‹ Au bout du mondeChapitre 21 sur 50 · Marc Lescarbot, Histoire de la Nouvelle-France · texte numérisé non relu

Marc Lescarbot, Histoire de la Nouvelle-France

pu décourager les armateurs de Dieppe, du Havre de Saint-Malo surtout. Les navires français, mal construits, mal armés, mais montés par des équipages intrépides, parcouraient les mers de l'Amérique, faisant la pèche, troquant des fourrures, et attaquant les galions d'Espagne à la sortie du golfe du Mexique. On les reconnaissait de loin à leurs voiles percées de boulets, à leurs tillacs couverts de mate^ lots, et à ces flancs tapissés de mousses marines qui prouvaient la longueur de leurs courses *.

Lorsque deux de ces navires se rencontraient en mer, ils se rapprochaient pour se demander s'ils n'avaient aucun besoin; les équipages buvaient l'un à l'autre, « en tendant les gobelets par-dessus la lisse, » et l'on se séparait après s'être souhaité de courir un bon bord. Premier exemple d'une fraternité nationale jusqu'alors inusitée sur l'Océan, et que les autres peuples n'imitèrent que plus tard.

1. Marc Lescarbot, Histoire de la Nouvelle- France, liy, 1V# p. 517.

Ce fut sur un de ces navires, « demi-picoreur, demi-commerçant, » que partit de Dieppe, en 1625, un gentilhomme nommé d'Énambuc, auquel plusieurs actions d'éclat avaient valu le titre de capitaine du- roi dans les mers du Ponant. Cadet de la maison^ de Vaudrocques-Diel , en Normandie, et n'ayant, comme ses pareils, d'autre patrimoine que son épée, il allait demander aux hasards de la mer une fortune que le hasard de la naissance lui avait refusée. Avec lui partait le sievr de Rossey, esprit faible et changeant, qui avîiit tout essayé saos rien

LES PETITES ÇAîlAÏBÇS 9&

poursuivre, mais qui, pour le mopient, s'était fait Tombre du capitaine d'Énaj?ibuc et, jurait de imicher au même pas. Tous deu;x commandaient, un brigantin apmé de qu£^I^re pièces de cajiQn et i»ontâ pa? qpr.aiite liomi^e? disposés à tQut.çsgaj^eï: jour se faire une meilleur part dans la vie.

Après des fortunes dfyerse§, le brigajitift arriva ms^Kaymansy où; il venait de jeter L'ancre, IprSç^^ qu'uA. vaisseau espagnol portant trente-cinq c^noji^ Tattaqua à Timproviste. Malgré la surprise et la, for,ce de l'enneui, d'Enambuc, soutint un combat de trois heures, à la suite duquel l'Espagnol fui forcé d^fuir. Mais cette victoire, qu'il n'avait ppipii cherchée, ruinait toutes les espérauGe§. de spi^i voyagQ, Le brigantin, désemparé, ne pouvait coirtip nu^,à tenir Ici mer; ses n^eilleurs matelots, avai^, ét^ tu0St Qu, blessés. Vpulapt au i?ipins sauver cq^. derniers, d'Enambuc gagna, avec peiue Saiut^GWS"^ tophe^ afin de les fair^ sqigjier à terril P,a»r 3ftfti chirurgieu.

Saint - Christophe , aujourd'hui Saint - Kit/^j,. es^ placé sous le !?• 21 de latitude nord, et fait partie

de ces îles appelées Caraïbes du nom de leurs habitants, ou Ant-Isles, à cause de leur situation en avant du continent. Les sauvages appelaient cette terre dans leur langue, Liamaiga, lorsque Christophe Colomb la découvrit en 1493, et lui donna le nom de son patron.

Les Espagnols, attirés par Tor du Pérou et du Mexique, dédaignèrent de coloniser des îles qu'ils désignaient dans leurs cartes sous le nom méprisant de Cayes, et leurs navires ne s'y arrêtèrent que pour faire du bois et de l'eau. Mais les excès des conquérants ayant rapidement dépeuplé le continent, et les mines du Potose manquant d'ouvriers, il fallut songer à s'en procurer ailleurs. Sur l'assurance qui lui fut donnée que « les habitants des petites Antilles étaient anthropophages, » le pape autorisa leur réduction en esclavage. Les Espagnols tentèrent en conséquence plusieurs expéditions; mais les sauvages résistèrent avec succès à toutes leurs attaques, et réussirent à conserver leur indépendance.

Les premiers voyageurs ne nous ont laissé que des conjectures sur l'origine des Caraïbes; cependant la plupart les font descendre des Galibis^ établis sur les frontières de la Guyane. Eux-mêmes racontaient dans leurs traditions qu'un chef nommé Callinago, a petit de corps, mais grand de courage, qui mangeait peu et buvait encore moins, » s'était embarqué à la tête d'un certain nombre de guerriers et était venu aborder aux petites Antilles. Il attaqua les Ygneris^ qui y habitaient, et les extermina jusqu'au dernier. Les femmes seules furent

épargnées, et conservèrent depuis une langue particulière, qui était celle de leurs ancêtres. Les Caraïbes ajoutaient, comme preuve d'une origine commune, l'étroite alliance qui les unissait aux Galibis de la terre ferme, qu'ils rejoignaient souvent pour faire des expéditions contre leurs ennemis, les AUouagues.

Toutes les relations qui sont parvenues jusqu'à nous représentent les Caraïbes comme les hommes les plus libres et les plus heureux de l'Amérique. N'ayant point à craindre, grâce à leur isolement au milieu de la mer, les surprises de l'ennemi, ils: ne connaissaient point cette inquiétude soupçonneuse qui faisait de la vie des sauvages du contiuent une éternelle angoisse. Couchés dans leurs hamacs de coton colorié, qu'ils suspendaient le plus souventài: des arbres au-dessus d'un feu brillant * , ils passaient les heures laborieuses de la journée à garuir leurs flèches de pierres aiguisées, à orner leuî?^ boutons ou casse-tête de ciselures passées à la^mow^

1. Le père Ddtertre, Histoire générale deê Antil^s, vol. II, p, 397.

LES PETITES CABAÏBES 99

chache^^ à fabriquer des ibichets^. Le reste du temps était employé à s'arracher la barbe ou se faire peindre par les femmes, à jouer de la flûte et à rêver 3. Les plus actifs creusaient, an moyen du feu, des pirogues ou canouas^ qui devaient leur valoir le titre de capitaine, construisaient avec des branches d'arbres et des feuilles de balisier des carbets toujours en ruine avant d'être achevés, ou défrichaient quelques coins de terre en brûlant les arbres et semant sur la cendre ^.

Pour les femmes, leurs travaux étaient plus pénibles. C'étaient elles qui transformaient le manioc en cassave, qui fabriquaient les hamacs et préparaient l'huile de palmiste et le roucou destinés à peindre leurs maris. Pendant ce temps, les jeunes

i. Farine de manioc.

2. Petits cribles fabriqués avec une herbe appelée oûalloman, et qui servent à passer la farine.

3. Le père Dutertre, Histoire générale des Antilles, vol. II, p. 382.

4. Delaborde, Relation de Vorigine, mœurs, coutumes, religion, guerres, voyages des Caraïbes, p. S63.

ûUes allaient au bois pour cueillir des fruits, la courroie du catauly * passée sur la tête , et les jeunes garçons s'exerçaient au tir de Tare devant les carbets ou dressaient pour la pêche des grandsgosiers 2.

Quant à la chasse, elle était à peu près nulle dans les Antilles. Sauf quelques oiseaux qu'ils grillaient sur le feu avec leurs plumes et leurs entrailles, quelques grands lézards qu'ils attrapaient au lacet, et des tortues varées sur les rochers, les Caraïbes ne se nourrissaient guère que de hurgaux 3, de crabes et de poisson péché à la ligne dans la mer ou pris dans la rivière, en plongeant, une pierre dans chaque main^. Ces différents mets, cuits avec des arêtes, du piment et de la mouchache^ étaient servis dans des calebasses ou couïs^ sur de petites tables appelées matoutous. Quant à rowï-

Page 1