‹ Au bon soleilChapitre 6 sur 8 · LES · texte numérisé non relu

LES

La boutique de M. Foucnrf. coiffeur place aux Aires. M. Foucart est un de ces personnages vénérables et prudents qui ont toujours gardé le respect et la science de leur métier. Une véritable vocation, et non pas le hasard, l'a poussé à entrer, adolescent, comme apprenti chez un barbier. Depuis, il n a jamais fait autre chose que raser, coiffer, parfumer, adoniser les tètes de ses contemporains. Pourtant, ainsi qu'on va le voir, il participa à de graves événements. Mais il sut toujours les considérer du point de vue (( coiffeur », et c'est à cela qu'il doit sa sérénité.

Bien de pareil, chez lui, ci ces halls parisiens oii le client, objet inerte, se voit automatiquement

et économiquement pressé par des appuis de fauteuils articulés, des mains indifférentes, des brosses et des blaireaux sans caractère, des aciers interchangeables^ des serviettes banales, pour en ressortir, en le moins de temps possible, bêtement semblable à tous ses confrères en supplice. Non, n oublions pas que nous sommes à Grasse, et chez M. Foucart. Ici le client estun ami, il vient comme dans un salon, vraiment, il donne des rendez-vous, il cause. Et comme il n'est jamais pressé, M. Foucart, lui aussi, se donne dit large. Il choisit avec lenteur ses instruments, les éprouve de la paume ou du fil de V ongle, ou de la joue même, et ne commence à s'en servir que lorsqu'il tt acquis la certitude cjirils ne feront sur la peau du crâne ou du menton pas plus d'effet qu'un effleurement. Tout devient im problème pour lui, un objet d'étude : c'est un artiste et dont la virtuosité reste modeste, respectueuse des trouvailles encore possibles. Maurice goûte particulièrement sa conversation.

MAURICE, étendu paresseusement sur le fauteuil^ la serviette au cou. — Enfin !

MONSIEUR FOUCART. — Pourqiloi dites-vous : « Enfin! » monsieur Maurice?

MAURICE. — Parce que, mon cher monsieur

Foucart, voici peut-être la première fois que j'ai le temps de m'asseoir chez vous, tranquillement, sans le souci de l'heure qui presse. Je n'ai rien à faire.

MONSIEUR FOUCART. — Ail ! Vraiment, monsieur Maurice, ça me fait plaisir. Car enfin, moi, je n'avais presque aucun agrément à vous raser. Toujours en coup de vent, toujours Fépée dans les reins, et alors qu'est-ce qui se passe? le savon n'a pas le temps d'imprégner Fépiderme, et même avec nos meilleures lames, j'arrive à vous faire mal, et vous vous plaignez, comme de juste... Et, comme ça, vous n'avez jamais pu vous douter de ce que je sais faire... Tenez, pour commencer, je vous mets la mousse, té!

Il barbouille Maurice. Enlre M. Brun, qui accroche à une patère son casque colonial. Salutations méridionales j souhaits de santé et de longue vie. M. Foucart appelle le petit Barthélémy^ son aide, qui accourt, s" empresse autour de M. Brun.

MONSIEUR FOUCART, à Maurice. — Mon confrère du Cours jouit d'un bien plus bel établissement que le mien. Il a l'eau chaude qui lui vient

directement dans les robinets, et toutes sortes de perfectionnements « à l'instar ». Seulement, rien de tout cela ne remplace la longue pratique et l'amour de son métier. Une peau, c'est une peau, et la peau d'un brun ne doit pas être grattée avec le même acier que celle d'un blond. On m'a souvent conseillé de mettre sur ma vitre en lettres d'or : « Englishspoken. » Il paraît que ça faitbien, pour la clientèle. « Du bluff! que je leur y ai répondu. Si je fends le menton du monsieur qui est dans mon fauteuil, qu'est-ce que ça peut lui faire, que je parle anglais aussi bien que la reine Victoria? » Tenez, rien que pour la mousse, on n'a pas idée de ce qu'il faut faire attention. Trop liquide, elle glisse sur la barbe, trop onctueuse, elle n'a plus d'action. Et si on la laisse seulement sécher quelques secondes, elle ne fait que rendre le poil plus résistant. Il faut la bien poser et ne pas craindre d'employer l'huile de bras. Le temps! tout est là. Donnez-moi trois heures de mousse sur une joue, et je vous y fais sauter la barbe avec les ongles.

Il savûHJie toujours.

MAURICE. — Je me sens ramollir en effet, comme une nèfle.

MONSIEUR FOUCART, tout à ses aphovismes, — Tenez, monsieur, c'est comme leur gibbs, leur colgate et tous leurs bâtons du diable. Ce sont des inventions de paresseux, d'Américains... En voyage, je ne dis pas. Mais comment voulezvous que ces savons, artificiellement préservés du séchage, puissent remplacer la main de l'homme, voyons, la main qui revient, qui insiste, qui estompe?... Enfin, c'est une espèce de blasphème, ça. C'est comme si vous alliez contre la nature... En principe, il ne faut pas avoir confiance, et en pratique, on s'expose à toutes les désillusions... Du reste, en général, et vous pouvez consulter là-dessus les spécialistes de chaque profession, les mécaniques et les procédés expéditifs ont tué toute probité dans les métiers. Personne ne se respecte plus assez pour avoir envie de livrer un bon travail.

MONSIEUR BRUN. — G'cst plaisir de vous entendre raisonner, monsieur Foucart.

MONSIEUR FOUCART, savonnaut toujours Maurice. — Depuis quarante-cinq ans que je

178 Aiî UON soi.i:ii.

suis dans la partie, ce serait trisli> »ini^j(' lu^la connaisse pas... Mais je (It)is (lir(> (jik» mon proniier [>alron a élê pour l)eaue(>U|) dans ma l'orniation... lié! (;a ne me rajennil [)as de parler de lui...

// navontie t'ïicorc Mauricr et si'inhU' perdu (Imis ntH' inàlitation que tout, le monde resprcfr. Soudain, M. Ih'un poituse tin cri de douleur.

MONSiKUU luuîN. — Aïe! Maladroit, vous m'avez blessé !

lîAu rnih.KMY. — Je vous demande bien pardon... Je ne l'jii pas l'ait exprès.

MONSïiuîii FoneAu T. Satané Bartbéleiny, va! iln'enl'aitjanuvisd'autres. Un peu d'alhMilion, (|iUMliable! Si j'avais dû lainMles coups jtaicils chez monsieur Dnbrenil, (ju'est-ce «pn^ j'aurais pris |)oiirmon rlniinc, «•omimnls discnl à l'ai'is! Paiivi'c inonsionr Dubrenil, je suis loul allendrî quand j'v pense. Il étîut juste, mais sévère. Et cependant, avec uioi, il était tout indnl^Miee... Ainsi, il savait très bien (juej'étais commimard...

MAumc.i:. — Vous étiez eomnnm.n'd?

MONSii:i u l'oi ( AKT, savourant ni(Klvstenatnt

i,KH iDi'ncM 1)1'; M()Nsii:i;ii i'oiicaui 17!)

Sdii c/J'I. V\\\\ OUI. Illic kIc'C, (le, jcillicssc*. Je,

nie li(Mi\.ii, (l.iiis l.i (';i|mI;iI<', |tiii('('' |»;ir le, sir{^(^, .111 iiioiiinil inriiic ni'i jt^ Voill.'UM l'cloiinici' k ( iraHSci... Alors, je ru' s.iis |»;is |khii(|ii(h, |»(',iiI,rliT |t;ii' (lt'j»il, |i('iil,-(M,n': |»;ir... r.iiil.iisic^ je. me siiIm jch', (l.iiis <',rs i(l(;(is -L'ï... Le joiii", je faisais iiKiri liM\ail, iiiriiic, (|iin jr, iiic, servais (11111 ('îclal d'c»!)!! ^ r(»iiiiiit' |(lal, à harlx^ ; la miil, j'assistais aux i'<'MiiM(tiis (l(î iiiuii (•|iil»,.l(* ne, me i'a|»|»rll(^ liirinc plus ce (in'oii y disail, .le; s/lls (|iit' Ton voiilail hier un las (!(•, f4'<Mis, cl iihh j»' ciaaÎH luMvo, cl signais (l(^s lisl,(^s... Mon [lalroii, (|iii avail rast' des nnv'^siciirs <\\' la liaiilc, ('-lail l<''}^i ■ liiiiisic cl la ( loiniiiiiiic lui sciiiMail, une iiivenlioii (le Salaii, loiil siiii|ilcmeiil . iMais il Faisail scmhiaiil. (I i;4iiorc!' rciii|>loi de mes S(m"('î(\s et lin |oiii', (|iiand la (l(niiiiii!nea ('h* |)oii!'Siiivi(t, cl mol a\ ce.. .

M A 11 II k; i;. Un vous a i!i(|iiicle?...

MoNsiKim l'OiCAirr. — Dame! vous c.ompreiicz. .l'avais co|l(' ma si^iialiirc siirdeis papiers lenaMcs... j'avais demande des las de lèles, H.'UlS savoir. Alors, on esl venu faire une en(|iHM.u (/lie/ mon |)alron. Il a ('^1,(5 nidcmeiil cliic : il m'a

caché dans son grenier tout le temps qu'ont duré les recherches. Si on m'avait découvert, on nous fusillait tous les deux, lui et moi. Ah ! le brave type... et calé!... C'est lui qui m'a tout appris : depuis quarante ans, je ne fais plus que méditer ses conseils et appliquer ses principes. Mes découvertes personnelles n'ont jamais servi qu'à les confirmer.

Entrent M. Truc et M. Bœuf. Re salutations. Voyant tout le personnel occupé, ils s'assoient sagement et feuillettent des illustrés, tout en bavardant.

MONSIEUR BŒUF, saus cessev de regarder les images et sans même relever la tête^ continuant une conversation com^mencée. — Je te dis, Truc, que tu ne sais pas ce que tu dis.

MONSIEUR TRUC, même jeu, avec la même lenteur impressio7inante . — C'est moi, Bœuf, qui te le dis, que tu ne sais pas ce que tu dis.

MONSIEUR BŒUF. — Ça, parblcu ! bien sûr, mais ça ne prouve rien... je t'estime beaucoup comme collègue, mais comme chasseur, tu sais..,

// claque de la langue de façon significative et secoue ses doigts en castagnettes.

MONSIEUR TRUC. — Gomme chasseur, je vaux tous ceux que tu as connus... pauvre bougre, va! ({ui n'as jamais pu seulement tuer un cul-blanc!...

MONSIEUR BŒUF. — G'cst possiblc quejc n'aie jamais tué de cul-blanc, parce que le petit gibier il me dégoûte. Mais, moi je chasse le sanglier.

MONSIEUR TRUC, vicanant. — H y a six ans qu'on a vu le dernier à Auribeau...

MONSIEUR BŒUF, clignant de Vœil et épaulant un fusil imaginaire. — S'il n'a pas été revu depuis, il sait pourquoi...

MONSIEUR TRUC. — Fumistc, va!...

MONSIEUR BŒUF. — Abruti.

MAURICE, à M. Foucart. — Serait-ce une dispute ?

MONSIEUR FOUCART. — Ne faitcs pas attention. Leurs causeries n'ont aucune importance. Et puis, elles en auraient que je vous dirais encore : « Ne vous bougez pas. » Parce que, si vous vous intéressez à ce qui se passe autour de vous, un peu d'énervement s'en mêle et rien n'est plus contraire à l'état d'esprit qu'il faut

lorsqu'on se fait raser. Malgré vous, vos nerfs se tendent, votre peau se contracte, vos poils se hérissent, et qu'est-ce que vous voulez qu'il fasse, alors, le pauvre coiffeur? Si adroit qu'il soit, vous ne serez pas encore content. Détendezvous, que diable! Laissez-vous aller. Ecoutezles comme s'ils se disputaient dans le lointain. MAURICE. — Bien ! je suis vos conseils.

Il écoute M. Bœuf et M. Truc comme à travers des distances infinies. Ici, nous demanderons au lecteur le petit effort cVimaginer que le dialogue entre Maurice et M. Foucart et le dialogue entre M. Truc et M. Bœuf, au lieu d'être successifs, comme nous sommes obligés de les écrire, sont parallèles, rigoureusement parallèles,

MONSIEUR FOUCART. — Ail! jc vois quc vous me comprenez. Vous sentez bien vous-même comme ça va mieux, comme c'est plus souple et plus doux. Là! je crois que maintenant votre peau est bien à point. D'après ce que j'ai cru deviner, vous faites partie de ces gens dont l'épiderme est fin avec une barbe rude et dure. Une barbe terrible, parce qu'elle se couche sous

le rasoir, lorsqu'on l'attaque, comme un épi, et qu'elle est creuse comme des tubulures de bicyclette, ce qui en augmente la résistance. Je n'ai connu que deux personnes qui possédaient une barbe pareille : mon pauvre père, qui avait fini par la laisser pousser, de désespoir, et un monsieur très bien, un diplomate, qui était venu prendre sa retraite à Grasse. Il se faisait raser deux fois par jour, le pauvre ! Un souvenir de son temps d'activité. Parce qu'il paraît que, dans la carrière, il faut toujours être prêt, avec toutes ces fêtes qu'ils donnent, tous ces protocoles !... Si la Commune avait réussi, on les aurait supprimés tout de même, les diplomates... Et je me demande par quoi on les aurait remplacés.

MAURICE. — Peut-être serait-on parvenu à s'en passer.

MONSIEUR FOUCART. — Ou à Ics remplacer par des coiffeurs. Pourquoi pas?... Tenez, j'admire souvent ce qu'il nous faut de finesse, de roublardise, pour arriver à faire croire au client qu'il n'attendra que cinq minutes alors que nous en avons encorepour une demi-heure, et qu'il ne

sent rien au moment où on lui écorche la peau, parce qu'on est trop pressé. C'est de la diplomatie, tout ça...

» Mais, je crois que j'ai mis assez de mousse, hé! et que je peux commencer à vous raser. Que préférez-vous? Un creux? un plein? un demi-creux? une lame lourde ou légère? Un suédois, un américain, un cheffilde^

MAURICE. — Voyez vous-même.

MONSIEUR FOUCART, scrupuleux. — G'est tout un problème. Le creux attaque avec finesse, mais il se rebute vite, il lui arrive aussi de sautiller. G'est le caprice même... Le plein a pour lui son poids, mais il reste un peu brutal. Les lames mobiles, on dirait des feuilles de carton. L'américain, c'est trop sec, le suédois brûle, le cheffilde? toujours truqué.

MAURICE. — Alors?...

MONSIEUR FOUCART. — AlorS, je Vais VOUS

travailler avec un beau petit rasoir grassois. {Il fait scintiller^ comme une arme précieuse^ aux yeux vagues de Maurice appesanti^ un fin rasoir à la lame exténuée, épaisse comme l'ongle et large à peine d'un demi-centimètre .) Ça n'a

plus que l'àme, vous direz ! Il y a douze ans que les repassages l'ont amené à cet état. Mais je vous détîe de trouver meilleur, je ne l'aiguise même plus... Ce rasoir-là, ce n'est plus un instrument, c'est une personne, et si sensible que je n'oserais même plus le tremper dans l'eau bouillante. La paume de la main, voilà sa meule ; et pour l'éprouver, le fil de mon ongle... je l'appelle Bistouri, té! le cher petit!... {Confidentiel.) Si vous voulez, je vous le réserverai. Car, vous savez, jamais de la vie il n'aurait voulu seulement effleurer les joues d'un paysan ou d'un de ces hommes comme il y en a, tout en cuir.

IL soulève la peau de la tempe droite de Maurice et commence son opération.

MONSIEUR TRUC. — Et si jc laissais tomber la conversation?...

MONSIEUR BŒUF. — Imbécilc!...

MONSIEUR TRUC. — Oui, je pcuse que je ferais mieux... Mieux pour toi, pauvre fada! Parce que, si je disais sur toi tout ce que je

sais, devant ces messieurs, ils en apprendraient du propre !

MONSIEUR BŒUF. — Si tu crois me faire peur...

MONSIEUR TRUC. — Seulement, tu es mon collègue et, de nous deux, le plus bête... Ce n'est pas de ta faute, mais ta mère a oublié de te mettre quelque chose dans la cervelle quand elle t'a fait... Alors, je te ménage.

MONSIEUR BŒUF. — Tu mc méuagcs, grosse andouille?... n'empêche que si je disais ici ce que tu as osé me soutenir au café de madame Toesca-Sardou, ils rigoleraient bien... Vantard! Il n'y a que cette pauvre bougresse qui soit assez innocente pour te croire.

MONSIEUR TRUC, clressaut r oreille et avec hauteur. — Quelle pauvre bougresse?

MONSIEUR BŒUF. — Madame Tocsca-Sardou, donc!...

MONSIEUR TRUC. — Tu pcux bicu dire toutes les saletés que tu voudras... je me ferme les oreilles.

MAURICE. — Il me semble tout de même qu'ils vont se battre.

MONSIEUR FOUCART. — Ah ! vaï ! se battre? Deux vieux camarades comme eux!... Ils n'ont pas pris un coup de soleil... Ne vous occupez pas d'eux. Mais dites-moi plutôt si vous êtes content de Bistouri?

MAURICE. — Bistouri mérite un écrin de velours.

MONSIEUR FOUCART. — Il cst en velours luimême. Sentez, monsieur Maurice, quelle onctuosité ! Dites-le franchement : si vous ne l'aviez pas vu reluire tout à l'heure, est-ce que vous ne croiriez pas que c'est encore le blaireau? [Suivant des yeux avec attendrissement la fine lame d'acier.) Il glisse comme sur des patins. Au café de l'Univers, j'ai vu, dans V Illustration j des images représentant des locomotives avec chasse-neiges. J'y pense toujours, quand je revois Bistouri. Et tenez, même sous le menton, là où la barbe pousse en tourbillon, éprouvezvous quelque chose ?

MAURICE, sincère et attentif. — Rien.

MONSIEUR FOUCART. — Bislouri est intelligent. Il raserait un dormeur. Ah! monsieur Maurice, quand je le tiens dans ma main, que

je le sens, obéissant et sensible comme une petite bête, alors il me prend, à penser à leurs rasoirs mécaniques, une espèce d'envie de rire. Encore une invention contre nature, une idée de Yankee. Ils s'imaginent qu'ils ont tout fait, parce qu'ils évitent de se blesser. C'est comme si vous prétendiez que pour faire un vrai voyage, il ne faut jamais marcher. Monsieur Dubreuil me le disait bien : « Mon petit, qu'il disait, malgré tes idées siive?'sives, je t'aime bien, parce que je devine que tout ça ne t'empêchera pas de rester un honnête homme et un coiffeur consciencieux. Tu peux m'en croire : les inventions modernes, ce n'est pas sérieux... Ça n'a pas de passé ni de tradition. Méfie-toi ». Je me suis méfié, et j'ai bien fait. Ainsi, l'antisepsie... quelle blague ! Moi qui vous parle, je me contente de la propreté. 11 y a des coiffeurs qui ébouillantent leurs ciseaux pour vous couper une mèche, mais ils vous soufflent à la figure une haleine d'oignons et de dents gâtées... Là! vous voyez comme c'a été vite fait. Maintenant, je vais y revenir.

MONSIEUR BŒUF. — Saleté toi-même!

MONSIEUR TRUC. — Tu es saoûl, mon pauvre ami !

MONSIEUR BŒUF. — J'ai moiiîs bu que toi, tout de même, et je sais que tu n'as pas tué soixante cailles, l'autre jeudi... j'y étais. Six peut-être, oui. Tu as des zéros dans la cervelle.

MONSIEUR TRUC, haiitain. — Ça veut dire, ça?...

MONSIEUR BŒUF. — Ça vcut dire que tu es un menteur.

MONSIEUR TRUC. — Ah! écoute, mon cher Bœuf, écoute bien ce que je vais te dire, écoutele bien et surtout retiens-le... je le répète, surtout retiens-le... Tu peux me traiter de tout ce que tu voudras, je me dis : « Il est saoûl » et je ne t'entends seulement pas... Mais, menteur, ça non, je ne peux pas le supporter, à cause de l'auditoire.

MONSIEUR B(EUF. — Meuteur!

MONSIEUR TRUC. — Ecoute, Bœuf! ma patience, elle est à bout... Tu vois bien, cette main, cette main... Fais attention qu'elle n'aille pas tout à l'heure sur ta figure.

MONSIEUR BŒUF. — Tu aurais mon pied dans le ventre, avant...

MAURICE. — Ils parlent de pied dans le ventre.

MONSIEUR FOUGART, Supérieur. — C'est une expression toute faite... Ça veut dire qu'ils ne sont pas d'accord, peut-être... Encore une histoire de chasse!... Dites-moi plutôt ce que vous pensez de ce produit?

MAURICE, à qui Von passe quelque chose de volatil et de frais sur les joues. — On dirait que vous me frottez avec de la neige qui sentirait la menthe.

MONSIEUR FOUCART. — G'est du biscaja.

MAURICE. — Vous donnez donc dans le progrès?

MONSIEUR FOUCART. — Ah! monsicur, celui-là, de progrès, il est légitime. G'est le seul queje me sois permis, et avouez que j'ai raison. Au lieu de vous passer sur la figure un corrosif comme le vinaigre ou la pierre infernale, je vous enduis d'une espèce de gomme imperceptible qui vous raffermit le tissu distendu par le blaireau et enflammé tout de même un peu

par Bistouri. Soyez juste : d'ailleurs cette invention-là est la seule que j'admette, celle-là et les cuirs bombés en peau de gant. Vous connaissez?

MAURICE. — Oui.

MONSIEUR FOUCART. — Eli bicu ! qu'cn dites-vous? Le cuir en Suède, c'est la joie du rasoir. On s'étonne souvent des caprices de cet instrument. Mais mettez-vous à sa place : toutes ces meules, ces peaux râpeuses, ces pâtes à l'emporte-pièce finissent par l'exaspérer à la longue. Alors, il s'émousse, il retourne son fil, il s'affole, quoi ! Tandis que la peau de Suède le prend par la douceur. Et la douceur, voyez, monsieur Maurice, en tout, c'est le secret de la réussite.

MONSIEUR TRUC, se levant et s' écartant de dix pas de S071 collègue. — Ecoute, Bœuf, c'est bien par égard pour notre vieille amitié que je ne t'écrabouille pas immédiatement.

MONSIEUR BŒUF, sc levant aussi. — Viens-y seulement, qu'on rigole un peu...

MONSIEUR TRUC — Tu as de la chance que je sois patient. Ah ! tu peux dire que tu as une fîère chance.

MONSIEUR BŒUF. — Pauvre Truc ! je ne voudrais pas être à ta place. Trente sous de ma peau, je ne les donnerais pas.

MONSIEUR TRUC, sc mettant en garde de boxe. — Viens-y, que je te la crève, la peau.

MONSIEUR BŒUF, levant son coude. — Tu n'as pas besoin de fermer le poing, va. Si je voulais, je l'ouvrirais comme on pèle une figue.

MONSIEUR TRUC, se maîtrisant encoi^e. — Je veux garder le beau rôle... je t'attends.

MONSIEUR BŒUF. — J'ai pcur de moi, voistu, j'ai peur de te tuer... Alors, je me tiens... Je ne veux pas de sang dans le salon de monsieur Foucart.

MONSIEUR TRUC. — Yicus ! quc je te mange le foie.

MONSIEUR BŒUF. — Eh! uou, tu ue me mangeras pas le foie.

MONSIEUR TRUC, calme et siir de ce quil avance. — Si! je te le mangerai.

MONSIEUR BŒUF, également calmc. — Non, tu ne me le mangeras pas.

MONSIEUR TRUC. — Il uc faudrait pas que tu m'excites plus longtemps.

MONSIEUR BŒUF. — Espèce de lâche!

MONSIEUR TRUC, chancjeaiit de ton. — Ah! ça, mon cher collègue, c'est trop dur... Non, vraiment, lu me fais beaucoup de peine... beaucoup de peine!... Qu'on veuille se manger le foie, ça va bien, c'est des blagues de jeunesse. Mais que tu me traites de lâche, moi, un vieux camarade... ça dépasse les bornes... ïu ne le penses pas, ce que tu dis là... dis, tu ne le penses pas?...

MONSIEUR BŒUF, confus. — Eh! non... C'est un mot de plaisanterie... Tu prends la mouche, tu te fâches pour un rien...

MONSIEUR TRUC, avcc wi vestc de susceptibilité. — Tu ne le penses pas?...

MONSIEUR BŒUF, solenuel. — Non, j'étais excité. Jamais, je ne penserais une chose pareille. On est collègues, nous deux.

MONSIEUR TRUC. — Sûr, OU cst coUègucs... On n'irait pas se fâcher pour des choses de conversation. C'est bon pour les imbéciles.

MONSIEUR FOucART, Cl Mciurice. — Vous voyez! Rien de grave... Ah! maintenant un nuage de poudre... C'est fini... Et dites si on

peut comparer une séance de coiffure comme celle-là à toutes ces bousculades que vous m'obligiez à faire. Quel malheur! Vous entriez : « Et vite, vite! Monsieur Foucart, je n'ai pas deux minutes ». Vous étiez monsieur Deux-Minutes!... Aussi, hein? vous n'aviez seulement jamais vu Bistouri. Le temps ! voilà le secret de la vie. Le temps ! Et ce qui fait le bonheur de Grasse, c'est qu'on a le temps.

La terrasse de V Ermitage est dans le plus grand calme et la plus grande solitude» Madame de Chatel, assise sur un fauteuil de jonc, et madame Guizol, debout devant elle, s'entretiennent avec tranquillité.

MADAME GuizoL. — Et, autrement, ces messieurs sont partis ?

MADAME DE CHATEL. — Ils parcourent Grasse en tous sens, pour des ravitaillements. Si loin de tout, nous n'avons jamais assez de provisions.

MADAME GUIZOL. — G'est vrai qu'on est

bien écarté, ici, pauvre dame! Vous devez vous languir.

MADAME DE CHATEL. Et pOUrqUOi dORC,

madame Guizol ? Est-ce que vous vous languissez, VOUS?

MADAME GUIZOL. — Oh! moi, pécaïre ! je n'ai pas le temps. Nous autres, pauvres paysans, on a toujours mille choses à faire : en été, la moisson ; en hiver, la cueillette des olives et des violettes, je sais, moi?... Et les soins à donner au cheval et l'entretien de la maison, et cuire la soupe de nos hommes... Je n'ai pas seulement une minute, le soir, pour regarder le coucher du soleil, qui est si beau, pourtant.

MADAME DE CHATEL. — Mais Hcn qu'avec cela, madame Guizol, le soleil à regarder, on ne peut pas s'ennuyer...

MADAME GUIZOL. — Alors, VOUS VOUS plaisez, dans notre contrée?

MADAME DE CHATEL. BeaUCOUp.

MADAME GUIZOL. — Eh bien! je vous dirai que, moi aussi, je m'y plais. C'est mon pays, après tout... Et chaque fois que je vais à Nice, ou à Cannes, je retrouve toujours avec sou-

lagement ma ferme et mes habitudes, mon aire, mes bêtes. On n'a pas idée comme on peut s'attacher à un morceau de terre. C'est vrai, on est comme des arbres, au fond, nous autres...

La rêverie dans laquelle tomberaient peut-être les deux interlocutrices après cette mélancolique et sage réflexion est soudain interrompue par l'arrivée d\in troisième personnage : cest Joseph, r/iomme de confiance de madame Silvy, porteur d'une grosse boite de facteur. Il s'arrête à six pas de madame de Chatel et ouvre doucement la bouche, sans rien dire.

MADAME DE CHATEL, V apei^ccvant enfin. — Ah! Joseph!... Que faites-vous ici?

JOSEPH, éludant la question. — Euh !... Bonjour, madame.

MADAME DE CHATEL. Boujour, Joseph.

JOSEPH, plein d'hésitation. Il sourit^ puis se met à rire, aimablement. — Eh ! eh!...

MADAME DE CHATEL. — VouS aVCZ qUClqUC

chose à me dire de la part de madame Silvy ? JOSEPH, tenant enfin une certitude. — Non... rien à dire... Je n'ai rien à vous dire de la part de madame Silvy.

MADAME DE CIIATEL. AlOFS?...

JOSEPH, répétantsans comprendre. — Eh!... alors?...

MADAME GuizoL. — J'y siiis. Le pauvre Fanfulli est malade : il fait le facteur à sa place. (A Joseph). Monsieur Joseph, Fanfulli est souffrant, n'est-ce pas ?

JOSEPH, rassemblant ses souvenirs. — Oué...

MADAME GUIZOL. CoUChé?

JOSEPH. — Couché?... Je ne sais pas... Il est souffrant.

MADAME GUIZOL. — Et c'cst VOUS qui faites le facteur à sa place?...

JOSEPH, complètement remis sur la voie. — Ah! oui. C'est moi qui fais le facteur... Eh!... je porte les lettres, les prospettusse.

MADAME DE GHATEL. — AvCZ-VOUS qUClque

chose pour moi ?

JOSEPH, sursauta7it. — Pour vous ?... Eh!... je ne sais pas, moi. [Pi^écisant ses idées.) Vous demandez s'il y a quelque chose pour vous?..,

MADAME DE GHATEL. Oui.

JOSEPH. — Dans ma boîte?

MADAME DE CHATEL. Oui.

JOSEPH, méfiant, — Il faut que je regarde, alors ?

MADAME DE ciiATEL. — Je ne VOUS demande pas autre chose.

josEPH,/)owr dégager toute sa responsabilité. — Vous demandez que je regarde dans la boîte s'il y a quelque chose pour vous?... C'est le règlement ?

MADAME GuizoL, péremptoire. — C'est le règlement.

JOSEPH. — Alors, ça va bien. Comment vous appelez-vous ?

MADAME DE CHATEL. — Madame de Chatel.

JOSEPH. — Attendez, je vais voir. {Il lit ses enveloppes une à une^ clicn bout à Vautre de la suscription... Cela dure quatorze minutes. Enfin, il relève la tète et proclame, dun air triomphant). Il n'y a rien.

MADAME DE CHATEL. — Cela m'étonnc...

Vous êtes bien sûr?

JOSEPH. — Sûr?... Sûr que je suis sûr... Attendez un peu. (// refait la même opération en sens inverse.) Il n'y a rien pour vous.

MADAME DE CHATEL. — C'cst fàclieUX...

J'attendais pourtant, par ce courrier, une lettre recommandée.

JOSEPH, écarquillant les yeux. — Une lettre recommandée !

MADAME DE CIIATEL. Qu'j a-t-il là d'étOU-

nant?

JOSEPH, désemparé. — Rien, mais... est-ce que je sais, moi?... Je porte les lettres, je les porte toutes... et vous me dites que vous attendez une lettre recommandée?... Ah! quel métier !

MADAME DE CHATEL. — Jc UC VOUS rCprOchc

rien.

JOSEPH^ très froissé. — Enlin, vous me soupçonnez!... Je ne l'ai pas bouffée, votre lettre. Que diable!... C'est effrayant, aussi : je me décarcasse pour porter tous ces papiers, et encore on me dit de tout... Ah! je vais donner ma démission. Adieu, hé ! Je retourne la réclamer au bureau, votre lettre recommandée, et s'ils ne l'ont pas, bouffre ! je leur rends ma boîte, à ces salauds... Attends un peu ce que je vais leur dire, moi !...

// s'éloigne, en proie à une grande indignation.

MADAME DE ciiATEL. — Si la maladie de Fanfulli dure quelques jours, je plains les gens qui ont besoin de leur correspondance.

MADAME GuizoL. — Oh! au Pré-du-Lac, les lettres qu'on s'écrit peuvent arriver avec une semaine de retard. On n'a rien à se dire, vous comprenez... Pauvre Joseph ! il n'est pas à la hauteur.

MADAME DE CIIATEL. En CB CaS, pOUr-

quoi le choisit-on?

MADAME GUIZOL. — Pour le faire changer un peu d'air. Il s'abrutit en ville et, comme le service de madame Silvy lui laisse beaucoup de loisirs, on songe à lui toutes les fois qu'on a besoin d'un remplaçant. Il était un peu fada de naissance, mais sa maladie a beaucoup augmenté à la suite d'un accident qui lui est arrivé, le pauvre, dans sa vingtième année.

)) Il avait hérité d'un oncle éloigné qui lui avait laissé une petite ferme. Gomme il voulait s'amuser, il vendit la ferme tout de suite avec les dépendances et il toucha, je crois, huit mille francs. Huit mille francs, en espèces ! c'était pour lui une grosse, grosse fortune. Il

avait un vice, ce garçon, c'était le jeu... Il l'a encore, d'ailleurs, mais réduit. Il n'arrive à perdre guère que quatre sous par semaine à la manille, avec Marins, Truc et Bœuf, au cabaret de madame Toesca-Sardou.

» A l'époque, la manille n'était pas connue : c'est le bezigue qui était à la mode. Madame, vous ne le croirez pas, et c'est pourtant la vraie vérité, il a perdu ses huit mille francs rien qu'au bezigue, en un an, pas plus. La dernière nuit (c'était dans un petit café borgne du Jeude-Ballon, qu'on a fermé depuis), il avait encore sur lui trois cents francs, le reste de sa fortune. Il jouait là, avec un tas de jeunes gens, aussi fous que lui, et ivres comme des ivres morts, madame. Personne ne savait plus ce qu'il faisait. Quand Joseph a eu tout perdu, il s'est mis à jouer ce qu'il avait dans les poches : son portefeuille, sa montre de famille avec la chaîne, son canif, ses clefs même... il a joué ses clefs. Il n'avait pas de veine, ce soir-là : il perdit le tout. Alors, il quitta sa veste et son gilet et les engagea contre vingt francs qu'il espérait regagner pour se refaire ensuite.

Quand il eut perdu aussi ces deux vêtements, il se mit à fondre en larmes, disant que sa mère le maudirait dans l'autre monde et qu'il n'avait plus qu'à mourir. Les autres jeunes gens s'en allèrent et le patron du café borgne le mit à la porte. Le pauvre ! il voulut rentrer chez lui, mais il avait perdu ses clefs au jeu. Faible et ivre mort comme il était, il tomba par terre devant sa porte après avoir cogné dessus du reste de sa force et il alla s'endormir dans le ruisseau, toujours sans veste ni gilet. C'était trois heures du matin. A cinq heures, la voirie lâcha les eaux, des eaux toutes froides comme de juste en plein janvier. On le releva avec une pleurésie. Il mit six mois à guérir, mais vous comprenez, cette nuit dans la fraîcheur lui avait porté le dernier coup.

» Depuis, il a vécu au jour le jour, un peu de charité. On lui a rendu tous les bons offices qu'on a pu. Et madame Silvy, toujours serviable, le fait vivre maintenant. Il n'est pas malin, vous savez, mais il est si brave!... Tiens ! le revoilà. Qu'est-ce qu'il peut bien vouloir?

JOSEPH, essoufflé. — C'est moi.

MADAME DE CHATEL. Qu'y a-t-il ?

JOSEPH, S épongeant le front. — J'en ai fait, du chemin, pour revenir... Pensez que j'étais déjà chez madame Fouque... Le sale métier!

MADAME DE CHATEL. — PourqUoi êtCS-VOUS

donc revenu ?

JOSEPH — Té! Mais pour la lettre recommandée.

MADAME DE CHATEL. — VouS l'aVCZ doUC

retrouvée ?

JOSEPH. — Oué! A force de chercher, j'ai fini par mettre la main dessus... Vous la voulez?

MADAME DE CHATEL. BicU euteudu.

JOSEPH. // extrait comme à regret du fond de sa boîte une enveloppe et la considère avec une grande anxiété. — Ah ! c'est elle. Il y a bien écrit dessus : « Recommandée ».

MADAME DE CHATEL. — Alors, donncz-la moi.

JOSEPH, brutalement. — La voilà.

MADAME DE CHATEL, épclant avcc stupcur.

Madame Muraire, à Magagnosc. Mais, mon ami, vous vous moquez. Cette lettre n'est pas pour moi.

LA LETTRE RECOMMANDÉE '2()o

JOSEPH. — Bien sûr! puisqu'elle est pour madame Muraire.

MADAME DE CHATEL. AlorS, pOUrqUOi

revenez-vous sur vos pas pour me la donner ?

JOSEPH, indigné de tant d'illogisme féminin. — Ah! ça, c'est trop fort!... Gomment! vous me dites : « Il me faut une lettre recommandée » , je retrie vingt fois mon paquet pour vous en trouver une, enfin je mets la main dessus, je vous la rapporte... et vous n'êtes pas contente?... Qu'est-ce qu'il vous faut alors? Pourquoi me demandez-vous ça, si c'est pour me le refuser après ?

» Té! moi, j'en ai assez du métier de facteur. Je vais leur rendre ma boîte, va, et s'ils ne sont pas contents...

Il s en va. furieux, esquissant le geste de coller à tout le monde de terribles bouffes.

Se nourrir n'est rien. Avec de la patience et de la bonne volonté^ on y arrive partout, même au Prédu-Lac. Mais donner un déjeuner^ c'est tout autre chose. Depuis huit jours, monsieur et madame de Chatel se sont assuré F acceptation de madame Silvy et du docteur Bouvière qu'ils se font une fête d'avoir à leur table. Depuis huit jours, ils ont pris, auprès de divers fournisseurs, les précautions les plus minutieuses. Chaque détail du service, chaque objet de V alimentation ont été la matière d'une révision attentive. Les postes, le télégraphe et le téléphone ont joué sans cesse entre ^Ermitage et les divers fournisseurs de la ville. De part et d'autre, on a échangé les promesses les plus solennelles.

Néanmoins^ au dernier moment^ M. de C/iaiel n'est pas encore tout à fait rassuré. M. Gentil, boucher du Bar, est fort exact d'habitude, mais incapable de résister à une œillade de jolie fille. Ne suffirait-il pas d'une galante rencontre dans les collines pour qu'il oubliât les cervelles de veau, l'écervelé? ce qui ne serait rien d'ailleurs. Mais, comme le service du pain est la plus épineuse de toutes les intendances, ce don Juan a aussi été chargé d\ipporter deux miches de renfort. S'il ne vient pas, qui sait quels désastres! Et s'il prenait au petit Nègre une attaque d'épilepsie, quel retard soudain pour les œufs, le pain parisien venu par Vomnibus, et tant d'autres utiles condiments!

Le beau temps semble se railler de ses inquiétudes. Il fait, sur la terrasse de TErmitage, le ciel le plus caressant, la lumière la plus subtile, l'air le plus tiède... C'est dimanche, l'idéal dimanche méridional. Tous les gens qu'on voit, tous ceux qu'on verra ont leurs beaux habits biennets, leur figure fraîche et avenante. Si la, semaine grassoise est la semaine de l'optimisme, le dimanche grassois est le jour du bonheur.

Pour le moment d'ailleurs, ce n'est pas dans ce décor splendide que se passe la scène, mais, exactement, dans la cave, ou plutôt en cette sorte de trou de sable pour insecte-monstre, de silo

obscur nue rimagination débridée de madame Bellandou appelle une cave. Cest là que. depuis des mois, Maurice distrait de chaque envoi de M. Nègre deux ou trois bouteilles, qu'il fait vieillir. Chacune est pieusement étiquetée d'un petit morceau de papier gommé {extrait d\ine bande de timbres-poste), et sur lequel est inscrite la date de sa mise en cave. La plus ancienne de ces bouteilles a donc an plus seize semaines, mais les araignées et la poussière se sont chargées de faire, même aux plus récentes, un manteau vénérable.

MONSIEUR DE cu AT EL, posaut SOU bougeoir à terre et croisant les bras d'un air terrible. — Ainsi, Maurice, vous me cachiez cette provision?... Et vous nous auriez laissé boire, tout à l'heure, froidement, du vin de ce matin?...

MAURICE, qui pleurerait de déception. — C'était bien la peine de faire un effort pareil... de joindre, dans votre intérêt, l'hypocrisie au vol... Et moi qui rêvais vous réserver, dans dix ans, le coup de théâtre d'une cave merveilleuse!

MONSIEUR DE CHATEL. — Daus dix aus, nous serons peut-être conservateurs de musées ou

POUR DKJEUNER 209

colons clans une île du Pacilique, et ce vin serait certainement si dépouillé qu'il n'aurait plus qu'un goût prononcé d'eau claire. {Il saisit une bouteille, V examine.) Mais, c'est un très vieux cru. Un flacon de novembre dernier!... Vous ne savez donc pas que le sable de madame Bellandou, cuit parle soleil de madame Bellandou, décuple l'effet des années. Vous le reconnaîtrez tout à l'heure... Allons, ne pleurez plus, cachottier. Prenez, comme moi, trois de ces poudreuses bouteilles et remontons à l'air libre. {Ils grimpent le minuscule escalier taillé dans le tuf, vont disposer leur fardeau sur la table du salon oriental du rez-de-chaussée où le couvert est mAs et reviennent enfin sur la terrasse.) Là! maintenant, je crois que tout ira à peu près, n'est-ce pas?

MAURICE. — Rassurez-vous. L'abondance ruisselle. Et puis, vous avez fait tellement de provisions que, même si la moitié faisait défaut il y aurait encore de quoi remplir douze personnes.

MONSIEUR DE CHATEL. — Daus cc pays invraisemblable, il faut s'attendre à tout. Que

nous importe de recevoir des pots d'olives de dix provenances à la fois, si le pain manque?

MAURICE. — Rien ne manquera, soyez tranquille.

MONSIEUR DE CHATEL. — Que fait ma femme?

MAURICE. — Elle estime que sept jours sur huit suffisent à préparer un déjeuner et qu'il faut se reposer le huitième. Elle s'habille, etelle a tout le temps d'être prête, d'ailleurs.

MONSIEUR DE CHATEL. — Et Natatoire ?... Vous comprenez, moi, je ne veux même pas m'enquérir de ce que fait cette stupide créature. Il est certaines occasions où, à sa seule rencontre, j'aurais envie de lui plonger la figure dans le fourneau.

MAURICE. — Détestable cuisine !

MONSIEUR DE CHATEL. Que VOUS êtCS

calme, ce matin !

MAURICE. — C'est qu'il y a huit jours que je m'énerve. Aujourd'hui, l'épuisement et la résignation me tiennent lieu de tranquillité. Et puis, je rie vous cache pas que le moindre bouleversement compromettrait l'équilibre moral nécessaire à la compréhension de ce repas... goû-

teux... comme ils disent ici. On déjeunera donc dans le salon du rez-de-chaussée, toutes portes ouvertes. J'ai disposé un chemin de table de lierre et de violettes.

Et puis, même en supposant les pires déceptions, il nous restera toujours, outre le civet auquel Natatoire donne ses soins et tous les aromates des montagnes, ce jambon fumé de monsieur Manou, que je m'en fus chercher hier soir moi-même et qu'on mangera en respirant les odeurs de notre cher néflier du Japon, invisible.

MONSIEUR DE GHATEL. — Trèvc de lyrisme, mon cher Maurice! soyons tout à la vie pratique et voyons plutôt ce que nous veut ce brave petit cochon, rose comme la cuisse d'une nymphe de Boucher et vif comme une anguille inquiète. Petit cochon rose, est-ce que, craignant que nous ne manquions de charcuterie, tu t'offres de toi-même?

LE COCHON ROSE, fuvieux grognements négatif s et reniflements véhéments du solde Taire. — Meuh... meuh!... mm...

MONSIEUR DE CHATEL. — Ou bicU, tU UOUS

cherches des truffes ?. . .

MONSIEUR GuizoL PERE, sovtant de chez lui, netj bie?i rasé^ propt^e et frais comme un vieux 'meuble hollandais m,ille fois lavé. — C'est encore Barnabe qui est sorti de sa boîte.

// essaie de ramener Vouaille au bercail.

MONSIEUR DE CHATEL. — Votre pensionnaire est fatigué du régime?

MONSIEUR GUIZOL PERE. — Eh! que voulezvous? C'est comme ça... les cochons, ça vous a une nature inquiète.

Surviennent monsieur et madame GuizoL pour aider le paterfamilias à traquer le fuyard. Lorsqu'ils y sont parvenus, les trois fermiers restent là, heureux de bavarder.

MADAME GUIZOL. — Et autrement, monsieur de Chatel, il paraît que vous préparez un fin repas... Ça sent bon, par ici !... C'est plaisir que de voir arranger ces petites fêtes. Et vous savez, si toutefois vous aviez besoin de nous, il ne faudrait pas vous gêner... Nous sommes vôtres de grand cœur.

MONSIEUR DE CHATEL. — J'aurais recours à

VOUS avec reconnaissance, chère madame Guizol; mais, pour le moment, nous regorgeons.

MADAME GUIZOL. — On (lit ça... et puis, à la dernière minute, on n'est pas fâché d'ajouter à son menu une tourte aux anchois ou un beau fassoun bien dodu, rond comme un pigeon.

MONSIEUR DE CHATEL. Qu'est-CC que c'cst

qu'un fassoun?

MONSIEUR GUIZOL. — Péchèrc ! Vous ne savez pas! Mais c'est une espèce de friandise nationale. Censément ce serait une feuille de chou roulée comme un cigare. Mais, dedans, on y met tellement de farce que ça se gonfle et que ça devient comme une boule. Les pauvres gens, ils y fourrent du riz, de la mie de pain et des rognures de lard ; mais quand on peut y ajouter du hachis de gibier et que ça marine depuis deux heures dans delà sauce au beurre et à l'huile... alors oui, c'est bon!... Les nôtres, aujourd'hui, ils sont faits avec du lièvre. Si vous en vouliez...

MONSIEUR DE CHATEL. — Mcrci mille fois, monsieur Guizol, mais nous avons plus que nous ne pourrons manger en huit jours.

MADAME GuizoL. — Aussi, VOUS faites bien les choses!... De ce repas, tout le monde en parle, dans les collines; et il ne faudrait pas vous étonner si vous receviez des propositions

MONSIEUR DE CHATEL. — DcS propOsitioUS?.. .

MONSIEUR GUIZOL PERE. — Oui, des geus qui vous apporteront de bonnes choses.

MONSIEUR DE CHATEL. — Mais je u'ai rien demandé à personne.

MONSIEUR GUIZOL. — Bicu sûr, mais ils viennent quand même. Ils aiment à rendre service.

A ce moment même, parait madame Cresp-Pois- Hoiige, plus découragée, plus épuisée, plus lamentable que jamais, son tablier replié sur des provisions qu'on ne voit pas.

MADAME CRESP-pois-ROUGE. — J'aidebelles bern...

MONSIEUR DE CHATEL. — Je sais, VOUS avcz de belles bernissottes. Voici deux francs. Allez porter vos figues à Natatoire.

MADAME CRESP-POIS-ROUGE. Mais j'ai

POUR DÉJEUNER 21o

aussi une petite botte de thym. Si jamais vous aviez un civet à préparer, pour votre déjeuner...

MONSIEUR DE CHATEL. — Cette femme cache une insondable astuce. Mais, chère madame Gresp-Pois-Rouge, mon civet est en train de mariner dans déjà douze espèces d'herbes.

MADAME CRESP-pois-ROUGE. — Mais le thym, ça n'est jamais perdu.

MONSIEUR DE CHATEL. — Bou, voici cinquante centimes ! Vous porterez aussi le thym.

A peine madame Cresp-Pois-Boiige a-t-elle tourné le coin de la maison, pour rejoindre la cuisine^ que, de l'autre côté de la scène, débouche madame Fouque, lariche, la scandaleuse madame Fouque, à la tête de chouette grasse. Elle porte sous le bras un gros panier pour faire le marché,

MADAME FOUQUE. — Eh! bonjour, monsieur de Chatel, j'ai appris par le facteur que vous prépariez un petit déjeuner pour recevoir le docteur Rouvière et madame Silvy... Alors, j'ai pensé vous faire plaisir, en voisine, en vous portant différentes petites choses.

MONSIEUR DE CHATEL. — Madame Fouque,

j'ai déjà compté quatorze plats pour ce tout petit déjeuner.

MADAME FOUQUE. — Oui, lïiais je sais que le docteur, il est très friand du lièvre et le préfère surtout en pâté. Alors, je vous en ai porté une petite terrine.

MONSIEUR DE ciiATEL. — J'en ai déjà acheté une à monsieur Manou.

MADAME FOUQUE. — Je vais VOUS dire :1e pâté de monsieur Manou est fait avec des bêtes du bas de la colline. Ce n'est pas mauvais, je ne vous dis pas, c'est même très bien cuisiné, mais ça n'a point le montant, l'arôme, le relief de celui qu'on obtient avec des lièvres tués sur les sommets de nos montagnes, comme celui que je prépare, moi. Et je sais que le docteur Rouvière raffole de celui-là.

MONSIEUR DE CHATEL. — Tout de même, trois fois du lièvre!...

MONSIEUR GuizoL PERE. — Eh! que voulezvous?... achetez-lui sa terrine. Ce sont les mœurs du pays. Il ne faut pas la froisser, cette dame : elle fait ça par gentillesse.

MADAME FOUQUE. — Et comme je sais aussî

POUR DK JEUNER 217

que madame Silvy ferait deux lieues à pied, avec ses douleurs, pour manger des petites grives de buissons, je vous en ai fricoté six, toutes garnies, avec des feuilles parfumées, que c'est à s'en régaler rien qu'à les sentir. Natatoire n'aura qu'à leur présenter un air de feu, trois minutes seulement, et à les servir aussitôt.

MADAME GUizoL, ù M. de Chatel. — Ah! si madame Silvy les aime, vous ne pouvez pas les lui refuser.

MONSIEUR DE CHATEL. — Et que ferai-je de mon perdreau?

MADAME FOUQUE, illuminée. — Le perdreau! Vous avez un perdreau ?. . . Mais vous les mettrez autour... Ça fait joli comme tout sur une table, et à manger ensemble, ces deux bêtes, c'est extraordinaire... On ne sait plus ce qu'on a dans la bouche.

Cependant, depuis quelque 8 instants, on perçoit un certain bruit du côté de la cuisine. Mon Dieu! serait-ce madame Cresp-Pois-Rouge qui ne parvient pas à s'entendre avec Natatoire? Hélas! pressentiment trop juste! Car voici que se pré-

cipitent soudain sur la terrasse ces deux dames, dans le feu d'une discussion violente,

NATATOIRE, brandissaut une cuiller de bois. — Je ne veux pas vous voir, moi, je ne vous connais pas !

MADAME GRESP-POIS-ROUGE. Qu'eSt-Ce

qui VOUS prend, mademoiselle Natatoire? Je croyais qu'on s'était remises, moi...

NATATOIRE. — Remises ? Moi, avec vous? en voilà une bonne plaisanterie ! C'est une galéjade, dites ?

MADAME GRESP-POIS-ROUGE. — Mais On s'é-

tait touché la main.

NATATOIRE. — J'aurais dû y cracher dessus, votre main, hypocrite ! méchante femme ! quand vous m'avez juré que vous n'aviez pas empoisonné mon puits... Quinze jours après, j'ai appris par la cousine de madame Ricco, qui vous a vue, que vous y aviez jeté une taupe morte.

MADAME GRESP-POIS-ROUGE, Suffoquée, —

Une taupe morte, mademoiselle! Vous n'y pensez pas ? Où diable aurais-je pu trouver une

taupe morte, moi qui ai toutes les peines du monde à récolter mes figues et mon thym ?

LE PETIT NÈGRE, toujouvs plein cï CL-propos^ surgit sur la scène déjà si encombrée, avec un panier cVœufs et un grand pain doré magnifique. Il est toujours aussi pérem^ptoire et susceptible. — C'est le z'euf !

MADAME cRESP-pois-RouGE. — Je suis sûre que c'est encore ce petit assassin qui nous a brouillées... (Elle lui montre le poing.)

LE PETIT NÈGRE, quc la furcur gagne . — Répétez-le encore une fois, que je suis un assassin, vieille folle pourrie, vieille tisique, et je vous casse tous mes œufs sur la ligure!

NATATOIRE, chcz qui la solidarité féminine dément plus forte que toute rancune.. — Pas avant d'avoir réglé notre petit compte de la semaine dernière. (Elle agite sa cuiller de bois).

LE PETIT NÈGRE, 5wr la défensive, un œuf à la main. — Approchez-moi, seulement!...

Natatoire, nonobstant, se jette sur lui. Cela devient indescriptible, aussitôt. Car le petit Nègre envoie de toute la force de son juvénile bras, pareil déjà à une fronde, un œuf qui vient

s'écraser sur i œil fatigué de madame Cresp-Pois- Rouge. Puis il donne un coup de pied dans le panier, dont le contenu roule de tous côtés, mais plutôt selon la pente du chemin, et il se sauve en brandissant triomphalement le beau pain au beurre, le pain parisien que M. de Chatel fait faire exprès pour lui dans la première boulangerie de Grasse, le pain qu'il réservait à ses invités. Tumulte inextricable . Madame Cresp-Pois- Rouge, exaspérée mais trop débile, se jette sur le fuyard, tombe à terre sur d'autres œufs, se ramasse et. découragée, finit par renoncer à toute lutte contre l'invincible gnome,

MONSIEUR DE CHATEL. — Il v aura ti'ois fois du lièvre, sept espèces d'olives, mais pas de pain.

MAURICE. — Aïe! mon optimisme commence à pâlir...

MONSIEUR DE CHATEL, soudain hovs de lui et carrément mjuste. — Quant à vous, madame Cresp-Pois-Rouge, entendez-vous?... vous me ferez le plaisir de ne plus jamais paraître devant moi.

MADAME CRESP-POis-ROUGE, essuyaut sur son œil le jaune d'œuf, — Mais qu'est-ce que j'y peux, à tout ça?

MONSIEUR DE CHATEL. VoUS 016 pOrtez

malheur. Filez, madame Cresp-Pois-Rouge au nom absurde, voici trois francs pour votre œil, mais filez, que je ne vous revoie de ma vie î

Madame Cresp-Pois-Rouge, consciente du mauvais sort sur elle jeté et quelle communique si facilement aux autres, s'éloigne avec tristesse. Natatoire rejoint promptemeiit une cuisine ou tous les dangers menacent un lièvre en pleine effervescence parmi ses aromates et ses sauces. Débarrassée de ces protagonistes, Vaction aura peut-être des chances de s'éclaircir.

MADAME FOUQUE. — Mousicur de Chatel, vous me faites peine. Je vais retourner à la maison et je vous rapporte du pain, pas de Paris naturellement, mais une bonne miche du pays.

MONSIEUR DE CHATEL. — Oh! oui, madame Fouque, ne fût-ce qu'un croûton ! Je vous revends votre terrine et vos six grives de buissons pour un croûton de pain grassois.

MADAME FOUQUE. — Eh! uou, le pain sera en plus. Je vous laisse les grives et le pâté.

MONSIEUR DE CHATEL. — Merci, madame Fouque, vous êtes une incarnation de la Providence.

MADAME FOUQUE. — Vous êtcs trop galant, monsieur de Ghatel. Je ne suis qu'une pauvre paysanne.

Elle se retire.

MONSIEUR GuizoL PERE. — Eh ! quc voulezvous? Cette madame Fouque, on en dit toujours le plus grand mal, et avec ça, il n'y a personne comme elle pour rendre service.

MONSIEUR DE GHATEL, bas, à MauTice. — Immangeable, n'est-ce pas, le pain provençal?

MAURICE, de même. — Avec de l'appétit, du courage, et des molaires bien construites, un honnête homme en vient toujours à bout.

CESARE FANFULLi, le facteuv^ apparaît à son tour. Sa casquette et sa boîte à lettres lui donnent Vair d'un paisible fonctionnaire de l'Etat; mais sa barbe hirsute, son sourire farouche dedans, son fusil en bandoulière, son carnier en font une sorte de brigand calabrais. Il extrait le courrier de sa boîte, cligne des yeux en le don-

nant à M, de Chatel, comme si c'était un jeu de cartes transparentes. — Une lettre pour vous, monsieur de Chatel, une lettre, hé !

MONSIEUR DE CHATEL. — Merci, Fanfulli, merci.

CESARE FANFULLI, nouveau cHu d'œil accompagné de gestes de mystère. — Ce n'est pas tout.

MONSIEUR DE CHATEL. — Qu'y a-t-il encore? Des imprimés?... Donnez vite, je n'ai pas le temps.

CESARE FANFULLI. — J'ai peusé à vous, hé ! pour le petit déjeuner... d'autant que si vous comptiez sur monsieur Gentil pour vos provisions de viande, vous auriez peut-être des déceptions. Je l'ai rencontré sur le chemin du canal, qui faisait la connaissance d'une petite bergère. . . Et vous comprenez, dans ce cas-là, les affaires, il ne s'en soucie pas beaucoup... J'ai donc bien fait de penser à vous rapport au petit repas que vous offrez au docteur... Le docteur, vous comprenez, lorsque ma femme s'est pris la cheville sous la presse à copier, — un accident terrible ! — l'a remise complètement sur ses

jambes en trois semaines, sans rien vouloir accepter comme rémunération... Alors, bien entendu, cet homme, le moins que je puisse, c'est de lui faire quelques gracieusetés de temps en temps. Aussi, ce matin, je me suis levé de meilleure heure et j'ai grimpé du côté de Saint-Vallier, avant de commencer ma tournée. . . Là, j'ai tué un petit lièvre, que je vous ai rapporté. {Il sort V animal en question de sa carnassière.) Le docteur, il adore cette bête. En se pressant un peu, mademoiselle Natatoire aurait peut-être encore le temps, je ne dis pas de la mettre en civet, — il est un peu tard, — mais tout au moins de la préparer à la chasseur, vous savez. C'est fin, c'est gras, c'est fameux !

Sa langue, ses yeux, les plis de ses rides miment r extase d'un gourmet 'plein de lièvre rôti.

MONSIEUR DE CHATEL. — Quatrc fois du lièvre !

MONSIEUR GUizoL PÈRE. — Eh! quG voulezvous?Toutle monde, dans la contrée, connaît les goûts du docteur. Ne dites rien à Fanfulli, ça lui ferait de la peine.

MONSIEUR DE ciiATEL, résigné, — Je suis enchanté, Fanfulli, de pouvoir, grâce à vous, offrir du lièvre au docteur Rouvière. Je vous revaudrai ça.

Il prend ranimai des mains de Fanfulli et le transmet à Maurice qui va le porter dans quelque garde-manger. La scène se vide. Les voisins rentrent dans leur maison^ et lorsque Maurice revient sur la terrasse, il n'y retrouve plus même M. de Cliatelj mais madame Fouque, de retour de sa ferme, avec un tout petit pain rond, pas bien cuit, blême, couvert de son sur les deux faces, provençal enfin. Il y a de quoi offrir à deux personnes sans appétit.

MADAME FOUQUE. — Monsicur de Ghatel n'est pas là? Oh! ne le dérangez pas, puis !... Voilà le pain... j'espère qu'il est joli... On dirait tout à fait de votre pain de la capitale.

MAURICE, courtois* — On s'y tromperait.

MADAME FOUQUE, — Allous, adicu, monsicur Maurice, je m'en vais. Bon courage!

Elle s'éloigne.

MAURICE, rentre au salon oîi il trouve M. de Chatel assis près de la table et rectifiant, d'un

air désabusé, la position de quelques fourchettes,

— Voici le pain de madame Fouque.

MONSIEUR DE CHATEL, reportant au ciel les

yeux qu'il a d'abord jetés sur cet objet. — Ils se croient toujours au siège de Paris.

UNE VOIX DU DEHORS. Eh là! HOUS HB

voyons personne!

MONSIEUR DE CHATEL, sortant avcc Mauricc,

— Me voici.

MADAME REVERTÉGAT, car c'cst elle. Elle n est pas seule d'ailleurs. La fillette de madame Vezzian, jeune enfant triste aux pâles couleurs^ V accompagne et attend modestemeyit son tour de parler et d'exister. — C'est moi, monsieur de Chatel, moi, que vous m'avez fait venir pour du poisson... Je vous ai porté un petit poulpe, dans le cas où vous voudriez faire une soupe, deux truites du Loup, que vous ne trouverez rien de plus frais dans les filets des pêcheurs, et aussi une moitié de thon, avec quelques éperlans.

MONSIEUR DE CHATEL. RicU qUC Ça?...

MADAME REVERTÉGAT. Il nC faut paS Se

laisser mourir de faim... Quant au poisson,

rien n'est si léger et si nourrissant en même temps...

MONSIEUR DE GHATEL. — SurtOUt le pOulpe.

MADAME REVERTÉGAT, qiii ïie Telève pas V allusion. — ... et si nourrissant, pour un petit déjeuner bien soigné. A propos, j'ai appris que c'était pour monsieur le docteur Rouvière, ce repas. Ah ! monsieur de Chatel, ce docteur, quel homme!... Ce qu'il a fait de bien autour de lui!... Si j'avais le temps, je pourrais vous en raconter, jusqu'à midi et demi, des histoires sur lui... {Se frappant le front ^ tout à coup, d'un air désespéi^é). Bougre de volaille que je suis ! quand je pense que le pauvre aime tellement le lièvre, et que je n'aurais eu qu'un mot à dire à mon neveu, le petit Roustan qui est allé à la chasse avant-hier. Ah! volaille, va! j'oublierais ma chemise sur ma peau, péchèret

LA FILLE DE MADAME VEZZIAN, d'uue Voix

blanche et lente, un ton au-dessous de celui de madame Vezzian elle-même. — - Je ne l'ai pas oublié, moi.

MONSIEUR DE cu AT EL , sursautaut» — Allons, bon!

LA FILLE DE MADAME VEZZIAN. J'appOrte

le muscat et les petits-fours, et aussi les bananes que vous avez commandées à maman. Seulement, comme j'étais pour monter, je me suis souvenu que le docteur Rouvière...

MONSIEUR DE CHATEL. — ... raffolait du lièvre ?

LA FILLE DE MADAME VEZZIAN. Oui.

MONSIEUR DE CHATEL. Et tU t'cS dit,

chère enfant : « Je vais lui en tuer un dans la rue Droite... »?

LA FILLE DE MADAME Y EZZIA^ , pâle S01Â-

rire, — Non. Je vous en ai monté un pâté. 11 l'aime surtout comme ça. {Elle sort une terrine du filet qu'elle portait au bras.) Ce n'est pas tout à fait le pâté de lièvre de montagne, mais c'est meilleur que celui de monsieur Manou.

MONSIEUR DE CHATEL, écrasé. ! ...

LA FILLE DE MADAME VEZZIAN. VoUS

n'êtes pas content?...

MONSIEUR DE CHATEL, hagard et contenu. — Oh! si, ma petite. Je suis dans une sorte de jubilation intérieure dont tu ne peux te faire une idée. {Se précipitant vers la voiture du

docteur qui débouche à cet instant sur la terrasse.) Docteur! docteur! devinez ce qu'il y aura, à notre petit déjeuner, que vous aimez bien...

LE DOCTEUR ROuviÈRE, sautant du marchepied. — Ah ! tout ce vous que voudrez, cher ami, pourvu qu'il n'y ait pas de lièvre... en pâté ou en n'importe quoi... Voilà douze ans qu'on m'en offre partout, et vraiment, je n'en peux plus... Mais si vous aviez un simple et brave morceau de pain de Paris, comme celui que j'ai vu cet épileptique de petit Nègre jeter dans une fosse à fumier, en le croisant tout à l'heure, seulement un tout petit quignon de pain de Paris...

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