CHUTE VU J0U
LE soir infiltre au cœur une mélancolie, Et des brumes du ciel, pareilles au passé, Sort le regret, dont Taiie grise se déplie Et glisse en un murmure inquiet et presse, Chauve-souris gisant aux pierres qu'on oublie.
Tant que dure le jour, avide de clartés.
Rempli d'heures portant chacune son emblème, Les premières sortant des voiles écartés.
En hâte, et secouant des torches dans Tair blême, D*autres arrondissant aux siestes des étés
Leurs bras chargés de blés et parfumés de roses; Ou remplissant des urnes fraîches aux étangs; La pensée est active et se limite aux choses, Elle admire le calme et la beauté des champs, Se plaît au mouvement de leurs métamorphoses.
Mais les rayons tombants entraînent avec eux. Vers la terre assombrie, un fluide où tout penche, Aussi bien notre esprit soudain vague et peureux Que Toiseau qui se tait et fait plier la branche. Que Pair plus lourd, parmi les taillis plus ombreux.
Tout ce qu'évapora ce soleil qui décline.
Larmes sur un visage, ou rosée en des fleurs, Ou pensers affligeants, se reforme en bruine. Sur la pente menant au gouffre des douleurs : Le soir descend, pendant que monte la colline.
LE CHcA'R^IOT
Tour Lucien 'Daudet.
LE Chariot, au plus profond des cieux, Resplendissant du feu des sept étoiles, Brancard levé, songe, silencieux.
Qu'il a perdu ses jantes et ses toiles!
A mi-chemin d'Arcturus et du Lion, Il doit souffrir de paraître inutile.
Lui qui connut les guerres d'ilion, Et qui servit au siège de la Ville.
11 vit Hélène et Clytemriestre, Hector, Tous les triomphes et tous les désastres, Avant d'être rivé par sept clous d'or Dans la magie éternelle des astres!
11 vit aussi Moïse et le Jourdain,^
Puis il traîna dans les folles arènes,
Néron chantant, une lyre à la main.
Quand les chrétiens gémissaient sous les chaînes.
Il fut le char d'Élie au ciel porté;
Quand Apollon confia l'attelage
A Phaéton, il fut précipité
Au sein des mers, dans la nue et Torage!
Et maintenant démonté, glorieux.
Marqué de feu pour l'antique servage, 11 fait la nuit plus belle, et, par les cieux. Très lentement évolue et voyage.
TOT<J T{jA I T
'D'U'KE FEO^ME l'MCO'H.'lsiUE
QUEL attrait curieux, inquiet et jaloux, Dans ce titre : Portrait (Tune Femme inconnue! Les yeux pers ou foncés, les cheveux bruns ou roux. Rêveuse, ou présentant des fleurs dans sa main nue, Son image persiste et se reflète en nous;
Ce n'est plus une femme, humble ou patricienne, Marguerite ou Thérèse, Angélique ou Ninon, Si d'un regard chacun pouvait la faire sienne, Chacun à son désir, lui donnerait un nom :
C'est rÈve tentatrice et son énigme ancienne.
C*est la femme, en un mot; la femme seulement, Quoique par un détail l'image soit datée :
Les perles des Valois sur son ajustement, Ou quelque fanfreluche aux épaules jetée, Le ruban qui séduit, ou le bandeau qui ment!
C'est la femme! et le peintre, en la première pose. Qui traça la beauté, le premier en souffrit.
En mettant sur la joue un peu d'ambre et de rose, En arquant d'un pinceau si léger le sourcil.
Sachant qu'il travaillait pour la métamorphose
Du temps inexorable et du long avenir!
Et qu'il fixait bien moins un charme de jeunesse. L'épanouissement de ce qui doit finir.
Qu'une forme pour le rêve et pour la caresse Et la tentation des lustres à venir!
Loi m<yiISO[Ni VES oAU^GES
EN face de Téglise est la maison bénie Que des anges sculptés gardent avec orgueil.
Leur ailes qu'ils replient sont bien en harmonie Avec le toit penché que le temps humilie, Comme il ébrèche encore une marche du seuil.
Ces vieux logis livrés à Tassaut d'une ville, Avec ses bruits, Télan de son impiété, Protègent, tout au fond de leur abri tranquille, Une cour, puis un arbre à hauteur de la tuile, Presque un cloître, et le puits qui tombe en vétusté.
Je voudrais te donner cette maison, Edmée.
Tu saurais y murer ton cœur fier et pieux,
Y conserver toujours en ton âme charmée.
Comme, en un sachet blanc, une essence embaumée.
L'amour de tes parents et la foi des aïeux.
C'est cela que, croisant leurs ailes empennées. Avec un pur regard mais qui ne cède rien, Les anges garderont encor bien des années.
Après tant de Saluts et tant d'heures sonnées Au clocher qui leur fut un fidèle gardien.
Tours, 190^.