THOMAS MOORE
Sur les éternelles glaces qui couronnent les cimes neigeuses du haut Herminio , l'aurore avait déroulé (1) ses cheveux éclatans , et dans ces ondoyans anneaux les brises matinales se jouaient, caressant de leur souffle amoureux les violettes et les amaryllis que , pour orner ce front vermeil, la nuit avait cueillies dans les célestes jardins de l'Orient.
(1) Penteava , mot à mot peignait.
De l'étoile son avant-courrière , l'aube amortissait la lueur qui s'éteignait languissamment. Ainsi s' éteint le jour aux yeux de la jeune beauté attendrie dont l'amour ferme la mourante paupière dans les bras frémis sans d'un époux. Le génie de la Serra (I) , le génie à qui fut donné le sceptre de ces monts agrestes, furieux de voir cette lumière qui déchire et disperse le trône de vapeurs où menaçant il siégeait , le génie de la Serra déploie son vol , et de ses noires ailes , il bat les airs dans son courroux.
Il plane sur les eaux du mort Océan , d'où jamais souffle vivant ne s'exhale. Il contemple l'horrible abîme et rit d'un rire semblable à celui qui à l'heure fatale , agite les lèvres de l'ange du mal au chevet de l'impie. Le génie du mont contemple l'abîme avec joie; il voit flotter brisés et confondus les nefs , les quilles , les mâts, les vergues. C'est un tribut que le génie des tempêtes lui offre et lui envoie des empires sous-marins par des routes aux humains inconnues.
(1) Chaîne de montagnes. Le mot espagnol est sierra.
Rapide comme le trait lancé par l'arc d'ébène de l'archange de la mort , le génie des montagnes descend et se précipite dans les flots. La terre frémit. Les mers inférieures gémissent , et du fond du gouffre ébranlé envoient de voûte en voûte (1) des sons horribles qui troublent les airs.
Mais déjà à la douce lumière du soleil naissant , les nuées se dispersent et découvrent le front de l'altière Serra. Sur la verdure, dans le calice des rieurs, les gouttes limpides de la pure rosée brillent et multiplient leurs lumineux reflets comme le diamant indien. Les plantes éveillées redressent, pour saluer le jour, leurs tiges penchées sous les vapeurs humides de la nuit.
Gloire des monts altiers ! superbe Herminio ! toi que le langage portugais salue du nom de la brillante étoile que ton front ose toucher. Superbe Herminio , jamais tes cimes brisées , tes humides cavernes , tes sourcil-
(1) Abobeda.
leux et gigantesques rochers, tes cascades sonores, tes mugissans torrens , tes charmantes prairies , ne virent une matinée plus belle colorer le radieux orient.
Salut, berceau du nom lusitain, salut ! J'aime à te saluer en ce jour solennel dont jamais la suite des années n'effacera la mémoire regrettée. Dans ce jour mémorable , je viens , je viens vers toi, asile saint de l'antique liberté portugaise! Tes cavernes profondes seront le temple auguste et sacré où je célébrerai la fête de la raison et de la vérité. Que les monts et les vallées m'entendent ! Qu'ils écoutent ma voix , les bois où jadis les pasteurs de la Lusitanie coupaient leurs rustiques houlettes , en ces temps où , pour défendre la liberté et la patrie , il suffisait de l'honneur et du courage !
Aujourd'hui ! . . . eh ! bien ! je célébrerai mes rites sacrés en cette caverne. Ton sanctuaire n'est-il pas" toute la nature , ô puissance suprême ! ô Dieu des hommes
vertueux ! Dieu de vérité , majesté éternelle qui tiras du néant l'universalité des choses ! Entends-moi , Dieu très haut, et reçois mon pur sacrifice! La vile et infâme trahison ne souilla jamais mes mains innocentes. On ne m'a point vu, sacrilège et impie, profaner tes autels en y brûlant l'odieux encens de l'hypocrisie. Ce n'est point moi qu'on a vu lever vers toi des mains dégouttantes du sang de la patrie , des larmes de la veuve et de l'orphelin, de la sueur d'agonie de mes frères. Oh ! ce n'est pas moi !
Ecoute-moi donc , ô Dieu des régions éternelles î écoute et reçois mes actions de grâces! Qu'elles montent vers toi en ce jour où, pour nous délivrer d'une servitude odieuse, tu étends ton bras puissant! en ce jour où tu daignes rendre à l'humanité si long-temps opprimée la liberté et la raison, ces dons sacrés que tu fis à l'homme et que l'homme avait perdus !
Mais qu'entends-je!... Mes sens se troublent.... Ces antres sombres mugissent. . . L'air autour de moi
l'air frémit. D'écho en écho se répètent des sons mystérieux . Du fond de la caverne obscure , quelle vision se lève? quelle ombre?... Mânes glorieux êtes-vous ceux d'un de nos héros? Mais la lance est dans sa main terrible, son bras soutient un bouclier, ses pieds triomphans foulent les aigles redoutables de Rome.. . . C'est toi , ô Viriate ! ô guerrier magnanime ! C'est toi !
Cette caverne est la tienne, ton sauvage palais. Le mont , la plaine , les vallons , sont encore remplis de ton nom et de ta gloire. Libérateur de l'antique FAysia , des régions de la mort tu reviens pour voir briller sur tes monts paternels la douce aurore de la liberté nouvelle.... Détourne, détourne ton front auguste , ô noble guerrier ! Recouche- toi dans ton sépulcre ! Elle n'est point anéantie la race perfide de ceux qui, pour un honteux salaire, te livrèrent, te vendirent aux tyrans de l'univers. Le sang de ces monstres, ce sang infâme , hélas ! dans combien de lâches cœurs ne circule-t-il pas aujourd'hui? Pour un pervers, on en compte mille. Lâches, ils le sont tous. O Portugais!
les glaives que vous saisîtes pour sauver la patrie , se sont changés dans vos mains en poignards tels qu'en aiguisent de lâches sicaires , les sicaires de la tyrannie.
La patrie ! . . . ah ! nous n'avons plus de patrie ; pour nous n'existe plus un nom si doux. Des fers, des esclaves , des cachots , des geôliers , de tout ce que nous eûmes jadis, voilà ce qui nous reste. De tout ce que nous fûmes , voilà ce que nous sommes.