Id., liv. II, p
Restait la Caroline, défendue par trois cents hommes, que commandait un officier renommé. De Gourgues pensa qu'une telle citadelle ne pouvait être enlevée par un coup de main, et qu'il fallait y mettre de la prudence, vu le petit nombre de ses hommes. Il s'occupa donc de faire construire des échelles et de prendre quelques autres dispositions dont il supposait avoir besoin.
Les Floridiens s'étaient assis autour de lui, leurs armes sous les pieds, regardant avec curiosité ces préparatifs, lorsque les yeux d'Olocotara s'arrête-
rent tout à coup sur un sauvage confondu parmi les autres, mais dont le teint le frappa. 11 courut à lui, l'entraîna vivement au milieu de l'assemblée, et, arrachant la robe de coton qui le couvrait, montra à tous la peau blanche d'un Espagnol !
C'était un espion envoyé par le gouverneur de la Caroline pour reconnaître le nombre des Français et leurs moyens d'attaque. De Gourgues apprit de lui que les Espagnols le croyaient à la tête de deux mille hommes et redoutaient singulièrement son approche.
Celte nouvelle le décida à brusquer les choses. IJ annonça en conséquence aux chefs que l'attaque aurait lieu le lendemain à l'heure de la diane.
Alors, Olocotara s'avança vers lui, ï& tête cou^ ronnée de lauriers, les yeux enflammés, et, croisant les bras sur sa poitrine :
— Le parakousse français est mon père, dit-il, et je veux être dans ses mains comme une flèche dont on frappe son ennemi. Demain, j'enlèverai pour lui les chevelures des étrangers; mais, si je meurs, que mon père blanc ne me refuse point les
présents promis aux autres chefs; qu'il m'accorde, ainsi qu'à eux, une serpe, un anneau et des bracelets, pour qu'ils soient enterrés avec moi et que je puisse les retrouver au grand village des esprits comme un souvenir de ceux pour qui je suis mort.
Le capitaine le lui promit, et les assaillants, s'étant partagés en plusieurs troupes, s'avancèrent vers la citadelle.
Lorsque les Espagnols -Citent le petit nombre de ceux qui formaient le premier détachement, ils voulurent faire une sortie; mais ce fut la cause de leur perte, car les Français les culbutèrent au premier choc et les poursuivirent avec tant d'ardeur, qu'ils entrèrent dans le fOTt avec eux. Les soldats qui le gardaient, au lieu de repousser cette poignée d'hommes, s'enfuirent par une autre porte, où ils rencontrèrent Olocôtara et les siens. On ne fît que quinze prisonniers. De Gourgues ordonna de les conduire au petit bois où ies compagnons de Ribaut avaient été étranglés par eux trois ans auparavant, et, devant chacun de ces squelettes qui
portaient encore au cou Técriteau sur lequel on lisait :
Pendus, non comme Français ^ mais comme hérétiques !
il fît suspendre un des prisonniers espagnols avec cette inscription :
Pendus, non comme Espagnols, mais comme assassins !
Réponse terrible, mais méritée, et la seule que pussent comprendre les féroces conquérants du Nouveau-Monde,
Le capitaine de Gourgues eût bien voulu laisser
garnison en Floride, mais sa troupe, déjà si peu
nombreuse, avait encore été réduite par les trois combats qu'il venait de livrer : il manquait d'ailleurs d'autorisation pour occuper les forts ; il fallut donc se résoudre à les raser, après quoi il regagna à pied la rivière de Seine^ où ses vaisseaux étaient restés.
Les Floridiens, avertis de la destruction des Espa-< gnols, accoururent en foule à sa rencontre, apportant des présents, dansant devant lui en jetant des
branches de lauriers et chantant ses louanges. Une vieille [femme, qui avait connu Laudonnière, vint s'agenouiller sur le passage du capitaine en criant que puisque les Espagnols étaient chassés et les Français revenus, elle mourrait heureuse.
Mais tous demeurèrent consternés lorsqu'ils virent que de Gourgues allait se réembarquer. Olocotara se plaça en face du capitaine et lui demanda « si son père blanc ne trouvait pas assez de maïs dans leurs plaines, de gibier dans leurs forêts et de poissons dans leurs rivières? Il lui promit, s'il voulait rester avec les siens, de conquérir pour eux tout le piero-apira des parakousses voisins, ajoutant d'une voix entrecoupée que tant que l'âme de sa main * battrait, il aimerait ses amis les Français. »
De Gourgues le remercia de ses bons sentiments, et lui dit qu'il espérait obtenir du grand parakousse de France la permission de revenir avant douze lunes. 11 promit d'apporter alors assez de couteaux, de haches et de verroteries, pour en distribuer à
i. Le pouls. Voyez Rochefort.
tous les guerriers. Enfin, ayant ordonné à ses gens de se mettre à genoux, il remercia Dieu d'avoir pu faire un exemple honorable au nom français ; puis, prenant congé d'Olocotara qui fondait en larmes, il se rembarqua avec tous les siens dans les chaloupes qui l'attendaient.
Les sauvages le suivirent à la nage en lui criant de ne point tarder à revenir. Enfin, lorsqu'il eut rejoint ses navires, ils le saluèrent, par son nom, d'un dernier cri, et regagnèrent le rivage.
De Gourgues reprit la route de France avec des vents si favorables qu'il arriva, trente-quatre jours après son départ, au port de La Rochelle où il fut reçu comme le défenseur glorieux de l'honneur français abandonné par ceux qui en avaient la garde. Ayant, de là, fait voile vers Bordeaux, il fut poursuivi par une flottille espagnole qui avait été envoyée pour venger le désastre de la rivière de Mai, et qui le manqua seulement de quelques heures. Il voulut ensuite rendre compte au roi de son voyage, et lui indiquer les moyens de s'établir
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solidement dans la Floride; mais, en arrivant à Paris, il apprit que, sur la plainte du roi d'Espagne, ordre avait été donné de Farréter et de faire son procès !
Il fut donc forcé de se cachera la Cour-de-Roiien^ près Saint-Germain, et de mettre ses amis en campagne. Ceux-ci éprouvèrent de sérieux obstacles. La France était alors dans un de ces moments d'abaissement volontaire où les hommes qui gouvernent; uniquement occupés d'intrigues intérieures, acceptent du dehors toutes les insultes et feignent de ne point les ressentir de peur d'avoir à les venger. On eût facilement pardonné un crime au capitaine, car un crime pardonné ne compromet que les faibles, mais l'impunité de sa courageuse action semblait plus dangereuse. Outre qu'elle pouvait brouiller avec le peuple espagnol, qui voulait bien commettre des violences, mais non en supporter, c'était une sorte de protestation contre la couardise des ministres : or, com-ment souffrir qu'un simple particulier se montrât plus susceptible qu'euxmêmes sur l'honneur national? Ils avaient fait à la
France sa part de honte et de patience ; tous devaient Taccepter sans réclamation. Les démarches du président de Marigny finirent pourtant par assoupir TafFaire, et l'on promit de fermer les yeux sur ce qui s'était passé, à condition que le capitaine de Gourgues ne paraîtrait point à la cour ! /
Sa Majesté catholique ne se contenta pas de témoigner son mécontentement de cette résolution; elle déclara qu'elle obtiendrait à prix d'or la satisfaction qu'on lui refusait, et eut l'audace de publier, en France même, une sorte d'avertissement par lequel on promettait une grande somme de deniers à qui pourrait apporter la tête de Dominique de Gourgues. Il ne se trouva heureusement personne assez lâche ou assez hardi pour gagner la récompense promise, et le capitaine retourna à Bordeaux.
Il y reçut des propositions de la reine d'Angleterre, alors désireuse de former des colonies dans le Nouveau-Monde. Mais le capitaine, qui craignait de nuire aux intérêts de la France en aidant aux établissements des Anglais, refusa tous les avantages
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(jui lui étaient offerts. Il demeura inactif jusqu'en 1582 où de nouveaux événements Tarrachèrent à son repos.
Don Sébastien de Portugal, qui faisait la guerre en Barbarie au roi de Feez, fut vaincu et demeura enseveli dans sa défaite. Le roi d'Espagne se hâta d'envahir son royaume comme héritier légitime. Don Antoine, qui y prétendait également, réunit une flotte pour reconquérir le Portugal. On vint proposer à de Gourgues d'en prendre le commandement. ti%gè avait blanchi ses cheveux, tnais sans rien ôler âson ardent virile. On lui fournissait Toccasion de feétvir indirectement la France en combattant sa plus redoutable rivale ; il accepta. Mais il était dit que ce grand cœur ne connaîtrait que les dévôûments obscurs et les triomphes reprochés. Mis à la tête d'une entreprise qui devait enfin lui acquérir aûe gloire impossible à contester, il ne put TaCComplir. La maladie le Saisit à Tours, où il s'ëtà;ît rendu pour régler quelques affaires, et il y moumt presque subitement, vieilli dans la lutte, niais iiôû fatigué, et laissant parmi sesamisùndeces videsîtii-
possibles à oublier parce que nul ne peut les rem-» plir.
Avec lui s'éteignirent les dernières espérance! d'un établissement dans la Floride et jusqu'au sou^ venir des efforts qui y avaient été tentés. Olocotara efo les autres chefs attendirent vainement le retour de leurs amis les Français. Quant aux quatre compa-i gnons de Pierre de Bré, qui étaient demeurés près du grand parakousse d'Apalache, ils y moururent vénérés, après avoir répandu parmi les peuples de laMatique quelques-uns des principes du christianisme. Lorsque les Anglais pénétrèrent dans ce pays, longtemps après, ils trouvèrent que les naturels avaient conservé l'usage de plusieurs mots français tels que Dieu, ami, le paradis, l'enfer j et qu'ils les répétaient encore avec une sorte d'admiration respectueuse et tendre.
Tels furent les premiers efforts des Français pour e'établir en Amérique. Ainsi que nous l'avons dit, aucun peuple n'avait encore appris à coloniser. Les Portugais et les Espagnols eux-mêmes, qui habitaient depuis longtemps cette terre féconde, se bornaient presque partout à l'occupation des points militaires et à l'exploitation des métaux précieux. Pour eux comme pour nous, l'Amérique n'était qu'une mine à fouiller; nul ne songea à y fonder une seconde patrie. Quant aux Anglais, ces colonisateursmodèles, ils y cherchaient encore, en 1 596, la ville d'or de Manoa, située au pays d'FMoradof
Nos deux expéditions au Brésil et en Floride ne furent donc ni plus irréfléchies, ni plus mal dirigées que celles des autres nations à la même époque. Les chefs se conformèrent aux préjugés du temps que Texpérience eût fini par changer, et il est certain que, malgré de mauvais commencements, ces entreprises eussent réussi sans l'abandon de la métropole. Ainsi se révèle, dès le début, l'indifférence du gouvernement français pour ses établissements d'outre-mer. Mais quelle que soit cette indifférence, les choses auront leur cours. Aux époques d'imagination et de sève, un premier échec décourage moins qu'il n'excite ; c'est comme un défi porté aux audacieux. L'élan a été donné, de nouveaux projets se forment déjà, d'autres yeux sont fixés sur cette terre promise, et le Josué qui doit y établir son peuple n'est pas loin.