‹ Au bout du mondeChapitre 23 sur 50 · Sorte de bière faite avec du manioc fermenté · texte numérisé non relu

Sorte de bière faite avec du manioc fermenté

coîîîers et des bracelets de dents de léopard; mais quelques guerriers de distinction y ajoutaient un sifflet fabriqué avec les os d'un ennemi, et le coulloucoli^ espèce de croissant en or encadré dans un morceau de bois de courbaril.

Le mariage des Caraïbes se faisait, sans aucune cérémonie, sur le simple consentement des parents de la jeune fille. Chaque homme épousait autant de femmes qu'il en pouvait nourrir, et la plupart des capitaines en entretenaient dans plusieurs îles.

Lorsqu'un enfant naissait, le père devait se mettre au lit et se condamner à un jeûne qu'il continuait plus ou moins rigoureusement pendant six mois. Au bout de ce temps, on perçait la lèvre et les oreilles de l'enfant, on lui coupait quelques cheveux, et il recevait un nom. S'il atteignait l'âge de

puberté, on le soumettait à un jeûne de trois se-' maines et on lui tailladait la peau avec une dent d'acoicty, comme pour Tavertir qu'il était arrivé à cette époque de la vie où l'homme doit apprendre à souffrir.

Le jeune garçon qui voulait se faire recevoir guerrier était en outre soumis à une épreuve particulière. Son père le conduisait au milieu des vieillards, le faisait asseoir à leurs pieds, puis, prenant un mancefenily qu'il avait eu soin de se procurer vivant, il brisait la tête de l'oiseau de proie sur celle de son fils, et, lui en donnant le cœur chaud et saignant, il disait : Puisses-tu avec ceci manger le courage du mancefénilf

Puis, broyant l'oiseau dans du jus de piment, il en frottait le corps du jeune homme, qu'un vieillard avait auparavant découpé en tous sens, et il ajoutait : Puisse la force du mancefenil entrer avec ceci dans tes membres !

Le néophyte était alors reconduit dans son carbet, où il se couchait et demeurait sans manger autant de jours qu'il le pouvait. Il fallait avoir supporté

toutes ces épreuves sans donner une seule marque de faiblesse pour avoir le droit de suivre les chefs à la guerre.

Quand la mort frappait un Caraïbe, les femmes le plaçaient dans un hamac, accroupi sur ses talons, les coudes sur ses genoux, et la tête appuyée sur les deux mains. Il était ensuite déposé dans une fosse creusée au milieu de son carbet, qui ne devait plus servir d'habitation, et chaque parent, chaque ami, venait tour à tour lui adresser une sorte de chant lugubre improvisé, mais ramenant toujours les mêmes regrets et les mêmes images.

— Et pourquoi donc, disaient-ils, es-tu mort, toi qui avais tant d'ignames, de bananes et de manioc, toi qui étais aimé des tiens? Et pourquoi donc es-tu mort?... Tu étais si vaillant, tu as renversé tant d'ennemis, tu nous as fait manger tant d'Allouagues!... Et pourquoi donc es-tu mort? pourquoi es-tu mort*?...

Après cette espèce d'oraison funèbre, le cadavre

1. RocHEFORT, Histoire naturelle et morale des Antilles, p. 458.

était déposé dans une fosse creusée au milieu du carbet, on le recouvrait de terre, et il y avait un festin funéraire accompagné de chants et de danses. Les hommes, accroupis et un doigt sur les lèvres, tournaient en cercle autour de la fosse, se relevant avec un cri à chaque refrain, tandis que les femmes, les yeux baissés et les mains appuyées sur leurs seins, frappaient la terre de leurs pieds et s'arrêtaient à des temps égaux pour lever les bras au del 4.

t. Del ABORDE, ouvrage cité, p. 601.

Les Caraïbes ne reconnaissaient aucune autorité pendant la paix ; mais ils avaient des chefs pour leurs expéditions militaires. Ces chefs étaient de trois espèces, ceux qu'ils choisissaient librement, ceux qui s'imposaient par leur réputation de prudence ou de courage, enfin ceux auxquels la pos-r session d'un canoua valait le titre de capitaine ** Lorsqu'une guerre avait été décidée dans une as^ semblée générale et que les prêtres caraïbes, coû-

i. Le père Dutertre, vol. II, p. 399,

suites par les chefs, avaient promis la victoire» ceux-ci se rendaient à chaque carbet pour engager les hommes à les suivre; mais nul n'était forcé d'obéir. Ils chargeaient ensuite les canoûas de bananes et de cassave, prenaient leurs boutons, leurs arcs de bois de palmiste, leurs flèches de guerre, trempées dans le lait du mancenillier, et partaient en employant toutes les précautions nécessaires pour surprendre l'ennemi. S'ils y réussissaient, ils pillaient les carbets, emmenaient les femmes en esclavage et tuaient tous les hommes, sauf quelques^ uns qu'ils gardaient pour les torturer et les manger au retour. Leur retour était annoncé de loin aux femmes par le son du îembis *, dont les modulations leur faisaient savoir si elles devaient préparer des remèdes pour les blessés ou un boucaou 2 pour les captifs.

1, Grand coquillage.

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