JOSEPH, indigné. — Et vous ne pouviez pas lui coller une bouffe?...

LE CUL-DE-JATTE DU COURS. — A UU mO-

ment, j'ai eu tellement mal que ça m'a fait sauter, comme une grenouille. Je lui ai saisi son bâton, j'ai grimpé tout le long, comme une mouche, et alors j'ai pu l'attraper, ce... bedeau

de bedeau. Je lui ai accroché la tête, comme un singe qui tient une noix, et j'y ai mordu dedans, à même... Tout ça dans l'obscurité, hein 1 et en silence, parce que, comme on cherchait à s'assassiner, nous ne pouvions pas attirer les gens... A la fin, le salaud, il a trouvé un coup d'Italien, — on appelle ça aujourd'hui un « zuzitsu», — il m'a planté le pouce dans le genou qu'il m'avait cassé... Alors, mes mains se sont ouvertes et je l'ai lâché.

JOSEPH, au comble de V exaltation. — Moi, je lui aurais collé une bouffe, mais une de ces bouffes!...

LE CUL-DE-JATTE DU COURS. Jc l'ai lâché

lui, mais pas son oreille, que je tenais dans la bouche. Je l'ai crachée après : c'est dégoûtant, une oreille de bedeau. Puis, je me suis en allé comme j'ai pu, sur une patte.

MARius. — Mais nous ne savions pas tout ça.

LE CUL-DE-JATTE DU COURS. Jc UC Ic ra-

conte pas souvent. {Un silence.) Mais vous me croirez si vous voulez, ce n'est pas au bedeau que j'en ai le plus voulu, c'est au curé... Le

l'âge canonique 163

bedeau, il était jaloux, et un homme jaloux, ça ne sait plus ce que ça fait... Mais le curé?... Est-ce que ça le regardait, mes histoires dans le grenier, avec sa bonne ? Et si ça l'embêtait, il n'avait qu'à me dire : « Baptistin, vous n'êtes plus mon chantre », loyalement. Mais cette façon de demander du tilleul pour se faire ouvrir et voir un peu ce qu'il y a dans une chambre... Non, çaîje ne peux pas l'admettre. Et si je suis devenu anticlérical, je sais pourquoi.

MARius. — Alors, c'est pour ça que chaque fois que le vicaire de la cathédrale vous donne deux sous sur le Cours, vous lui dites de tout, après, entre vos dents ?

LE CUL-DE-JATTE DU COURS, SOïTlbre. Jc

me retiens encore, de le jeter en bas, dans le ravin. Heureusement que je ne suis jamais saoul : je le ferais.

LE BEL ARSÈNE. — Et Céline, dans tout ça, vous ne l'avez pas revue ?

LE CUL-DE-JATTE DU COURS. Qu'cst-Ce

que vous vouliez que je me représente devant une femme avec une jambe de moins? Elles

n'aiment pas ça, les femmes : ça leur semble une offense... Du reste, il a fallu, dès le lendemain, me transporter à Grasse, et le docteur Rouvière a dû m'amputer et me mettre ce pilon... Du coup, j'étais fichu... obligé de me refaire mendiant, comme mon père... Seulement, les bas quartiers, la Poste et la Cathédrale, les endroits cléricaux, j'en avais assez. Je suis monté sur le Cours. Il y a trente ans que je l'exploite.

LE BEL ARSÈNE. — Alors, VOUS en êtes revenu, de l'âge canonique.

LE CUL-DE-JATTE DU COURS, vexé. — L'âge canonique, c'est une chose, et le bedeau, c'en est une autre... N'empêche que Céline était une belle fille.

MONSIEUR TRUC. — Mais c'est vous, monsieur Arsène, qui en avez, des souvenirs...

LE BEL ARSÈNE. — Oh! moi, jc uc Comprends pas les choses de cette façon. La vie doit être tranquille, et il faut savoir s'arranger. Il ne m'est jamais rien arrivé de ce genre, et pourtant je me suis trouvé bien souvent dans des circonstances difficiles.

l'âge canonique 165

LE CUL-DE-JATTE DU COURS, enVi3llT.

Vous avez la chance !

LE BEL ARSÈNE. — Xon, je sais m'y prendre, voilà.

MONSIEUR TRUC. — Pour qu'on lui voie cet air-là, monsieur Arsène, il faut qu'il en ait une bien bonne à nous raconter.

LE BEL ARSÈNE, dlSCVet . NOU, jC VOUS

assure.

MONSIEUR TRUC. — Vous mc Ic fcrcz croirc, à moi, peut-être, que vous ne revenez pas d'une petite histoire bien amusante, avec ces yeux-là et cette façon de vous asseoir comme un chat devant le feu après qu'il revient des toits?...

LE BEL ARSÈNE, flatté. — Vous ditcs ça ! . . . Mais après tout... je ne suis pas forcé de le croire.

MONSIEUR TRUC. — Gi'os maliu !

LE BEL ARSÈNE, uy tenant plus. — Ah!

tenez, je vais tout vous dire. Après, vous n'êtes pas des gens à le répéter... C'est une petite d'une parfumerie.

LE CUL-DE JATTE DU COURS. Jc COmprCUds

vos... objections de tout à l'heure.

LE BEL ARSÈNE. Qlie VOulcZ-VOUS ? On

ne parle bien que de ce qu'on connaît... Moi, je suis plein de mon sujet.

MONSIEUR BŒUF. — Racoutcz, allez, ne nous faites pas languir.

LE BEL ARSÈNE, lyrique et attendri. — Si elle a quinze ans, c'est le bout du monde... Je vous parlais tout à l'iieure du jasmin et de la petite olive... C'est tout à fait ça, vous savez... Elle est dure comme la petite olive et elle sent bon, à vivre toujours dans les fleurs et dans les essences, elle sent bon comme le jasmin. Je ne suis pas vieux encore, je suis plutôt ce |

qu'on appelle un homme miir.

MARius. — Oui, un homme mûr... comme Û

nous.

LE BEL ARSÈNE, indéfinissable regard vers m

Marins. — Oui, comme vous... Enfin, à mon âge, ces aventures-là, ça peut encore passer pour une bonne fortune... Eh bien I vous n'avez pas idée comme je lui conviens, à cette petite. Et vous savez (je vous parle sans vanité), elle me le dit à des moments oii une femme n'a pas l'habitude de mentir. Je m'y connais du reste.

l'âge canonique 167

Si c'était de la blague, je m'en apercevrais et, parole! j'aimerais mieux m'en aller le premier : ce serait plus correct... Heureusement, rien à craindre de ce côté.

MONSIEUR TRUC. — Et commcut l'avez-vous connue, cette enfant?

LE BEL ARSÈNE. — Jc l'avais quclqucfois remarquée, à la sortie de la parfumerie Joubert; seulement, je me gardais bien de lui dire quoi que ce soit, parce que les femmes, il faut toujours les laisser venir, ou tout au moins en avoir l'air; et puis attendre l'occasion. Je savais bien qu'un jour ou l'autre, cette occasion se présenterait.

Quelques mois se passent. Quand nous nous rencontrions, la petite me regardait en dessous; elle se disait, c'était visible : « Eh ! voilà monsieur Arsène ! »

MONSIEUR BŒUF. — Gc quc c'cst quc la réputation î

LE BEL ARSÈNE, gvave. — 11 faut pouvoir la soutenir. Sinon, on la perd plus vite qu'on ne l'a acquise. Un jour donc, il arrive de Paris des gens qui veulent visiter une parfumerie, vous

savez, des artistes : ils habitent Le Pré-du-Lac, les Chatel, je crois.

MADAME TOESCA-SARDOU. Oui, je leS

connais. Je leur vends du vin.

LE BEL ARSÈNE. — Je fais mou petit Cicéron, je leur montre les moteurs, les courroies de transmission, les alambics, et enfin j'arrive à Tatelier où travaillait la gamine. Je frappe le grand coup. Sans rien dire, sans même la regarder, je lui mets dans la main un billeti Pfuit! plus vite qu'un chardonneret qui avale une graine, elle le fait disparaître, le papier, dans son corsage... Je me disais : « Elle va le couver là, toute la journée, bien au chaud »... Eh! c'est peut-être pour ça qu'on les appelle des (( poulets », les billets doux, hein?...

MADAME TOESGA-SARDOU. Cc mOUSicur

Arsène, tout de même, toujours des idées drôles ! S

MONSIEUR BŒUF. — Qu'cst-cc qu'il j avait écrit, sur le papier ?

LE BEL ARSÈNE. — (( Mademoiselle, je n'en peux plus. A ce soir ! Arsène ».

MARius. — Ça, oui! c'était le grand coup.

l'âge canonique 169

ARSÈNE. — Vous comprenez! Après trois mois que je l'intriguais, soudain cette révélation!... Elle est venue, le soir même. Elle tremblait comme ces petits rossignols qu'on prend à la glu, auprès des sources... Et avec ça, un air décidé... Devinez le premier mot qu'elle m'a dit : « On vous racontera des choses sur moi, monsieur Arsène, ne les croyez pas. Ce n'est pas vrai. Il ne m'a pas eue, le vieux Joubert. Du reste, il ne pouvait pas, le pauvre. Et personne non plus : je ne l'aurais pas voulu. Mais vous, c'est autre chose. »

Alors, j'ai demandé à vérifier, pièces en main. « Tout ce que vous voudrez, qu'elle a dit... je me languissais trop. » Je lui ai ôté ses petites affaires, comme ça, en un tour de main, comme une coquille, comme une pelure, tout ensemble. Elle est sortie de là-dessous, nette, blanche, serrée. Une amande qu'on décortique, quoi! Une amande, je vous dis.

Et c'était vrai ce qu'elle prétendait, cette petite, — et, on a beau dire, ces choses-là, ça fait toujours un certain plaisir, — et vrai aussi qu'elle se languissait trop. Depuis l'âge de douze

ans, c'était fait pour l'amour, ça ; ça ne pouvait plus s'en passer. C'est heureux qu'elle m'ait rencontré : elle aurait pu tomber plus mal, avoir des déceptions.

MONSIEUR TRUC. Et aVCC VOUS, Hcn à

craindre ?

LE BEL ARSÈNE, simplement. — Non... Mais je crois que j'ai atteint une époque de ma vie où je suis particulièrement en forme... L'âge canonique, quoi !

MONSIEUR BŒUF. — Après, OU vieillit.

LE BEL ARSÈNE. — Ah! taiscz-vous. H j a des moments, quand je pense à ça, je me dis que j'aimerais mieux me jeter dans le canal ; et puis, d'autres fois, je m'imagine qu'on se résigne facilement, qu'on s'endort petit à petit.

MONSIEUR TRUC. — H y a cucore des compensations.

LE BEL ARSÈNE. — Oui, jc sais bicu, des petites manigances, mais ce n'est plus ça, vous savez. On sent bien que ça ne signifie plus rien et on n'a que le regret de ne pas tout faire, comme dans la jeunesse... Alors, il vaut mieux renoncer.

l'âge canonique 171

MONSIEUR BŒUF. — Ne VOUS attristez pas, monsieur Arsène, vous n'en êtes pas encore là.

LE BEL ARSÈNE. — Dieu mcrci ! non. Surtout maintenant !

MONSIEUR TRUC. — Et qui est-ce, cette petite?

LE BEL ARSÈNE. — Je uc puis pas Ic dire encore, voyons... Ça date d'hier au soir.

MONSIEUR BŒUF. — Yous VOUS levez seulement, je suis sûr?

LE BEL ARSÈNE. — Que voulcz-vous? Ce n'est pas toutes les nuits jour de fête.

JOSEPH, qui rumine depuis un quart d'heure V occasion de placer aussi un souvenir d'amour. — Eh bien î moi, j'en ai eu aussi, des histoires de femmes, autrefois... à mon voyage à Paris.

MARius. — Ah! on le connaît, ton voyage à Paris.

JOSEPH. — Non, vous ne le connaissez pas tout.

LE BEL ARSÈNE. — Commcut ! Il y a encore une aventure que nous ne savions pas ?

JOSEPH. — Oui, un peu avant l'histoire du

rassemblement. Je vois, sur le trottoir, une grosse fille... vous savez... une grosse fille... clans le genre de la dame du tailleur de la rue de la Pouost. Je lui dis : « Eh! mademoiselle... il fait beau, ce soir! » C'était une plaisanterie, une façon de parler... parce qu'il pleuvait... à torrents... Elle me répond : « Passez votre chemin, vous, je ne vous connais pas. » — (( Espèce d'insolente! » que je dis... et je lui ai marché dessus en voulant lui donner une bouffe... S'il n'y avait pas eu des passants... pour nous séparer... elle l'aurait reçue, sa bouffe!... Non, mais! si elles croient m'épater, moi, les Parisiennes!...

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