DEUX NOVEMBRE
Le frère de mon père, et la sœur de ma mère, Si proche parenté qui nous fait ressemblants A nos communs aïeux, au lointain cimetière De province, ont trouvé le terme de leurs ans
Absents et morts !
Aujourd'hui nous portons des gerbes, des couronnes Moins lourdes que le poids multiple des regrets, Des fleurs, beaucoup de fleurs aux senteurs des automnes Que détrempe la pluie, en pleurs sur les bouquets.
Parons nos morts I
*Paris, 190 ).
roiTISSE\IE
CE sont des arbres verts avec des branches bleues, Et des feuillages, brin par brin entrelacés; Des paons, laissant traîner et s'arrondir leurs queues, Sur des perrons aux blancs balustres espacés;
On dirait qu'une source a surgi dans la trame Des laines, que le temps patient adoucit; Des roseaux sur les bords ont des reflets de lame. Un perroquet s'y mire en becquetant un fruit...
Paysage de rêve et du passé; figure D'un repos de poète en mirages savant ; C'est ainsi qu'il aimait et comprit la nature; Pas un nuage au ciel, pas un souffle de vent,
Mais des toits entrevus en haut d'une colline, A demi dégagés des molles frondaisons; Le parc en plusieurs plans s'élargit et s'incline. Ménageant les bosquets, les prés, les horizons;
Et voici qu'aux deux bouts des ombreuses charmilles Apparaissent, vêtus pour des fêtes de cour.
Deux danseurs de pavane, aux roses cannetilles. Les doigts tendus pour se rejoindre en un détour :
Ils complètent ainsi le tendre paysage.
Et j'entends la mesure, et je sais le refrain.
Que marque, en témoignant des grâces d'un autre âge,
Leur pas fantôme, à l'invisible tambourin!
SOUVE^T^il'R
UN dimanche matin de ma dixième année, C'est Tété; la charmille est de ses fleurs ornée, Au faîte des tilleuls, c'est le bourdonnement Annonçant la chaleur et son rayonnement.
Mon père tient un livre, et pour lui faire face, Je marche à reculons, et sautille sur place!
Il lit des vers et me les fait dire après lui. C'est Lamartine ou c'est Hugo dont le nom luit
Au delà de l'exil, comme un astre qui brase Et domine la mer, dans la gloire et l'emphase; C'est Vigny qui médite, ou c'est Valmore en pleurs. J'écoute, en admirant les sons et les couleurs; Le rythme se confond aux rumeurs des abeilles Qui, sans les voir, mettent leur chant à mes oreilles. Les rythmes et les mots dans la sonore voix.
Plus grave maintenant, venant de l'autrefois Au parfum des tilleuls, mêlés dans l'air mouvant Se jouaient au-dessus des arbres, dans le vent.
Je connus la nature alors en poésie.
Dans ce parc, à cette heure, en la saison choisie;
Si bien qu'au souvenir, je ne sais plus vraiment
Ce qui dut m'émouvoir le plus profondément
De l'été renaissant sous l'antique charmille.
Ou du père penclTé vers sa petite fille.
Ou du verbe enchanteur dont j'ignorais l'essor.
Flèche au profond azur, astre errant, oiseau d'or!
TT{0éME!7^QAT)E
Tour ^Konsieur François Coppée.
EST-IL rien plus charmant en province française Que de s'en aller libre, et Tesprit à son aise, Parcourir tout un jour les routes et chemins? C'est la fin de l'été, ce sont ses lendemains Déclinant vers l'automne, où la terre encor sèche Dégage ses parfums dans la brise plus fraîche; L'allure des chevaux s'active et s'en ressent; Et sur le terrain net, qui monte et qui descend. Leur pas soulève à peine un flocon de poussière. Nous sommes dans la plaine, et là-bas la rivière
S'étend comme un miroir pour le ciel transparent. Ses îles en bouquets rompent son flot errant, Nulle barque n'y passe, encor moins de fumée : C'est la Loire inutile en ses bords enfermée.
Les prés sont moissonnés, mais la vigne rougit.
La route, devant nous, s'étend et s'élargit
Jusqu'à nous étourdir d'un vertige d'espace ;
Alors chaque détail nous charme et nous délasse.
La clôture où le temps, brisant les menus bois,
Laisse passer des fleurs, à la mode autrefois :
Vieux dahlias, phlox de neige et ces plantes grimpantes
Qui rampent en mettant des tiges sur les pentes.
Un volet détaché de quelque vieux manoir
S'ajuste à la chaumière, et l'on y peut revoir
Le dessin régulier datant de Louis Seize;
Ici la tour résiste, et là-bas le toit pèse;
Deux pavillons anciens, dans les lierres perdus.
Gardaient le parc absent et l'aire confondus,
Une vache pâture où le mur fait la brèche.
Plus loin un paysan, accoudé sur sa bêche.
Figure un frontispice aux rustiques travaux;